29 novembre 2008

LES MONSTRES SONT DANS LA VILLE

  • Le fantôme de Baker Street - Fabrice Bourland (10/18 n°4090)


Lady Conan Doyle - veuve du père de Sherlock Holmes -, adepte de spiritisme et d'écriture automatique est habitée d'un mauvais pressentiment depuis la mort subite de son mari. Avant de mourir brutalement, Sir Arthur Conan Doyle a laissé un message pour le moins sibyllin : "le pensionnaire est dans la boîte, il faut qu'il y reste". Forte de cette crainte, elle décide de faire appel à James Trelawney et Andrew Singleton, deux détectives en herbes. Parallèlement à ce message d'outre-tombe, le 221 Baker Street vit des phénomènes étranges. Cette célèbre adresse a été attribuée par la ville de Londres au domicile du major Hipwood. Des esprits plutôt bruyants semblent s'y être installés. "Des bruits de pas et d'objets étaient le signe d'une activité manifeste et, au matin, des fauteuils et des chaises déplacés prouvaient, s'il en était besoin, que tout ceci ne relevait pas de l'imagination des propriétaires".

Lady Conan Doyle ne peut donner aucune explication rationnelle à ces incidents. Au même moment, dans Londres, une série de crimes monstrueux est commise. Des prostituées sont massacrées, laissant supposer l'ombre oppressante d'un nouveau Jack l'éventreur. De même, un membre du Parlement - Sir Thomas Blunden -,
tombera sous les coups d'un mystérieux agresseur, à la manière de Sir Carew dans "L'étrange cas du Dr Jekyll et Mr. Hyde" de Stevenson. Les lieux des forfaits, quant à eux, sont ceux où opéraient l'affreux comte Dracula.

En rendant visite au major Hipwood, le neveu de celui-ci - le Dr Dryden -, est persuadé que l'esprit qui a pris possession du salon du 221 Baker Street ne peut être que Sir Arthur Conan Doyle lui-même, pour se repentir d'avoir claqué la porte de la SPR (Society for Psychical Research). Pour Andrew Singleton, peu enclin à cautionner cette mascarade, c'est une vaste excroquerie destinée à augmenter la
valeur de la maison. Lors d'une séance de psychographie - photographie d'esprits -, Singleton et Trelawnay découvriront, ébahis, qui est réellement le perturbateur du 221 Baker Street. Au cours d'une réunion de spiritisme, Singleton et Trelawnay - d'abord suspicieux et persuadés d'une mystification -, finissent par admettre la communication des esprits avec les vivants. "J'assistai complètement impuissant à cette comédie. J'avais beau concentrer toutes mes facultés logique pour tenter de comprendre le subterfuge, je ne parvenais pas à expliquer comment il était techniquement possible de faire apparaître un pareil simulacre d'être humain, qui bougeait, qui donnait la réplique et qui se permettait même de faire de l'humour. [...]. J'étais dans la vraie vie, spectateur interloqué d'une véritable séance spirite, le cerveau asphyxié sous un déluge ininterrompu de questions".

Et l'esprit facétieux avec lequel ils entrent en contact les prévient qu'un nouveau crime sordide allait se produire dans Narrow Street. Quel lien peut-il exister entre le fantôme et les meurtres perpétrés dans Londres ? C'est en fouillant dans la biographie de Conan Doyle à la recherche de précieux indices que Singleton découvrira l'existence d'une doctrine selon laquelle les pensées seraient des choses pouvant se matérialiser en les imaginant. Ce qui n'était au départ qu'une hypothèse farfelue deviendra, au fil du temps, une sinistre réalité. Les crimes commis dans Londres sortent tout droit de la Littérature victorienne. Ce sont des répliques de meurtres décrits dans des romans connus. Dès lors, une solution s'impose à Singleton
et Trelawnay, faire rentrer dans leur boîte ces monstres qui n'auraient jamais dû en sortir.

Voici un bon moment de lecture, grâce à une écriture simple et sans fioritures. Le
milieu du spiritisme - ainsi que ses procédés -, sont clairement explicités avec des annotations apportant des éclairages historiques ou des précisions techniques aisées. Tout au long du "Fantôme de Baker Street", on retrouve des éléments précis sur la vie et l'œuvre de Sir Arthur Conan Doyle, particulièrement sur la fin de son existence, et ses relations avec le spiritisme. Il y est notamment fait référence à la polémique concernant Sherlock Holmes et les théories sur son existence supposée ou réelle. Enfin, ce qui rend surtout ce roman captivant, ce sont les références sur les grands auteurs de la littérature victorienne, Oscar Wilde, Stevenson et d'autres.


Alwenn a apprécié l'ambiance du roman, Jean-Marc Laherèrre aurait aimé une ambiance plus profonde, Godien regrette le côté fantastique du roman policier, Cléanthe a passé un bon moment de lecture, Lou - curieuse -, donne des adresses pour poursuivre l'enquête spirite, Karine:) a aimé et veut visiter Londres depuis, Fashion le recommande chaudement et Clarabel l'a adoré ... D'autres, sans doute, ont aussi apprécié. N'hésitez-pas à me le faire savoir.

J'ai reçu ce roman dans le cadre du London Swap. C'est Lau, ma swappeuse, qui me l'a envoyé et je la remercie infiniment pour ce choix judicieux.

28 novembre 2008

LE SENTIMENT AMOUREUX


"L'amour, je l'avais toujours senti chez lui, tendre et timide, tantôt débordant, tantôt entravé de nouveau par une force toute-puissante, cet amour, je l'avais éprouvé et j'en avais joui dans chaque rayon tombé fugitivement sur moi. Cependant, lorsque le mot "amour" fut prononcé par cette bouche barbue, avec un accent de tendresse sensuelle, un frisson à la fois doux et effrayant bourdonna dans mes tempes. Et malgré l'humilité et la compassion dont je brûlais pour lui, moi le jeune homme tout troublé, tout tremblant et tout surpris, je ne trouvai pas une parole pour répondre à sa passion qui se révélait à moi à l'improviste".

Extrait - La Confusion des sentiments - Stefan Zweig

25 novembre 2008

VASCO DE GAMA ET LE REVEILLON RATE

  • Salut et liberté - Fred Vargas (Librio 2€ n°547)



Après la déception due à la précédente lecture des nouvelles de Mark Twain, j'ai très vite voulu passer à autre chose. Heureusement, cette fois-ci cela a été une bonne pioche. Fine mouche, je savais par avance ne pas prendre de risques avec Fred Vargas. Là encore, deux nouvelles. Mais de qualité, celles-là.

"Salut et liberté" qui donne le titre de ce petit livre (78 pages) où l'histoire de Vasco, tailleur de son état, assis sur un banc faisant face au commissariat du 5ème arrondissement de Paris. Il tue le temps en sirotant des bières et en boulotant des olives vertes. Drôle de personnage que ce Vasco, qui se balade avec un portemanteau en guise de compagnon de route et tout un fourbis inutile dans ses multiples poches de veste."Vasco, fidèle à l'une de ses principales manies, vidait méticuleusement ses poches et en disposait le contenu sur le banc et sur le trottoir, comme s'il le voyait pour la première fois. Et ses poches, extrêmement nombreuses, contenaient des accumulations inépuisables d'objets inclassables".

Cela faisait maintenant plus d'un mois qu'il s'était installé avec tout son attirail face au commissariat. Ce comportement obsédait le lieutenant Danglard qui faisait tout son possible pour virer Vasco de son banc, alors qu'Adamsberg semblait préoccupé par une lettre anonyme singulière lui annonçant un meurtre non répertorié par les services de police. Et lorsque Vasco de Gama débarque, un jour, avec un immense lampadaire en plus de tout son bazar, Adamsberg - quant à lui - reçoit une 2ème lettre anonyme. Des lettres qui oscillent entre insultes et confidences, hargne et courtoisie. Avec un flair extraordinaire, Adamsberg finit par faire le lien entre la présence incongrue du vieux Vasco devant le commissariat et les lettres anonymes. Mais par quelles relations ces deux événements peuvent-ils être reliés ? C'est la pièce manquante que doit trouver Adamsberg pour résoudre cette énigme.

Avec "La nuit des brutes", le réveillon de Noël se résume selon Adamsberg - de garde cette nuit là - à une série de drames en tous genres, en lieu et place du repas festif et des cadeaux traditionnellement échangés. "A Noël, tout le monde
s'engueule, la majorité sanglote, une partie divorce, quelques-uns se suicident. Et une toute petit partie, suffisante pour mettre les flics sur les dents, tue. C'est un jour comme les autres, en beaucoup moins bien". Cette nuit-là, fête des familles réunies et des enfants gâtés, des rues illuminées de guirlandes, des vitrines décorées comme des arbres de Noël, la solitude prend une tonalité plus sordide que le reste de l'année. Cette nuit-là, une femme décide d'en finir avec la vie et enjambe le parapet du pont National pour se jeter dans les eaux sombres et troubles de la Seine. Personne n'a rien vu ni rien entendu. C'était Noël. Alors que tout le monde se persuade du suicide de celle-ci, Adamsberg est sûr et certain d'avoir affaire à un meurtre difficile à résoudre. Heureusement que ces nuits-là, il se trouve aussi des ornithologues en cellule de dégrisement pour aider la police à trouver la solution.

Pour ceux qui - comme moi -, n'ont jamais ouvert un roman de Fred Vargas, dans "Salut et liberté", on fait connaissance avec le commissaire Jean-Baptiste Adamsberg au flair aiguisé, au flegme presque britannique et aux méthodes
d'enquête quelque peu originales. C'est un personnage décalé, à contre-courant du commissaire académique que l'on rencontre dans nombre de romans policiers. Il tient tout à la fois du commissaire Maigret de Simenon pour sa placidité, de Sherlock Holmes de Conan Doyle et Rouletabille de Leroux pour leur esprit de déduction infaillible. Le style d'écriture subtilement décontracté avec un zeste de suspense, les personnages hors du commun qui peuplent ces deux nouvelles rendent la lecture jubilatoire et donne envie de continuer à découvrir cette romancière talentueuse.

22 novembre 2008

DES NOUVELLES SANS INTERET

  • Un majestueux fossile littéraire - Mark Twain (Folio 2 € n°4598)


Il arrive parfois, au cours de nos vies de LCA*, que l'on lise des ouvrages sans grand intérêt, voire même de devoir en stopper la lecture. Imaginez, dès lors, le désappointement que nous vivons tous et toutes face à ces lectures calamiteuses. C'est ce qui m'est arrivé pour "Un majestueux fossile littéraire" de Mark Twain. Je me faisais une joie de renouer avec les histoires lues et racontée de Tom Sawyer ou de Huckleberry Finn. Que nenni !! Au lieu de cela, trois nouvelles qui n'incitent pas vraiment à continuer de lire cet auteur pour qui ne le connaîtrait pas encore. J'ai été au terme de ces 127 pages. Mais je vous avoue que ce fut poussif, alors qu'habituellement je les lis d'une traite, ou presque. Je vais quand même faire ma B.A. et vous parler de ce petit livre, pour ceux qui seraient tentés par sa lecture.

Trois nouvelles sans lien les unes avec les autres, si ce n'est qu'elles se veulent cocasses et surprenantes. "Un pari de millionnaires" où l'histoire abracadabrantesque de Henry Adams de San Francisco qui se retrouve à Londres
après une sortie en mer qui a mal tourné. Sans un sou, il tombe inopinément sur deux frères - millionnaires et excentriques - qui ont fait un pari absurde : faire vivre un inconnu trouvé dans la rue pendant un mois entier à crédit avec un billet de un million de £ en poche. "Or, précisément, les deux frères étaient en train de discuter sur la façon dont se tirerait d'affaire un étranger honnête et débrouillard à la fois qui débarquerait sur le pavé de Londres sans un seul ami, sans autre ressource que ce billet de un million de livres, et qui, par-dessus le marché, ne pourrait justifier de la provenance de cette fortune". C'est, de loin, la nouvelle la plus originale de ce recueil.

"La télégraphie mentale" fait une énumération de cas de télépathies réelles ou supposées. Il y décrit toutes les situations de prémonition qu'il a rencontrés ou personnellement vécus et de les comparer avec des découvertes scientifiques faites au même moment par des équipes de chercheurs étrangères et qui ne se connaissaient pas. "Le télégraphe électrique a été méconnu pendant plusieurs milliers d'années ; puis il a été découvert en même temps par un Américain, le professeur Henry, par l'Anglais Wheatstone, par Morse sur mer et par un Allemand à Munich. [...]. N'est-il pas admissible, alors, que les inventeurs se volent constamment et inconsciemment leurs idées quoique séparés par des milliers de lieues ?".

"Un majestueux fossile littéraire", ultime nouvelle éponyme nous parle d'une relique littéraire de 150 ans d'âge, écrit par deux médecins et juste bon bon à envoyer les patients engraisser le vert pâturage des cimetières. Il y est en effet question de la saignée systématiquement pratiquée qu'elle qu'en soit la pathologie, y compris la migraine !

Au final, un livre à oublier sans pour autant dénigrer le talent de Mark Twain qui nous a laissés des œuvres d'une grande qualité et accessible pour les lecteurs de 7 à 77 ans et plus. Je vais suivre le conseil judicieux de Lou, le remettre dans ma bibliothèque et l'y oublier.


Wictoria et P'tit Sushi ont apprécié ce recueil pour l'humour qui s'en dégage, Lou, quant à elle, a été déçue.

20 novembre 2008

MON CHALLENGE BLOG AUX TRESORS


Alors que je n'ai jamais réussi à terminer un challenge depuis que je tiens mon blog, pour la simple et bonne raison que la lecture est une passion et un plaisir, jamais une contrainte ni une compétition à qui lira le plus de livres dans l'année, j'ai décidé de participer au challenge proposé par Grominou. Pourquoi, penserez-vous ? Tout simplement parce que ce challenge est facile à réaliser. Il s'agit de lire quatre livres en 2009, choisis dans une méga-liste établie par Grominou à partir des 10 livres lus et appréciés par les participant(e)s. Compris ? Alors, voici ma liste des 10 livres aimés :
Pas évident de ne choisir que 10 livres parmi tous ceux que j'ai lu et aimé, mais c'est chose faite. Il ne me reste plus à attendre la super-liste de Grominou pour faire mon choix. J'ai hâte ....

17 novembre 2008

SYBILLE AUX LARMES DE CARTHAGE

  • Le Portrait de Madame Charbuque - Jeffrey Ford (Livre de Poche n° 27059)


Piambo, portraitiste de renom pour une clientèle huppée de New York, se pose beaucoup de questions sur sa réelle qualité d'artiste après la houleuse réception pour le vernissage du portrait de Madame Reed. Il se demande particulièrement quel pourra être son devenir proche alors que la photographie - en cette fin du 19ème Siècle -, vient de faire son apparition et rend possible aux communs de se faire tirer le portrait à moindre frais.

Alors qu'il déambule par les rues, la tête pleine de questions esthétiques et philosophiques sans réponses, Piambo reçoit une invite pour le moins inattendue. Un certain Watkin l'attend devant chez lui pour lui proposer de peindre le portrait de sa maîtresse. "J'hésitai, sentant bien que je ne tenais pas à m'impliquer avec ce Watkin, mais il y avait, dans sa façon de dire "un travail à nul autre pareil", quelque chose qui me poussa finalement à la prendre". Pour accepter ce contrat,
Piambo devra se soumettre à une étrange stipulation : la rencontre entre celui-ci et Madame Charbuque ne se fera qu'au travers d'un paravent. Pour la peindre, inutile de la voir, seulement lui poser des questions et l'écouter raconter son histoire pour imaginer son portrait.

Commencent dès lors les premières séances de pose derrière la cloison laquée où se cache Mme Charbuque. Au cours de leurs rendez-vous, Piambo apprend que son père était un cristalologue célèbre travaillant pour le compte d'un certain Malcom Ossiak, riche industriel, à la fois homme d'affaires aguerri et grand mystique s'appuyant sur les avis d'une cohorte de devins en tous genres. Madame Charbuque était l'assistante de son père. C'est lors de la découverte de deux flocons de neige strictement identiques, surnommés les Jumeaux, que se manifesteront ses premières prémonitions. "Peu après, je me mis à faire d'étranges rêves, la nuit, des couleurs et des visions hantaient mon crane, des images délirantes aussi nombreuses que si j'avais rêvé pour trois. Les nuits
n'étaient pas assez longues pour qu'elles s'évacuent toutes et elles commencèrent à se manifester dans la journée".

Une atmosphère étrange s'insinue dans ce huis clos entre Piambo et Mme Charbuque. Le peintre est très vite envoûté par son modèle. Il cherchera vainement à savoir par tous les moyens qui est réellement cette personne qui se fait appeler Mme Charbuque et qui refuse obstinément de se révéler au monde malgré son talent d'extralucide. Lorsqu'il souhaite enfin revoir les premières esquisses réalisées lors de leurs rencontres régulières, Piambo est effrayé par son propre travail. Il constate que - hormis des formes confuses et autres gribouillis -, il n'a rien dessiné de concret. Parallèlement à son introspection, Piambo se heurtera à plusieurs cas de jeunes inconnues mourant bizarrement d'hémorragies oculaires, sans arriver à trouver l'origine de ce mystère.

Au fur et à mesure où l'artiste côtoie son modèle dissimulé, il en devient de plus en plus perturbé au point de friser la paranoïa et de s'imaginer que chaque personne croisée le surveille, l'épie. Plus Piambo cherchera à percer le mystère entourant Madame Charbuque, plus il trébuchera sur ses théorie et se perdra en conjectures. Il en arrivera à se déposséder de ses qualités de portraitiste et à douter de ses talents d'artiste. Néanmoins, le projet d'imaginer le portrait de son modèle l'obnubilera car il reste persuadé que celui-ci marquera un tournant décisif dans sa
carrière.

Ce que l'on peut dire du "Portrait de Madame Charbuque", c'est que ce roman ne
laisse pas indifférent. Même une fois terminé, on se souvient longtemps après de ce livre, tant l'ambiance est pesante et absconse. On cherche tellement à connaître la suite, à savoir ce qui se passe à chaque page, que l'on reste accroché jusqu'au bout. On ne peut s'empêcher de trouver des analogies entre "Le Portrait de Madame Charbuque" et "Le Portrait de Dorian Gray" d'Oscar Wilde. Si dans l'œuvre de Wilde, c'est le portrait de Dorian Gray qui se flétrit des horreurs et de l'égotisme de son sujet, il en va différemment dans celle de Jeffrey Ford. Piambo cherche plutôt à magnifier son sujet. Le portrait qu'il exécute se révèle terriblement narcissique. Comme s'il projetait tous ses fantasmes de beauté et d'esthétique dans la vision idéale qu'il se fait de Madame Charbuque. Ce qui rend aussi ce roman si admirable c'est la richesse des descriptions. L'écriture est délicate et ressemble à de petits coups de pinceaux subtilement posés pour mieux faire ressortir chaque détail. Enfin, il y a cette omniprésence de la peinture et la comparaison avec la période de la Renaissance italienne, l'évocation des Préraphaélites et des artistes majeurs du 19ème Siècle tels que Constable ou encore Sargent. Pour tout cela, et plus encore, c'est un livre que l'on dévore.

14 novembre 2008

LA BOITE AUX LETTRES

  • Les Amants d'Avignon - Elsa Triolet (Folio 2€ n° 4521)


Juliette est une charmante jeune femme, sage comme une image, belle comme un cœur et très sympathique. Tout le monde s'accorde à ne lui trouver que des qualités. Sa vie est sans secrets, simple et claire comme de l'eau de source. Juliette est dactylo. Elle vit à Paris avec sa tante, vieille fille, et un enfant adopté, José. "Juliette ramena avec elle un petit Espagnol d'un an, qu'on avait trouvé, emmailloté, dans un train de l'Espagne en feu et apporté à Paris. Sans beaucoup de se creuser la cervelle, elles l'appelèrent José". Son existence est sans remous, sans aspérités. Puis, l'exode est arrivé.

Juliette se promène maintenant dans la campagne lyonnaise. Elle visite les nombreuses fermes isolées, là-haut dans la montagne. Elle en a profité pour changer d'identité, Juliette. C'est plus sûr, parfois, d'avoir un autre nom. On ne sait jamais par les temps qui courent. Les paysans du coin la connaissent sous le patronyme de Rose Toussaint. Rose/Juliette a quelque fois du mal à convaincre les paysans de la région qui vivent à l'écart du monde. Heureusement pour elle, il y a la famille Bourgeois. Ils se comprennent. Ils parlent le même langage et ils sont très hospitaliers. C'est loin d'être toujours le cas. Quand elle songe au temps d'avant,
Juliette se souvient qu'elle pouvait se permettre d'avoir peur. Elle avait le choix, autrefois. Le choix d'être heureuse, fatiguée, en forme, d'avoir chaud, d'avoir froid, d'avoir faim, de manger. Mais maintenant ? Maintenant, même les simples passants lui font craindre le pire, parce que chaque inconnu est un danger potentiel, un risque supplémentaire. "Pendant qu'elle essayait d'avancer dans la foule, sur le quai, Juliette pensait que l'homme du train était inquiétant. Elle se retourna plusieurs fois, mais elle semblait avoir de l'avance sur les passagers de son wagon. D'ailleurs si elle devait s'inquiéter de chaque homme inquiétant ... La femme qui louchait, par exemple, est-ce que c'est normal de se cramponner ainsi ? C'était probablement une femme qui ramenait du ravitaillement de la campagne et croyait sue Juliette en faisait autant, alors comme elle avait peur, elle aimait mieux qu'elles fussent deux ...".

Juliette voyage beaucoup. Elle va de villages en villages, repère des lieux discrets, recherche des endroits sûrs pour des planques. Elle marche, pédale, prend des autocars bondés, des trains surpeuplés, quand ils ne sont pas réquisitionnés par l'armée allemande. Et dans les trains, les gens parlent, où plutôt, chuchotent. Ils se racontent les nouvelles : les attentats, le sort des prisonniers de guerre, les mesures anti-juives ou le principe de la Relève. Ils s'offusquent. Sans plus. Juliette, elle, récolte des fonds, transporte du matériel, des lettres, des colis, des documents pour le maquis.

Et puis, au milieu de la banalité du combat, de la vie, des risques quotidiens devenus un solide compagnon de voyage, Juliette rencontre Célestin, à Avignon le jour de la Noël 1942. "Il regardait le feu à travers le vin rouge de son verre. Une culotte de cheval, des bottes, une vareuse sans galons, déboutonnée ... Un grand corps avec des mouvements si brusques qu'on s'attendait à ce qu'il renversât tout, mais il n'en était rien, il avait l'adresse d'un cheval qui prend l'obstacle sans l'accrocher. Une tête d'archange, sombre, déchue, l'œil brûlant, exorbité, sous un sourcil fier ... Le feu, la chaleur tropicale de la pièce semblait venir de lui". Célestin qui - le temps de cette rencontre éphémère -, embrase, illumine la vie et le cœur pur et tendre de la belle Juliette. Cet amour fou et irréel de Juliette pour Célestin se mêle à la beauté sauvage d'Avignon. Mais elle sait déjà, Juliette, que rien ne dure, que tout est aléatoire, fugace. Surtout à cette époque, la vie - comme l'amour -, n'est qu'une utopie, un doux rêve.

"Les Amants d'Avignon", nouvelle extraite du recueil "Le premier accroc coûte deux cent francs" est servie par une très belle écriture poétique et lyrique. On ne peut s'empêcher de faire le lien avec les poèmes d'Aragon, particulièrement son anthologie "Les yeux d'Elsa" écrite à peu près à la même période, en 1942. Elsa
Triolet, dans une langue fluide, sans pathos, a su rendre cette atmosphère de plomb de l'époque, la peur d'être pris, surpris en train de transporter le précieux document, l'utile matériel, le nécessaire courrier pour continuer la lutte. En lisant "Les Amants d'Avignon", on tremble pour la vie de Juliette et pour celle de ses frères et sœurs d'arme. Car cette nouvelle est bien un hommage rendus à tous ces anonymes - hommes et femmes -, qui ont souvent pris des risques inconsidérés pour apporter leur pierre à l'édifice de la liberté. Elsa Triolet a mis ses pas dans ceux de son personnage. Car Juliette, c'est Elsa Triolet. Et à travers Juliette, elle a cherché à faire connaître et à remercier toutes ces personnes qu'elle a côtoyées pendant la Résistance. Ces gens à la vie simple, que rien ne prédestinait à entrer - une jour - dans l'Histoire.

12 novembre 2008

WILLY RONIS, L'HUMANISTE

  • L'œil social du 20ème Siècle



C'est en entendant "L'humeur vagabonde" sur France Inter il y a quelques semaines, que j'ai eu envie de parler de Willy Ronis. Il était invité à l'émission pour discuter livres et photos. J'ai été tout ouïe durant les 60 minutes consacrées à ce grand photographe social du 20ème Siècle. Car si Robert Capa a été l'œil des conflits et autres grands événements politiques du siècle précédent, Willy Ronis a été celui du Paris populaire et social, celui des grandes révolutions sociétales.

Et pour comprendre l'engagement de cet humaniste photographe, pourquoi ses photos sont si puissantes et dégagent une telle force, pourquoi ses portraits nous interrogent, il suffit de se pencher sur l'histoire de sa vie. Né de parents Juifs d'Europe Centrale ayant fui les pogroms, Willy Ronis sera bercé - enfant -, par la musique jouée par sa mère, pianiste. Ce penchant aurait pu le conduire naturellement vers une carrière de compositeur. Comme toujours, la vie, le destin, en décideront autrement.

Son père - retoucheur en photographie dans un studio de renom - ouvre son propre laboratoire sous le pseudonyme de Roness, dans le 11ème arrondissement. Pour ses 15 ans, il lui offrira son premier appareil photo, un folding Kodak. Willy Ronis commence à réaliser quelques clichés de la Tour Eiffel, quelques autoportraits et des photos de familles. Mais, à cette époque, la photo ne l'attire pas du tout. Non. Son rêve est d'être musicien. Aussi, lorsque
son père lui demande de l'aider dans son travail, c'est résigné mais sans enthousiasme qu'il s'y rend. Ce qu'il apprécie dans le sujet photographique, Willy Ronis, c'est le terrain, la rue. Il admire des photographes tels que Walker Evans qui témoignent du sort des paysans pauvres des États-Unis. Les sujets qui toujours le toucheront seront d'ordre social. Contraint de reprendre le studio de son père, malade, il photographie plus facilement les manifestations ouvrières que les portraits de commande.

Son père meurt en 1936. L'affaire paternelle périclite. Il vend le studio et change de vie. Willy Ronis décide de devenir photographe indépendant, privilégiant les recherches personnelles aux travaux stéréotypés ou commerciaux. Sans le savoir, Willy Ronis va témoigner de sa vision personnelle, poétique et sociale de la rue, du quotidien des ouvriers et des petites gens. 1936, c'est l'année du Front Populaire. Willy Ronis sera à Paris, parmi la foule pour raconter les changements qui se font jour. Membre du Parti Communiste, le Front Populaire sera l'occasion pour Willy Ronis de rendre compte des manifestations, meetings et grèves bloquant le pays, mais aussi les bals populaires et les premiers congés payés. Le 14 juillet 1936, il sera Place de la Bastille pour figer sur la pellicule la victoire du Front Populaire en compagnie d'autres grands photographes de l'époque : Robert Capa, David Seymour et Henri Cartier-Bresson. Plus que le cortège des élus et hommes politiques présents, c'est la foule des anonymes qui le subjugue. Parmi les photos
prises lors de ce moment historiques, il y a la "petite fille au bonnet phrygien" qu'il réussira à vendre au journal l'Humanité.

Mais il faut vivre. Pour cela, Willy Ronis réalisera des reportages pour différents
journaux. En 1938, c'est le magazine Regards qui l'envoie photographier les ouvriers en grève de l'usine Citroën-Javel. C'est lors de cet événement que prend un de ses plus célèbres clichés, celui de Rose Zehner, syndicaliste haranguant la foule. C'est réellement à cette période que les photos de Willy Ronis prennent une note poétique et humaniste, bien au-delà de la simple transcription du réel. Parallélement, il continuera ses balades à travers les grands lieux parisiens comme les Halles ou le Panthéon.

La guerre est une période difficile, particulièrement pour Willy Ronis. Après l'instauration du régime de Vichy, il lui est impossible d'exercer sa profession soumise au contrôle de la propagande allemande. En 1941, il rejoint Nice, ne se sentant plus en sécurité à Paris. Pour survivre, Willy Ronis deviendra aide-décorateur pour le cinéma, assistant-portraitiste en studio ou encore directeur de troupe de théâtre ambulante. A la fin de la guerre, il retourne à Paris et reprend son activité de photographe. Pour la SNCF, Willy Ronis couvrira le retour des prisonniers de guerre ou les joies de la victoire et de la liberté retrouvée. En 1946, il rejoint le Groupe des XV et l'agence Rapho où se trouvent déjà Brassaï et Landau.
La même année, Willy Ronis fonde l'école humaniste française avec Robert Doisneau.

Dès les années 1950, Willy Ronis réalise une galerie de portraits de parisiens et de scènes de la vie quotidienne. Il aime par-dessus tout capter les moments de joie, les instants de bonheur, d'amour et les peines des quartiers populaires. Ses lieux de prédilection se nomment Saint-Germain-des-Près, Belleville, les cafés de Montmartre. Sa passion pour Ménilmontant permettra à l'observateur avisé de percevoir l'évolution de ce village au cours des années d'après-guerre. Mais la société française évolue et sa vision idéalisée est en décalage par rapport aux bouleversements économiques qui se profilent. Willy Ronis quitte Paris pour le Sud de la France. Il continuera néanmoins à photographier la capitale,
de Belleville et ses transformations au Centre Pompidou, de la Défense à la Place des Vosges.

Se sentant fatigué, Willy Ronis décide - en 2001 -, d'arrêter d'arpenter les rues à la
recherche de son inspiration. Il réalisera une ultime séries de nus, aspect plus discret de son immense talent, et révélateur de son regard empreint d'une grande douceur et de délicatesse sur les femmes. Lui qui déclarait que : "ce ne sont pas les photographes qui m'ont apporté ma nourriture essentielle, ce sont les peintres", est devenu une sorte de peintre social, témoin inestimable de tout le 20ème Siècle.

11 novembre 2008

LA FOURMILIERE


"Commencèrent ensuite des jours étranges. Il y avait toujours la guerre, et plus encore peut-être qu'à tout autre moment : les routes devenaient les sillons d'une interminable fourmilière qui se teignait de gris et de barbes harassées. Le bruit du canon avait fini par ne plus cesser, que ce fût la journée ou la nuit, et il ponctuait nos existences comme une horloge macabre qui brassait de sa grande aiguille les corps blessés et les vies mortes. Le pire est qu'on avait fini par ne presque plus l'entendre. On voyait passer chaque jour, toujours dans la même direction, des hommes à pied, jeunes, et qui allaient vers la mort en croyant encore pouvoir la feinter. Ils souriaient à ce qu'ils ne connaissaient pas encore. Ils avaient dans les yeux les lumières de leur vie d'avant. Il n'y avait que le ciel pour rester pur et gai, ignorant la pourriture et le mal qui se répandait à même la terre sous son arc d'étoiles".


Extrait - "Les Âmes grises" - Philippe Claudel

8 novembre 2008

FEMMES, JE NOUS AIME

  • Paroles de femmes - Jean-Pierre Guéno (Librio 2€ n° 848)


C'est en érigeant en dogme la Loi Salique qui interdisait aux femmes l'héritage de la couronne de France que les hommes ont construit l'ordre masculin et bâti une légende qui aura la vie dure : la fonction naturelle des femmes à la soumission, aux seconds rôles, à la domination masculine. Il nous faudra attendre la 1ère Guerre Mondiale et son cortège de haine, d'horreur, de violence, pour que la société remette en cause la répartition traditionnelle des rôles entre hommes et femmes. Pendant les quatre années de guerre, les femmes vont faire tourner le pays et son économie alors que 8 millions de Poilus se battent dans les tranchées. Mais il faudra 1945 et la Résistance pour - enfin - obtenir le droit de vote en France, pays des Droits de l'Homme et du Citoyen. La France accusait un retard en la matière tel qu'elle se trouvait loin derrière la Turquie, les Philippines, la Tasmanie, le Brésil ou la Pologne.

Mais être femme, que l'on appartienne à l'aristocratie ou au prolétariat, aura toujours été un lourd fardeau. Leur sort semblait immuable et scellé par avance par le seul pouvoir des hommes. Clara Malraux - que la Grande Guerre émancipera -, prend conscience très vite de sa condition de jeune fille d'excellente famille et des
mariages arrangés, de la sexualité que l'on découvre mais que l'on doit feindre d'ignorer jusqu'au mariage. Elle décidera de rompre ses fiançailles alors que personne, dans son entourage, n'a jamais osé cette forfaiture. "Dans nos milieux du moins, les fiançailles avaient une valeur qui n'était pas loin d'égaler celle du mariage, j'avais beau chercher honnêtement, personne autour de moi ne s'était encore permis ce geste". Ou Clémence la Bourguignonne, brave fille de la campagne qui - à peine jeune fille et déjà mariée -, portera les habits de deuil pour partager la souffrance de ses amies veuves. Enfin Margot, fille et femme d'alcooliques, qui a vécu une vie de misère et de chagrins, prise qu'elle était entre ses grossesses, la pauvreté ambiante et sa condition de lingère pour la bourgeoisie. "Les filles du peuple ne sont pas faites pour être considérées comme des êtres humains. Le regard glisse sur elles sans s'arrêter".

Dans cet entre-deux, temps des luttes pour certains hommes et les femmes, il en est certaines qui refusent catégoriquement leur sort de femmes et les diktats de leurs origines sociales. Ainsi, Elizabeth Lacoin, Zaza - l'amie intime de Simone de Beauvoir -, déterminée à épouser qui elle le souhaite, même s'il est désargenté ou n'appartient pas à son milieu. Elle ne pourra jamais se marier avec Maurice Merlot-Ponty, considéré comme un saltimbanque de la pensée par sa famille. Pauvre Zaza ! Crucifiée sur l'autel d'une société rigide et bien-pensante. Malheurs à celles qui
deviennent filles-mères à une époque où la morale s'érigeait en grande inquisitrice dans la cité. Comment, dès lors, accepter un enfant qui - par le seul fait de sa conception involontaire -, met sa mère au ban de la communauté. Comment ne pas imaginer l'abandon plutôt que la honte ? Ou l'avortement, tabou et risqué ? Ou pire. Tout, sauf le statut de "mauvaise mère" pour Françoise Giroud. Heureusement, si certaines éprouvent de la gêne à assumer leur féminité, d'autres - dont Marie Cardinale -, la vivent pleinement. Elles sont même fières de revendiquer le droit à l'amour quand elles en ont envie. Et avec le partenaire de leur choix. L'amour peut-être sans passion, certes, mais associé au plaisir.

Dans les années 1970, la femme est encore et toujours infantilisée, reléguée à l'arrière-plan au profit du frère, puis du mari tout-puissant. A quoi servent les études, le bonheur d'apprendre, de savoir, de découvrir et de comprendre le monde puisque l'utilité de la femme se résume à élever ses enfants et à s'occuper de son mari, de sa maison. Toujours dans les années 1970, Le Torchon brûle - premier journal du MLF -, donnera la paroles aux femmes oppressées au travers des témoignages de bénévoles et d'anonymes. D'un coup, la parole se libère ; la femme prend conscience de son existence, de sa réalité, de sa place dans la collectivité.
Elle sait ce qu'elle ne veut plus vivre ni entendre. "Mais j'ai compris, la parole est une chose qui se prend. Ça ne m'intéresse plus d'exister par rapport aux hommes, d'exister en face d'eux, d'être reconnue par eux en tant qu'être humain car j'ai compris qu'ils ne me reconnaîtront jamais comme un être humain, qu'ils me réduiront toujours à n'être que l'objet de leur désir ou la compagne de leurs projets et de leur vie : femme-objet ou femme-enfant, c'est le seul choix".

Le temps de l'ombre, le temps des luttes, le temps de la conquête et le temps de la femme. Quatre chapitres séquencent cet opuscule sur l'histoire du combat des
femmes pour leur reconnaissance, leur juste place dans la société. Toutes ces femmes, connues ou inconnues - romancières, mères au foyer, célibataires, engagées, militantes, indépendante -, parlent de nous, de notre quotidien, des batailles menées et celles qui sont encore et toujours à faire, inlassablement, pour conserver nos droits acquis, pour en conquérir d'autres. A travers "Paroles de femmes", ce sont nos joies, nos doutes, nos peurs, nos réussites, nos bonheurs, nos espoirs, qu'elles racontent. De l'aïeule à l'arrière-petite-fille, quatre générations discutent et se répondent pour mieux témoigner, rendre hommage et nous inviter à une certaine vigilance.

3 novembre 2008

UN PATCHWORK D'HUMANITE

  • Ragtime - E.L. Doctorow - Editions Pavillons



"La plupart des immigrants venaient d'Italie et d'Europe orientale. Des chaloupes les emmenaient jusqu'à Ellis Island. Là, dans un entrepôt pour matériel humain, étrangement décoré, fait de brique rouge et de pierre grise, ils étaient étiquetés, douchés, parqués sur des bancs dans des boxes d'attente. Ils prenaient tout de suite conscience de l'énorme pouvoir des fonctionnaires de l'immigration. Ces fonctionnaires changeaient les noms qu'ils ne pouvaient pas prononcer et arrachaient les gens à leurs familles, renvoyant d'où ils venaient les vieillards, les mauvais sujets, les personnages louches et également ceux qu'ils jugeaient insolents".

"Ragtime" commence en 1902 à New Rochelle - district de New York - pour se terminer en 1917 par le torpillage du Lusitania et l'entrée en guerre des États-Unis. Entre ces deux dates, c'est l'histoire de la société américaine à l'aube du 20ème Siècle qui nous est contés au travers de trois familles représentatives : une blanche, une noire et une juive immigrée d'Europe centrale. Ainsi, Père, Mère et Jeune garçon constituent la famille blanche. Père possède une fabrique de drapeaux, feux d'artifice et
autres gadgets patriotiques qui lui assure la prospérité. Les jours heureux semblent installés pour durer. Comme Père a l'âme d'un mécène aventurier, il participera à la grande expédition de Peary au Pôle Nord. Comme Mère est avant-gardiste, elle ouvrira la voie au féminisme, à l'indépendance sexuelle et au droit des femmes.

Viennent ensuite Tateh, Mameh et Petite Fille, immigrants du Vieux Continent fuyant la misère et les pogroms. Par leur présence continue, on découvre les conditions de vie des étrangers aux États-Unis. "La famille vivait dans une pièce et tout le monde travaillait : Mameh, Tateh et la Petite Fille en tablier. Mameh et la Petite Fille cousaient des culottes courtes, qu'on leur payait soixante-dix cents la douzaine. Elles cousaient de l'instant du lever jusqu'à celui du coucher. Tateh gagnait sa vie dans la rue". En racontant leur quotidien, E.L. Doctorow en profite pour écorner le concept de l'American way of life. En décrivant les quartiers insalubres dans lesquels sont entassés les derniers arrivants, il fait toucher du doigt la misère profonde et la précarité dans laquelle vivent ces personnes. Cherchant toujours à fuir la pauvreté, Tateh et la Petite Fille partiront
pour Lawrence - Massachussetts - se joindre aux ouvriers du textile, tous d'origine étrangère. Les conditions de travail sont si effroyables, la survie si dure, que la plupart des ouvriers voteront la grève générale engendrant de grandes marches dans toute la ville. Tateh - socialiste convaincu - et la Petite Fille y participeront aux côtés des leaders syndicaux Ettore et Giovanetti. "Un comité de grévistes fut formé avec chacune des races représentées et un message transmis aux ouvriers : pas de violence. Emmenant sa fille avec lui, Tateh alla se joindre aux milliers d'ouvriers qui formaient des piquets de grève et encerclaient l'usine, une construction massive de briques qui occupait plusieurs pâtés de maisons. Ils avançaient à pas lourds sous le ciel gris et froid. [...]. Des miliciens nerveux armés de fusils gardaient les portails de l'usine".

Pour décrire les conditions de la population noire aux États-Unis, E.L. Doctorow inventera un 3ème personnage, homme cultivé, élégant et poli, musicien dans un club de Broadway, Coaldhouse Walker. Ce jeune homme noir qui ne supportera pas d'être humilié par des pompiers volontaires blancs, décidera de porter plainte contre eux auprès d'un tribunal pour faire valoir ses droits. Cette volonté de faire
respecter l'ordre et de demander réparation sera vue comme un affront y compris par des personnes bien intentionnées à l'égard des Noirs. Voyant que la justice blanche ne s'applique pas à un homme de couleur, Coaldhouse Walker créera un gang pour lutter contre l'injustice raciale. Emma Goldman, la célèbre anarchiste américaine, prendra fait et cause pour son action.

Si "Ragtime" était simple à raconter, ce serait merveilleux. Dans ce roman d'une extrême densité, on rencontre Freud en visite au Luna Park accompagné de ses deux disciples, Jung et Ferenczi. Tout au long de ce roman inclassable, Harry Houdini fera des apparitions aux fils des chapitres. On y croise Evelyn Nesbit, célèbre Chorus Girl de Broadway, qui avait épousé l'excentrique Harry Thaw, richissime rejeton d'une famille américaine fortunée et meurtrier de l'ancien amant de sa femme. On participe à l'essor du capitalisme triomphant avec la sortie de la Ford Modèle T des premières chaînes de montage. Une nuée de
personnages connus apparaissent et se mêlent aux héros inconnus de "Ragtime", formant l'histoire multiforme et kaléidoscopique des États-Unis. C'est aussi une satire de la société américaine sous les traits de chaque personnage présenté. "Ragtime" ressemble aux poupées gigognes où chaque paragraphe de chaque chapitre s'imbrique les uns dans les autres pour dérouler l'histoire des États-Unis. C'est un roman plutôt déroutant et très surprenant à lire pour sa vision originale de la société américaine.

1 novembre 2008

L'AUTOMNE A PRAGUE


"A Prague, dès la fin de l'automne et pendant tout l'hiver, la brume a une odeur, et même une consistance. Certains soirs elle se fait presque palpable tant elle est dense et ocrée. Les fumées de la ville gonflent et teintent la brume, la poussière du lignite flotte dans l'air avec un goût âpre, et suave cependant. Les villes, comme les corps, ont une odeur. On une peau".

Extrait - "La Pleurante des rues de Prague" - Sylvie Germain