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12 avril 2010

TERRASSER LE DRAGON

  • Quand nous étions orphelins - Kazuo Ishiguro - Folio n°4986

"Après bien des années où j'avais été constamment environné de camarades, au pensionnat puis à Cambridge, je prenais le plus grand agrément à ma seule compagnie. Je me délectais des parcs de Londres, de la quiétude de la grande salle de lecture au British Museum ; je me permettais des après-midi entiers de promenades dans les rues de Kensington, traçant dans ma tête les plans de mon futur et faisant halte par instants pour m'enchanter qu'ici, en Angleterre, au cœur même d'une si vaste cité, on pût voir du lierre et des plantes grimpantes s'accrocher aux façades de belles demeures". Londres, 1930. Christopher Banks revient sur ses débuts professionnels. Dès son adolescence, à son retour de Shanghai, le jeune garçon rêve d'un brillant avenir de détective privé. Enfant secret et introverti, Christopher rechigne à dévoiler son devenir, même à sa tante qui l'a recueilli après la disparition de ses parents. A l'issue de ses études à Cambridge, James Osbourne - un ancien condisciple - l'introduit parmi ses relations mondaines. De déjeuners en dîners, de cocktails en soirées élégantes, Christopher Banks en viendra à se faire une place de choix au sein des coteries en vogue dans la capitale anglaise. Son prestige de détective privé, il le devra à son dénouement de l'affaire Mannering. "Assurément, cette période qui avait suivi mon premier triomphe public s'était révélée grisante : beaucoup de portes nouvelles s'étaient soudain ouvertes à moi, les invitations pleuvaient, tombant des cieux qui m'étaient entièrement neufs, et quantité de gens qui jusqu'alors s'étaient bornés à me saluer poliment s'exclamaient avec enthousiasme dès l'instant où je pénétrais dans une pièce. Aussi ne faut-il pas s'étonner si j'avais quelque peu perdu mes repères".

Dès lors, son aura professionnelle ne cessera de croître et Christopher Banks consacrera l'essentiel de son existence à traquer le mal sous toutes ses formes. Paradoxalement, à mesure que grandit son prestige dans les milieux les plus huppés et les plus en vue de la société londonienne, celui-ci ressent le besoin pressent de savoir ce qui est réellement arrivé à ses parents, tous deux mystérieusement disparus dans la Concession internationale de Shanghai. Dans ses réminiscences d'enfant, il se souvient que sa mère s'était fait connaître dans cette mégapole pour sa lutte acharnée contre l'opium et ses méfaits sur la population locale. "Il faut dire qu'à Shanghai le problème de l'opium était une réalité que les adultes ne cherchaient guère à cacher aux enfants ; mais naturellement, quand j'étais tout petit, je n'y comprenais pas grand chose. J'étais habitué à voir chaque jour, de la voiture qui m'emmenait à l'école, les Chinois vautrés sous les porches de Nanking Road au soleil du matin, et pendant quelques années, chaque fois que j'entendais parler des campagnes de ma mère, je m'imaginai qu'elles se bornaient
à aider charitablement ce groupe de personnes en particulier. C'est seulement plus tard, en grandissant, que j'eus des aperçus différents des complexités du problème". Celle-ci reprochait parfois à son mari de travailler pour une société qui faisait de l'argent avec l'opium qu'elle avait importée d'Inde vers la Chine.

Par-delà ses parents qui apparaissent sans les brumes de ses souvenirs, Christopher se rappelle de son Oncle Philip. Plutôt un ami proche de la famille qui avait eu le courage de démissionner de chez Morganbrook & Byatt en raison d'un "[...] profond désaccord avec ses employeurs sur la meilleure voie d'avenir pour la Chine". Il
avait créé une organisation - L'Arbre Sacré - qui se consacrait à améliorer le sort et les conditions d'existence des Chinois les plus démunis de Shanghai. Oncle Philip, dont Christopher trouvera avec le temps, étrange son amitié pour Wang Ku, seigneur de la guerre de la province de Hunan, chef d'une armée de quelques trois cents soldats. Ce même Oncle qui remplacera son père après sa disparition énigmatique et le protégera des dangers encourus. Mais en revenant à Shanghai pour clore définitivement le chapitre le plus douloureux de sa vie, Christopher Banks assistera à la déliquescence d'une société anglaise qui vit dans le déni de ce qui se produit sous ses yeux et se soûle d'illusions. "Ici, au cœur du maelström qui menace d'engloutir la totalité du monde civilisé, je ne découvre qu'une pathétique conspiration du déni, un déni de responsabilité qui a tourné à l'aigre et se manifeste dans les attitudes pompeusement défensives que j'ai rencontrées si souvent. Et je la voyais devant moi, maintenant, la prétendue élite de Shanghai, traitant par le plus complet mépris les souffrances de ses voisins chinois de l'autre côté du canal".

Singulière atmosphère qui se dégage de "Quand nous étions orphelins" de Kazuo Ishiguro, entre ombre et lumière, bien et mal, noir et blanc. Le personnage revient sur son enfance à Shanghai et réveille tous les événements marquants, importants, notables concernant ses parents et leurs activités avant leur mystérieuse disparition au sein de la Concession internationale de Shanghai. De sa mère, il conserve l'image évanescente d'une femme forte, sûre d'elle-même, déterminée dans sa volonté de lutter contre le trafic d'opium qui sévissait partout dans la société chinoise. Cette personnalité rigoureuse, droite, s'oppose à celle de son époux, beaucoup plus docile, conciliant et s'arrangeant de ces arrangements réalisés par la société qui l'emploie. Ses souvenirs sont aussi hantés par la présence permanente de son ami d'enfance, Akira, d'origine japonaise. Contrairement à Christopher, Akira est pétri de traditions de son pays d'origine, sûr de lui, parfois fier et quelque peu arrogant concernant l'émergence économique du Japon, en même temps vivant dans la crainte des sorts et maléfices du vieux Ling Tien, le domestique chinois. Autour de Christopher se déploie une humanité en décalage avec les soucis de l'époque, plus préoccupés par leur sort personnel et leur reconnaissance sociale, des être perdus, égarés dans un monde qu'ils ne comprennent plus réellement. Ils sont le reflet d'une fin de règne, derniers feux vacillants, flammèches d'un univers révolu en Asie et en Occident. A
travers Christopher Banks, individu un peu désorienté par sa propre histoire personnelle, c'est une Chine en plein chambardement politique, économique et social que Kazuo Ishiguro nous présente. Shanghai, Concession internationale, devient - dans les années 1930 - le bastion politique des nationalistes chinois qui se battent contre le communisme et les Japonais qui veulent envahir le pays. Shanghai, ville duale, mélange subtil entre modernité et tradition, melting pot culturel, libérant à la faveur de la nuit les plaisirs interdits, les tripots, la prostitution, les fumeries d'opium. D'abord très lent, désarçonnant, perturbant, alternant passé et présent, "Quand nous étions orphelins" devient de plus en plus passionnant, prenant, à mesure que l'on s'approche du dénouement. Kazuo Ishiguro, le plus britannique des auteurs japonais mélange habilement le style d'écriture occidental et l'art oriental du récit tout en finesse, en délicatesse, détachement et avec force détails.

Ce roman est une lecture commune avec Manu et Ys


D'autres blogs en parlent : Céline, Papillon, George Sand, Émeraude, ... D'autres, peut-être ?! Merci de vous faire connaître par un petit mot.

291 - 1 = 290 livres ... Ça baisse, ça baisse !!

12 octobre 2009

LE VOILE DES ILLUSIONS

  • La passe dangereuse - Somerset Maugham - 10/18 Éditions

Kitty Lane aurait tout pour être heureuse. Elle était la maîtresse du secrétaire colonial adjoint de Hong-Kong, Charles Townsend. Surtout, elle était mariée à Walter Lane, médecin bactériologiste installé en Extrême Orient. Elle vivait l'existence dorée et nonchalante des coloniaux entre dîners, clubs divers, courses de polo et golf. Seulement voilà. Kitty n'aime pas sa nouvelle vie à Hong-Kong. Elle déteste cette mégapole et ses habitants plus encore.

Elle aime encore moins son mari qu'elle a épousé parce qu'elle n'avait pas d'autre alternative, contrainte par sa mère qui s'agaçait de la voir encore sans fiancé potentiel à vingt-cinq ans. Il faut dire qu'ils sont si différents l'un de l'autre. Autant Kitty est volubile et frivole ; autant Walter est pudique et réfléchi. Autant elle est affable, parfois jusqu'à la sottise ; autant il est cynique et réservé. "La saison touchait à sa fin. Walter et Kitty s'étaient beaucoup vus, mais il demeurait aussi réservé et impénétrable qu'au premier jour. Une certaine gaucherie avant remplacé sa timidité, ses propos ne sortaient pas des généralités. Kitty finit par conclure qu'il n'était pas du tout amoureux. Elle lui plaisait, il trouvait sa conversation agréable, mais, dès son retour à Hong-Kong, en novembre, il l'oublierait. Peut-être même était-il fiancé là-bas à quelque infirmière, fille de clergyman, modeste, consciencieuse, et aux pieds plats. Voilà la femme qui lui conviendrait".

Aussi, lorsque Walter Lane demande Kitty en mariage, celle-ci en rit comme d'une simple plaisanterie. Comme à son habitude, elle en est à la fois émue et agacée, mais y voit là une occasion inespérée de se caser, de fuir une mère acariâtre qui ne supporte plus de voir son aînée vivre encore au dépend de sa famille. Enfin, c'est l'opportunité pour Kitty de se marier juste avant Doris, sa jeune sœur, moins gâtée par la nature et ayant trouvé époux parmi la gentry.

Son mariage n'a pas été une grande réussite. Partie pour échapper au ridicule de se retrouver vieille fille alors que Doris avait contracté un beau mariage, Kitty se morfond à Hong-Kong auprès de Walter. Elle finit par ne lui trouver que des défauts. Au mieux, il la laisse froide et indifférente à tout ce qui le passionne. Au pire, elle le méprise totalement. Walter parle peu ou pas, se sent maladroit, ridicule, emprunté en société. Alors qu'elle voudrait tant sortir dans les soirées organisées par les coloniaux, appartenir à des clubs chics et autres cercles privés, lui n'a d'intérêt que pour ses livres et ses recherches. Et pour elle.

Heureusement, dans cette existence à l'apparence si triste et banale, il y a ses escapades avec Charles Towsend, son amant. Elle l'aime. Elle est prête à tout, même au divorce, pour vivre - enfin - une vie comme en a toujours rêvé avec un
homme comme elle les aime, intelligent, sportif, spirituel, raffiné, brillant en société. Tant pis si cela devait briser Walter. Il n'avait pas à l'aimer autant ! "Au début de leur liaison, Kitty s'était résignée à ne voir Charlie qu'à la dérobée. Le temps accrut sa passion et, depuis quelques semaines, les obstacles qui les séparaient commençaient à l'exaspérer. De son côté, Charlie déplorait une situation qui l'obligeait à trop de discrétion et maudissait les liens qui les entravaient l'un et l'autre : "Quel rêve, s'écriait-il, si nous avions été libres tous deux !". Cependant, elle comprenait se prudence : nul ne recherche le drame. Il convient de bien réfléchir avant de bouleverser sa vie. Mais, si on la leur imposait, cette liberté, ah ! combien tout serait simplifié ! Personne n'en souffrirait beaucoup. Elle connaissait les relations de Charlie et de sa femme. Dorothée était froide et, depuis des années, il n'était plus question d'amour entre eux. Seuls, l'habitude, les convenances et, bien entendu, leurs enfants maintenaient leur union. Kitty aurait plus de peine à se dégager, son mari l'aimait. Mais son travail l'absorbait, et le Cercle charme bien des loisirs. Il se consolerait. Peut-être se remarierait-il ?".

Mais lorsque Walter apprend à Kitty qu'il est informé de sa liaison, il lui propose un marché. Il lui accordera le divorce à ses propres torts à la condition qu'elle lui prouve que Charles Towsend l'épousera à l'issue de leur séparation. Dans le cas contraire, elle partira avec lui pour Mei-tan-Fu, contrée où sévit une épidémie de choléra. La face cachée de l'amant de Kitty se révèlera rapidement devant cette menace à peine voilée. Hors de question de divorcer pour ternir sa réputation et mettre en danger ses ambitions personnelles et professionnelles à Hong-Kong. Dépitée devant autant de lâcheté et de bassesse humaines, Kitty consent à suivre Walter dans son nouveau poste. Aimé, adulé, presque déifié par les chinois de Mei-tan-Fu et les religieuses françaises du couvent, Walter Lane se dépensera sans compter pour tenter d'endiguer l'épidémie de choléra qui ravage la région. Kitty Lane découvrira un autre homme, bien éloigné de tout ce qu'elle avait pu s'imaginer, se représenter et savoir sur son mari. Elle le connaissait froid et distant ; elle le découvrira humain et chaleureux, sensible et généreux.

Avec "La passe dangereuse" de Somerset Maugham, j'ai plongé avec délice dans mes lectures d'adolescente. Quel bonheur que l'écriture élégante et précieuse de cet auteur anglais francophile qui sait si bien nous parler des sentiments amoureux et de la complexité de l'âme humaine. Dans ce ménage à trois composé de Kitty, Walter Lane et Charles Townsend, on retrouve le trio classique de la jeune femme légère, naïve et ravissante, de l'amant cupide et égoïste uniquement préoccupé de sa notoriété et du quand dira-t-on, sans oublier le mari trompé qui cherche à se venger de ceux qui n'ont vu en lui qu'un gentil garçon emprunté et faible. Mais se serait mal connaître tout le talent et la qualité littéraires de Somerset Maugham en s'arrêtant à ce simple cliché. Car dans "La passe dangereuse", les personnages sont
autrement plus complexes, plus subtils que le simple vernis qui leur est donné. A travers ces personnalités ravagées par leurs sentiments, leurs culpabilités, leurs secrets, Somerset Maugham nous livre une histoire tout à la fois merveilleuse et monstrueuse. En prenant pour cadre Hong-Kong sous domination anglaise et la Chine ravagée par le choléra, l'auteur en profite pour nous parler des méandres de l'amour et de la perception de l'autre. Difficulté de se rencontrer, de se comprendre, de s'apprécier, d'aller au-delà de la simple apparence pour découvrir la profondeur d'une personnalité, sa finesse intellectuelle. Cet amour qui embrase votre être, votre esprit, votre âme, vous transporte et vous pousse dans vos retranchements. Cet amour qui peut vous métamorphoser, vous faire donner le meilleur et le pire de vous-même. Car il y a tout cela dans "La passe dangereuse" : des personnes qui sont prêtes à se sacrifier - au propre comme au figuré - pour libérer les autres de leur étreinte et leur permettre de continuer à vivre. C'est merveilleusement beau à lire et à relire.
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Encore merci à Anjelica qui m'a permis de redécouvrir cet auteur un peu oublié. D'autres avis, chez Lilly, Keisha, La Conteuse, Choupynette, Stéphanie, ND, Kali, Imelda ... D'autres peut-être. Faites-vous connaître par un petit commentaire !


327 - 1 = 326 livres à lire ... Heu-reu-se !

8 octobre 2009

L'OEIL DU DRAGON MIROIR

  • Eon et le douzième dragon - Alison Goodman - La Table Ronde Éditions


"Personne ne sait comment les premiers Yeux du dragon conclurent leur marché périlleux avec les douze dragons énergétiques de la chance. Les rares écrits et poèmes ayant traversé les siècles commencent l'histoire bien après que l'homme et l'esprit animal eurent fait un pacte pour protéger notre pays. Cependant, on dit qu'il existe encore un livre noir qui raconte les débuts violents de l'antique alliance et lui prédit une fin catastrophique. Les dragons sont des êtres élémentaires, capables de manipuler le hua, l'énergie naturelle en toute chose. Chaque dragon est en phase avec l'un des Animaux célestes du cycle de puissance de douze années, lequel se déroule en respectant le même ordre depuis l'origine du temps : Rat, bœuf, Tigre, Lapin, Dragon, Serpent, Cheval, Chèvre, Singe, Coq, Chien et Porc. Les dragons sont également les gardiens des douze Directions du Ciel et les garants des douze Vertus Supérieures".

Eon se prépare pour la cérémonie qui doit permettre à un jeune garçon de douze ans de devenir le prochain apprenti du dragon Rat. Pour rien au monde Eon laisserait passer cette opportunité de pouvoir - enfin - devenir quelqu'un. Car c'est un immense privilège que d'être choisi pour cette fonction suprême. Et cela étonne déjà Eon d'avoir été repéré alors qu'il est lourdement handicapé par sa hanche qui le fait atrocement souffrir. Sa cote auprès des parieurs était de un contre mille. Autant dire sans aucune possibilité d'accéder à son rêve. Et pourtant, Eon est parmi les douze privilégiés qui se préparent à cette charge. Il sait qu'il n'a pas d'autres choix que de réussir pour aider son seigneur - Heuris Brannon -, ancien Œil du dragon Tigre, qui sera ruiné en cas d'échec de la part de Eon. D'ailleurs, dans la demeure de son maître, tous les serviteurs le savent et forment deux clans bien distincts. Et celui-ci avait tout de même consenti à entraîner Eon malgré les risques financiers qu'il prenait parce que le jeune garçon possédait un don unique, celui de voir tous les dragons. Prédisposition qui était la primauté des garçons. Parce que Eon se prénomme en réalité Eona et qu'elle détient un pouvoir bien supérieur à celui d'un garçon de son âge. "- J'ignore pourquoi tu as le don de voir les dragons, Eon. Ce doit être la volonté des dieux. Comment expliquer autrement l'impulsion qui m'a poussé à mettre à l'épreuve une fille en cherchant un candidat ? C'est absolument contre nature. Il secoua la tête. Je savais qu'il avait raison. Les femmes n'avaient aucun pouvoir. Ou, du moins, leur seul pouvoir résidait dans la beauté de leur corps. Il n'était pas le fruit de leur courage, et encore moins de leur esprit. - Cependant, ton pouvoir est plus grand que celui de tous les Yeux du dragon réunis, poursuivit-il. Et demain, le dragon Rat sera attiré par ce pouvoir".

Pour parer le mauvais œil et éviter ainsi une catastrophe lorsque Eon ne sera plus sous la protection tutélaire de son maître, celui-ci l'avait enregistré auprès du Conseil des Yeux du dragon en tant qu'Homme de l'Ombre. Ainsi, aux yeux de tous, Eon devenait un eunuque châtré avant l'âge de dix ans, ce qui lui donnait cette voix fluette et ce corps efféminé. Il pourrait mettre en avant son statut d'Ombre et son infirmité pour éviter de se dénuder, car si quelqu'un venait à découvrir sa véritable
nature, Eon serait assassiné ainsi que son protecteur, Heuris Brannon. Cependant, celui-ci a une crainte pire que celle de la véritable origine de Eon. Il redoute Sire Ido, actuel Œil du dragon, homme perfide et prêt à tout pour conserver le pouvoir acquis par cette fonction prestigieuse. Et pour asseoir sa situation, Sire ido veut imposer le futur apprenti aux membres du Conseil des Yeux du dragon et influencer le dragon Rat dans son choix. Pour cela, il s'adjoindra la complicité de Ranne, le maître d'armes qui a entraîné les candidats.

Grâce à ses qualités exceptionnelles et malgré son invalidité, Eon sera choisi et introduit à la cour impériale pour devenir non pas un simple apprenti, mais un Œil du dragon à part entière, parce qu'il a réveillé le dragon Miroir, absent des rites depuis de nombreux siècles. Dès lors, Eon devra faire face à la haine du seigneur Ido et du Grand Seigneur Sethon, noble frère de l'empereur qui - tous deux - briguent le pouvoir suprême.

En recevant "Eon et le douzième dragon" de Alison Goodman, je craignais cette lecture, étant peu - voire même pas du tout - une adepte des romans de fantasy. Heureusement, j'avais lu plusieurs billets titillant ma grande curiosité. Et je crois bien que celle-ci a - de nouveau - été payante. Tout simplement parce que la lecture de ce roman est très éloigné de ce que je pouvais imaginer. De la fantasy, il n'y a que la légende des dragons énergétiques et une chine mythique que l'on pourrait aisément replacer au 18ème ou 19ème Siècles. Hormis cela, c'est plutôt eu l'impression de lire une histoire de seigneurs chinois en quête de souveraineté, un roman de cape et d'épées dont le décor serait transposé dans l'empire de Chine. Alison Goodman a su mélanger subtilement imagination et réalité, légende et tradition historique. Dans ce roman foisonnant, on a le sentiment de revivre la cour millénaire des empereurs de Chine, descendants des dragons, et d'approcher le quotidien de celle-ci entre obligations rituelles et intrigues de palais. Dans une débauche de détails, la romancière nous raconte l'existence de cette assemblée où se mêlent les eunuques chargés des tâches journalières, les favorites et les concubines dans le harem, les seigneurs Yeux du dragon représentant chacun une énergie vitale et une qualité nécessaires au bon fonctionnement du pays et se
livrant une lutte interne pour l'hégémonie. Elle nous décrit avec force détails la beauté et le luxe des décors et des vêtements de cour, ce qui donne une sensation de véracité historique à ce récit où se mêlent à la fois le fantastique et la magie. Dès lors, impossible de faire l'impasse sur la célèbre légende du Chevalier d'Eon en lisant "Eon et le douzième dragon". Mais par-delà cette quête de la domination, on ne peut s'empêcher de percevoir l'éloge de la différence. De Eon, qui masque sa féminité en usant d'artifices et de drogues à Chart, son ami infirme et refoulé de partout parce qu'apportant le malheur et la peine, à Dame Dela, Contraire - homme travesti en femme -, chaque personnage porte en lui le poids d'une handicap physique ou psychologique qu'il doit dépasser pour être accepté par les autres. En bref, "Eon et le douzième dragon" est un roman haletant, captivant que l'on ne lâche plus une fois commencer la lecture, même si on déplore quelques longueurs qui ne gâchent par pour autant le plaisir d'une telle lecture. A mettre entre toutes les mains, des ados aux adultes !

Merci à BoB, sans qui je n'aurais pas lu cette petite merveille. J'attends la suite avec impatience. Elle est prévue pour 2010 !

Beaucoup ont déjà chroniqué ce roman, dont Clarabel moyennement enthousiaste, Lael, captivée, Karine:), emballée, Herisson08 et Tiphanya, un coup de cœur, Ankya et Choco, impatientes de lire la suite, Esmeralda, attachant, Chiffonnette, longuet mais passionnant, Fashion, haut en couleur et passionnant ... D'autres, peut-être ? Merci de vous faire connaître par un commentaire avec le lien concerné.

328 - 1 = 327 livres à lire ... Qui a dit que je n'arriverais pas au bout de ma PAL ?!





2/7 livre de la Rentrée Littéraire 2009

23 septembre 2009

SANG DIÛ

  • La petite fille de Monsieur Linh - Philippe Claudel - Livre de Poche n°30831


"C'est un vieil homme debout à l'arrière d'un bateau. Il serre dans ses bras une valise légère et un nouveau-né, plus léger encore que la valise. Le vieil homme se nomme Monsieur Linh. Il est seul à savoir qu'il s'appelle ainsi car tous ceux qui le savaient sont morts autour de lui". L'histoire de Monsieur Linh est celle de millions de personnes qui fuient leur pays en conflit, laissant derrière eux ce qu'ils ont de plus cher, leurs souvenirs, la beauté d'un paysage, le sourire et la gentillesse de leurs voisins et amis à jamais perdus. Ils n'emportent avec eux que quelques reliques, une poignée de terre parfois, quelques photos miraculeusement échappées de la destruction, vestiges d'un passé qui s'enfoncera lentement dans les brumes de la mémoire individuelle.

Parqué dans le dortoir d'une ville dont il ne connaît rien, pas même la langue, Monsieur Linh - surnommé Oncle par les familles réfugiées - n'ose pas sortir de crainte de se perdre dans les rues inconnues ou, pire, que lui soit subtilisée sa petite fille, son bien le plus précieux, le lien ténu avec son histoire. Cette ville ne ressemble à rien de ce qu'il a pu voir ou connaître dans sa vie antérieure. Ici, les gens sont pressés de se rendre nulle part. Il y a un ballet incessant d'automobiles, les magasins sont nombreux et remplis de marchandises presque inimaginables pour le vieil homme qu'il est. Rien de comparable à son village. "Au village, il n'y avait qu'une rue. Une seule. Le sol était de terre battue. Quand la pluie tombait, violente et droite, la rue devenait un ruisseau furieux dans lequel les enfants nus se coursaient en riant. Lorsqu'il faisait sec, les cochons y dormaient en se vautrant dans la poussière, tandis que les chiens s'y poursuivaient en aboyant. Au village, tout le monde se connaissait, et chacun en se croisant se saluait [...]. Le village en somme était comme une grande et unique famille, répartie dans des maisons dressées sur des pilotis, et sous lesquelles les poules et les canards fouillaient le sol et caquetaient". Dans cette nouvelle vie imposée par la force des événements, au milieu de tous ces gens indifférents aux autres, Monsieur Linh se sent seul, abandonné, comme échoué sur un rivage hostile. Son unique refuge est sa mémoire et l'avenir de sa petite fille si sage.

Heureusement, au milieu de cette jungle urbaine et mystérieuse, perdu dans les méandres d'une société dont il ne comprend ni les rites, ni les comportements, se trouve Monsieur Bark rencontré sur le banc d'un jardin public. Seule personne à lui avoir montré de la sympathie en lui parlant, même si Monsieur Linh ne
comprend pas son monologue. Parce que M. Bark et Monsieur Linh sont deux êtres solitaires, l'un volubile, l'autre mutique. Monsieur Linh aime bien ce gros homme affable et s'attache à ses rencontres qui égayent son quotidien si gris, si terne. Monsieur Bark tranche sur les familles exilées avec qui Monsieur Linh doit partager le dortoir, qui le prennent pour un fou, un original parce qu'il refuse que sa petite fille joue avec leurs enfants. "Chaque jour, Monsieur Linh retrouve Monsieur Bark. Lorsque le temps le permet, ils restent dehors, assis sur le banc. Quand il pleut, ils retournent au café et Monsieur Bark commande l'étrange boisson, qu'ils boivent en serrant les tasses entre leurs mains. Désormais, le vieil homme dès qu'il se lève attend ce moment où il ira rejoindre son ami. Il se dit dans sa tête "son ami", car c'est bien de cela qu'il s'agit. Le gros homme est devenu son ami, même s'il ne parle pas sa langue, même s'il ne la comprend pas, même si le seul mot dont il se sert est "Bonjour". Ce n'est pas important". Puis, vient le jour où Monsieur Linh et sa petite fille doivent déménager parce que le dortoir ferme ses portes. On l'emmène dans un château avec un parc gigantesque d'où il peut voir la mer et la ville entière, mais sans pouvoir en sortir. Dès lors, Monsieur Linh n'a plus qu'une idée en tête, revoir son ami le gros homme, qui doit attendre sur le banc du parc et doit se demander pourquoi il l'a abandonné sa solitude, malgré la gentillesse dont il a fait preuve.

Une fois encore, Philippe Claudel nous parle de mémoire, de souvenir, dans "La petite fille de Monsieur Linh". A travers l'histoire de ce vieil homme, on comprend rapidement que c'est de la guerre dans un pays d'Asie - Cambodge, Vietnam - dont traite l'auteur dans ce roman. C'est une histoire d'exil, de déracinement, de perte de repères et de tout ce que l'on a laissé derrière soi sans espoir de retour. Une histoire de solitude aussi. Solitude de l'étranger qui doit se re-créer une nouvelle vie ailleurs ; mais aussi déréliction de ceux qui souffrent de l'individualisme des sociétés modernes. Et au-delà de tout cela, il y a l'amitié entre deux êtres seuls qui s'inscrit dans le temps, se grave dans la mémoire de Monsieur Linh et de Monsieur Bark. L'un comme l'autre se comprennent sans parler la même langue. Ils s'apprécient sans avoir la même culture. Ils sont tous deux liés par le poids de leur
chagrin, de leur abandon. Quelque part, tous deux sont des exilés de l'existence. Mais contrairement à l'isolement de M. Bark, la claustration de Monsieur Linh est à la limite de la folie. En lisant "La petite fille de Monsieur Linh", le lecteur se demande tout au long de ce roman ce qui a bien pu créer une telle confusion mentale chez le personnage principal. Pourquoi s'attache-t-il autant à cette enfant au point de presque l'étouffer à force de vouloir la protéger ? Elle semble être son dernier soutien mental, son abri psychologique avant de sombrer dans l'aliénation. "La petite fille de Monsieur Linh" est un roman d'une grande sensibilité qui explore l'incidence d'un événement tragique sur notre mémoire et la force de l'amitié qui transcende toutes les différences.

Beaucoup ont lu ce roman, dont Papillon, Calepin, Marguerite, les rats de biblio, Biblioblog, Pitou, Midola, Tamaculture, Cathel, Amanda, les Chats de biblio, Lecture & Ecriture, Pimprenelle, Verbivore, Karine:), Lisa ... D'autres, peut-être. Merci de vous manifester par un petit mot en commentaire !

Lu dans le cadre de mon challenge

331 - 1 = 330 livres à lire ... De l'art de faire d'une pierre deux coups !

4 août 2009

LE CHOC DES MONDES

  • Vent d'est, vent d'ouest - Pearl Buck - Livre de Poche n°912


"Je puis vous raconter ces choses, à vous, ma sœur. Je ne saurais en parler avec l'un des miens, car il ne se ferait aucune idée de ces contrées lointaines où mon mari a passé douze ans, et je ne me sentirais pas libre non plus auprès de ces étrangères qui ne connaissent ni mon peuple ni notre manière de vivre depuis l'Ancien Empire. Mais vous ? Vous avez passé votre existence entière parmi nous. Même si vous appartenez au pays où mon mari a étudié dans ses livres occidentaux, vous comprendrez, je ne vous cacherai rien. Je vous ai appelée ma sœur, je vous dirai tout".

Kwei-Lang se décide à relater l'histoire et les coutumes de ses ancêtres, présents à Pékin depuis plus de cinq cents ans à celle qu'elle considère sa "sœur". Alors qu'elle vient d'être mariée à un homme dont elle était promise avant sa naissance, Kwei-Lang ne comprend pas les attitudes de celui-ci envers elle. Faisant des efforts pour paraître plaisante à la manière de ses aïeules, pour séduire son seigneur et maître, elle se questionne sur le sens de sa beauté. "Je suis assez belle alors, et prête pour lui. Mais dès l'instant où son regard s'abaisse sur moi, je m'aperçois qu'il ne remarque rien, ni lèvres ni sourcils. Ses pensés voguent ailleurs, par terre et par mer, partout où je ne suis pas à l'attendre". Car Kwei-Lang a été élevée selon les rites de l'aristocratie chinoise pour servir au mieux son époux et sa belle-mère. Elle n'ignore rien de la cérémonie du thé ou de l'art de préparer les plats pour attirer ses regards. Elle a appris à se tenir en société en fonction de son rang. Surtout, elle a souffert le martyr pour avoir les plus jolis petits pieds de sa génération, attribut suprême de féminité et de séduction dans son milieu. Elle sait qu'elle devra donner un fils à son mari dans la première année de son mariage. Si Kwei-Lang a été confinée dans le passé ancestral de ses origines, son frère s'est peu à peu émancipé de ces traditions pour étudier à l'université, puis partir en Amérique, décidant de s'habiller à l'occidentale et refusant catégoriquement le mariage arrangé pour lui par ses parents. Elle acceptera difficilement que celui-ci revienne dans la maison familiale en imposant une étrangère comme épouse, en lieu et place de la jeune fille choisie.

Quelle ne sera pas sa profonde déception de découvrir son époux occidentalisé, lui aussi, refusant d'imposer quoi que ce soit à son épouse, préférant lui laisser le libre arbitre de ses sentiments, de ses choix, de sa vie, elle qui avait tout le temps été dirigée. ""On ne peut vous demander d'être attirée vers celui que vous apercevez
pour la première fois ; il en est de même de mon côté. On nous a obligés, l'un comme l'autre, à ce mariage. Jusqu'ici, nous étions sans défense. Mais à présent nous voilà seuls ; nous sommes libres de nous créer une vie selon nos désirs. Quant à moi, je veux suivre les voies nouvelles. Je veux vous considérer, en toutes choses, comme mon égale. Je n'userai jamais de la contrainte. Vous n'êtes pas mon bien, un objet en ma possession. Vous pouvez être mon amie, si vous voulez." Voilà la discours que j'entendis le soir de mes noces ! Tout d'abord, j'étais trop étonnée pour comprendre. Son égale ! Mais comment ?". Le pire sera lorsque celui-ci lui demandera de débander ses pieds, emblème de sa distinction, de son rang social. Comment peut-il exiger cela, après tant de souffrances acceptées rien que pour lui plaire. La seule façon de capter cet homme si étranger à son univers, si occidentalisé, sera de s'émanciper de son passé immémorial, de laisser les usages et croyances révolus et de se tourner vers l'avenir, vers la modernité, vers la vie, malgré ses peurs et ses angoisses.

Si "Vent d'est, vent d'ouest" possède bien une qualité, c'est celle de nous faire vivre de l'intérieur la société aristocratique en Chine. Par la grâce et la beauté de l'écriture de Pearl Buck - prix Nobel 1938 - ce monde si secret, si fermé aux étrangers s'entrouvre miraculeusement pour nous, lecteur tout à la fois ébahis et effarés. Émerveillés par la débauche de luxe des palais, le faste d'un univers feutré, mais surtout consternés par le poids des traditions qui posaient une chape de plomb sur les pensées et les actes des personnes. Cette société qui vivait encore - malgré les traités et les concessions avec les pays occidentaux -, selon les mœurs d'une autre époque, éloignée du 20ème Siècle. Un monde avec ses castes, ses classes sociales corsetées, ses convenances d'un autre âge. Kwei-Lang et son mari sont deux chinois de même rang social, mais que tout oppose. Si son objectif est de lui convenir, comme l'a fait sa mère avec son père, lui a fait siennes les habitudes modernes de l'occident. Et c'est bien là que réside l'intérêt de "Vent d'est, vent d'ouest". Pearl Buck retranscrit à merveille ce décalage social et culturel entre les
chinois et les occidentaux. Ce fossé de rites, de coutumes qui paraît infranchissable tant les modes de pensée, d'être, de vivre sont en totale dissonances. En prenant pour thème un frère qui s'émancipe de la tutelle familiale en partant pour l'étranger, épousant une américaine et une sœur - plus docile et plus candide - qui cherche à s'ouvrir au monde nouveau grâce à son mari, Pearl Buck nous montre une Chine en plein bouleversement social et culturel. Par son écriture poétique, usant de circonlocutions, d'ellipses et d'un langage imagé, l'auteur nous parle d'une autre Chine, cloîtrée, autarcique, enferrée dans ses coutumes, à la croisée des chemins entre passé illustre, présent confus et avenir aléatoire.

"Vent d'est, vent d'ouest" a été lu dans le cadre du challenge



Des avis sur rats de biblio, celui de Sandra, celui de Fanyoun, celui de Méria ... D'autres peut-être, merci de me le faire savoir dans un commentaire.

27 février 2009

L'ESPRIT JAPONAIS

  • Le corps japonais - Dominique Buisson (Hazan Éditions)


Alors que je participe au swap organisé par Goëlen sur le Japon, je me suis aperçue que je connaissais très peu de choses sur ce pays si éloigné de l'Europe sur de nombreux points. Aussi, lorsque errant dans les travées de la médiathèque à la recherche d'un ouvrage original sur l'art dans cette région, je suis tombée inopinément sur "Le corps japonais", je me suis dit que c'était là un sujet atypique et original pour mieux connaître cette énigmatique contrée. Neuf thèmes sont abordés autour du corps physique ou spirituel et son histoire culturelle, du sacré à la mort en passant par les codes sociaux ou amoureux, la gestuelle ou le maquillage.

Alors qu'en Occident le corps existe par lui-même depuis la Renaissance, au Japon il est irrémédiablement lié à son environnement. Véritable don du ciel, le corps ne peut être ni modifié, ni déguisé parce qu'il appartient à un grand tout. Vivant dans une double tradition religieuse - le Shintô et le Bouddhisme -, peuplée de croyances, d'esprits de la nature et de dieux ancestraux, le Japonais participe à des rites de purification et de respect des saisons pour s'attirer les bonnes grâces des puissances surnaturelles. Selon le Shintô, l'homme se doit de prendre soin du corps dont il dispose pour atteindre l'harmonie. Ainsi, dès l'enfance, le Japonais - placé sous la protection des divinités - est conditionné par des comportements issus de la religion, dont les plus importants restent les rituels
du bain et la pratique des arts de cérémonie, tels celui du thé. Le rite du bain est sacré, car synonyme d'équilibre et de symbiose avec la nature.

Les relations sociales ont longtemps été soumises aux règles du confucianisme, conçu pour gérer les droits et les devoirs de
chacun. Les Japonais ont longtemps été contraints par une autorité supérieure : cadet-aîné, parent-enfant, maître-élève, mari-épouse, suzerain-vassal, et même l'empereur qui devait rendre des comptes à la déesse du soleil, son ancêtre direct. C'est avec la restauration de l'ère Meiji et l'introduction de la civilisation occidentale que l'influence de l'étiquette se limitera aux cérémonies et autres rituels. Cependant, dans la vie quotidienne, certaines règles sont encore très prégnantes, comme celles de saluer, prendre un bain, se coiffer ou s'habiller, se comporter en public.

Tout au long de son existence, le Japonais contractera un ensemble d'obligations morales qu'il devra impérativement rembourser à l'empereur, à l'État, à ses parents, à ses ancêtres, à ses supérieurs, à son maître. Dans ce pays de la déférence, deux symboles survivent encore et toujours, le sourire et le salut. Dès sa naissance, l'enfant japonais apprend à saluer. C'est un élément complexe qui dépend des relations entre les personnes, de la différence de statut social et du fait d'être un homme ou une femme. De même, le sourire - si énigmatique pour les occidentaux -,
est une convenance pour communiquer. Il agit comme un rempart pour contrôler ses émotions, mais aussi pour éviter la honte de certaines situations. Dans ce pays où règne l'ambiguïté, deux principes coexistent, celui que l'on doit au monde extérieur et celui que l'on doit à soi-même, qui mènent parfois à une forme d'indifférence à l'autre dès que le Japonais se trouve dans la rue, seul endroit où les obligations disparaissent.

Si, à l'Occident la sexualité a longtemps été liée au Mal, au Japon le plaisir n'est pas condamné, mais
ne doit pas troubler l'ordre public ni entacher le nom d'une honte indélébile. Durant plusieurs siècles, la prostitution a été considérée comme un art à part entière. Et si la sexualité s'exerce de façon discrète et raffinée, le corps nu n'hésite pas à se donner en spectacle quand il est symbole de fertilité et de pureté originelle. Des sanctuaires phalliques lui sont consacrés et l'exposent tout comme dans les estampes, conçues pour l'initiation sexuelle. Le corps est aussi affiché au tout venant dans le train ou le métro bondé par la lecture des mangas érotiques qui offrent un catalogue illimité des déviances et cruautés sexuelles possibles.

De même, l'homosexualité n'a jamais été un motif de condamnation morale au
Japon. Jusqu'à la fin du 19ème Siècle, les guerriers et les moines considéraient que l'amour pour un autre homme était une passion plus élevée et plus spirituelle que celle portée à une femme. Si l'homosexualité subit juste les interdits de la société elle reste une pratique souterraine entre l'exhibitionnisme des travestis de Golden Gaï ou du quartier de Shingubu de Tokyo et la discrétion des jeunes gens en faisant l'expérience avant le mariage. Actuellement, on trouve une féminisation de l'homme chez les jeunes gens maquillés avec ostentation et richement vêtus, surnommés les garçons paons.

Concernant le maquillage, il reste - avec le tatouage et le masque - un moyen de
prouver l'immatérialité de l'âme. Au Japon, cet art est poussé à l'extrême et très sophistiqué, tissant un ensemble de codes complexes. De nos jours, une Japonaise en kimono renoue avec le passé des anciennes dames de cour au teint blanc et aux sourcils redessinés. L'acteur de Kabuki ou de Nô spécialisé dans les rôles féminins, l'interprète par son maquillage ou son masque. Le tatouage, expression de la virilité, était un ornement au 18ème Siècle pour les intellectuels et les artistes, marque de courage ou appartenance à une corporation au 19ème Siècle, avant d'être considérée comme une subversion malsaine devant être cachée au 20ème Siècle.

Toujours dans l'art et le maquillage, le théâtre au Japon est très présent dans la société. Quatre types se côtoient : le Bugaku représentant le raffinement aristocratique associant danses et musiques élégantes ; le Nô issu de la classe guerrière, transcrivant les tourments des âmes, il est joué avec des masques en bois ; le
Bunraku n'utilisant que des marionnettes et le renommé Kabuki, théâtre populaire traduisant la beauté cruelle ou émouvante des états d'âme. A côté de cet art scénique classique au Japon, on trouve un théâtre underground, le Butô, anti-danse exprimant la difficulté de vivre dans un pays obsédé par la honte de la défaite et refusant le matérialisme de la société moderne.

Dans "Le corps japonais", on trouve un tableau très vaste mais non exhaustif de la société japonaise actuelle. Grâce à ce très bel ouvrage, le lecteur apprend une foule d'éléments peu ou mal connus en Occident et permettant de mieux comprendre certains modes de pensées, d'actions et des comportements qui peuvent parfois nous choquer, nous heurter, nous gêner. Présenter en neufs chapitres à l'iconographie riche, belle et précieuse, on découvre un pays aux habitudes ancestrales et qui - pour la plupart - perdurent encore de nos jours, même si elles sont atténuées. "Le corps japonais" aborde le monde et la vie du Japonais en général, de la naissance à la mort, en passant par l'art, l'architecture ou la religion. C'est un livre d'art qui se lit comme un essai sur le fonctionnement de la société actuelle aux prises avec son passé, son histoire, ses codes et ses rites.

22 janvier 2009

SOUS LES ORS DU PALAIS IMPERIAL

  • Mémoires d'une dame de cour dans la Cité Interdite - JIN Yi (Picquier Poche)


He Rong Er est entrée à l'âge de treize ans comme dame de cour de l'impératrice douairière Cixi. Elle passera sa vie à servir cette impératrice énigmatique derrière les murs "rouges et violets" de l'antique Cité Interdite. Offerte en cadeau à un eunuque à dix-huit ans, He Rong Er finira sa vie comme modeste femme de ménage à la chute de l'empire. C'est de cette façon que l'auteur, alors jeune étudiant en histoire, fera la connaissance de cette dame de cour indiscrète, ne sachant ni lire, ni écrire, mais à la langue bien pendue et aux souvenirs vivaces et très fournis. Grâce à cette honorable vieille dame, le lecteur peut ainsi découvrir le quotidien, l'intimité et les détails de cette vie interdite au public qui se cachaient derrière les hauts murs de cette cité mystérieuse et séculaire.

La tradition de la cour impériale voulait que chaque dame de cour soit d'origine mandchou. De même, les eunuques ne devaient être que des Han, vrais chinois. Ces dames avaient une vie réglée comme un métronome, avec des codes et des règles ancestraux. La coquetterie n'était pas d'usage. Bien au contraire, la sobriété et la simplicité prévalaient. Tout excès était répréhensible. A chaque saison, toutes recevaient quatre ensembles en soie réalisés sur mesure, vert pour la belle saison,
violet pour l'automne et l'hiver. "Pour nous faire belles et nous distinguer les unes des autres, nous jouions sur nos revers de cols, nos ourlets de manchettes, nos bas de jambes de pantalon, nos chaussures aux empeignes brodées. Mais nous devions malgré tout rester très limitées dans notre coquetterie".

Être dame de cour imposait des règles de bienséance. Elles ne pouvaient pas rire aux éclats. Mais elles ne devaient pas montrer leur tristesse, non plus. Le sourire était de rigueur, quelle que soit la situation. La coutume était telle qu'elle allait jusqu'à imposer une position pour dormir, dépendant des croyances, tabous et superstitions nombreux dans la société chinoise. En cas de transgression à ce code, elles étaient sévèrement punies. Ayant un statut inférieur à celui des eunuques, les dames de cour n'apprenaient ni à lire, ni à écrire. Par contre, elles savaient coudre, broder, tricoter et tisser. Et lorsqu'elles quittaient le palais, vers l'âge de vingt-cinq ans, elles ne se trouvaient pas démunies et pouvaient se reconvertir.

En raison de son habileté et de son dévouement à l'impératrice Cixi, He Rong Er a reçu l'immense honneur de la servir pour fumer le narguilé. Ce qui était vu comme une chance et une gloire pour une dame de cour, pouvait aussi très vite devenir un
enfer. La moindre faute commise entraînait des mesures de rétorsion sévères pour elle, sa famille et sa "tante", tout à la fois chaperon et ancienne dame de cour reconvertie. "Vous aurez affaire au dieu du feu. Si par mégarde, vous laissiez tomber sur le corps de l'impératrice douairière la moindre étincelle, votre tête ne vous appartiendrez plus. Si vous laissiez tomber la moindre étincelle sur le sol, votre famille même sera mise en cause".

La vie du personnel de cour est avant tout régit par le quotidien de l'impératrice Cixi, convertie au bouddhisme et superstitieuse, croyait aux rites chamaniques mandchous. Élégante et raffinée, elle passait en moyenne six heures par jour pour se faire belle avec des produits de beauté qu'elle se fabriquait. Détestant les parfums artificiels, les eunuques avaient imaginé de remplir des pots de fruits offerts par les provinces du Sud. Tous les palais exhalaient de senteurs naturelles les plus subtiles et les plus délicats. "Ainsi, en toutes saisons, le palais entier embaumait de parfums exquis et rafraîchissants. En été, l'arôme délicieux traversait les rideaux de bambou et flottait longtemps sous les toits de la longue galerie. Nous respirions profondément, et les effluves pénétrants de ces fruits exotiques nous envahissaient d'une sensation savoureuse, unique. En hiver, une odeur agréable, légèrement sucrée, mêlée à une chaleur chatouillante, caressait le visage, et tout le corps s'imprégnait d'une douceur languissante. C'était la saveur du palais des Beautés. Une saveur secrète".

Du lever au coucher de l'impératrice douairière, tout était orchestré avec maestria dans les moindres détails. La nuit, une dame de cour était spécialement chargée de surveiller la qualité du sommeil de l'impératrice, de s'assurer que tout se passait pour le mieux car - au matin - elle était interrogée par les médecins de la cour qui établissaient un bulletin de santé. Dans ce palais où tout ce qui la concernait était chroniqué, répertorié, un sujet était pourtant tabou : ses plats préférés. Personne, pas même ses cuisiniers personnels ne devaient percer ce mystère, de crainte d'être tués immédiatement. Mais le plus frustrant, est qu'une loi millénaire imposait de ne servir que trois cuillerées d'un même plat !

Outre le cérémonial pesant des repas, des célébrations et des commémorations des défunts, des dieux, des bons et des mauvais esprits, il y avait la coutume des pieds bandés. Contrairement aux chinoises, les mandchoues ne se bandaient pas les pieds. Ils étaient enserrés dans des étoffes et - dès l'enfance - les fillettes apprenaient à marcher bien droit avec les pieds comprimés dans ces tissus. Les pieds, par pudeur, ne pouvaient
être que cachés. Aucun eunuque, même parmi les plus proches de l'impératrice, ne pouvait les apercevoir. Cela aurait été sacrilège et licencieux.

"Mémoires d'une dame de cour dans la cité interdite" de JIN Yi nous invite à une visite exceptionnelle, celle de la Cité Interdite au temps des empereurs. Avec He Rong Er comme guide, nous apprenons toutes les manies, les superstitions, les exigences des empereurs et les contraintes imposés au personnel de la cour et aux eunuques. Tout - ou presque - nous est divulgué de la part d'une personne pour qui le silence était de rigueur dans son emploi auprès de l'impératrice Cixi.

Sur Hérodote, un article sur cette impératrice équivoque.

3 décembre 2008

LE THE JUSQU'A L'IVRESSE

  • Opium - Maxence Fermine (Livre de poche n°30100)


"La vie de Charles Stowe, aventurier du thé, donne à penser que le hasard est une toile d'araignée dans laquelle le destin vient parfois se prendre".

1838. Charles Stowe est un gentleman anglais amateur de cigares, de whisky et de thé comme le veut la tradition de son milieu et de ses origines. Il n'est pas peu fier de détenir une maison de thés et d'épices réputée dans la haute société londonienne, "Les mille parfums du thé". Cette passion pour le thé lui vient de son enfance et plus particulièrement de son père - Robert Stowe -, créateur de la maison d'import - export et grand spécialiste du thé. Depuis cette période de sa vie, Charles Stowe n'a qu'un seul et unique désir : percer le secret de la fabrication des trois thés, le bleu, le vert et le blanc.

Aventurier dans l'âme, comme le sont si souvent les Britanniques, Charles Stowe
décide de partir pour la Chine à la recherche de nouvelles épices et de thés aux arômes rares et subtils. "Pour cela, il devait emprunter une route parmi les plus odorantes et les plus périlleuses du monde. Celle qui, partant de Londres, suivait la voie des Indes, continuait jusqu'en Asie et de se perdait irrémédiablement dans l'Empire Céleste. Un périple qu'on nommait la route du thé". Poussé par son père, Charles Stowe s'embarque pour la Chine à bord d'un navire de commerce qui le mènera de Londres et Shanghai, de Singapour à Hong Kong en passant par l'île de Ceylan.

Au cours de son expédition en Chine, Charles Stowe rencontrera Pearle, négociant en thés et Irlandais d'origine, personnage énigmatique. "C'est ainsi que Charles Stowe rencontra Pearle, le directeur du Comité du thé, seul négociant britannique à avoir le privilège de posséder un laissez-passer délivré par les autorités chinoises". Pour obtenir de Pearle le secret
de son sauf-conduit, Charles Stowe se liera à lui par un pacte de sangs mêlés. Ce contrat inaliénable lui permettra de partir à la rencontre de Lu Chen et de Wang au pays du thé. Wang est un seigneur, serviteur du grand Lu Chen que personne n'a jamais vu. Il est le gardien du royaume du thé. "Il y avait dans ces montagnes les plus belles cultures au monde et, sans doute, les plus rares. Partout les feuilles de Camellia Sinensis recouvraient la terre. C'était un immense océan aux vagues soyeuses et belles, une mer d'un vert éclatant dont on ne récoltait que l'écume. Ivre de joie, il nageait dans ces flots avec béatitude".

Au cours d'un repas chez Wang, Charles Stowe tombera sous le charme d'une Chinoise aux yeux verts, Loan, qui porte à l'épaule le tatouage d'une fleur d'opium. Il cherchera à savoir et à comprendre les secrets cachés dans le royaume du thé. A vouloir percer autant de mystères à la fois, Charles Stowe finira par céder à toutes les tentations, même les plus dangereuses.

"Opium" de Maxence Fermine est un livre qui emporte le lecteur dans un voyage à travers les sens et les cultures. L'écriture légère et aérienne comme une tasse de
thé est servie par un style lyrique et riche qui donne envie d'en découvrir plus sur ce breuvage tant apprécié par bon nombre d'entre nous. On assiste à la cueillette des plus belles feuilles de Camellia Sinensis, destinées à donner les thés les plus parfumés et les plus raffinés. On apprend comment réaliser un thé succulent. On imagine le royaume du thé avec ses verts flamboyants et ondoyants, les fines gouttelettes de brume se déposant sur les jeunes pousses pour leur donner l'humidité nécessaire à leur épanouissement. Au travers de l'histoire de l'histoire de la route du thé, des colonies britanniques en Asie, "Opium" raconte le trafic de cette drogue, les échanges commerciaux au 19ème Siècle, la corruption de l'administration - tant chinoise qu'anglaise -, et la puissance économique qu'elle donnait déjà à ceux qui en détenaient le monopole. Tout cela fait un peu oublier que la seconde partie du roman est un peu moins substantiel que la première. Cela reste quand même un roman plein de sensualité, de saveur et de mystères.

Rats de biblio a aimé son côté mystérieux et sensuel, Hélène le trouve agréable à lire mais regrette le plaisir de "Neige", Lorraine a apprécié ce court roman initiatique comme une bonne tasse de thé.

18 octobre 2008

LA BEAUTE DES MATHEMATIQUES

  • La formule préférée du professeur - Yoko Ogawa - (Babel n° 860)



Une jeune aide-ménagère se voit envoyée chez un ancien mathématicien réputé difficile, selon les appréciations de ses collègues de l'association Akebono. Le travail n'a pourtant rien de compliqué en apparence, hormis la mémoire du professeur limitée à 80 minutes. Celui-ci est incapable de se souvenir du quotidien au-delà de cette période et sa mémoire s'est brutalement stoppée au jour de son accident de la circulation, en 1975. Seuls, les théorèmes de mathématiques et la magie des nombres restent présents à son esprit. Trace ultime de son passé.

Au début de sa prise de fonction, la jeune femme est un peu décontenancée par le comportement du vieux professeur. Chaque jour elle doit se présenter à lui pour réamorcer une mémoire défaillante à jamais et répondre à des questions incongrues, tournant invariablement autour des chiffres. Le professeur est néanmoins un personnage attachant, original et attendrissant. Pour se remémorer les éléments essentiels de son quotidien, il accroche de petits pense-bêtes à sa veste, comme autant de petits papillons blancs. De même, ce vieux mathématicien a le don de parler des nombres avec douceur et poésie, comme le ferait un amoureux des étoiles. "Je suivais des yeux les nombres écrits par le professeur et moi, qui s'enchaînaient avec fluidité, comme les étoiles clignotantes forment des constellations dans le ciel nocturne".

A la demande du vieux professeur, son aide-ménagère lui présente son fils âgé de 10 ans. L'arrivée de cet enfant dans l'univers clos et silencieux du professeur est un vrai cadeau du ciel, un instant de lumière. Dès la première rencontre, le vieil homme
s'attachera à cet enfant et le surnommera Root. "Tu es Root. Racine, un signe vraiment généreux, qui accueille tous les nombres sans rechigner". Grâce à la présence de Root et de sa mère, de leur affection quotidienne, le vieil amnésique sortira un peu de son isolement. Le culte et la passion profonde que le vieux mathématicien voue aux nombres premiers seront bientôt partagés par Root lui-même et par sa mère. "Je connaissais leur existence bien sûr, mais l'idée ne m'avait jamais effleurée qu'ils puissent constituer un objet d'amour. Cependant, même si l'objet était extravagant, la manière d'aimer du professeur était tout à fait orthodoxe. Il éprouvait pour eux de la tendresse, de la dévotion et du respect, il les caressait ou se prosternait devant eux de temps en temps, et ne s'en séparait jamais".

Mais les nombres premiers ne sont pas la seule passion du vieux professeur. Il y a aussi le base
ball et un joueur, particulièrement : Yakato Enatsu. Et même dans ce sport, il trouvera le moyen d'y mettre des calculs mathématiques. On apprendra - au fil de la lecture - quelle est la formule préférée du professeur. C'est le théorème d'Euler. "Euler avait inventé cette formule à partir d'un concept on ne peut plus artificiel. Il avait découvert des relations naturelles entre les chiffres qui n'apparaissaient autrement que sans aucun lien entre eux".

Ce que l'on peut d'ores et déjà dire après la lecture de "La formule préférée du professeur", c'est qu'il a l'art de faire aimer les mathématiques. Ce qui est un point positif. On fait connaissance - grâce à une écriture claire et limpide - avec les nombres premiers, les nombres premiers jumeaux et les grands nombres premiers, sans être rebuté par leur théorème. On découvre la scansion des problèmes mathématiques. Si l'on arrive à entendre le rythme d'un problème, on trouvera la solution, un peu comme un musicien décrypte une partition avant de la jouer sur
son instrument. Mais cette description seule réduirait le champ de son intérêt pour le lecteur. C'est aussi - et surtout - un livre subtil sur les relations intergénérationnelles, sur tout ce qu'une personne âgée peut apporter à un enfant, et inversement. C'est une histoire sur la transmission des savoirs d'une génération à une autre, à travers les aléas d'une mémoire à jamais défaillante. Les mathématiques seront le pont reliant les personnages et leur permettant de mieux se connaître, de s'approcher et de s'apprécier. Le style d'écriture est léger, aérien, poétique. Il associe un chiffre à un sentiment, à une idée, le rendant presque vivant, réel et humain. On y retrouve aussi toutes les valeurs qui constituent le socle de la société japonaise, la persévérance, le respect des anciens, la rigueur, l'abnégation, la morale. J'ai tellement aimé ce livre et son écriture - offert par Katell lors du swap "Éternel féminin" - que j'ai décidé de faire plus ample connaissance avec Yoko Ogawa en achetant "Le musée du silence". J'espère que la magie se poursuivra.

Les avis de Papillon, de Chaperlipopette et de Chiffonnette ... et bien d'autres enthousiastes.