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23 novembre 2010

L’KHAYIM *

  • J'étais un enfant de Survivants de l'Holocauste – Bernice Eisenstein – Albin Michel Éditions

« Je suis perdue dans la mémoire. C'est un lieu dont il n'existe aucune carte, dont on n'a pas établi la longitude ni la latitude pour m'aider à revenir sur mes pas jusqu'à mon point de départ. Chaque fois semble la première ». A la mort de son père, Bernice Eisenstein a voulu revenir sur le passé de ses parents, faire un zoom arrière sur une histoire écrasante et pénible dont on pressent toute la charge émotionnelle faite d'épouvante, de colère contenue, d'accablement, de non-dits et de culpabilité pour les survivants.

Aussi loin qu'elle se souvienne, Bernice a toujours su que ses parents étaient des rescapés, même s'il lui était impossible d'en déterminer la date réelle. Sans doute même dès avant sa naissance. Elle avait absorbé l'Holocauste comme d'autres sombrent dans la drogue, ce besoin intangible de se rassasier de ces récits déchirants, de s'abreuver de corps qui n'avaient plus rien d'humain. L'Holocauste était son LSD, sa cocaïne, son héroïne. Il lui fallait sa dose quotidienne d'images, d'ouvrages – romans ou témoignages d'anciens concentrationnaires – pour ressentir cette transe, cette décharge intérieure et être en empathie avec le passé familial. « L'Holocauste est une drogue, je me retrouve dans une fumerie d'opium, et chacun ici m'a donné ma première bouffée pour rien, en toute innocence. Je viens seulement d'entrevoir son pouvoir, en scrutant les traînées d'aiguilles sur l'avant-bras gauche de toutes les personnes présentes dans la pièce. C'est à cet instant précis que ma dépendance s'installe. Je vais découvrir qu'il est infini, le nombre des dealers auxquels je peux m'adresser pour une dose, une de plus et c'est tout, un tour de plus dans un monde hallucinatoire peuplé de fantômes. Mes parents ne se rendent même pas compte qu'ils sont des dealers. Ils leur seraient impossible d'imaginer le genre d'euphorie que peut provoquer l'H. L'envie qu'ils me donnent de plonger dans les profondeurs insondables, de sortir seule de chez moi pour aller au cinéma, à la bibliothèque, où je pourrai aller voir tous les films, lire tous les livres qui dealent de l'Holocauste. Les bobines de films, ainsi que les pages des livres, pourraient être hachées en poudre fine, déposées, ligne après ligne, et reniflées ».

Enfant, adolescente, puis adulte, Bernice a cherché le regard de ses parents derrière les barbelés, comme d'autres partent en quête d'eux-mêmes ou de leurs origines profondes. Ces yeux vides, encavés, c'étaient un peu sa quête du Graal, sa croisade personnelle, sa thérapie pour se sortir de cette obsession qui la menait presque à la névrose. Cette existence - qui s'est forgée sur des mutismes, des absences -, Bernice n'a jamais pu en discuter avec son père, Barek, non parce qu'il ne voulait pas. Juste parce qu'il ne pouvait pas. C'était au-delà de ses propres capacités. Il lui aurait fallu vaincre trop de fantômes, déranger trop de disparus, trépassés sans sépulture. « […] j'ai perdu quelque chose que je n'ai jamais eu. D'ailleurs, mes parents seraient abasourdis de me voir à ce guichet, petite fille, adolescente, adulte. Mais j'y retourne sans cesse avec la même question depuis toujours, la question que je me posais tandis que je regardais le procès d'Eichmann à la télévision : Où est le regard de mes parents ? ».

Celui-ci entretenait des relations particulières avec ses enfants, surtout cette fille qui aurait tant voulu savoir, comprendre, apprendre le passé de ses aïeux, de la Pologne, le quotidien d'autrefois. Tout ce qu'elle a appris sur lui, sur ses grands-parents paternels – Mordechai et Sarah -, sur ses deux tantes, Bina et Hannah, sur son oncle Jacob, Bernice a dû les rechercher patiemment, fouiller la mémoire engloutie, mettre les mains dans les archives parcellaires qui ne délivraient que des bribes d'information. De ces fragments, éléments sans consistance, elle a pu retracer le chemin tortueux de ce père qui culpabilisera sa vie entière de ne pas avoir pu sauver les siens. « Il n'est plus là pour me permettre de découvrir son passé, de l'interroger sur la guerre, sur Auschwitz, ou sur la vie en Pologne, où il avait grandi. Sur sa famille, ses parents, mes grands-parents. Même si, très tôt, j'ai su qu'il valait mieux ne pas s'aventurer dans le passé. Je l'ai appris grâce aux rares fois où j'ai posé des questions. De bonne volonté, mon père commençait à répondre, mais après quelques mots il s'arrêtait. Il pleurait. Assise en silence à côté de lui, je ne voulais pas le forcer à continuer. Il ne me restait plus qu'à trouver moi-même les différentes pièces de son passé, poussée par le désir d'en savoir plus. J'entends encore ses exclamations staccato où se mêlaient anglais et yiddish, mais je ne peux pas lui demander : Qui désormais m'assurera que, pour moi, il n'hésiterait pas à barrer le passage d'un camion ? Il ne me reste plus que les mots et la forme des traits repassés à l'encre pour retracer son mouvement, sa colère, son amour ».

Celui-ci a toujours tout fait pour protéger ses enfants, sa femme, jusqu'à l'oppression, l'asphyxie. Pour oublier ses faiblesses, ses failles, sa survie, il se noiera dans le poker. Dès qu'il avait un instant de libre, le poker occupait l'espace. C'était son remède contre la culpabilité. Le poker et les westerns. Parce que dans les films de cow-boys, les bons finissaient toujours par gagner, ils luttaient contre le mal, défendaient la veuve démunie et l'orphelin, ils protégeaient le faible. « Revenant sans cesse sur cette frontière poussiéreuse, tenant tête aux voleurs de bétail, au shérif corrompu, aux habitants de la ville effrayés, il n'était pas à Tombstone, non, il était retourné en arrière, dans un autre passé. C'était seulement là, étendu sur le lit devant la télévision, qu'il pouvait prendre place aux côtés de ses héros. Là, il ne faisait jamais de doute que le mal serait vaincu. Le bien triomphait. C'était le paradis, les règles étaient simples. Tiens tête à l'ennemi, abats-le, sauve la ville, et tu n'auras jamais à regarder en arrière ».

A la maison, pas de livres pour lire, découvrir, s'émerveiller. C'est à l'extérieur que Bernice apprendra le monde, s'ouvrira à d'autres possibles. La lecture, le cinéma, la peinture lui permettront de dépasser le cadre restrictif et étouffant d'une famille vivant sur les décombres d'un passé à jamais annihilé par l'Histoire. De ce passé martyrisé, Bernice Eisenstein en fera une force et déterminera les grandes étapes de son existence.

Beaucoup de livres ont pour thème central l'Holocauste, témoignages de survivants, ultimes et fragiles remembrances entre les morts et les générations de l'immédiat après-guerre. Beaucoup moins traitent des enfants de rescapés et de leur perception de l'histoire familiale, de la place de celle-ci dans leur vie d'adulte en devenir. « J'étais un enfant de survivants de l'Holocauste » de Bernice Eisenstein aborde ce sujet délicat.

Dans un style original, singulier, voire atypique, mêlant subtilement texte, dessins et bande dessinée, l'auteur revient sur son enfance et son rapport au passé parental. Cette cellule familiale qui s'est créée sur le néant et les cendres d'un camp de concentration où ils se sont rencontrés et mariés à la libération, comme pour conjurer le mauvais sort et faire un ultime pied de nez à leurs bourreaux. Cette famille qui partira pour le Canada – nouvel eldorado –, se fondra dans la masse pour oublier et se faire oublier, ne reniant jamais le temps d'avant. Bien sûr, on pratiquera l'anglais pour le travail, le voisinage, les enfants, mais toujours mâtiné de yiddish. Ce Yiddish, dernière survivance de la communauté juive d'Europe centrale, de cette part de Pologne physiquement anéantie, mais jamais spirituellement, moralement et intellectuellement.

Surtout, ne croyez pas que « J'étais un enfant de survivants de l'Holocauste » soit un roman graphique et autobiographique triste, sombre, empreint de mélancolie. Vous feriez une grave erreur en pensant cela. Bien sûr, il y a le poids inexorable du passé, la présence prégnante de tous ceux qui ne sont plus, mais il y a aussi la jeune génération, cette relève de la garde, ces passeurs de la Mémoire qui rend la vie plus dense, plus intense, plus riche. Ils sont l'avenir par leurs jeux, leur insouciance, leur soif de vivre. Par leur présence, ils atténuent la douleur infinie, ils pansent les plaies parfois vivaces.

Dans un langage tout à la fois poétique, émouvant, drôle, au ton passionné, presque engagé, Bernice Eisenstein explore notre mémoire intime et collective. Elle nous parle de la difficulté de faire le deuil d'une histoire encore et toujours pesante pour les générations suivantes, et de l'impact du passé dans notre quotidien. Elle nous enseigne qu'il est des histoires, des passés qui se transmettent dans les gênes, souvenir imprimé comme un numéro de tatouage indélébile, dont il est impossible de se départir.

C'est beau, c'est excellent, c'est drôle et tendre à la fois, c'est sensible et touchant. C'est un livre hommage jamais triste, toujours optimiste qui plaira aux adultes comme aux adolescents souhaitant aborder ce thème difficile sans la rigueur historique. « J'ai reçu en héritage l'insoutenable légèreté d'être la fille de survivants de l'Holocauste. Un être maudit et béni. Noir et blanc, et dans l'ombre ».

* A la vie

264 - 1 = 263 livres dans ma PAL

3 juillet 2010

L’ECRIVAIN JAPONAIS N’EN N’ETAIT PAS UN !

  • Je suis un écrivain Japonais - Dany Laferrière - Grasset Éditions

"Quoi ? Je suis un écrivain japonais. Bref silence. Large sourire. Vendu ! On signe le contrat : 10 000 euros pour cinq petits mots. Dans l'euphorie, je raconte à l'éditeur l'anecdote de Vonnegut Jr. On parle déjà d'un bandeau : « Le plus rapide titreur d'Amérique.» Mais on a vite laissé tomber, par pudeur. Voilà le problème de l'Europe : une trop grande conscience du ridicule. Ce n'est pas le ridicule qui nous tuera, mais sa peur. Si on a laissé tomber ce bandeau, c'est aussi à cause de l'ambiguïté du mot « titreur ». La grande majorité des lecteurs auraient lu sûrement « tireur », ou pire, « tueur ». En fait, on a été lâches. Revenons au titre. Il l'a pris dans ses mains comme un briquet dans un espace interdit aux fumeurs. Il l'a retourné dans tous les sens. Mon titre a gardé sa force à chaque fois. Subitement, il se met à l'écrire sur la nappe. C'est assez banal, tout compte fait – sauf le mot japonais. Dans mon cas, ce n'est pas une plaisanterie, car je me considère vraiment comme un écrivain japonais ».

Un écrivain poussé d'écrire son prochain roman par son éditeur se voit dans l'obligation de lui donner au moins le titre pour preuve de son travail, à défaut du thème. Il décide donc de titrer son futur ouvrage « Je suis un écrivain japonais », sans même avoir approfondi un seul instant le contenu de son livre. Dès lors, son entourage va lui demander pourquoi ce titre pour le moins excentrique. Surtout que l'auteur ne connaît rien du Japon, et qu'il n'a rien d'un asiatique, puisque c'est Dany Laferrière, d'origine haïtienne ! Le fait d'avoir décidé de sa nouvelle identité intellectuelle développe tout un tas de tracas, dont la première qui lui vient immédiatement à l'esprit, la réaction de sa mère vieillissante. Elle qui aurait tant aimé que son fils fasse un métier plus rassurant que celui d'écrivain ! « Ah oui, je n'y avais pas pensé, comment vont-ils prendre là-bas le fait que je sois devenu un écrivain japonais ? Je regarde le saumon se durcir tranquillement. Je finis toujours par lui refiler mon angoisse. Et je devrais encore manger du saumon angoissé. Je ne sais même plus si l'angoisse vient du fait que j'envisage d'écrire un nouveau livre ou de devenir un écrivain japonais. D'où l'interrogation fondamentale : C'est quoi un écrivain japonais ? Est-ce quelqu'un qui vit et écrit au Japon ? Ou quelqu'un né au Japon qui écrit malgré tout (il y a des peuples qui sont heureux sans connaître l'écriture) ? Ou quelqu'un qui n'est pas né au Japon, ni ne connaît la langue, mais décide de but en blanc de devenir un écrivain japonais ? C'est mon cas. Je dois me le rentrer dans la tête : je suis un écrivain japonais. Du moment que je ne sois pas cet écrivain nu qui pénètre dans la forêt des phrases avec un simple couteau de cuisine ».

Mais écrire que l'on est un écrivain japonais est une chose, le devenir est une tout autre affaire. Bien plus complexe. Comment vit un Japonais, chez lui ou à l'étranger ? Comment se comporte-t-il ? Que pense-t-il ? Que lit-il ? Qui est-il concrètement ? Changer de peau, d'éducation, de mode de pensée, d'être, se métamorphoser moralement en Japonais, voilà ce que souhaite l'auteur. Adolescent, il avait bien lu Mishima, mais sans forcément comprendre tout ce qu'il y avait de coutumes, de puissance évocatrice autour de la tradition dans l'ensemble de ses œuvres. Il ne s'était pas senti de communauté d'esprit particulière avec un des plus grands auteurs classiques japonais. A cinquante ans, sur un coup de bluff pour épater son éditeur, il en décide autrement. Et de s'intéresser de près au poète de haïkus Basho. « Je suis en train de suivre les péripéties de Basho à la recherche de la barrière de Shirakawa dans un métro en mouvement à Montréal. Tout bouge. Sauf le temps qui reste immobile. Trop absorbé par tous ces télescopages de temps et ces croisements d'espaces pour m'intéresser à cet entourage immédiat. Sauf cette fille en face de moi qui me regarde sans sourire. Longue et mince. Des yeux noirs – un trait de pinceau. Elle doit s'appeler Isa. Dès que quelqu'un traverse mon champ de vision, il devient un personnage de fiction. Aucune frontière entre la littérature et la vie. Je replonge dans mon livre ».

Et pour se plonger dans l'ambiance underground de la société japonaise au Canada, l'auteur va observer Midori et sa petite cour. Midori, star du « Café Sarajevo », nymphette manipulatrice prenant un plaisir pervers à semer le trouble parmi sa bande d'amazones. Se sachant désirée et désirable, Midori tire les fils des sentiments de Eiko, Noriko, Fumi, Hideko, Haruki, pour mieux se les assurer. Toutes les jeunes filles japonaises ressemblent peu ou prou à Midori, archétype de cette jeunesse nippone prise entre conservatisme et avant-gardisme. Et voilà que tout à coup le consul du Japon à Montréal – M. Mishima – s'intéresse de près à l'écriture de cet étonnant roman. Il est même prêt à organiser un séjour à Tokyo pour aider l'auteur à s'imprégner de la vie et de l'atmosphère japonaises, si singulières pour un occidental. L'auteur s'insurge, crie à l'indépendance littéraire, dit qu'il n'y aura de japonais dans son futur roman que le titre. Rien d'autre. Cette nationalité spirituelle ne lui apportera pas que des avantages.

Avec « Je suis un écrivain japonais », Dany Laferrière renoue avec le style romanesque pour le plaisir du lecteur qui se délecte de sa verve et de son humour. Auteur haïtien, émigré au Canada en raison de la politique dictatoriale de Duvalier et de ses Tontons-macoutes, il exprime dans cet ouvrage la notion de transnationalité, de transculturalité des écrivains en général. En lançant un jour où son éditeur le pressait de lui donner l'idée de son prochain livre ce titre pour le moins inattendu, Dany Laferrière décrète - de fait - son changement de nationalité littéraire. Il ne sera plus l'écrivain caribéen écrivant en français et exilé au Canada, comme l'exige le diktat du monde littéraire. Il prouve que par le seul pouvoir d'un titre lancé à l'emporte-pièce – comme une boutade ou une provocation – il peut aussi questionner le lecteur sur l'identité réelle ou supposée d'un intellectuel. Faut-il être du pays dont on est issu pour bien écrire sur lui, connaître ses mœurs et ses coutumes, apprécier sa culture ? Un auteur doit-il se laisser cataloguer d'anglophone, de francophone, de caribéen, sous le seul prétexte qu'il est né dans un pays anglo-saxon, en France, aux Caraïbes ou ailleurs ? Au-delà de ce titre incongru, Dany Laferrière pousse la réflexion sur la notion même de nationalité. En descendant plusieurs fois par jours acheter un souvlaki pour apercevoir Helena, serveuse au « Zorba », il se sent Grec et en communion intellectuelle avec Platon et Socrate. Au « Dog Cafe », il commande un hamburger, seul plat lui assurant l'anonymat dans ce lieu de la culture culinaire nord-américaine. A cet instant, il est Canadien d'adoption. Et ainsi de suite. « Je suis un écrivain japonais » est un roman débordant d'humour, de dérision et désopilant. Sous ses aspects superficiels, Dany Laferrière revient sur l'internationalité de l'écrivain dont la fonction est de raconter, de dire, de dénoncer parfois, d'instruire, de grandir ceux qui le lisent. C'est un roman réjouissant dans un contexte de mondialisation où le concept de citoyenneté est plus que jamais débattu.

Ce drôle de roman a été lu dans le cadre du Blogoclub de juillet

277 - 1 = 276 livres ...

28 octobre 2009

VIVUS EST*

  • Dracula l'Immortel - Dacre Stoker / Ian Holt - Michel Lafon Éditions

9 mars 1912, Mina Harker se décide enfin à confesser par lettre un secret qu'elle et son mari avaient réussi à taire pour protéger leur fils, Quincey, ainsi que leur entourage. Vingt-cinq années de silence depuis cette année 1888 où Jonathan Harker, clerc de notaire à Londres, avait dû se rendre en Transylvanie pour aider un client - le prince Dracula - dans l'acquisition d'une propriété à Whitby. "Lors de son séjour, ton père découvrit que son hôte et client, le prince Dracula, était en vérité une créature censée exister uniquement dans les contes et légendes populaires, l'une de celles qui se nourrit du sang des vivants afin d'accéder à l'immortalité. Dracula était ce que les gens du cru nommaient Nosferatu, le mort vivant. Mais l'appellation de vampire t'est sans doute plus familière". Ayant découvert la véritable nature de son singulier client, Jonathan Harker s'est allié à des amis ou connaissances pour pourchasser Dracula et l'anéantir. Ce qu'ils pensaient avoir réalisé. Bien que séparés depuis la disparition apparente du prince des Ténèbres et alors que ce dernier avait juré de prendre sa revanche, tous ont été perturbés dans leur quotidien par cette étrange aventure.

A commencer par le docteur Jack Seward devenu morphinomane depuis sa traque contre Dracula et la mort de Lucy Westenra - son éternel grand amour -, transformée à son tour en vampire. Depuis ce tragique épisode, le docteur Seward avait dédié son existence à combattre les Ténèbres. Et tant pis si son entourage le prenait pour un fou. Lui savait qu'il était dans le vrai. Cette quête le poussera à se rendre à Marseille où il
apercevra la comtesse Bathory dans ses œuvres maléfiques. Cette découverte capitale devait lui permettre d'annoncer au monde entier que le Mal était toujours bien vivant, malgré la déliquescence supposée de Dracula. Une mystérieuse invitation pour une représentation de "Richard III" de Shakespeare joué par le célèbre comédien roumain Basarab au théâtre de l'Odéon à Paris confirmera à Seward que tout se jouera là-bas. Pour avoir osé braver la pernicieuse comtesse en prévenant l'acteur de ses funestes intentions, le docteur Seward le paiera de sa vie en étant mystérieusement renversé devant le théâtre parisien. "Brusquement un hennissement perça la nuit et Seward virevolta, horrifié, en constatant son erreur. Dans sa hâte à éliminer les deux pions, il avait oublié la reine noire, susceptible de l'attaquer de toute part. Surgissant du brouillard, la voiture sans cocher caracolait dans sa direction. Pris de court, le médecin fut renversé à terre et aussitôt broyé par le piétinement des sabots et des roues de l'attelage. Gisant sur le pavé, il comprit qu'il avait non seulement échoué aux yeux du Bienfaiteur, mais aussi aux yeux de Dieu. Sa honte se révélait bien plus grande que la douleur envahissant son corps meurtri. A travers les larmes qui lui brûlaient les yeux, il vit les femmes en blanc rattraper l'attelage et y grimper sans effort. La démone brune pris même le temps de se tourner vers lui en ricanant, avant de disparaître dans la berline".

A quelque temps de là, l'inspecteur Colin Cotford de Scotland Yard se rend à Whitechapel, le quartier de l'East End de Londres le plus pauvre, le plus miséreux et
le plus dangereux de la capitale britannique, sur demande de son supérieur. La mort suspecte du docteur Seward intrigue la police française qui demande la collaboration des Anglais pour les aider dans l'enquête. Non pas que Cotford soit mauvais bougre, mais voilà vingt ans qu'il arpente ce quartier lugubre en tous sens. Et devoir s'y rendre une fois de plus pour tenter de dénicher des indices sur un médecin clochardisé écrasé par une berline à quatre chevaux fous, cela ne le passionne guère. Surtout que Colin Cotford a fait partie de l'équipe de l'inspecteur Frédérick Abberline qui a supervisé le dossier de Jack l'éventreur, jamais totalement éclairci. C'est d'ailleurs cela qui a troublé le quotidien de Cotford, alors qu'il avait été à deux doigts de mettre la main sur le monstre de Whitechapel. "Cotford se vit réserver un sort bien différent. A la suite du départ forcé d'Abberline, on rétrograda l'inspecteur, le privant ainsi de tout affaire criminelle ... et de la moindre perspective d'avancement. A l'époque, on soupçonna sa direction d'espérer le voir démissionner dans un sursaut d'honorabilité. Mais c'était compté sans son obstination. Ces cinq prostituées défuntes ne cessaient de le hanter. Tant qu'il ne serait pas parvenu d'une manière quelconque à réparer ses erreurs, il ne pourrait partir la conscience tranquille". Aussi, lorsqu'un double crime effroyable est commis à Whitechapel, l'inspecteur Cotford voit là l'ultime opportunité de se laver de l'échec subi vingt-cinq ans plus tôt avec Jack l'éventreur. Dès lors, il ne lâchera plus Mina Harker et Abraham Van Helsing - les derniers survivants de la traque de Dracula - persuadé qu'il est d'avoir retrouvé la trace de son meurtrier.

"Dracula, l'Immortel "de Dacre Stoker et Ian Holt est la suite imaginée par le petit-neveu de Bram Stoker, à partir des notes laissées par son grand-oncle. Tout laissait supposer que le père de Dracula avait décidé de poursuivre les aventures de son suceur de sang humain. Pour les spécialistes, les amateurs, les puristes, les amoureux inconditionnels du "Dracula" de Bram Stoker, les personnages apparaissant dans ce classique se retrouvent aussi dans "Dracula, l'Immortel". D'autres ont été créés pour l'occasion. Mêlant subtilement le romanesque et la réalité, Dacre Stoker fait participer son aïeul à cette aventure. Ainsi apparaît-il dès le début de l'intrigue en tant qu'administrateur du Lyceum, théâtre ayant appartenu à son ami le comédien Henry Irving. Ces bribes d'existence de Bram Stoker - autorisées par tous les descendants du romancier - permettent au lecteur de mieux connaître cet auteur de talent. Mais cela va bien au-delà de la simple admiration d'un petit-neveu pour son célèbre grand-oncle, puisque Dacre Stoker et Ian Holt repartent dans les pas de Bram Stoker et reviennent sur certains détails, non éclaircis dans "Dracula" et concernant les principaux adversaires du vampire. Ainsi, le lecteur comprendra enfin pourquoi Mina Harker conserve cette éternelle jeunesse, alors qu'autour d'elle tout le monde vieillit, se flétrit en prenant de l'âge. De même, on apprend que Jack Seward, Arthur Holmwood et Quincey P. Morris se sont rencontrés dans un prestigieux pensionnat londonien. Holmwood et Morris s'engageront dans la Légion étrangère, alors que Seward étudiera la médecine à Amsterdam auprès du Pr. Abraham Van Helsing. Toutes les lacunes, les vides, les manques laissés sans explication par Bram Stoker sont comblés dans "Dracula, l'Immortel". Mais cette suite officielle va plus loin encore, dans la mesure où il laisse à voir un vampire bien plus complexe que dans l'œuvre d'origine. Dacre Stoker et Ian Holt en font un descendant de Vlad l'Empaleur, voïvode roumain ayant combattu l'invasion turque et protégé le catholicisme dans son pays au 15ème Siècle. De fait, ce n'est plus un simple monstre assoiffé de sang humain qui vient planter ses canines acérées dans le cous de ses pauvres victimes, mais plutôt un
aristocrate qui s'est battu pour protéger son pays et pour son indépendance. Et dans "Dracula, l'Immortel", le lecteur fera la connaissance avec la comtesse Elisabeth Bathory, cousine de Vlad l'Empaleur et monstre sanguinaire venant ternir la réputation de ce dernier par sa soif inextinguible de vengeance, de haine, de rancœur envers tous les humains. Il y a tout cela et plus encore dans "Dracula, l'Immortel", même la probabilité d'une éventuelle suite. C'est tout simplement un roman palpitant, fascinant, qui se lit d'une traite, sans longueur avec - en toile de fond - le Londres du début du 20ème Siècle, entre misère et opulence. Pour un peu, on relirait le "Dracula" de Bram Stoker. Ce que je finirai par faire depuis cette lecture réjouissante.

Un grand merci aux éditions Michel Lafon pour cette découverte pas évidente, puisque je ne suis pas une adepte de ce genre de littérature, mais à laquelle j'ai adhéré avec bonheur.

Tamara en parle ... D'autres ?! Merci de me le faire savoir par un petit commentaire ...

*Il est vivant

1 septembre 2009

FILIATIONS

Lignes de faille - Nancy Huston - Babel Poche n°841


"Dieu m'a donné ce corps et cet esprit et je dois en prendre le meilleur soin possible pour en tirer le meilleur bénéfice. Je sais qu'Il a de grands desseins pour moi, sinon Il ne m'aurait pas fait naître dans l'État le plus riche du pays le plus riche du monde, doté du système d'armement le plus performant, capable d'anéantir l'espèce humain en un clin d'œil. [...] Je pense au paradis comme à un grand État du Texas dans le ciel, avec Dieu qui se balade sur son ranch en Stetson et en bottes de cow-boy, vérifiant que tout est sous contrôle, canardant une planète de temps à autre pour s'amuser". Ainsi parle Sol, dernier rejeton de la lignée, enfant de six ans, persuadé d'être la 8ème Merveille du Monde, au-dessus de tous les autres, imbu de sa petite personne prétentieuse. D'ailleurs, ses parents en sont eux-mêmes certains qui le laissent diriger, commander, organiser sa vie et celle de ses parents. Sol est un enfant effronté, sûr de lui, arrogant, qui a définitivement décidé que le monde était divisé en deux clans distincts : les bons d'un côté - les Américains -, les méchants de l'autre. Sol vit dans un monde à son image, violent, vulgaire, haineux, sanglant, sexuel, où seul règne la loi du plus fort. Sol est un pur produit de la société américaine du 21ème Siècle, individualiste, égotiste, vivant dans le virtuel et sans réel contact avec les autres. Une société puritaine et sécuritaire, qui s'en remet à Dieu pour chacun de leurs actes, pour s'absoudre, se déculpabiliser. "On invente chaque soir une prière différente, on peut demander à Dieu d'apporter la paix en Irak et de faire en sorte que les Irakiens croient en Jésus, ou on peut avoir une pensée spéciale pour la santé et le bonheur de nos proches, ou on peut remercier Dieu de nous avoir donné un si beau quartier où habiter". A trop lui répéter qu'il est doué, intelligent, celui-ci est persuadé de sa supériorité et d'être l'égal de Dieu sur Terre. Personne ne doit lui faire de remarques, encore moins de reproches, Sol est l'enfant roi ! Ses parents ont érigé un autel à sa gloire et sa mère est la vestale de ce temple païen. Même si Sol ne comprend pas tout à six ans, il possède des pouvoirs divins.

Randall, le père de Sol, a six ans en 1982. Petit garçon calme et insouciant, il aime ses parents pour ce qu'ils sont et tout ce qu'ils lui transmettent quotidiennement. Il se souvient des disputes homériques entre son père et sa mère concernant les Juifs. Sadie avait tellement tenu à se convertir pour son mariage que Randall était aussi devenu juif. "M'man s'intéresse beaucoup plus à la question que p'pa, ce qui est un comble parce que c'est p'pa qui est né juif alors que m'man est née goy et a insisté pour se convertir lors de leur mariage. P'pa s'en fout de la religion mais il était si amoureux de m'man qu'il a accepté tout le cirque de la cérémonie et du coup moi
aussi je suis juif parce que ça vient de la mère, même si elle est née goy". La seconde pomme de discorde dans la famille, c'est Erra, la grand-mère chanteuse à succès. Randall l'aime particulièrement parce que tous deux possèdent la même tâche de naissance, signe d'appartenance à la même descendance. Cela les rapproche plus encore, leur donne une complicité que Randall n'a pas avec Sadie, sa mère. Parce que celle-ci est plus préoccupée par ses recherches historiques sur le Lebensborn que par sa famille. Randall se sent négligé, relégué loin derrière ses livres, ses cours, ses conférences, ses voyages d'étude. Lors d'un séjour en Israël, Randall tombera amoureux de Nouzha la palestinienne qui n'a qu'un désir à neuf ans, celui de reprendre la terre volée par les juifs à son peuple. Il lui est difficile d'assimiler ces histoires de peuples qui revendiquent un même territoire et sujet de fâcheries entre ses parents.

En 1962, Sadie a six ans et vit chez ses grands-parents maternels parce que sa mère - Erra - ne peut s'en occuper correctement. Trop de travail, trop de déplacements, peu de temps à consacrer à une enfant de cet âge. Sadie se sent sale, parce que bâtarde et le signe de cette souillure indélébile, c'est une tâche sur la fesse gauche. "Maman a un grain de beauté au creux de son bras gauche et elle n'en n'a pas honte parce que ce n'est pas un endroit honteux mais pour moi, le fait de l'avoir sur ma fesse est comme une preuve de ma souillure, on dirait que je me suis mal essuyée en allant aux toilettes et que j'y ai laissé un bout de caca par erreur, c'est la marque de l'Ennemi qui a présidé à ma naissance [...]". Sadie passe son temps à rêvasser, à être dans la lune pour oublier vie terne et sans intérêt. Elle se sent terriblement seule parce qu'elle n'a pas d'amies. Pour combler cette solitude pesante, Sadie s'oublie dans la lecture. Là, elle peut réinventer son existence et se trouver un réel talent.

1944, Kristina rêve d'être la Grosse Dame du Cirque dans une Allemagne en pleine déroute. Elle se pose tout un tas de questions sur l'existence de Dieu, sur la vie, la mort, la guerre. L'anniversaire de ses six ans ne sera pas une fête, mais une veillée funèbre à cause de la mort de Lothar - son frère aîné - sur le front de l'Est. Ce qui permet à Kristina d'oublier cet ordinaire rempli de peurs, d'angoisses, c'est le chant, la musique et le piano avec son grand-père. Car Kristina possède une voix d'ange. Elle chante haut et juste dont elle tire une grande fierté. Elle transcende ainsi les horreurs qu'elle vivra en cette fin de règne apocalyptique.

A travers quatre générations d'une même famille, Nancy Huston nous raconte dans "Lignes de faille" la société vue par Sol, Randall, Sadie et Kristina à six ans. Vision enfantine d'un monde d'adulte sans pitié qui bouge, change, évolue, se transforme
avec - à chaque lignée - les non-dits, les souffrances, les appréhensions, les dissensions accumulées par la génération précédente. S'ouvrant sur le dernier descendant de cette filiation - Sol - Nancy Huston en fait un enfant du 3ème Millénaire, individu méprisant et méprisable, qui se repaît d'images agressives banalisées par la télé et Internet. "Lignes de faille" s'achève par Kristina - l'arrière-grand-mère - enfant du chaos dans une Allemagne dévastée, anéantie. C'est une petite fille qui vit ces événements tragiques avec un œil affûté, aiguisé. Sa voix l'aide à transgresser les atrocités de cette période et à oublier ce qu'elle voit, vit et entend tous les jours. C'est par Erra, Kristina, Klarysa que l'histoire de ce roman se clôt, parce que c'est aussi par elle que tout commence, fil d'Ariane permettant de remonter l'histoire de cette famille jusqu'à sa source sans se perdre dans ses méandres. "Lignes de faille" est un roman polyphonique qui raconte la guerre, l'amour, la mémoire, la fidélité aux idées. A travers ces quatre générations, Nancy Huston nous parle de la violence et de la barbarie du monde, dans une langue belle et simple à la fois, comme une vision d'enfant. C'est un de ces romans que le lecteur a du mal à oublier une fois terminer la dernière ligne et qui reste longtemps imprimé en mémoire.

Livre lu dans le cadre du


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