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27 septembre 2011

LE PETIT GARCON DE VERRE DEVIENDRA UN GRAND COMPOSITEUR

  • Tchaïkovski - Nina Berberova - Actes Sud Éditions


"Les poèmes qu'il écrivait, en russe et en français, étaient médiocres. Ce ne serait décidément pas un Pouchkine ! {...} Ce n'étaient que des tentatives d'exprimer son étonnement, son émerveillement devant le monde, devant le Créateur, et, surtout ses sentiments personnels. Parfois, il débordait d'amour et, la nuit, fondait en larmes. Mais ce désir de s'extérioriser, cette adoration qu'il portait au monde, ces larmes, apportaient à l'enfant un étrange bonheur. La vie à Votkinsk, l'atmosphère paisible et douce de cette maison où tout le monde l'aimait et où il aimait tout le monde, contribuaient aussi à le rendre heureux. {...} Mais Pierre ne pensait qu'à une chose : inventer, rimer, écrire, exprimer ses sentiments au monde entier, ces sentiments qui l'étouffaient et auxquels il cherchait une issue".

Piotr Ilitch Tchaïkovski. PIT. Ce nom, ces trois syllabes résonnent comme un accord musical léger, gracile, aérien. Comme les sons d'un piano sur lequel se posent un instant des doigts souples et délicats, effleurant à peine les touches d'ivoire pour jouer un air élégant et improvisé. Et du raffinement, il y en a eu tout au long de la vie de Tchaïkovski, de même que de la douleur, des troubles, de l'émotion, de la peine, de l'angoisse, des doutes. Tchaïkovski qui, dès son plus jeune âge, sera imprégné de piano par sa gouvernante - Fanny Dürbach - Française. Fanny qui, telle une seconde mère, prendra le petit Piotr sous son aile protectrice, parce qu'elle sentait qu'en lui germait, s'épanouissait, se développait déjà un génie artistique à la sensibilité exacerbée. Elle aurait tellement aimé que son petit protégé devienne l'égal de Pouchkine. Mais un tel poète, il n'y en a qu'un seul ! "Dès le premier jour, elle remarqua Pierre, cet enfant silencieux, bizarre, peu soigneux, trop jeune pour suivre les cours, qui suppliait qu'on l'admît dans la classe et ne voulait pas en démordre. Pierre était comme tous les enfants, craignant l'obscurité, aimant les bonbons ; mais il était volontaire et opiniâtre. Mme Tchaïkovski ne savait pas si on pouvait lui accorder cette permission, mais Fanny décida, et Pierre, avec les autres enfants, apprit le français et les prières. Il était calme, trop calme, et Fanny souvent s'en inquiétait. Son intelligence était vive ; il avait beaucoup de charme quoique toujours rebelle à l'éponge et au savon. Fanny lui porta une grande affection {...}".
La vie allait ainsi, bon an mal an, entre insouciance, peurs enfantines, découvertes merveilleuses, appréhension aussi. Sa rencontre - à l'adolescence - avec Alexéi Apoukhtine, jeune poète connu de Tourgueniev et de Fet, garçon arrogant, prétentieux, sûr de lui, à l'intelligence vive, précoce et doué, moqueur, blessant, cinglant, acide sera une vraie révélation pour Piotr Tchaïkovski. Ce dernier se sentira insignifiant, insipide, banal, fade face à un esprit aussi brillant, aussi libéré, aussi cultivé. Une amitié particulière, singulière, une complicité qui ira bien au-delà de la simple relation entre deux jeunes hommes en devenir - une certaine forme d'intimité aussi -, s'installeront entre Tchaïkovski et Apoukhtine. Est-ce par lui que le futur compositeur découvrira son attirance pour les autres hommes, comprendra et acceptera ses penchants homosexuels dans une société pétrie de convenances et de bonnes manières, et vivant sous l'emprise de la morale religieuse pour longtemps encore ? Apoukhtine lui en donnera le goût et l'envie. "Il se sentait devenir plus sec, plus dur, plus taciturne sous l'influence du démon qui occupait le même banc que lui. Leurs lits étaient voisins. Tard dans la nuit, il bavardaient ; ils avaient des secrets, dont quelques-uns leurs restèrent à jamais. Ils s'aimaient, l'un avec un petit sentiment de pouvoir, de force, de supériorité ; l'autre, avec une inquiétude jalouse. Pour Apoukhtine, tout était clair ; c'était un homme qui savait ce qu'il voulait et ne doutait pas de sa vocation. Pour Tchaïkovski, l'avenir était bien trouble. Dans le présent instable et tourmenté, il tremblait, affolé par la complexité des choses {...}".

Tchaïkovski adulte développera une double personnalité, ambigüe, qui ira en s'accentuant avec le temps et la notoriété. Sombre fonctionnaire au Ministère de la Justice le jour, il se transformait - le soir venu -, en un fêtard notoire d'une troupe de jeunes gens qui comprenaient ses jolies cousines germaines, de belles amies communes et, toujours, Apoukhtine. Bien sûr, Tchaïkovski aura quelques flirts, amourettes inconsistantes, des mains à peine touchées, tout juste frôlées, un ou deux baisers volés ici où là, mais rien de réellement concret. Décidément, les femmes ne l'intéressaient pas outre mesure, sauf leur délicatesse, leur beauté physique, leur élégance, leur rire cristallin. La musique, la composition occuperont plus souvent l'esprit et la vie de Piotr Tchaïkovski que l'amour, cherchant - à travers la créativité -, à oublier, à enfouir, à ensevelir sa véritable sensibilité. "Cette force puissante qu'il chérissait en secret, c'était son pouvoir de création. En lui montait un désir de créer d'une violence telle que seule son immense puissance de travail permettait d'assouvir. Ici même, sans plus tarder, jouir de cette douceur, de cette ivresse, matérialiser son inspiration, connaître la sueur de l'effort et des larmes de béatitude ! C'était son seul vrai bonheur, doux et amer".

"Tchaïkovski" de Nina Berberova bouscule, ébranle les canons de la biographie
classique. En effet, au lieu de contourner le sujet, de l'éviter pudiquement, ou d'en parler par allusion et circonlocution, la romancière russe raconte non seulement la vie du compositeur du Lac des Cygnes et de Casse-Noisette, mais révèle aussi son rapport à la sexualité et son homosexualité. Personnalité torturée, tourmentée, peu sûr de son talent et doutant de ses qualités artistiques, manquant de confiance en lui, mélancolique, taciturne, solitaire, volontiers capricieux, Tchaïkovski ne rêvait que d'une seule chose au fond : se libérer de la contrainte sociale, s'extraire du carcan des codes bourgeois de son siècle pour vivre enfin librement et assumer sa sexualité.

Enfant psychiquement fragile, physiquement chétif, veillé, couvé par Fanny qui remplacera l'amour froid et distant de sa mère qu'il vénérait, Tchaïkovski sera tôt arraché à ces amours féminins. Dès lors, sa vie basculera vers un équilibre précaire, instable, alternant volubilité, légèreté, travail intense, productif et apathie, désespoir, dépression, pulsions suicidaires, sentiment d'inutilité absolu. A l'égal de sa personnalité cyclothymique, la composition artistique et musicale de Tchaïkovski sera soumise à des cycles. Tantôt brillant, il composera opéras, concerts, romances, symphonies, ballets reconnus par une critique internationale exigeante et un public intransigeant, mais enthousiaste ; tantôt vidé de sa substance créatrice, il peinera à agencer les bons accords pour délivrer une musique digne de son immense talent.

Ayant avec la vie un rapport complexe, la détestant et la vénérant tout à la fois, tout comme avec l'argent qu'il dépensait sans compter, Tchaïkovski était un être tourmenté, anxieux jusqu'à l'obsession. Un mariage de convenance pour masquer son homosexualité et éviter la déportation en Sibérie, sera un cuisant échec lui faisant fuir Saint-Pétersbourg et la Russie. La présence rassurante, apaisante et amicale de Madame Von Meck aux côtés de Tchaïkovski lui apportera un peu de sérénité dans son univers troublé. Mécène du compositeur, celui-ci lui dédiera sa IVème Symphonie.


"Tchaïkovski" de Nina Berberova permet au lecteur de se plonger dans la société russe de cette fin de 19ème Siècle cultivée, érudite, savante, au savoir-vivre raffiné et sophistiqué. On baigne dans une atmosphère où l'art, la magnificence, la splendeur, la grâce sont la règle. On partage des instants précieux avec le Groupe des cinq - Borodine, Rimski-Korsakov, Moussorgski, Cui, Balakirev - dont Tchaïkovski sera toujours considéré comme le sixième de la bande de compositeurs romantiques qui transformeront la musique russe au tournant du siècle. Dans son style distingué, fin, aristocratique et remarquable, Nina Berberova nous fait partir à la découverte d'un autre Tchaïkovski, plus proche de la réalité, du quotidien que de l'icône inaccessible où certains ont voulu le placer.

D'autres blogs en parlent : Les Zibelines, Mango ...


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15 mars 2011

SOFIA TOLSTOÏ, L’EGERIE

  • Ma vie – Sofia Tolstoï – Éditions des Syrtes


« Je tenterai d'être sincère et authentique jusqu'au bout. Toute vie est intéressante et la mienne attirera peut-être un jour l'attention de ceux qui voudront en savoir plus sur la femme que Dieu et le destin avaient placée à côté de l'existence du génial et complexe comte Léon Nikolaïevitch Tolstoï ». Les mémoires de Sofia Tolstoï - intitulées « Ma vie » - pourraient se résumer de manière laconique à ces quelques phrases placées en introduction. Rédigée à la demande expresse de Vladimir Vassilievitch Strassov, l'autobiographie de la comtesse Sofia Tolstoï – fille d'Andreï Bers, médecin attaché à l'administration de la cour impériale – est essentiellement composée de journaux intimes commencés à l'adolescence comme cela était souvent la coutume dans les milieux privilégiés, d'extraits de correspondance entretenus avec son mari, sa sœur cadette Tania dont Sofia restera toujours très proche, ses enfants et des amis qui lui étaient particulièrement chers.

Évoluant dans un milieu privilégié, Sofia Bers rencontrera très tôt son futur époux, le comte Léon Nikolaïevitch Tolstoï. Sa sœur aînée, Lisa, en étant secrètement amoureuse et Sofia s'étant promise à un ami de son frère Sacha, ce mariage n'aurait jamais dû avoir lieu. Ayant une haute idée du sentiment amoureux, Sofia Bers ne pouvait concevoir d'union qu'entre deux être demeurés purs, ce dont Tolstoï était exempt compte tenu de son passé tumultueux. « Tout cela ne devait pas se réaliser. Je crois fermement au destin, au caractère inéluctable de tout ce qui nous arrive dans la vie, j'appris même à ne jamais me plaindre, à ne jamais rien reprocher à personne, car les actes bons, tout comme les plus méchants des hommes envers moi ne sont rien d'autre que l'instrument, la volonté du destin qui guide ma vie. Ce même destin me précipita dans la vie de Lev Nikolïevitch, mais tout son passé, toute cette impureté que je découvris en lisant ses journaux d'avant le mariage ne devait jamais s'effacer de mon cœur et demeura une souffrance toute ma vie ».

Enfant et adolescente heureuse et insouciante, Sofia Bers baignera dans un monde où la culture et l'art seront la règle. Parlant couramment le français, comme dans toutes les familles de l'aristocratie russe, Sofia Bers s'ouvrira aux auteurs classiques à travers la lecture de leurs œuvres. Jeune fille élégante et cultivée, elle sera courtisée tout au long de son existence. Néanmoins, sa passion exclusive pour le comte Tolstoï et la conviction de son destin de muse l'ont toujours dissuadée de poser son regard ailleurs. « J'avais un caractère spécial pour ce qui concernait l'amour : si j'aimais quelqu'un, les hommes n'existaient plus pour moi en tant que sexe masculin. Le monde entier m'était indifférent. Il ne pouvait alors y avoir ni coquetterie, ni émotion, ni désir d'intimité. En revanche, celui que j'aimais devenait pour moi le centre du monde. La passion qui eut le plus d'ascendant pour moi, la passion pour l'homme aimé, me causa beaucoup de souffrances dans la vie, mais elle y apporta également un contenu immense. Ni les cartes, ni le jeu, ni l'ivresse du vin ou du tabac, ni les toilettes et les sorties, ni la coquetterie, rien de tout cela ne me captivait vraiment. Mais, n'était la sévérité de mes mœurs, c'est sur cette voie, celle de l'amour, que j'aurais pu trébucher. J'aimais et j'aime les gens en général et, dans ma longue vie, il m'arriva de rencontrer des personnes qui m'étaient particulièrement sympathiques ; il y eut alors des instants où, sans jamais cesser d'aimer mon mari, je fus distraite par mes sentiments envers d'autres hommes, toujours très bons, exceptionnels ».

Mariée à dix-huit ans, alors que Lev Tolstoï en avait déjà trente-deux, un passé mouvementé et bien rempli, la jeune comtesse Sofia Tolstoï sait que, désormais, son existence sera exclusivement consacrée à l'amour, à la dévotion, à la passion d'un seul homme, Tolstoï – déjà rongé par ses démons obsessionnels, en proie à des angoisses et à des craintes permanentes d'abandon de la part de celle qu'il chérit. Il n'aura de cesse de lui demander des preuves de cette affection exclusive qu'il attend de son épouse et inspiratrice. « Blottie dans un coin, toute brisée par la fatigue et le chagrin, je pleurais sans cesse. Lev Nikolïevitch semblait étonné, et même mécontent. Il n'avait jamais eu de vraie famille, il était un homme : il ne pouvait comprendre. Il laissa même entendre que je ne l'aimais pas assez, pour être aussi chagrinée par la séparation avec ma famille. Il n'avait pas compris que, si j'aimais les miens aussi passionnément, aussi fort, j'allais transférer cette capacité d'aimer sur lui et sur nos enfants. C'est ce qui arriva ». Personnage tout à la fois rustre, austère presque ascétique, bourru, à l'humeur versatile, prodigue avec son entourage, amant fougueux à l'âme mystique, Léon Tolstoï exigeait de sa jeune épouse un dévouement sans bornes, sans que jamais celle-ci ne reçoive une once de reconnaissance de sa part. « Comme je l'aimais, toute ma vie je fus mue par ce désir ardent de lui être utile, de lui plaire en tout. Oui, toute ma vie fut subordonnée à ce désir. Comment y répondait-il ? Eh bien, il devenait de plus en plus exigeant sans jamais m'encourager par son affection ni sa gratitude pour ce que je lui donnais. Je sentis toujours sa sévérité. Or, il était impossible de suivre ses changements d'humeur, de point de vue, d'envie ».

Très rapidement, Sofia Tolstoï prendra à sa charge la gestion du domaine d'Iasnaïa Poliana, laissé quasiment à l'abandon. Elle va y imprimer sa culture, ses origines aristocratiques et bourgeoises moscovites. Pour se sentir à la hauteur du grand homme qu'était son mari, Sofia Tolstoï ne cessera de s'élever intellectuellement, s'ouvrant à d'autres savoirs, lisant beaucoup, écrivant. Toutefois, toujours planera entre Sofia et Léon Tolstoï l'ombre de la jalousie, notamment en raison de la passion qu'elle éprouvait pour l'homme et son génie littéraire. Elle souffrira énormément de la présence imposée à Iasnaïa Poliana d'Axinia Anikanov et de son fils, ultime maîtresse de Léon Tolstoï avant son mariage.

Cependant, la vie sur ce domaine rustique offrira bien peu de distractions intellectuelles à la jeune et fougueuse comtesse. Celle-ci, habituée à une vie publique et mondaine autrefois très riche et variée, s'ennuiera parfois fermement dans ce coin de campagne russe, loin de Moscou, entourée de paysans farouches, rudes, taiseux, frustes. L'ennui et la nostalgie de sa jeunesse la rendront souvent triste et morose. « Parfois, l'idée d'être irrémédiablement enfermée dans cette vie campagnarde dont je n'avais pas l'habitude m'oppressait terriblement. J'avais envie de bouger, de m'amuser, de trouver à quoi employer mes jeunes forces. Par exemple, j'écrivis dans mon journal : « Ils me disent d'aller dormir, et moi, j'ai envie de faire des galipettes, de chanter, de danser … ». je m'occupais toute la journée, c'est-à-dire, je lisais, je jouais du piano, dessinais, parfois faisait la lecture à haute voix pour la tante ». Dès que Lev Tolstoï quittait le domaine, s'éloignait de Sofia et des enfants pour raisons professionnelles ou pour se divertir tout simplement, celle-ci ressentait un immense sentiment d'abandon, livrée qu'elle était à sa profonde solitude face aux problèmes du quotidien. Petit à petit, Tolstoï était devenu partie intégrante et vitale de son être, rendant ses absences toujours plus douloureuses. « Lev Nilolaïevitch me manquait terriblement. J'avais l'impression de faire partie de lui, et l'aimais si passionnément que la vie me paraissait vaine et insignifiante sans lui. Je lui écrivais tous les jours, surtout pour lui dire mon amour, mon inquiétude pour lui, lui demander de prendre soin de lui. Il n'existe pas d'amour plus grand que celui que j'éprouvais pour Lev Nikolaïevitch ».

« Ma vie » de Sofia Tolstoï est une somme considérable d'informations concernant le quotidien, les pensées, les sentiments et la vie de la famille Tolstoï à Ianaïa Poliana. Plus de mille pages pour dire, raconter, expliquer, explorer, non seulement l'existence de celle qui sera l'épouse attentive et aimante de Léon Tolstoï, mais aussi pour mieux comprendre la complexité, l'ambiguïté de celui qui est l'un des auteurs majeurs de la Russie. Sofia Tolstoï, femme amoureuse des mots, de la culture, de la littérature autant que de son talentueux mari, conservera tous ses écrits relatifs à sa relation avec ce dernier.

Dans « Ma vie », forme d'autoanalyse de son histoire intime et personnelle, de ses réussites et de ses échecs, de ses rêves et de ses frustrations, Sofia Tolstoï revient sur une vie entièrement dévolue à ses nombreux enfants, à la gérance d'Iasnaïa Poliana, à la transcription des œuvres de Tolstoï, dont « Guerre et Paix ». Cette jeune fille de dix-huit ans, vive, intelligente, instruite, élevée au Kremlin dans l'entourage de la famille du Tsar, à l'ambition certaine, acceptera de se dépouiller de ses désirs pour épouser le comte Tolstoï. Pour lui, elle s'exilera loin de Moscou, de sa famille et de ses amis pour partager le commun de paysans vivants encore dans une société dépassée et terminée depuis bien longtemps ailleurs.

Son adaptation sera lente et difficile, faite de renoncements et de questionnements. Pour oublier ce dépit, Sofia Tolstoï se consacrera entièrement à la transcription des écrits de son mari, corrigeant, modifiant, relisant attentivement, conseillant, inspirant sur les personnages et les faits décrits. Petit à petit, elle deviendra la compagne incontournable, attentive, discrète, aimante et amoureuse de l'homme, admirative de l'auteur et du penseur. Une réalité très éloignée de l'image que beaucoup de lecteurs se faisaient de cette femme.

D'autres blogs en parlent : Fabienne, Alice, Jacky ... Je n'ai pas trouvé d'autres lecteurs. Dans le cas contraire, merci de vous manifester par un petit commentaire, que je vous rajoute à la mini-liste !

Ici, je voudrais remercier particulièrement toute l'équipe de Babelio pour la grande patience dont elle a fait preuve à mon égard. En effet, "Ma Vie" était un livre de l'opération Masse Critique de fin 2010. J'ai pris le temps d'en parcourir une grande partie afin d'écrire ce billet. Mais mille pages ne se lisent pas aussi rapidement, surtout que c'est écrit en tout petit, petit !

251 - 1 = 250 livres dans ma PAL ...



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20 avril 2009

HISTOIRE D'UN TRAIN IMPERIAL

  • Le train de l'Orient-Express - Vladimir Fédorovski - Livre de poche n°30967


"De Monte-Carlo à Vienne, de Paris à Saint-Petersbourg, de Madrid à Constantinople, ce "train des rois, roi des trains" allait faire fantasmer tant d'écrivains, comme Agatha Christie, Valery Larbaud, Paul Morand, Pierre Mac Orlan ; tant de belles intrigues, tant de princes, de grands ducs, de lords et de ces milliardaires, sans oublier les magnats hongrois et les boyards roumains possédant de tels domaines que l'un d'eux dit un jour : "L'Orient-Express met trois heures à me traverser". Mais, plus qu'un train de luxe, l'Orient-Express est l'emblème d'une Europe qui s'est faite avant l'heure, ouvrant ses portes aux hommes d'affaires et d'État, aux célébrités ou tout simplement aux amoureux du voyage". Voyager avec l'Orient-Express c'est traverser le temps et l'histoire de l'Europe, lorsque celle-ci faisait et défaisait les alliances stratégiques. Le premier trajet de l'Orient-Express date de 1883, du 15 octobre pour être très précis. Parti de Paris pour se rendre à Constantinople, l'Orient-Express traversait l'Europe en moins d'une semaine.

Constantinople devenue Istanbul, capitale de l'immense Empire Ottoman, s'étendant de l'Anatolie à l'Algérie en passant par le Liban, la Syrie, l'Irak, le Proche-Orient et la Tunisie, est une ville mythique et magique. Située à la confluence entre le monde occidental et le monde oriental, Constantinople n'en n'était pas moins une mégapole complexe où se côtoyaient toutes les cultures, toutes les modes, toutes les religions. Mais l'avènement de la Belle Époque, la montée du capitalisme fastueux et l'exploitation ferroviaire allaient changer la face de l'Orient. Les occidentaux allaient voyager plus facilement, apportant avec eux d'autres mœurs et une nouvelle façon de vivre. Surtout, l'assassinat de l'archiduc François-Ferdinand le 28 juin 1914 à Sarajevo allait faire capituler ce colosse aux pieds d'argile qu'était l'Empire Ottoman. Et l'extension des réseaux de chemin de fer de l'Orient-Express jusqu'au Hedjaz allait menacer l'autorité du chérif Hussein de La Mecque qui verra là une excellente occasion de se délier du Sultan Abdülhamid II et de se rapprocher des Britanniques.

En 1930, la durée du trajet Paris-Constantinople n'est plus que de 57 heures. C'est
l'époque de l'entre-deux. Tout le monde oublie - pour un temps - les horreurs de la Grande Guerre, pour se jeter à corps perdu dans les Années Folles. L'Orient-Express suit le mouvement. Pourrait-il faire autrement, lui qui ne transporte dans ses voitures que les grands de ce monde ? Grâce aux airs du jazz naissant, du fox-trot, du one-step, du tango, il en oublierait presque - ce train légendaire - que l'Armistice du 11 novembre 1918 a été signé dans la voiture n°2419, transformée en bureau, pour le maréchal Foch. C'est dans une débauche de luxe due à l'Art Nouveau que l'Orient-Express franchira l'Europe des années 1930. Les grands noms de la décoration se pencheront sur ses voitures bleu nuit et dorées pour le faire resplendir de mille feux. Daum, Gallé, Lalique, Majorelle, tous fourniront une part de leur immense savoir-faire pour faire de ce train exceptionnel un lieu unique en son genre. "Au beau milieu de cet assemblage disparate et baroque de mots, de pensées, se forgeau l'Art nouveau. Des meubles raffinés furent créés avec placage de bois précieux, marqueterie, incrustation, sur des thèmes divers, animaux, plantes, arbres, fleurs et lianes. Majorelle, pour les meubles, et les frères Daum pour la verrerie subirent l'influence du verrier et céramiste Emile Galle et de l'école de Nancy, eux-mêmes inspirés par l'art japonais et extrême-oriental". Marlène Dietrich, par son cosmopolitisme européen, sera le symbole parfait de l'Orient-Express, icône de la beauté, de l'élégance et de la culture. C'est par sa voix que l'auteur entendra pour la première fois le nom de l'Orient-Express.

Si ce train a transporté tous ceux qui ont pu compter dans le monde des arts, du spectacle et de la politique, il a aussi été celui des espions. Car si ce train a participé à la légende romanesque de Mata-Hari, il a été plus sérieusement un nid d'espions soviétiques à la solde de Staline. Le plus célèbre d'entre eux reste Leonid Eitingon qui fera de ses compartiments de l'Orient-Express un des hauts lieux de
rencontre des agents du Kremlin et des mondains distingués. Ce va-et-vient des espions de tous les pays d'Occident et d'Orient a largement inspiré une certaine grande dame du roman policier, grande voyageuse et passagère incontournable de l'Orient-Express, Agatha Christie.

En entreprenant la lecture du "Roman de l'Orient-Express" de Vladimir Fédorovski, j'avais une furieuse envie de voyager à peu de frais à travers l'Europe et le temps, dans l'un des plus beaux trains du monde. Prenant pour prétexte la quête des origines familiales d'un couple de jeunes new
yorkais - Anna et Kaï - originaires du vieux continent, l'auteur nous raconte l'histoire de ce train fascinant. Chaque chapitre est l'occasion d'une halte culturelle et historique de l'Orient-Express et des régions traversées. A chaque chapitre, c'est tout le passé d'un monde disparu qui renaît sous nos yeux. Celui de la vieille Europe, avec ses monarques et ses aristocrates dignes et orgueilleux, sa jeunesse ivre de liberté, sa société en pleine métamorphose. L'Orient-Express, train des têtes couronnées et des personnages biens nés, a suivi le cours de l'histoire de l'Europe en s'adaptant à chaque grand tournant. De Lawrence d'Arabie, participant au soulèvement du monde Arabe, à Mistinguett et Maurice Chevalier, chantant, dansant et amusant la clientèle huppée de l'Orient-Express, sans oublier les couples illustres tels que Cocteau et Radiguet, Diaghilev et Lifar, tous ont emprunté - à un moment ou à un autre de leur existence privée ou professionnelle - les services de ce somptueux train pas comme les autres.

Mêlant imaginaire et grande histoire, Vladimir Fédorovski nous fait découvrir le
parcours de ce train unique. Grâce à la magie qui se dégage du "Roman de l'Orient-Express" servie par une écriture vive et intelligente, on visite quelques grandes villes telles que Venise, Prague, Budapest qui se révèlent à nos yeux de lecteur dans leur splendeur passée. Bien que l'on prenne plaisir à la lecture de ce roman, l'histoire fictive de ce couple vient un peu casser l'atmosphère créée par le passé prestigieux de l'Orient-Express et n'apporte rien de plus à ce roman très bien écrit et remarquablement documenté. Car l'auteur, par sa faconde, sa culture immense et son passé de diplomate a su donner à ce roman le ton juste, celui d'une fresque historique qui a traversé tout le 20ème Siècle et faire rêver beaucoup de monde.

Une vidéo résumant l'histoire de l'Orient-Express :