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7 août 2011

AH ! LA FAMILLE ...

  • Pleine lune à Blandings - P.G. Wodehouse - La Découverte Éditions


"La lune raffinée qui était au service du château de Blandings et dans son district était presque pleine, et la demeure ancestrale de Clarence, neuvième comte d'Emsworth, se trouvait, depuis quelques heures déjà, baignée dans ses rayons d'argent. Ils brillaient sur ses tours et ses créneaux, veillaient respectueusement sur la sœur de lord Emsworth, lady Hermione Wedge, qui s'enduisait le visage de crème dans la chambre bleue ; ils se glissaient par la fenêtre ouvertes dans la chambre rouge mitoyenne où résidait quelqu'un qui valait vraiment la peine d'être vu, Veronica Wedge pour être précis - la superbe fille de lady Hermione -, qui regardait le plafond, étendue sur son lit, en rêvant d'avoir des bijoux convenables à porter pour le prochain bal du comté. Une jolie fille n'a besoin, bien sûr, d'aucun autre joyau que sa beauté, sa santé et son charme, mais quiconque eût voulu faire comprendre cela à Veronica eût entrepris une tâche insurmontable".

Le domaine de Blandings pourrait être un havre de paix et de sérénité pour ses habitants. Imaginez un instant un château anglais posé sur un écrin de verdure, la nature à perte de vue, le silence seulement troublé par le bêlement des moutons, le meuglement des vaches, le chant d'un coq dans le lointain. "Ici, tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté", comme l'a si bien écrit Baudelaire ... Voilà ce que devrait être l'atmosphère délicate du château de Blandings ! Sauf que la famille de lord Emsworth est tout, sauf conventionnelle. Et Clarence Threepwood, neuvième compte d'Emsworth se fait du souci au point d'en perdre le sommeil. C'est dire ! Et pas pour l'Impératrice, sa splendide truie de concours agricole, qui ronfle du sommeil du juste dans son wigwam et objet de toutes ses attentions. Je vous rassure de suite ! "Je te l'affirme. Et que crois-tu que faisait le cochon ? Qu'il chantait ? Qu'il récitait le monologue d'Hamlet ? Rien de tout ça. Il respirait, rien d'autre. Je t'assure, l'idée d'être coincé à Blandings au moment de la pleine lune, avec Clarence, Galahad, Freddie et de Plimsoll dans les environs, ne m'attire pas vraiment. C'est comme faire naufrage sur une île déserte avec les Marx brothers".

Au cours de cette nuit de pleine lune, le colonel Egbert Wedge, son beau-frère, apprendra à Clarence le retour de son cadet, Freddie, à Blandings. Rien que d'apprendre cette nouvelle, le comte d'Emsworth en tremble d'avance. Et si encore cet imbécile venait seul ! Même pas. Il a décidé de se faire accompagner par un jeune Américain très riche, alcoolique et fêtard notoires, Tipton Plimsoll. Tout un programme pour venir perturber la quiétude de ce lieu empreint d'un calme absolu. "Une fois encore, lord Emsworth demanda la bénédiction de son âme. L'idée que son plus jeune fils, l'Honorable Freddie Threepwood, s'occupât de succursales anglaises, lui semblait presque incroyable. Des années de vie commune avec ce garçon lui avaient donné l'impression qu'il avait à peine assez d'intelligence pour ouvrir la bouche quand il voulait manger, certainement pas plus. [...] Comme beaucoup de pères de la haute société britannique, il était quelque peu allergique aux fils cadets et n'était jamais ravi de retrouver celui qu'un funeste destin lui avait procuré".

Le plus dur pour Freddie sera de convaincre Tipton Plimsoll de lâcher Londres, ses pubs et ses soirées alcoolisées pour venir se perdre à Blandings, au fin fond de la campagne anglaise. L'objectif non avoué est de lui faire signer un contrat exclusif pour la vente de biscuits pour chiens dans les drugstores Tipton aux États-unis. Et
pour qui connait Freddie et son sens des affaires, sait par avance que la transaction est loin d'être conclue. Une sombre histoire de nain barbu, d'inconnu au physique ingrat proche du gorille apparaissant et disparaissant à la vue de Tipton à la suite d'une mémorable soirée trop arrosée le feront changer d'avis. "Tipton expliqua qu'un zigoto à tête de gorille apparaissait et disparaissait derrière la porte vitrée, et le barman répliqua qu'il n'avait rien remarqué. Tipton dit : "Oh, vraiment ?" et devint, pour la première fois, pensif. Il lui parut soudain que les yeux de l'apparition, en rencontrant les siens, avaient semblé lui lancer un regard d'avertissement. En tout cas, ils le considéraient avec une fixité singulière ; et, en se souvenant des paroles d'E. Jimpson Murgatroyd, il ressentit une bouffée d'appréhension. Faible pour l'instant, mais qui commençait à croître".

Pour qui ne connaitrait pas encore P.G. Wodehouse, je leur rappellerai qu'il est anglais, père spirituel et littéraire du butler Jeeves, de lord Ermsworth. Une fois posé le décor général, autant vous prévenir immédiatement si vous recherchez une famille de la Gentry britannique conventionnelle, académique, classique, traditionnelle, passez votre chemin ! Vous avez fait fausse route. Dans "Pleine lune à Blandings" vous allez pénétrer dans un monde pour le moins ... étonnant, insolite, atypique. Vous voilà prévenu. Parce que chaque protagoniste de ce roman loufoque, farfelu pourrait faire l'objet d'une analyse complète.

De Clarence Threepwood, lord d'Ermsworth, vouant à l'Impératrice, sa truie, un amour passionné au point de la faire portraiturer pour l'immortaliser au même titre que tous les ancêtres de sa lignée, à Freddie, son fils cadet, représentant les biscuits pour chien "La Joie du chien de Donalson", vous avez déjà un petit aperçu de l'excentricité de cette joyeuse famille So British ! Si on ajoute au tableau de chasse deux cousines, dont Veronica ravissante idiote au QI proche de l'huître, et Prue envoyée à Blandings en punition, comme d'autres au couvent, pour avoir voulu épouser un artiste peintre aux traits de gorille, je pense que le décor est planté. Et n'ayez crainte, tous les personnages sont du même cru. Il n'y en n'a pas un qui échappe à la plume acide, acerbe, grinçante, mordante, presque impertinente de P.G. Wodehouse.

Par-delà l'humour et la dérision qui président dans "Pleine lune à Blandings", P.G. Wodehouse égratigne allégrement l'aristocratie anglaise et ses travers, pour le plus grand plaisir du lecteur. Dans ce roman, le lecteur comprend que tous les protagonistes passent leur temps comme ils le peuvent, ont surtout du temps à perdre et ne font rien, vivent sur leurs acquis passés et n'ont aucunement envie de faire un effort. Tous ont une tare sociale quelconque, sont des bons à rien ou à pas grand chose. L'auteur prend un malin plaisir à dénigrer cette société où la principale activité reste la paresse, la nonchalance cultivée comme un art de vivre. En plus de
la critique sociale, P.G. Wodehouse compare sournoisement le mode de vie de la noblesse britannique - représentée par la famille Threepwood - à la bourgeoisie américaine - incarnée par Tipton Plimsoll -, l'une ancestrale, archaïque, pétrifiée, l'autre naissante, moderne, changeante. Et c'est ce mélange doux-amère entre passé et avenir qui donne la tonalité de "Pleine lune à Blandings".

Vous l'aurez compris, "Pleine lune à Blandings" est un moment de lecture réjouissante, menée tambour battant avec une histoire rocambolesque, mélange du théâtre de boulevard où les portes claquent, les amants se perdent et se retrouvent, où les quiproquos sont la règle, et du burlesque digne des Marx Brothers !

D'autres blogs en parlent : A livre ouvert, Erzebeth.


236 - 1 = 235 livres à lire dans ma PAL ...

20 juin 2011

UNE AMITIE PAR-DELA LES DIFFERENCES

  • L'ami retrouvé - Fred Uhlman - Folio n° 1463


"Il entra dans ma vie en février 1932 pour n'en jamais sortir. Plus d'un quart de siècle a passé depuis lors, plus de neuf mille journées fastidieuses et décousues, que le sentiment de l'effort ou du travail sans espérance contribuait à rendre vides, des années et des jours, nombre d'entre eux aussi morts que les feuilles desséchées d'un arbre mort". Hans Schwarz, avocat new yorkais d'origine allemande, a toujours tout fait pour oublier sa langue maternelle. Il ne lit plus aucun auteur allemand, lui qui voulait devenir poète comme Schiller ou Hölderlin. Il évite, dans la mesure du possible, de rencontrer des Allemands. Non pas qu'il les déteste. Il tente simplement d'oublier un passé douloureux. Mais le passé est toujours là, tapi dans un coin de votre mémoire, à vous guetter, prêt à se manifester au moindre événement.


Lorsque le jeune Hans Schwarz rencontre pour la première fois Conrad Graf von Hohenfels, celui-ci sait que sa vie ne sera plus comme avant. Pour Hans, cette rencontre est comme un coup de foudre, une passion, une attirance. Lui qui n'a jamais eu d'amis jusqu’à présent, décide que Conrad sera le premier. Il a seize ans, il étudie dans le meilleur lycée de Stuttgart, il est le fils d’un médecin juif, mais Hans Schwarz prend soudain conscience que Conrad va bouleverser sa morne et ronronnante existence bourgeoise. Sans le savoir, Conrad von Hohenfels vient de mettre un coup de pied dans l’édification d’une vie sans surprise, plate, insipide et transparente. Comment faire pour montrer à un Hohenfels que l’on existe, particulièrement quand votre ascendance n’a rien de glorieux ou d’historique, surtout quand vous êtes issu d’un sombre ghetto juif d’Europe centrale ? « Qui donc étais-je pour oser lui parler ? Dans quels ghettos d’Europe mes ancêtres avaient-ils croupi quand Frédéric von Hohenstaufen avait tendu à Anno von Hohenfels sa main ornée de bagues ? Que pouvais-je donc, moi, fils d’un médecin juif, petit-fils et arrière-petit-fils d’un rabbin et d’une lignée de petits commerçants et de marchands de bestiaux, offrir à ce garçon aux cheveux d’or dont le seul nom m’emplissait d’un tel respect mêlé de crainte ? ».

S’il n’a encore aucune idée précise quant à son avenir, Hans Schwarz possède une haute opinion de l’amitié. Elle ne peut être que romanesque, fabuleuse, sublime, pure et exclusive, unique, totale, entière. Pour un ami, Hans donnerait tout. Même sa propre vie. Et pourquoi Conrad ne deviendrait-il pas cet ami tant attendu, tant désiré, tant rêvé ? Et ce songe, presque une utopie, va devenir une réalité trop belle pour durer. Ensemble, ils partageront une amitié et une intimité magnifiées. Les paysages de la Souabe et du Neckar serviront de décor à cette relation exceptionnelle, indéfectible, idyllique entre Hans et Conrad. « Nous allions parfois dans la Forêt-Noire, où les sombres bois, qui exhalaient l’odeur des champignons et des larmes ambrées des lentisques, étaient émaillés de ruisseaux à truites sur les rives desquels se dressaient des scieries. Il nous arrivait aussi de gagner les sommets montagneux et, dans les bleuâtres lointains, nous pouvions voir la vallée du Rhin au cours rapide, les Vosges bleu lavande et la flèche de la cathédrale de Strasbourg ».

Ensemble, ils débattront de sujets importants – telle que la place de la religion dans
la société, ou bien plus futiles et légers comme les filles qui commençaient à les fasciner. Ils auraient pu rester ainsi, deux adolescents épris d’absolu, en quête d’une amitié sincère, authentique, conforme à leur sensibilité, à leur lyrisme, à leur enthousiasme. Si l’histoire et les événements politiques les sépareront physiquement, leur sentiment, leur affection, leur attachement l’un pour l’autre perdurera au-delà même de la vie. "Ainsi se passaient les jours et les mois sans que rien ne troublât notre amitié. Hors de notre cercle magique venaient des rumeurs de perturbations politiques, mais le foyer d’agitation en était éloigné : il se trouvait à Berlin, où, signalait-on, des conflits éclataient entre nazis et communistes. Stuttgart semblait aussi calme et raisonnable que jamais. De temps à autre, il est vrai se produisaient des incidents mineurs ».

"L'ami retrouvé" de Fred Uhlman est sans aucun doute un des plus beaux livres sur l'amitié jamais écrit. C’est l’histoire d’une amitié par-delà les différences sociales, morales, religieuses ou politiques. En racontant la relation fusionnelle entre Hans Schwarz et Conrad von Hohenfels, l’auteur nous convie à une réflexion sur la force de l’amitié vraie. Parce qu’en lisant attentivement ce court récit sur un moment aussi bref de l’existence des deux personnages principaux, le lecteur ne peut s’empêcher de faire le rapprochement avec « La confusion des sentiments » de Stefan Zweig.


Sauf que dans « L’ami retrouvé », ce sont deux garçons en pleine adolescence qui se rencontrent, se découvrent, se reconnaissent l’un dans l’autre et font l’expérience de l’exclusivité dans la relation amicale. Cette amitié sublimée, placée sur le piédestal du romantisme, idéalisée, exigeante et parfait, sera malmenée, chahutée par les remous de la politique et de l’histoire. Il peut paraître curieux au lecteur que Fred Uhlman parle des sentiments amicaux de la même façon qu’il traiterait des émotions amoureuses. Mais tel est le cas entre Hans Schwarz et Conrad von Hohenfels. On a l’impression qu’ils forment un couple d’amoureux platoniques mus par des sensations exaltées, à la fois tendres et fougueuses, entre jalousie et indifférence, passionnées et tourmentées. Hans s'est trouvé dans Conrad. Conrad s'est reconnu chez Hans. L'osmose est parfaite.


Cette amitié aura bien du mal à résister à un environnement social et familial
hostiles. Parce que tout – ou loin s’en faut – les oppose. Hans est juif, Conrad, protestant. L’un est un simple citoyen, l’autre aristocrate issu d’une très vieille famille allemande. L’un est étranger aux mouvements politiques du pays, l’autre y est influencé par son milieu. Tous deux savent que les circonstances vont entraver leur histoire et l’entraîner vers une chute inexorable.

J’ai très souvent lu et relu « L’ami retrouvé », jusqu’à en co
nnaître certains passages par cœur. C’est une petite pépite de la littérature. A chaque lecture, j’y retrouve toujours les mêmes émotions. C’est dire la puissance évocatrice de ce récit ! « Tous deux savions que les choses ne seraient jamais plus comme avant et que c’était le commencement de la fin de notre amitié et de notre enfance ».

D'autres blogs en parlent : Amandine, Alice, Jenny, Minyu, Mimi Pinson, Irlandaise, Majanissa, Patacaisse, Le petit mouton, Agnès, Elora, Messaline, Nathouc, Tamara, Réno (CD), Angel-A, Fleur, Dominique (CD), Calypso, Sylvie (Le boudoir des livres), Nanet, Praline, Babelio ... D'autres, peut-être, que j'ai sans doute oublié ?! Merci de vous faire connaître par un petit mot.

Je ne saurais terminé ce billet, par une vidéo qui est un extrait du film éponyme qui est enfin sorti en DVD en 2010. Pour ceux et celles qui ne l'auraient pas vu, le film est aussi réussi que ce récit est beau et touchant.

30 mars 2011

IVANHOE, LE CHEVALIER DESENCHANTE !

  • Ivanhoé à la rescousse – William Makepeace Thackeray – Le Castor Astral Éditions


« Vous, chères jeunes dames, qui puisez votre savoir dans les rayons du bibliobus, vous seriez portées à croire que, sitôt que le but est atteint, qu'Emilia a rejoint le Comte ravi dans son cabriolet tout neuf ou que Belinda, s'étant dégagée des étreintes larmoyantes de son excellente mère, peut sécher ses adorables yeux sur le gilet palpitant de son jeune époux, vous seriez portées à croire, dis-je, que tout est terminé, qu'Emilia et le Comte couleront des jours heureux jusqu'à leur dernier soupir dans le romantique château que Sa Seigneurie possède dans les Highlands, et que Belinda et son jeune clergyman jouiront d'un bonheur sans nuages dans leur presbytère treillagé de roses, sur la côte occidentale de l'Angleterre. Mais il se trouvera parmi les lecteurs, des individus âgés, certes, mais expérimentés, qui ne se contenteront pas de si peu. Car certains, qui sont mariés, estiment qu'ils ont encore deux ou trois choses à voir et à faire en ce bas monde, et peut-être même à endurer, et que les aventures, les souffrances, les plaisirs, les impôts, les levers et les couchers de soleil, et les diverses péripéties ne s'arrêtent pas avec la cérémonie nuptiale ».

En écrivant « Ivanhoé à la rescousse », William Makepeace Thackeray souhaitait donner une suite au célébrissime roman chevaleresque de Sir Walter Scott, « Ivanhoé ». Frustré qu'il était de voir cette fresque historique s'interrompre pour le moins brutalement avec l'union de Sir Wilfrid d'Ivanhoé et de Lady Rowena, William Thackeray va se charger de nous raconter la suite. Ou, tout au moins, sa suite !

Tous deux désormais retirés sur leurs terres du comté du Yorkshire, Ivanhoé et Rowena auraient pu couler des jours paisibles, entourés de leur cour. Sauf que le souvenir de Rebecca – fils d'Ysaac d'York, riche marchand juif – vient pourrir le quotidien de ce couple idyllique. En effet, Lady Rowena est une vraie bête à Bon Dieu, une bigote hors catégorie. Au point de rendre le bouffon Wanda neurasthénique. Bref, Lady Rowena, jalouse comme un pou, ne ratait jamais une occasion de culpabiliser Ivanhoé. « Par exemple, si Gurth, le porcher, qui avait été promu garde-chasse et officier des eaux et forêts, signalait la présence d'un sanglier dans les bois et proposait une chasse, elle déclarait alors : « Allez-y, Sir Wilfrid, persécutez ces pauvres cochons : vous savez bien que vos amis les Juifs ne peuvent pas les souffrir ! » Ou si, comme cela arrivait souvent, Richard, le monarque au cœur de lion, dans le but d'obtenir un prêt ou un don des capitalistes hébreux, rôtissait une poignée d'entre eux ou bien faisait sauter les molaires des rabbins, alors Rowena exultait et s'écriait : « Ils ne l'ont pas volé, ces misérables ! ».

Et impossible pour lui de compter sur Lord Robin de Huntingdon, alias Robin des Bois. Celui-ci était encore plus étriqué moralement que Lady Rowena. Aussi, lorsqu'Ivanhoé décide de rejoindre Richard Cœur de Lion devant Châlus, Lady Rowena – dans son hystérie religieuse – se voit déjà en veuve éplorée. « Rowena, debout sur les marches du château, entonna une série de prières et de bénédictions particulièrement édifiantes, pendant que son seigneur enfourchait sa jument et que ses écuyers le menaient au pont-levis. – Car c'est le devoir de la femme britannique, lança-t-elle, d'être prête à tout supporter – tout – pour le service de son souverain. Et tant que dure la campagne, elle doit ignorer la solitude et même se préparer au veuvage, à l'abandon et à un avenir incertain ». C'est en tant que veuve quasi-officielle que cette dernière se consolera et convolera avec le cousin d'Ivanhoé, Athelstane. Au bout de maintes péripéties, toutes plus rocambolesques les unes que les autres en compagnie de Richard Cœur de Lion, Sir Wilfrid d'Ivanhoé reviendra sur ses terres dans la plus grande indifférence.

Mais la vengeance est un plat qui se mange froid, et l'infâme Jean sans Terre, fera mettre Lady Rowena au cachot pour se venger de la fidélité d'Ivanhoé à son roi. Avant de retourner en Terre Sainte chasser le mécréant et tenter de retrouver Rebecca, Lady Rowena lui fera tenir une promesse qui ne coûte pas cher et fait beaucoup de bien aux âmes en peine. « Quelle scène sublime ! Et quel lit de mort ! J'ai l'impression d'avoir créé tout ça moi-même pour que cette noble dame et moi puissions nous quitter en paix ! Imaginez l'arrivée d'Ivanhoé – leurs retrouvailles – le visage épuisé de Rowena qui rougit légèrement – la manière pathétique dont elle lui confie le petit Cédric en lui demandant de promettre de s'en occuper. – Wilfrid, mon premier amour, soupira-t-elle, le souffle court, en repoussant une mèche de cheveux gris qui tombait sur son front ridé et en regardant d'un air plein de tendresse le garçonnet assis sur les genoux d'Ivanhoé, accorde-moi, par saint Waltheof de Templestowe, accorde-moi une dernière faveur ! – Je te donne ma parole, dit le vaillant chevalier en pensant qu'elle attendait sa promesse de veiller sur son enfant. – Par saint Waltheof ? – Par saint Waltheof ! – Promets-le moi, alors, gémit Rowena en le suppliant des yeux, promets-moi que tu n'épouseras jamais une Juive. – Tu ne crois pas que tu exagères ? Enfin … Je te le promets par saint Waltheof … Que se passe-t-il, Rowena ? ».

« Ivanhoé à la rescousse » est tout sauf un livre sérieux. Reprenant le goût immodéré de ses compatriotes pour les romans de chevalerie et une certaine nostalgie pour le Moyen Âge romanesque, William Thackeray a décidé de se moquer d'une certaine société anglaise.

Et le moins que l'on puisse dire c'est qu'en forçant à peine le trait, il nous donne à lire une parodie satirique qui tourne en dérision le roman chevaleresque dont Walter Scott était un des maîtres incontestés au 19ème Siècle.

Ici, Richard Cœur de Lion, Ivanhoé ou Robin des Bois et tous les héros au grand cœur, à la générosité sans bornes et ardents défenseurs des plus faibles, sont croqués comme une bande de serial killers, alcooliques, maniaco-dépressifs ou encore mystiques étriqués.

Dans « Ivanhoé à la rescousse », William Makepeace Thackeray laisse libre-cour à sa fantaisie burlesque et à son imagination débordante. Sous sa plume, Richard Cœur de Lion se transforme en tueur sanguinaire et libidineux, sans foi ni loi, se vautrant dans des orgies alimentaires et alcooliques. Même Robin des Bois est devenu un juge pire que le sheriff de la forêt de Sherwood.

Une fois n'est pas coutume, William Thackeray nous fait passer un trop court moment de lecture drolatique et jubilatoire où les scènes de massacres sont entrecoupées de tournées de bières pour tout le monde et où les happy end prennent des tournures de tarte à la crème.

D'autres blogs en parlent : Isleene, Sylvia, Chiffonnette, Lilly, Yueyin, Folfaerie, Fashion ... D'autres, peut-être ?! Merci de vous faire connaître par un petit mot.


248 - 1 = 247 livres dans ma PAL

14 juillet 2010

EX ORIENTE LUX*

  • Le Paradis perdu : 1922, la destruction de Smyrne la tolérante – Giles Milton – Noir sur Blanc Éditions


« Smyrne se tournait depuis longtemps vers la Grèce et les eaux clémentes de la mer Égée. La cavalerie découvrait une ville bien différente de l'Anatolie intérieure aride et désolée d'où elle venait. La population hellénique était deux fois plus nombreuse que celle d'Athènes, et des traces de son grand héritage byzantin survivaient un peu partout. A la lueur des cierges dans l'obscurité des églises cuspidées, les prêtres orthodoxes chantaient pour le salut de l'âme de Saint Polycarpe, martyrisé en ces lieux au IIe Siècle. Depuis des temps très anciens, Smyrne avait ses lettres de noblesse chrétiennes. Saint Jean le Divin ne l'avait-il pas désignée comme l'une des sept Églises d'Asie Mineure ? ».

9 septembre 1922, Smyrne la cosmopolite est inquiète. La cavalerie turque est entrée dans la ville sous les cris de « Longue vie à Kemal ! ». Cette arrivée triomphale dans Smyrne l'accueillante – Le Paradis comme l'avaient surnommée les Américains de la colonie – vient clôturer l'une des guerres les plus barbares entre la Grèce, soutenue par les puissances occidentales, et la Turquie. D'un coup, chaque communauté religieuse ou étrangère prend peur des conséquences de ce retour d'une armée turque et musulmane dans une ville où tout le monde cohabite pacifiquement, libre de préjugés raciaux, culturels et cultuels. Smyrne a toujours vécu de ce brassage humain composé de britanniques, d'Américains, de Français, de Grecs, de Turcs, d'Arméniens, de Juifs et d'autres, qui y vivaient tous ensemble dans un esprit de fraternité. Et puis, il y avait la puissante communauté Levantine commerçante qui avait développé cette cité portuaire d'Anatolie durant près de deux siècles. Smyrne était un lieu où la tradition côtoyait sans cesse l'avenir et la modernité pour le bien de tous. « […] le tout nouvel engouement pour le cinématographe y était apparu dès 1908. Il n'y avait pas moins de dix-sept sociétés de commerce exclusivement spécialisées dans l'importation d'objets de luxe parisiens. Et pour s'informer, le père de Petros avait le choix entre onze quotidiens en grec, sept en turc, cinq en arménien, quatre en français, et cinq en hébreu, sans parler de ceux qui arrivaient par bateau de toutes les capitales européennes ». Smyrne était une ville envoûtante, ensorcelante, emplie d'odeurs délicates et de parfums les plus subtils les uns que les autres, provenant des cafés, des restaurants, des épiceries fines. On entendait, de-ci, de-là, aussi bien des opérettes italiennes, les sons des cithares ou des mandolines qui se répondaient. Preuve, s'il en était encore, que Smyrne était bien à la confluence des cultures orientales et occidentales.

Si les Grecs avaient essaimés dans tous les quartiers de la ville, la plupart avaient leur secteur désigné. Les Américains, derniers arrivés, étaient particulièrement appréciés pour leurs œuvres caritatives. Quant aux Turcs, leur zone était de loin la plus peuplée et la plus délabrée de Smyrne. C'était un district accroché au Mont Pagos que les touristes venaient visiter à la recherche d'un exotisme local, parce que c'était ici que l'on apercevait les seuls Turcs encore en costume traditionnel ! Et pourtant, ce bel ordre social et moral, ce melting pot humain allait bientôt tourner court. C'est un agent des services secrets britanniques – William Childs – qui va se faire l'écho de la revendication grecque dans sa volonté de faire renaître l'ancien Empire Byzantin en Turquie, à l'issue de la 1ère Guerre Mondiale. « Les Grecs de Samsun « soutiennent la Grèce et donnent de l'argent pour l'aider, surtout sa marine, avec grande génération, espérant vaguement la reconstitution d'un Empire grec ayant Constantinople pour capitale ». Childs apprit que plus de 12 000 livres avaient été réunies l'année précédent – une somme très importante. Sans en avoir pleinement conscience sur le moment, il venait d'être témoin d'un événement extrêmement révélateur. Plus de quatre siècles et demi après l'écrasement de l'Empire byzantin par l'armée de Mehmet le Conquérant, les grecs restés en Turquie ottomane se tournaient vers leur pays d'origine ».

Et comme toujours, au Paradis, plus encore qu'ailleurs, personne ne l'écoutera, ne l'entendra, ne tiendra compte de ses sombres pressentiments. De leur côté, la communauté turque smyrniote, soutenue et encouragée par leur alliance avec l'Allemagne en 1914, incitera à la haine et à la vindicte populaire, accusant les Grecs des pires forfaitures, les déportant – de même que les Arméniens en 1915 -, dans le centre de l'Anatolie. Ainsi commencera le premier génocide de ce 20ème Siècle naissant. Cet épisode de sinistre mémoire ne sera que le long prélude à la destruction de Smyrne en 1922, la Perle de l'Orient.

S'il demeure bien un ouvrage sur les relations ambigües et tragiques entre la Grèce et la Turquie, c'est bien « Le Paradis perdu » de Giles Milton. Le sous-titre de ce livre : « 1922, la destruction de Smyrne la tolérante » ne laisse persister aucun doute sur le thème. Il revient sur un événement historique peu – voire pas – connu, l'anéantissement et la ruine de Smyrne qui avait été pendant les deux siècles précédents une ville prospère. Cette cité cosmopolite de l'Empire Ottoman où vivaient des communautés aussi diverses qu'éloignées – turques, grecques, arméniennes, chrétiennes, juives -, était un cas unique dans le monde musulman. Cette richesse économique, culturelle et spirituelle était le fait des grandes familles Levantines – les Whittall, les Giraud, les Van Der Zee -, qui avaient érigé leurs fortunes sur le commerce des épices, des fruits exotiques ou des tapis de Perse et en avaient fait profiter Smyrne et ses habitants. Ils faisaient vivre des milliers de personnes qui - directement ou indirectement - travaillaient pour eux. Ils avaient fait entrer Smyrne dans le 20ème Siècle, y apportant toutes les nouveautés, du cinéma à l'automobile. Malheureusement, la 1ère Guerre Mondiale et ses alliances préjudiciables vont passer par là et assombrir le paysage idyllique de cette ville portuaire ouverte sur le monde et qui ne demandait qu'à continuer sa paisible existence. En se choisissant l'Allemagne comme alliée, la Turquie verra son empire démantelé au lendemain d'un conflit meurtrier. Dès lors, la Grèce, dans le camp des vainqueurs, se sentira pousser des ailes et revendiquera l'ancien Empire Chrétien d'Asie Mineure, la Megali Idea, la Grande Idée. Elle envahira sa voisine turque avec l'assentiment des alliés occidentaux qui pousseront même la Grèce dans ses velléités territoriales. Cette occupation grecque arrangeait bien les anglais qui se vengeaient ainsi de la bataille de Gallipoli et du sort désastreux des prisonniers britanniques. Cette attitude désinvolte et imprudente de la part des occidentaux allait amener la Turquie à se tourner vers le nationalisme de Mustafa Kemal, malgré le comportement impartial des politiques grecs dans la gestion des conflits inter-ethniques. Multipliant les escarmouches grecques et turques, laissant se développer une armée turque irrégulière et secrètement réarmée par l'Allemagne et la France, constatant les provocations des deux protagonistes sur une population civile démunie et terrorisée, les occidentaux ne pourront que constater l'échec de leur politique de soutien à l'État grec. Cela conduira inexorablement à la destruction de Smyrne l'infidèle par les troupes turques kémalistes pour se dédommager des cruautés perpétrées par les Grecs lors de leur catastrophique retraite. « Le Paradis perdu » de Giles Milton est une vraie mine d'informations pour qui cherche à comprendre et à analyser les relations entre la Grèce et la Turquie, entre l'Orient et l'Occident. A travers cette lecture dense, fouillée, à la documentation riche et variée, aux témoignages divers retrouvés dans les archives de tous les pays, Giles Milton nous fait revivre, presque jour après jour, l'un des cataclysmes humains du 20ème Siècle et à peu près ignoré de la plupart d'entre nous. En trois grands chapitres, Giles Milton brosse l'histoire de Smyrne, les causes et les conséquences tragiques de sa fin. C'est sur ses ruines fumantes que Mustafa Kemal construira ce qui est aujourd'hui la Turquie moderne, prise entre principes religieux et réalité économique, entre Orient et Occident.

"Le Paradis perdu : 1922, la destruction de Smyrne la tolérante" de Giles Milton a été lu dans le cadre de l'opération Masse Critique avec Babélio. Je remercie particulièrement les éditions Noir sur Blanc pour la découverte de cet ouvrage aussi captivant que dense.

D'autres blogs en parlent : Raphaël Rouillé, Jean-Christophe Courte, Agnès (monbiblioblog), Pikkenddorff ...

* La lumière vient de l'Orient

276 - 1 = 275 livres dans ma PAL ...

12 avril 2010

TERRASSER LE DRAGON

  • Quand nous étions orphelins - Kazuo Ishiguro - Folio n°4986

"Après bien des années où j'avais été constamment environné de camarades, au pensionnat puis à Cambridge, je prenais le plus grand agrément à ma seule compagnie. Je me délectais des parcs de Londres, de la quiétude de la grande salle de lecture au British Museum ; je me permettais des après-midi entiers de promenades dans les rues de Kensington, traçant dans ma tête les plans de mon futur et faisant halte par instants pour m'enchanter qu'ici, en Angleterre, au cœur même d'une si vaste cité, on pût voir du lierre et des plantes grimpantes s'accrocher aux façades de belles demeures". Londres, 1930. Christopher Banks revient sur ses débuts professionnels. Dès son adolescence, à son retour de Shanghai, le jeune garçon rêve d'un brillant avenir de détective privé. Enfant secret et introverti, Christopher rechigne à dévoiler son devenir, même à sa tante qui l'a recueilli après la disparition de ses parents. A l'issue de ses études à Cambridge, James Osbourne - un ancien condisciple - l'introduit parmi ses relations mondaines. De déjeuners en dîners, de cocktails en soirées élégantes, Christopher Banks en viendra à se faire une place de choix au sein des coteries en vogue dans la capitale anglaise. Son prestige de détective privé, il le devra à son dénouement de l'affaire Mannering. "Assurément, cette période qui avait suivi mon premier triomphe public s'était révélée grisante : beaucoup de portes nouvelles s'étaient soudain ouvertes à moi, les invitations pleuvaient, tombant des cieux qui m'étaient entièrement neufs, et quantité de gens qui jusqu'alors s'étaient bornés à me saluer poliment s'exclamaient avec enthousiasme dès l'instant où je pénétrais dans une pièce. Aussi ne faut-il pas s'étonner si j'avais quelque peu perdu mes repères".

Dès lors, son aura professionnelle ne cessera de croître et Christopher Banks consacrera l'essentiel de son existence à traquer le mal sous toutes ses formes. Paradoxalement, à mesure que grandit son prestige dans les milieux les plus huppés et les plus en vue de la société londonienne, celui-ci ressent le besoin pressent de savoir ce qui est réellement arrivé à ses parents, tous deux mystérieusement disparus dans la Concession internationale de Shanghai. Dans ses réminiscences d'enfant, il se souvient que sa mère s'était fait connaître dans cette mégapole pour sa lutte acharnée contre l'opium et ses méfaits sur la population locale. "Il faut dire qu'à Shanghai le problème de l'opium était une réalité que les adultes ne cherchaient guère à cacher aux enfants ; mais naturellement, quand j'étais tout petit, je n'y comprenais pas grand chose. J'étais habitué à voir chaque jour, de la voiture qui m'emmenait à l'école, les Chinois vautrés sous les porches de Nanking Road au soleil du matin, et pendant quelques années, chaque fois que j'entendais parler des campagnes de ma mère, je m'imaginai qu'elles se bornaient
à aider charitablement ce groupe de personnes en particulier. C'est seulement plus tard, en grandissant, que j'eus des aperçus différents des complexités du problème". Celle-ci reprochait parfois à son mari de travailler pour une société qui faisait de l'argent avec l'opium qu'elle avait importée d'Inde vers la Chine.

Par-delà ses parents qui apparaissent sans les brumes de ses souvenirs, Christopher se rappelle de son Oncle Philip. Plutôt un ami proche de la famille qui avait eu le courage de démissionner de chez Morganbrook & Byatt en raison d'un "[...] profond désaccord avec ses employeurs sur la meilleure voie d'avenir pour la Chine". Il
avait créé une organisation - L'Arbre Sacré - qui se consacrait à améliorer le sort et les conditions d'existence des Chinois les plus démunis de Shanghai. Oncle Philip, dont Christopher trouvera avec le temps, étrange son amitié pour Wang Ku, seigneur de la guerre de la province de Hunan, chef d'une armée de quelques trois cents soldats. Ce même Oncle qui remplacera son père après sa disparition énigmatique et le protégera des dangers encourus. Mais en revenant à Shanghai pour clore définitivement le chapitre le plus douloureux de sa vie, Christopher Banks assistera à la déliquescence d'une société anglaise qui vit dans le déni de ce qui se produit sous ses yeux et se soûle d'illusions. "Ici, au cœur du maelström qui menace d'engloutir la totalité du monde civilisé, je ne découvre qu'une pathétique conspiration du déni, un déni de responsabilité qui a tourné à l'aigre et se manifeste dans les attitudes pompeusement défensives que j'ai rencontrées si souvent. Et je la voyais devant moi, maintenant, la prétendue élite de Shanghai, traitant par le plus complet mépris les souffrances de ses voisins chinois de l'autre côté du canal".

Singulière atmosphère qui se dégage de "Quand nous étions orphelins" de Kazuo Ishiguro, entre ombre et lumière, bien et mal, noir et blanc. Le personnage revient sur son enfance à Shanghai et réveille tous les événements marquants, importants, notables concernant ses parents et leurs activités avant leur mystérieuse disparition au sein de la Concession internationale de Shanghai. De sa mère, il conserve l'image évanescente d'une femme forte, sûre d'elle-même, déterminée dans sa volonté de lutter contre le trafic d'opium qui sévissait partout dans la société chinoise. Cette personnalité rigoureuse, droite, s'oppose à celle de son époux, beaucoup plus docile, conciliant et s'arrangeant de ces arrangements réalisés par la société qui l'emploie. Ses souvenirs sont aussi hantés par la présence permanente de son ami d'enfance, Akira, d'origine japonaise. Contrairement à Christopher, Akira est pétri de traditions de son pays d'origine, sûr de lui, parfois fier et quelque peu arrogant concernant l'émergence économique du Japon, en même temps vivant dans la crainte des sorts et maléfices du vieux Ling Tien, le domestique chinois. Autour de Christopher se déploie une humanité en décalage avec les soucis de l'époque, plus préoccupés par leur sort personnel et leur reconnaissance sociale, des être perdus, égarés dans un monde qu'ils ne comprennent plus réellement. Ils sont le reflet d'une fin de règne, derniers feux vacillants, flammèches d'un univers révolu en Asie et en Occident. A
travers Christopher Banks, individu un peu désorienté par sa propre histoire personnelle, c'est une Chine en plein chambardement politique, économique et social que Kazuo Ishiguro nous présente. Shanghai, Concession internationale, devient - dans les années 1930 - le bastion politique des nationalistes chinois qui se battent contre le communisme et les Japonais qui veulent envahir le pays. Shanghai, ville duale, mélange subtil entre modernité et tradition, melting pot culturel, libérant à la faveur de la nuit les plaisirs interdits, les tripots, la prostitution, les fumeries d'opium. D'abord très lent, désarçonnant, perturbant, alternant passé et présent, "Quand nous étions orphelins" devient de plus en plus passionnant, prenant, à mesure que l'on s'approche du dénouement. Kazuo Ishiguro, le plus britannique des auteurs japonais mélange habilement le style d'écriture occidental et l'art oriental du récit tout en finesse, en délicatesse, détachement et avec force détails.

Ce roman est une lecture commune avec Manu et Ys


D'autres blogs en parlent : Céline, Papillon, George Sand, Émeraude, ... D'autres, peut-être ?! Merci de vous faire connaître par un petit mot.

291 - 1 = 290 livres ... Ça baisse, ça baisse !!

24 mars 2010

L'HOMME QUI NE SOURIAIT JAMAIS

Edgar Allan Poe "Une vie coupée court" - Peter Ackroyd - Philippe Rey Éditions


Le 8 octobre 1849, Edgar Allan Poe était enterré en présence de quatre personnes seulement. Quelques jours auparavant, ses amis l'avaient quitté sur le quai du port de Richmond, Virginie, alors que le poète américain partait pour affaires à New York. Il avait prévu une escale rapide à Baltimore. Normalement, son séjour devait l'occuper deux semaines environ. A partir de là, les pistes s'embrouillent, se mêlent, s'entremêlent. Certains ont affirmé qu'il serait resté à Baltimore plus longtemps que prévu ; d'autres qu'il avait pris le train pour Philadelphie afin de rendre visite à des connaissances. Toujours est-il que Edgar Poe sera retrouvé ivre mort, délirant, agité, perturbé à Baltimore, sans que personne ne sache jamais la vérité sur cette mystérieuse fin tragique de l'un des plus grands poètes américains. "A l'image de ses nouvelles, la chute de l'histoire personne d'Edgar Poe est abrupte et reste ouverte ; elle est embrouillée par un mystère qui n'a jamais été et ne pourra sans doute jamais être résolu".

Poète maudit à l'âme morcelée, Edgar Allan Poe héritera des angoisses transmises par sa mère - Eliza Poe - actrice dans une vague troupe de théâtre itinérante. De son père, le jeune Edgar recevra un goût immodéré pour la boisson. Sa mère, emportée par la tuberculose après avoir été abandonnée par le père de ses trois enfants, aura été incapable d'assumer une telle charge. La disparition tragique de cette jeune femme fragile et phtisique fera d'Edgar Poe un "[...] orphelin permanent sur cette terre". Dans tous ses écrits, l'image de cette mère belle et généreuse, aimante, malade, esseulée, abandonnée et
moribonde réapparaitra sous les traits de ses personnages féminins dans ses futurs romans. Recueilli par un couple de riches marchands d'origine écossaises, l'enfance d'Edgar Poe sera celle d'un petit prince, longtemps attendu et désiré, à la fois heureuse, joyeuse et insouciante. "C'est ainsi que, tout jeune, Edgar Poe emménagea chez des inconnus, à Richmond, à l'angle de la Grande Rue et de la Treizième Rue, à l'étage, au-dessus du commerce d'Ellis et Allan. Le jour de son baptême, le 7 janvier 1812, il reçut le nom de ses parents "d'adoption" : il devint Edgar Allan Poe".

Le jeune Edgar Poe sera très tôt attiré par la poésie et sera longtemps soutenu dans cette voie par son père et tuteur, John Allan. De même, avant de sombrer dans l'alcoolisme et le délire, il aura été un athlète accompli. Sportif, sec et puissant à la fois, Edgar Poe pratiquait régulièrement la lutte, la course à pied et était un excellent nageur. Étudiant à l'université de Charlottesville en Virginie, le futur poète excelle en latin, en italien et en français. Malheureusement, très vite l'alcool fera des ravages dans son existence. Devenu un adulte farouche, misanthrope, fier, pédant, méprisant, arrogant, péremptoire, cassant, Edgar Poe se disputera de plus en plus souvent avec John Allan, ce dernier refusant de payer les dettes de jeu exorbitantes de son pupille. Lassé de cette situation conflictuelle et devenue permanente, le jeune Poe part pour Boston, sa ville d'origine. Là-bas, il s'engage dans l'armée, pour cinq ans. "Le 26 mai, il se rendit à Castle Island, dans le port de Boston, et s'engagea dans l'armée des États-Unis pour les cinq années
suivantes sous un nom d'emprunt, Edgar A. Perry ("Perry" figurait juste avant son propre nom sur la liste d'inscription des étudiants à l'université). Il prétendait avoir vingt-deux ans, alors qu'il n'en avait que dix-huit. Les mineurs étant acceptés dans l'armée, il n'avait aucune raison de mentir mais il voulait sans doute qu'on perde sa trace ; il souhaitait se débarrasser du fardeau de son identité. Sans compter que le mensonge était pour lui une seconde nature".

Instable, menant une vie chaotique et désorganisée, ne sachant jamais quel choix
est le meilleur pour lui, Edgar Poe voudra se libérer très vite de ses obligations militaires et rentrer à West Point, la prestigieuse école militaire américaine. Au lieu de cela, il se retrouvera à Baltimore, chez ses grands-parents paternels où il retrouvera Henry, son frère aîné, alcoolique lui aussi et phtisique comme leur mère. Mais surtout, il y rencontrera Virginia Clemm - sa future femme - et la mère de celle-ci, Maria Clemm. Très vite, il tombera sous la coupe de cette vague tante qui le prendra sous son aile protectrice et s'occupera de lui jusqu'au bout. "Personnage ambigu, la tante d'Edgar, Maria Clemm, essaya de maintenir la maisonnée à flot pendant cette période difficile. Elle savait se débrouiller avec peu, en couture comme en cuisine ; Edgar Poe fit bientôt partie intégrante de la famille dont cette femme s'efforçait de préserver l'unité à tout prix. Il finit par dépendre entièrement d'elle pour toutes les nécessités de la vie. Sa réputation de mendiante ou de pique-assiette était bien établie".

Le moins que l'on puisse dire, c'est que le "Edgar Poe" de Peter Ackroyd est une biographie concise, minutieuse et rigoureuse. Sous la plume à vif de son auteur, se découvre un poète singulier, menteur, hâbleur, charmant et charmeur, coureur chaste, persuadé d'avoir été mal aimé tout au long de sa vie, alors que son entourage ne souhaitait qu'une chose : le protéger de ses démons. Le temps de cette lecture, Edgar Poe redevient l'enfant délicat, émotif et malingre très tôt orphelin de ses deux mères consécutives et qui ne se remettra jamais totalement de ces disparitions. Tout au long de son existence, il saura user et abuser de la gamme des sentiments humains pour toucher son monde et tenter de l'infléchir en sa faveur. Amoureux des mots, Edgar Poe révèlera précocement un véritable talent pour la poésie et l'écriture de nouvelles gothiques ou à sensation. Tour à tour étudiant sans le sou, soldat et élève éphémère à West Point, avant de devenir journaliste satirique, Edgar Poe aura vécu une vie en dents de scie, alternant les périodes fastes où ses qualités de prosateur étaient reconnues et appréciées, à des moments plus sombres où tout ce qu'il entreprenait partait à vau l'eau. Edgar Poe, premier de la lignée des poètes maudits, aura tout fait pour le devenir à son corps défendant. Alcoolique buvant par intermittence à s'en rendre malade, Edgar Poe devenait un critique irascible, féroce, à la plume acérée, méchante, voire venimeuse. Il prenait un malin plaisir à semer le trouble au sein de la communauté des auteurs new yorkais, se revendiquant sudiste, conservateur et anti-démocrate, ne reniant jamais son profond attachement à l'esclavagisme et à l'esprit de castes. Ses périodes alcooliques le faisaient passer par des stades de dépression et de folie furieuse, l'amenant au bord du gouffre et aux idées
morbides, sans jamais aller au bout. Toutefois, il se servait de ses idées noires comme d'un chantage à l'affectif auprès de ses proches et amis pour les forcer à céder. Nécrophile à ses heures, Edgar Poe écrira toute sa vie des nouvelles où la mort sera présente, souvent représentée sous la forme de jeunes femmes malades, livides, au corps have et décharné. "Edgar Allan Poe - Une vie coupée court" de Peter Ackroyd permet au lecteur de mieux connaître celui qui a été le premier auteur américain, précurseur des romans policiers avec son "Double assassinat dans la rue Morgue", des romans de science-fiction des 19e et 20e Siècles qui inspireront directement H.G. Wells et Jules Verne. Ses écrits ont aussi influencé nombre d'auteurs par la suite, dont Arthur Conan Doyle, Nietzsche ou Kafka pour ses personnages torturés et affligés. Dans son ouvrage, Peter Ackroyd revient sur l'ensemble de l'œuvre d'Edgar Allan Poe et la relie aux grands événements qui ont jalonné une vie aussi brève qu'intense.

L'avis de Michel Sender.

295 - 1 = 294 livres ...

7 mars 2010

MADEMOISELLE "JE SAIS TOUT"

  • Emma - Jane Austen - Livre de Poche Classique n°14073

"Belle, intelligente et riche, jouissant d'une confortable demeure et d'un heureux caractère, Emma Woodhouse semblait dotée des plus précieux avantages de l'existence : et depuis près de vingt et un ans qu'elle était sur cette terre, elle n'avait guère connu le chagrin ou la contrariété. Fille cadette d'un père excessivement affectueux et indulgent, elle avait très tôt tenu le rôle de maîtresse de maison, du fait du mariage de sa sœur. Sa mère était morte depuis trop longtemps pour qu'Emma pût conserver de ses caresses autre chose qu'un vague souvenir, et à Mrs. Woodhouse s'était substituée la gouvernant, une excellente femme dont l'affection était quasiment celle d'une mère". Telle est Emma Woodhouse. Cette jeune fille a tout pour elle, et elle le sait. En plus de cela, son père lui laisse une totale liberté d'action sur la gestion de la maison, particulièrement depuis le départ de sa sœur, Isabelle, et de sa gouvernante, Miss Taylor. C'est une personne qui est imbue d'elle-même, persuadée qu'à son jeune âge elle en avait déjà beaucoup vu de la vie et vécu plus encore.

Emma vivait désormais seule, en tête à tête avec son père vieillissant, fragile et malade. C'est un peu pour cela qu'elle sentait peser la solitude. Il faut dire, qu'à ses yeux, personne à Hartfield ne pourrait remplacer Miss Taylor, cultivée, intelligente, discrète et raffinée. En fait, Emma est plutôt fière d'avoir pu arranger le mariage de Miss Taylor avec Mr. Weston. "Oui, c'est moi qui en ai été à l'origine, il y a quatre ans. Et de constater qu'elle a eu lieu, et que j'avais raison quand tant de gens prétendaient que Mr. Weston ne se remarierait jamais, il y a là de quoi me consoler de tout. Mr. Knightley hocha la tête, et son père répondit tendrement : - Ah, ma petite, si seulement vous vous absteniez d'arranger des mariages et de faire des prédictions, car il vous suffit d'annoncer un événement pour qu'il se produise ! Je vous en supplie, ne vous mêlez plus de mariages !". Et contrairement à la demande de son père et de Mr. Knightley - son beau-frère - Emma a bien l'intention de persévérer et de se rendre utile de cette façon. Certaine de son fait, elle confond allégrement bonheur de voir une amie heureuse et organisation de rencontres amoureuses. Emma se sent un devoir moral à vouloir absolument faire le bonheur de son entourage, y compris celui de son propre père. Ce dernier attirait autour de lui un cercle restreint d'amis qui partageaient sa passion pour les parties de cartes, particulièrement le whist. "Encouragé par Emma, il lui arrivait fréquemment d'inviter ses meilleurs amis à dîner, mais il préférait toutefois passer simplement la soirée avec eux, et à moins qu'il ne fût favorablement disposé, Emma trouvait toujours le moyen de lui procurer des partenaires aux cartes".

C'est au sein de ce petit cercle de personnes de la paroisse de Highbury qu'Emma fera la connaissance de la jeune et jolie Harriet Smith, orpheline, qu'elle prendra sous son aile. Elle décidera de la sortir de sa condition, de l'élever en la sortant de son milieu d'origine, rustre et commun, de l'instruire et de lui apprendre les bonnes manières afin de l'introduire dans la bonne société. Harriet n'était certes pas intelligente, mais elle était naturelle et spontanée, douce et affectueuse,
admirative devant tout ce qu'Emma entreprenait pour elle. Aussi, la première chose que fera celle-ci sera d'éloigner sa protégée du fils de ses anciennes amies d'Abbey Mille Farm, Victor Martin. En effet, Emma est convaincue que ce jeune homme ne possède aucune distinction, qu'il est inintéressant, que c'est un paysan rustre, grossier et sans avenir. D'ailleurs, elle le trouve laid. Non, ce que désire Emma pour la juvénile et fraîche Harriet c'est un homme de la classe et de l'élégance de Mr. Elton, le pasteur de Highbury. "Mr. Elton était précisément la personne choisie par Emma pour supplanter le jeune fermier dans l'esprit de Harriet. Il lui semblait que cela ferait un excellent mariage ; et pareil projet était si manifestement souhaitable, si naturel, et sa réalisation si probable qu'elle n'avait, pour sa part, guère de mérite à le favoriser. Elle craignait que tout le monde eût déjà envisagé et prédit cette union. En revanche, elle était certaine que personne n'avait autant œuvré qu'elle dans ce sens, car elle y avait songé le soir même où Harriet était pour la première fois venue à Hartfield. Plus Emma y songeait et plus elle était convaincue du bien-fondé de ce mariage. La situation de Mr. Elton était des plus estimables, et lui-même était homme du monde, ne fréquentant que des gens comme il faut".

De son côté, Mr. Knightley, homme posé et peu disert, sait combien Emma est inconstante, changeant rapidement d'avis, s'intéressant à beaucoup de choses, mais sommairement. En un mot, Emma Woodhouse se lasse vite de ce qu'elle entreprend. Ainsi, elle a commencé une longue liste des livres à lire, prenant des avis dans son entourage, sans jamais avoir réussi à en lire la moitié. Pareil pour la peinture et le dessin, qu'elle avait commencés à pratiquer, puis s'était fatiguée de cette activité artistique demandant de la concentration, de la persévérance, de l'exigence, de la volonté. Et lorsque Harriet Smith reçoit une demande en mariage officielle de la part de Victor Martin, c'est Emma qui se sent blessée dans son orgueil d'aînée et de personne influente. Comment un homme de sa condition, aussi fruste que lui a-t-il pu faire une telle proposition à sa protégée ? "Vous voir, vous, exilée à Abbey Mille Farm ! Vous, réduite toute votre existence à subir la présence d'un entourage inculte et vulgaire ! Je n'imagine pas comment ce jeune homme a osé se permettre de vous le demander. Il faut vraiment qu'il se fasse de lui-même une très haute opinion". Sous l'ascendant d'Emma, Harriet refusera ce mariage honnête pour sa condition, certaine de trouver mieux chez un autre homme. D'un coup, elle est assurée de sa grande beauté, sûre de son intelligence acquise auprès d'Emma et convaincue d'appartenir à une lignée de gentlemen par ses manières et sa bonne conduite. Tant bien que mal, Mr. Knightley tentera de faire prendre conscience à Emma de son erreur de jugement sur Mr. Martin et le pasteur Elton. En pure perte ! Emma est fermement décidée à voir Harriet épouser un homme de bonne condition, quitte à se fâcher avec son beau-frère.

Pauvre Emma Woodhouse, serait-on tenté de penser en lisant "Emma" de Jane Austen. Quelle personne fière d'elle-même et sûre de connaître parfaitement la nature et les sentiments humains, d'être au-dessus des autres, qu'elle en devient presque insupportable au lecteur. Sa fatuité, son égocentrisme, sa conviction d'appartenir à un milieu social privilégié dans son petit village de Highbury la fait parfois apparaître comme un personnage ridicule, un peu à la manière de M. Jourdain dans "Le bourgeois gentilhomme" de Molière. Elle passe son temps à se vanter, à être sûre de ses faits et paroles, qu'elle en est bouffie d'orgueil. On se demande bien, tout au long de cette lecture, comment son petit monde réduit à son père et ses partenaires de whist, à Mr. Knightley, Mr. Elton et à Miss Taylor pourrait vivre sans les conseils prodigués par Emma ! Jane Austen a réussi l'incroyable pari de créer un personnage dans "Emma" que le lecteur prend plaisir à détester. Emma n'a qu'une seule et unique envie, passer pour un parangon de culture et de vertus auprès de son entourage. En pensant au bonheur des autres, elle veut se créer une image d'elle-même éloignée de la réalité. Elle fait preuve de commisération auprès des pauvres de la paroisse en leur rendant visite pour bien insister sur la différence de milieu social qui existe entre elle et les autres. Emma est persuadée d'avoir toujours raison envers et contre tout, surtout auprès de ses aînés qui - tel Mr. Knightley - essaient de lui faire comprendre la complexité de la nature humaine telle qu'elle est réellement. "Emma" de Jane Austen nous propose le portrait d'une jeune fille à peine sortie des affres de l'enfance et se croyant déjà adulte accomplie et mûre, réfléchie et mature en raison de l'attention qu'elle porte à son père souffreteux et âgé. Elle confond allègrement sentiments amicaux et amoureux par son inexpérience de la vie et ne sait pas traduire les comportements de son entourage, ni les siens propres. Elle se contente des apparences et son imagination fertile pour en déduire des conclusions hâtives et erronées. Son attitude la mènera à faire des découvertes
sur elle-même et sur les intentions réelles des autres. "Emma" de Jane Austen est un roman abouti et d'une maturité intellectuelle certaine, d'une ironie mordante, cinglante, plein d'humour et de confusions dans les sentiments de chacun. Jane Austen donne l'impression de s'être amusée avec ses personnages, prenant un malin plaisir à les mettre dans des situations embarrassantes, particulièrement son Emma. Mais surtout, Jane Austen nous brosse un portrait net et précis de la société anglaise de province du 18e Siècle. Une société où tout un chacun veut briller, se montrer, imiter l'aristocratie dans leurs pratiques. Un petit monde étriqué où tous veulent jeter de la poudre aux yeux de son voisin pour l'épater. Malgré les avis partagés, "Emma" restera une belle découverte et une première rencontre avec l'univers feutré et romantique de Jane Austen. Et certainement pas le dernier !

L'avis de Bénédicte.

"Emma" de Jane Austen a été lu dans le cadre d'une lecture commune avec Neph


Lecture dans le cadre du challenge de Marie L.

Lecture dans le cadre du challenge de Karine:)


299 - 1 = 298 livres ... C'est merveilleux les challenges et autres lectures communes pour amaigrir sa PAL avant l'été !

25 février 2010

PATIENTIA VINCIT*

  • Arthur & George - Julian Barnes - Folio n°4793

Arthur est un petit garçon issue d'une famille catholique d'Édimbourg dont les parents ont décidé de ne rien cacher, pas même le corps sans vie de sa grand-mère. L'enfant voulait savoir. Qu'à cela ne tienne, il verrait. "Le garçonnet avait regardé ; et, plus d'un demi-siècle plus tard, l'homme adulte regardait encore. Comprendre ce qu'était au juste cette "chose" - ou, plus exactement, ce qui se passait au juste quand se produisait le changement fatal, ne laissant qu'une "chose" - allait devenir d'une importance cruciale pour Arthur". Cet événement allait inconsciemment influencer une part de son existence future. Pour l'instant, le jeune Arthur l'ignore encore. Comme tous les garçons de son âge, il est vif, énergique et alimente son imaginaire des contes et légendes racontés par sa mère, histoires de chevaliers, de faits d'armes et d'honneur défendu qui avaient un rapport indirect avec celles de ses ancêtres, ceux du duché de Bretagne ou de la branche irlandaise des Percy de Northumberland. Sans le savoir, il faisait sien le passé de sa famille avec armoiries et foi en l'église catholique.

Au contraire, George est un enfant qui n'a ni premiers souvenirs, ni instants de douceur particuliers. C'est un garçon sage et attentif aux autres. Il doit se garder d'avoir de l'imagination, jugée comme suspecte. Il doit suivre la voie indiquée par la Bible. "On suit sa voie dans la vie en disant la vérité. George sait que ce n'est pas exactement ce que veut dire la Bible, mais en grandissant c'est ainsi qu'il le comprend". Si Arthur vit dans le romanesque, George vit dans le dogme. Leur scolarité sera tout aussi dissemblable que leur milieu social et culturel. Pour George, se sera l'école publique de son village en compagnie de fils d'agriculteurs ou de mineurs qu'il craint. Quant à Arthur, il aura droit à l'éducation des Jésuites. A l'un, la campagne anglaise et les paysans brutaux, à l'autre les méthodes jésuitiques d'enseignement avec les sanctions corporelles. Pour détourner cette vie de reclus, Arthur devient un conteur hors pair pour ses camarades. Il leur raconte ses histoires de chevalerie, moyennant quelques douceurs. En grandissant, il deviendra moins croyant. Pour lui, la Foi se situe ailleurs que dans la religion.

Arthur, en ayant terminé avec les Jésuites, suivra des études de médecine à Édimbourg. Longtemps, il se demandera d'où cette idée lui est venue. "Mam avait suggéré pour la première fois la médecine dans une lettre envoyée à Feldkirch, moins d'un mois après l'arrivée du Dr Waller dans la famille. Simple coïncidence ?
Arthur l'espérait ; il lui déplaisait d'imaginer des palabres au sujet de son avenir entre sa mère et cet intrus. Même si celui-ci était, comme on le lui rappelait sans cesse, un médecin diplômé et un poète publié. Même si son oncle était le dédicataire de La Foire aux vanités". George, plus taciturne et ombrageux, s'inscrira au Mason College de Birmingham pour y étudier le droit et devenir avoué. Il aime ce côté rangé, droit, honnête, sans reproche comme le lui a inculqué la religion anglicane et son père, pasteur. Toutefois, depuis quelque temps, George reçoit des lettres anonymes, des menaces, des insultes. Ses parents les lui dissimulent pour le protéger. On l'accuse d'un coup de tous les maux du comté. On essaie de le salir, lui et sa pieuse famille. Alors qu'il commence à se débattre avec des problèmes raciaux en raison de ses origines parsis malgré sa nationalité anglaise, Arthur s'ennuie dans son cabinet d'ophtalmologiste. Pour tromper cette attente, il décide d'écrire des nouvelles policières pour des journaux avec - toujours - les mêmes personnages récurrents. Ainsi, naîtra Sherlock Holmes. "Deux ou trois de ses romans les moins remarqués avaient eu pour personnage principal un détective privé calqué sur Joseph Bell de l'hôpital d'Édimbourg : une observation attentive suivie d'une déduction rigoureuse était la clef d'un diagnostic de fin limier aussi bien que de médecin .... Il avait initialement appelé son détective Sheridan Hope. Mais il n'était pas très satisfait de ce nom, et Sheridan Hope s'était transformé d'abord en Sherringford Holmes, puis - inévitablement, sembla-t-il plus tard - en Sherlock Holmes". La réussite et la reconnaissance arriveront grâce à Holmes. Mais déjà, Arthur Conan Doyle sait que son personnage ne pourra le satisfaire longtemps et le fera disparaître dans quelques années pour se consacrer à des ouvrages historiques et de chevalerie, ses passions.

George a maintenant tout pour être heureux. Il est avoué, possède son propre cabinet à Birmingham et à publié un ouvrage de droit sur la "Législation ferriviaire pour l"usager du train". Depuis plusieurs mois, la campagne anglaise souffre d'attaques sauvages d'animaux de ferme. George se demande simplement quelle section du droit pénal pourrait concerner ce genre de délit. Il ne tardera pas à l'apprendre parce que - bientôt - George sera soupçonné, puis emprisonné, condamné et libéré sans jamais être totalement innocenté. "George Ernest Thompson Edalji fut accusé d'avoir blessé avec préméditation et intention de nuire un cheval appartenant à la Compagnie charbonnière de Great Wyrley, le 17 août. Il fut noté que l'accusé plaidait non coupable, et l'inspecteur Campbell fut invité à témoigner pour la police. Il expliqua qu'on l'avait fait venir dans un champ près de la houillère vers sept heures du matin et qu'il y avait vu un poney gravement blessé qu'il avait fallu achever ensuite". Pendant que George se battra pour
retrouver son honneur et prouver son innocence, Arthur vivra un dilemme sentimental entre Touie, son épouse phtisique, et Jean, la femme qu'il aime vraiment. Depuis que le personnage de Sherlock Holmes lui colle à la peau, Arthur reçoit des masses de courriers de lecteurs persuadés de la réalité de son détective, lui demandant de l'aide dans des affaires mystérieuses ou alambiquées, non résolues par la police. Aussi, lorsque George Edalji sollicite l'aide d'Arthur Conan Doyle, celui-ci se lance à corps perdu dans sa réhabilitation, certain de son innocence.

A tous ceux qui souhaitent lire un ouvrage détaillé sur la société victorienne, incluant une biographie d'Arthur Conan Doyle, de George Edalji avec - en prime -, une affaire judiciaire qui a défrayé la chronique et divisée la Grande-Bretagne au début du 20ème Siècle, alors "Arthur & George" de Julian Barnes est pour vous. Menée en parallèle, l'auteur nous parle de la vie des deux principaux protagonistes de l'affaire, sur fond de société victorienne. Cette société qui ne laissait que peu de place à l'originalité parce que évoluant dans la stricte observance de la religion anglicane. Une société où chacun avait sa place pré-définie et où il était difficile de s'extraire de son milieu d'origine. Mais aussi une société qui est entrée définitivement dans le 20ème Siècle bien avant les autres pays européens. Cette société qui possédait déjà un immense empire s'étendant jusqu'aux confins de l'Asie et de l'Océanie, avait déjà conquis la route des mers, tenait le commerce. Sous le règne de Victoria, l'industrie, le chemin de fer, l'essor des grandes villes du royaume vont se développer, croître et avaler la population rurale espérant trouver de meilleures conditions d'existence. Des représentants des colonies britanniques - dont des Indiens - seront présents à la Chambre des Communes. Cependant, il y a un monde qui sépare la sphère du politique, ouverte aux idées novatrice et le terrain, univers dans lequel vit le quidam de la rue. Dans "Arthur & George", Julian Barnes décortique cette société plus tout à fait rurale, pas encore complètement urbaine, avec ses mesquineries, ses fourberies, son racisme, son intolérance et ses exclusions faites sur des apparences. Si, dans le milieu d'Arthur Conan Doyle cela n'apparait pas de façon prégnante, dans celui de George Edalji, il en va autrement. Être né anglais, d'origine indienne, parfaitement intégré socialement avec un père pasteur dans un comté rural où les personnes métisses sont regardées comme des animaux exotiques, il n'en faut pas plus pour lui faire porter toutes les souffrances dont les paysans sont victimes. Ce dont ils ne se gêneront pas lors de la mort du cheval. Le coupable est tout trouvé. Tous les témoins l'ont vu ce soir-là traînant dans le coin. Même la police est sûre de son fait. Condamné à sept ans de prison, l'affaire va soulever une vague de prises de position avec des demandes de révision d'un procès jugé inique, appuyé par des
milliers de signatures de personnalités, d'hommes politiques, de juristes et d'inconnus. Dès que Sir Arthur Conan Doyle prendra connaissance de ce fait singulier, il remuera ciel et terre pour réhabiliter George Edalji dans ses droits et lui rendre sa dignité d'homme intègre. Tel le colonel Durand dans l'affaire Dreyfus, il reprendra le dossier pour mener une contre-enquête mettant à jour les incohérences et autres erreurs pour prouver l'innocence de George Edalji. En lisant "Arthur & George" de Julian Barnes, on ne peut s'empêcher de faire le rapprochement avec l'affaire Dreyfus en France, qui avait autant partagé l'opinion publique en son temps. Et de se dire que Sir Arthur est décidément très proche du comportement d'un Émile Zola, intimement convaincu de l'innocence du soi-disant coupable. Même si "Arthur & George" est un très bon roman, fouillé, érudit, profond, dense, certains passages semblent superflus. Il aurait gagné en qualité avec moins de détails étouffants sur certains événements.

* Par la patience, il vainc.

302 - 1 = 301 livres à lire ... Heureusement, il y a les lectures communes et les challenges pour faire baisser la PAL !

"Arthur & George" est une lecture commune avec Ys

D'autres blogs en parlent : Émilie, Théoma, Florinette, Loula, Jules, Restling, Allie, Mot à Mots, Doriane, d'autres liens sur BoB ...