- Quand nous étions orphelins - Kazuo Ishiguro - Folio n°4986
Dès lors, son aura professionnelle ne cessera de croître et Christopher Banks consacrera l'essentiel de son existence à traquer le mal sous toutes ses formes. Paradoxalement, à mesure que grandit son prestige dans les milieux les plus huppés et les plus en vue de la société londonienne, celui-ci ressent le besoin pressent de savoir ce qui est réellement arrivé à ses parents, tous deux mystérieusement disparus dans la Concession internationale de Shanghai. Dans ses réminiscences d'enfant, il se souvient que sa mère s'était fait connaître dans cette mégapole pour sa lutte acharnée contre l'opium et ses méfaits sur la population locale. "Il faut dire qu'à Shanghai le problème de l'opium était une réalité que les adultes ne cherchaient guère à cacher aux enfants ; mais naturellement, quand j'étais tout petit, je n'y comprenais pas grand chose. J'étais habitué à voir chaque jour, de la voiture qui m'emmenait à l'école, les Chinois vautrés sous les porches de Nanking Road au soleil du matin, et pendant quelques années, chaque fois que j'entendais parler des campagnes de ma mère, je m'imaginai qu'elles se bornaient
Par-delà ses parents qui apparaissent sans les brumes de ses souvenirs, Christopher se rappelle de son Oncle Philip. Plutôt un ami proche de la famille qui avait eu le courage de démissionner de chez Morganbrook & Byatt en raison d'un "[...] profond désaccord avec ses employeurs sur la meilleure voie d'avenir pour la Chine". Il avait créé une organisation - L'Arbre Sacré - qui se consacrait à améliorer le sort et les conditions d'existence des Chinois les plus démunis de Shanghai. Oncle Philip, dont Christopher trouvera avec le temps, étrange son amitié pour Wang Ku, seigneur de la guerre de la province de Hunan, chef d'une armée de quelques trois cents soldats. Ce même Oncle qui remplacera son père après sa disparition énigmatique et le protégera des dangers encourus. Mais en revenant à Shanghai pour clore définitivement le chapitre le plus douloureux de sa vie, Christopher Banks assistera à la déliquescence d'une société anglaise qui vit dans le déni de ce qui se produit sous ses yeux et se soûle d'illusions. "Ici, au cœur du maelström qui menace d'engloutir la totalité du monde civilisé, je ne découvre qu'une pathétique conspiration du déni, un déni de responsabilité qui a tourné à l'aigre et se manifeste dans les attitudes pompeusement défensives que j'ai rencontrées si souvent. Et je la voyais devant moi, maintenant, la prétendue élite de Shanghai, traitant par le plus complet mépris les souffrances de ses voisins chinois de l'autre côté du canal".
Singulière atmosphère qui se dégage de "Quand nous étions orphelins" de Kazuo Ishiguro, entre ombre et lumière, bien et mal, noir et blanc. Le personnage revient sur son enfance à Shanghai et réveille tous les événements marquants, importants, notables concernant ses parents et leurs activités avant leur mystérieuse disparition au sein de la Concession internationale de Shanghai. De sa mère, il conserve l'image évanescente d'une femme forte, sûre d'elle-même, déterminée dans sa volonté de lutter contre le trafic d'opium qui sévissait partout dans la société chinoise. Cette personnalité rigoureuse, droite, s'oppose à celle de son époux, beaucoup plus docile, conciliant et s'arrangeant de ces arrangements réalisés par la société qui l'emploie. Ses souvenirs sont aussi hantés par la présence permanente de son ami d'enfance, Akira, d'origine japonaise. Contrairement à Christopher, Akira est pétri de traditions de son pays d'origine, sûr de lui, parfois fier et quelque peu arrogant concernant l'émergence économique du Japon, en même temps vivant dans la crainte des sorts et maléfices du vieux Ling Tien, le domestique chinois. Autour de Christopher se déploie une humanité en décalage avec les soucis de l'époque, plus préoccupés par leur sort personnel et leur reconnaissance sociale, des être perdus, égarés dans un monde qu'ils ne comprennent plus réellement. Ils sont le reflet d'une fin de règne, derniers feux vacillants, flammèches d'un univers révolu en Asie et en Occident. A travers Christopher Banks, individu un peu désorienté par sa propre histoire personnelle, c'est une Chine en plein chambardement politique, économique et social que Kazuo Ishiguro nous présente. Shanghai, Concession internationale, devient - dans les années 1930 - le bastion politique des nationalistes chinois qui se battent contre le
