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20 septembre 2011

LA FOLIE DES SOEURS PAPIN

  • Les Bonnes - Jean Genet - Folio n° 1060


"Vous me détestez, n'est-ce pas ? Vous m'écrasez sous vos prévenances, sous votre humilité, sous les glaïeuls et le réséda. On s'encombre inutilement. Il y a trop de fleurs. C'est mortel. Je serai belle. Plus que vous ne le serez jamais".

Voici une vraie pièce de théâtre qui bouscule les canons classiques du genre. Une pièce où se mêle le drame ambigu de la misère sociale et la violence d'une situation de soumission devenue insupportable. Avec "Les Bonnes", Jean Genet a voulu établir un réel malaise chez le spectateur. Et il y réussit très bien ! Le thème, à lui seul, suffit à susciter la gêne. Directement inspiré d'un fait divers des années 1930, "Les Bonnes" raconte les relations ambivalentes, ambisexuées de deux sœurs - Christine et Léa Papin -, dans le monde feutrée de la bourgeoisie de province de l'époque.

C'est un huis clos entre Claire et Solange. Dans la solitude de leur mansarde, elles échangent leur rôle comme on se prête un vêtement. Elles s'inventent une vie pour mieux s'extraire de leur condition de bonnes à tout faire, de domestiques, de soubrettes, de sans-grades. Claire, dans un état de psychose paranoïaque, devient Madame, la maîtresse de maison. Elle décharge alors toute la haine, l'aversion, l'antipathie, le mépris qu'elle porte en elle. Cette amertume, elle la déverse contre Madame,
contre la société, se la renvoie à elle-même, à sa sœur. Solange devient Claire dans ces moments, subordonnée à Madame, assujettie à la violence de sa sœur. Tout ce qu'elles n'osent renvoyer au visage de Madame, elles se le crachent à la figure, tel un venin mortel. "Solange - [...] Je connais la tirade. Je lis sur votre visage ce qu'il faut vous répondre et j'irai jusqu'au bout. Les deux bonnes sont là - les dévouées servantes ! Devenez plus belle pour les mépriser. Nous ne vous craignons plus. Nous sommes enveloppées, confondues dans nos exhalaisons, dans nos fastes, dans notre haine pour vous. Nous prenons forme, madame. Ne riez pas. Ah ! surtout ne riez pas de ma grandiloquence ...".

Monsieur a été arrêté pour des raisons obscures sur lettre de dénonciation. C'est Claire qui a rédigé celles-ci, parce qu'elle soupçonne Solange d'être la maîtresse de Monsieur. "Tu accompagnais Monsieur, ton amant... Tu fuyais la France. Tu partais pour l'île du Diable, pour la Guyane, avec lui : un beau rêve ! Parce que j'avais le courage d'envoyer mes lettres anonymes, tu te payais le luxe d'être une prostituée de haut vol, une hétaïre. Tu étais heureuse de ton sacrifice, de porter la croix du mauvais larron [...]". Posture intenable pour Claire, qui perd l'autre moitié d'elle-même : Solange. En devenant Madame, elle se transforme elle aussi en maîtresse virtuelle de Monsieur. Malheureusement, dans ce puzzle implacable, Madame est la pièce de trop, celle dont il faut se débarrasser. Cela sera chose faite. Symboliquement.

Les sœurs forment un couple sadomasochiste, allant de la relation conflictuelle au couple fusionnel. Elles se détestent mais ne peuvent se séparer, ni changer leur condition d'origine. Au travers de la haine pour Madame, Claire / Solange et Solange / Claire jouent le jeu de la domination, de l'emprise, de l'asservissement, de la soumission. Les personnages frisent la schizophrénie, inversent rôles et fonctions. Parfois, au cours de cette lecture oppressante, on ne sait plus qui parle à qui. Est-ce Claire qui adresse des reproches à Solange ; ou bien Claire qui se parle en se prenant pour Madame et s'invective. On sort de cette lecture avec beaucoup de questions sur la construction des personnages, sur ce duo tragique et violent, sur les interdits moraux, particulièrement l'homosexualité supposée des deux sœurs. "Car Madame est bonne ! Madame est belle ! Madame est douce ! Mais nous ne sommes pas des ingrates, et tous les soirs dans notre mansarde; comme l'a ordonné Madame, nous prions pour elle. Jamais nous n'élevons la voix et devant elle nous n'osons même pas nous tutoyer. Ainsi Madame nous tue avec sa douceur ! Avec sa bonté, Madame nous empoisonne. Car Madame est bonne ! Madame est belle ! Madame est douce !".

Écrite en 1947, "Les Bonnes" est une pièce très dure, très osée pour l'époque. Mise en scène la même année par Louis Jouvet, celle-ci a été très mal accueillie à sa création avec une critique acerbe et nombreuse qui lui a reproché sa longueur et son sujet malsain. Personnages dérangés, perturbés psychiquement, abandonnées et élevées chez les religieuses, les sœurs Papin ont développé des pulsions morbides, pour se venger des malheurs de leur existence.

Dans "Les Bonnes", Jean Genet appuie sur le comportement schizoïde de Claire et Solange, entre envie de meurtre et dévouement quasi sacrificiel pour leur maîtresse. Il les fait tout à la fois compatir à la douleur de celle-ci et haïr cette femme à la générosité trop large pour être naturelle, spontanée. Avec cette pièce de théâtre, l'auteur nous ouvre les portes de la folie mystique, de la psychose et nous laisse à voir un univers au bord du gouffre, border line. Comme sa propre existence ! "Les Bonnes" très en avance pour l'époque, laisse un arrière-goût de trouble et d'inconfort. Un sentiment d'assister à une lente descente aux enfers de deux sœurs s'enfermant dans leur folie jusqu'à l'autodestruction. Une pièce lourde et dépouillée à la fois. Étrange et fascinante comme la folie.


D'autres blogs en parlent : Everina, Mango, Marie Ordinis ... D'autres, peut-être ?! Merci de me prévenir par un commentaire, que je vous ajoute à la liste.


232 - 1 = 231 livres dans ma PAL ...

12 juillet 2011

QUAND LA JALOUSIE RONGE L'ÂME ET LE COEUR

  • Vingt-quatre heures d’une femme sensible – Constance de Salm – Phébus Éditions



« Mon amour, mon ange, ma vie, tout est trouble et confusion dans mon âme ! Depuis une heure entière, j’attends, j’espère. Je ne puis me persuader que tu ne sois pas venu, que tu ne m’aies pas au moins écrit quelques lignes, après cette fatale soirée. Il est une heure … peut-être es-tu encore chez cette femme ! Quelle nuit je vais passer ! Ah ! mon Dieu ! je n’ai pas une pensée qui ne me soit une douleur. Le ciel sait que le moindre doute sur ta tendresse me paraîtrait une horrible profanation ; mais n’est-ce donc rien que ces longues heures de désespoir ? ».

Quarante-quatre lettres et billets pour dire, exprimer, écrire, crier, témoigner son amour, sa passion, son dépit à un homme – son amant – que Constance de Salm a vu disparaître dans la calèche de Madame de B**. Une nuit et une journée de tourments, d’angoisses, d’émois, de détresses, de divagations pour tenter de comprendre le comportement ambigu de cet homme habituellement galant à son égard. Et voilà, comme à chaque fois qu’une femme amoureuse est assaillie de doutes sur son pouvoir de séduction, sur sa capacité à se faire aimer de son amant, à se sentir l’unique objet de ses pensées et de son désir, Constance de Salm échafaude des théories sans fondement, se torture une âme déjà en proie aux idées noires et funestes de la fin d’un amour qu’elle voudrait total, absolu, parfait, suprême, éternel. «
Mais qu’a donc cette Mme de B*** pour me mettre dans cette horrible situation ? S’il faut croire ce que l’on en dit, son âme tout entière t’offrirait-elle une seule étincelle du feu qui dévore la mienne ? Oh ! non ; mais elle est belle, elle est coquette ; et seuls, seuls dans une voiture ; les vêtements se touchent, les mains se rencontrent, on respire le même air ; on est homme, on est femme … Ah !... ».

Dès lors, comment imaginer l’amour autrement que parfait, sublime, précieux, irremplaçable, exclusif, quand on donne tout à un homme qui apparaît se comporter comme un être indifférent, voire méprisant ? Car le sentiment amoureux a une valeur hautement symbolique et est bien plus qu’une émotion, qu’un trouble que Constance de Salm place au-dessus de tout. L’amour est autre chose qu’une simple relation entre deux êtres. C’est un ensemble complexe d’émois, d’exaltations, de sensations que chacun partage, échange, dans ces instants de solitude à deux, d’intimité recherchée. «
Non, tu ne me trahiras pas, tu ne trahiras pas ces serments tant de fois répétés ; tu ne les profaneras point par des sensations étrangères ; tu ne le pourrais pas. Il y a dans l’amour autre chose que l’amour, une union plus intime encore, des rapports qu’il n’appartient pas aux âmes communes de comprendre ni de sentir, un entraînement d’un être vers l’autre, qui ne tient à rien de ce que la pensée peut définir. C’est par l’accord
involontaire de ces sentiments, de ces délices inconnues, que nous sommes unis, chère âme de ma vie ! Que peut une Mme de B*** contre des liens si sacrés ? ».

Et chaque femme qui approche son amant est un accablement psychique supplémentaire. Elle guette le moindre geste, le plus petit regard, la plus infime attitude qui pourrait laisser filtrer l’ombre de la trahison amoureuse. Pendant toute
cette journée, alternant entre espoir, certitude, joie, chagrin, neurasthénie, dépit, suspicion, défiance, bonheur, appréhension, extase, euphorie, ultimatum, supplication, Constance de Salm attendra une lettre, un signe de son amant. « Ton billet du matin manque seul, dans ce moment, à ma félicité. Ah ! comme ma main va trembler de joie en le recevant ! Comme je vais me hâter de me dérober à tous les regards pour qu’aucun œil profane ne saisisse sur mon front les sensations qu’il va me falloir éprouver ! car je ne crois pas que dans mon emportement j’irai le lire avec avidité : après en avoir regardé rapidement la dernière ligne, je me retirerai dans ce cabinet où j’ai reçu tes premiers serments ; j’en fermerai la porte avec soin ; je me placerai dans le siège que tu occupes ordinairement près de moi, et là, tout entière à l’amour, je savourerai lentement et avec délices le charme de chacune de tes douces paroles ; je me plairai à contempler ces caractères tracés par ta main, à toucher ce papier que tu auras touché ; je le presserai sur mon cœur, sur mes lèvres brûlantes, et, relisant cent fois les expressions de ta tendresse, je prolongerai ainsi mon illusion jusqu’au moment désiré que te ramènera enfin près de moi ».

«
Vingt-quatre heures d’une femme sensible » de Constance de Salm où les égarements de la rivalité féminine qui empoisonne les pensées de son auteure. Au fur et à mesure de la lecture de ce magnifique roman épistolaire, le lecteur est confronté aux sentiments suscités par les débordements de l’imagination de son épistoliaire. D’abord contrariée parce qu’elle a aperçu son cher soupirant monter dans la même berline qu’une femme galante, ses pensées vont très vite aborder les rivages du dépit amoureux, du ressentiment, de la divagation que génère ce sentiment.

Constance de Salm, tour à tour éperdue d’amour et effondrée à la pensée de perdre son amour, va se supplicier l’esprit en élaborant des scenarii sur les raisons de cette perte soudaine et inexpliquée. Ombrageuse au point de friser l’hystérie, Constance
de Salm sera prête à tout pour confirmer ses soupçons chimériques, issus de son raisonnement lancinant sur la tromperie, la dissimulation, l’adultère, l’inconstance, le désamour. Au cours de cette nuit et de cette journée, elle passera par tous les stades des émotions, de la colère au déni, du renoncement à l’imploration, de l’espoir à la conviction. Comme souvent, elle évoquera même le souhait d’en finir physiquement pour ne plus souffrir, espérant ainsi le retour de l’être tant chéri, tant aimé.

«
Vingt-quatre heures d’une femme sensible » est un roman éminemment romantique, passionné, sensible, empreint de la notion d’amour pur, unique, auquel chaque individu doit s’abandonner totalement. Si tel n’est pas le cas, alors la mort vaut mieux qu’une résignation, qu’un renoncement ou – pire – qu’un amour sans passion. Il y a dans ce roman une telle force de conviction, de tels élans amoureux, une telle emphase que l’on retrouve là toute la puissance évocatrice des grands auteurs romantiques des 18ème et 19ème Siècles. C’est tout simplement merveilleux !

D'autres blogs en parlent : Pascale, Cynthia, Keisha, Stephie76, Kenza, Lilly, L'encreuse, Liliba, Laure, Martine, Erzebeth, Florinette, Emmyne, Charly, Babelio, Clarabel ... D'autres, peut-être ?! Si je vous ai oubliées, merci de vous faire connaître par un petit message que j'ajoute votre lien.

"Vingt-quatre d'une femme sensible" de Constance de Salm est un livre voyageur de Liliba. Je tenais à la remercier particulièrement pour sa patience à mon égard et à sa (très) grande tolérance ... Ce livre va enfin retourner à son heureuse propriétaire !

Je vous joins un extrait de la pièce de théâtre tirée de ce superbe roman épistolaire et joué lors du Festival d'Avignon en 2009.




Vingt-quatre heures d'une femme sensible

238 - 1 = 237 livres dans ma PAL ...

30 juillet 2010

LA LANGUEUR DES VIES BANALES

  • Ida - Irène Némirovsky - Folio 2€

Deux nouvelles pour raconter les artifices de l'existence. Deux nouvelles pour deux destins douloureux de femmes à la vie diamétralement opposées.

"Elle apparaît au faîte d'un escalier de trente marches d'or, comme cinq ou six autres femmes, tous les soirs, dans les music-halls de Paris, elle descend entre les girls nues, coiffées d'un chaperon de roses, qui tiennent à la main, chacune, un parasol d'or. Des pendeloques de verre, des pierres taillées, des miettes de miroir entourent son visage ; un long manteau tissé d'or, des perles et des plumes la couvrent. C'est une femme, qui, depuis longtemps, n'est plus jeune ; ses jambes sont belles encore, mais elle porte sur les seins un corselet de pierreries, car il faut bien que tout s'use …". Ida Sconin, célèbre meneuse de revue parisienne continue malgré son âge à éblouir ses admirateurs et à étouffer ses rivales. Pourquoi une femme de cet âge continue-t-elle à se pavaner avec plumes et strass tous les soirs, alors que les plus jeunes pourraient tenir son rôle dans la revue ? Qu'a-t-elle donc de plus que les autres ? Pourquoi est-elle toujours aussi souple et élancée ? Les femmes qui assistent au spectacle l'envient, lui en veulent d'avoir des jambes aussi fines et un ventre aussi plat. Ida Sconin fait fantasmer les hommes, alors qu'ils ne remarquent plus leurs épouses depuis de nombreuses années. Paris et les parisiens l'admirent, même s'ils ne lui ont jamais donné leur cœur. Parce qu'Ida Sconin est une étrangère. Elle a fait rêver immédiatement après la guerre, quand les hommes ont voulu en finir avec les temps incertains et douloureux. Elle n'est pas aimée, elle le sait et s'en moque. « Elle éblouit, elle obsède Paris et la province. Dans de tranquilles sous-préfectures, devant l'hôtel de ville, endormi, on entend sa voix fixée sur les disques chanter Mon bel amour. Sur les murs de Paris, son image apparaît à chaque tournant de rue ; debout, demi-nue, sur un escalier d'or, la tête dressée sous l'amas de plumes d'autruche ; son nom étincelle, spasmodiquement éteint et rallumé à travers le doux brouillard lumineux des soirs de Paris ».

Ida s'est imposée dans le milieu de la nuit et compte bien y rester le plus longtemps possible, n'en déplaise aux nymphettes qui lui servent de faire-valoir chaque soir en la mettant en valeur par leurs gestes amples et délicats. Ida barre la route aux plus jeunes danseuses, pressées d'arriver en haut de l'affiche. Chacune guette sa place. Chacune attend l'instant où elle trébuchera, où l'âge ne fera plus illusion. Elles ont bien remarqué qu'Ida se fatiguait, vieillissait, que le sourire était voilé, de plus en plus contraint, crispé, que les rides paraissaient sous le fard, que les cheveux blanchissaient malgré les colorations. Qu'importe. La meneuse de revue c'est encore et toujours elle, parce qu'Ida Sconin fait recette. « - Ida Sconin fait recette. Parole magique : elle le sait. La seule qui barre la route à ces jeunes femmes brutales, pressées, aux dents longues, qui, toutes, guettent, depuis des années, sa place, n'attendent qu'un faux-pas, un fléchissement, un jour de maladie ou de fatigue, le moment où l'âge si longtemps vaincu, la terrassera à son tour ».

Seulement, Ida se leurre. Mais elle sait par où elle a dû passer pour en arriver là. Elle a connu les humiliations, les bassesses, le mépris, la prostitution même. Elle se dupe en faisant des efforts quasi surhumains, en s'imposant de vraies tortures physiques pour arriver à un piètre résultat. "Elle se sent triste. Car elle a beau farder son visage, taillader ses seins et ses joues, masser son front, effacer tous les jours les rides, qui, toutes les nuits, inlassablement, se reforment, elle ne peut s'empêcher que son âme, par moment, s'essouffle et se fatigue plus vite que son corps". Pour faire tenir ce corps, ce cœur qui vieillit plus qu'elle ne le souhaitait, elle double, triple la dose de véronal. Au moins, avec le sommeil, les problèmes disparaissent un instant. Mais voilà que le directeur de L'Impérial veut lui imposer cette Cynthia, ce corps dénudé de vingt ans, beau, frais, naturel, sculptural, dans son nouveau spectacle. Ida comprendra bientôt que l'heure de vérité a sonné, que la fin est arrivée. Elle prend conscience qu'elle est une femme vieillie qui s'est reniée, qui a renoncé à tout, même à l'amour, juste par égocentrisme.

« Au bout de la rue, une usine s'élève, petite et modeste comme la ville elle-même ; l'unique cheminée souffle tranquillement un peu de fumée grise et légère que le vent disperse ». Madeleine, jeune fille de bonne famille vit dans une petite ville du Nord de la France. Issue de cette bourgeoisie provinciale et bigote, son univers se limite aux frontières familiales. Au cours d'un dîner chez sa tante, Madeleine rencontre un jeune homme poli, bien éduqué, du même milieu social, Henri Bertrand, jeune ingénieur plein d'avenir. Madeleine est un peu indécise. Elle ne sait pas s'il lui plait vraiment. Il la trouve charmante et il aime ses cheveux. Et puis, ce mariage arrangerait tout le monde. M. Henri deviendrait l'associé de son beau-père, la moitié de la dot resterait dans l'affaire et Madeleine continuerait d'habiter la maison familiale. « La mère dit : - Nous ne voulons pas t'influencer, ma petite fille …. Mais c'est un bon parti. Un honnête garçon, bien élevé, qui te rendra heureuse. Nous ne voulons que ton bonheur. – Nous ne voulons que ton bonheur, répète le père avec force ».

D'un coup, tout est fixé. Les fiançailles, le mariage et le voyage de noces en suivant afin que tous profitent des festivités, même la grand-tante Moulins à la santé vacillante. Tout est beau, merveilleux, propre, lisse, sans aspérités, sans failles. La façade est splendide, à l'aune de cette bourgeoisie bien-pensante et pieuse, persuadée d'entretenir les traditions et les bonnes manières. Un simple grain de sable et les rouages de cette machine trop parfaite se grippe, dérape et déraille. Le jour de son mariage, Madeleine apprend qu'Henri n'est pas tout à fait un jeune homme fréquentable. Parce qu'Henri avait une vie parallèle, ailleurs, avec une jeune femme sans le sou à qui il avait promis le mariage. M. Henri aura d'autres vies parallèles avec de jeunes ouvrières de l'usine. Toujours, Madeleine fermera les yeux sur ses incartades, acceptera toutes les compromissions pour sauver les apparences.

« Ida », suivi de « La comédie bourgeoise » d'Irène Némirovsky où le destin poignant de deux femmes que la vie – dans son immense cruauté – n'épargnera pas. « Ida », où la revanche d'une petite russe immigrée. « Ida », celle qui refuse de vieillir, de céder sa place parce qu'elle a trop attendu cet instant de gloire éphémère de voir les hommes à ses pieds. « Ida », déboulonnée par la jeunesse et la fraîcheur et qui comprendra trop tard le ridicule et la crédulité de son comportement. Madeleine de « La comédie bourgeoise » qui tolérera tout avec l'abnégation d'une sainte promise au martyr. Ces deux femmes ont une communauté de destin qu'elles n'ont pas choisie. Il leur a été imposé par leur entourage, leur histoire personnelle ou intime. Ida comme Madeleine n'ont jamais pu ou voulu influer sur le cours de leur existence, les broyant inexorablement, ne leur laissant que des chimères pour raison d'être. C'est une peinture amère de la vie, telle qu'on la trouve aux hasards des destins de chacun.

D'autres blogs en parlent : Cécile QD9, Tamara, Lou, Bossanova52 ... D'autres peut-être ?! Merci de vous faire connaître par un petit commentaire que je vous ajoute à la liste.

"Ida" a été lu dans le cadre du challenge 2€ de Cynthia



275 - 1 = 274 livres dans ma PAL officielle ...

8 mai 2010

LE MUR DU SILENCE

  • Le silence de la mer - Vercors - Livre de poche n° 25

Il y a quelques jours de cela, j'ai lu un article chez Bouh proposant de rendre un hommage à ces hommes et à ces femmes de la résistance qui ont su rester droits et nous montrer que la folie n'avait pas gagner tout le monde, à un moment où chacun perdait la raison et où d'autres allaient se fourvoyer dans la collaboration. Ceci entraînant cela, j'ai fouillé dans ma bibliothèque, pour voir si je ne pouvais pas rendre hommage à ces combattants de l'ombre qui n'avaient d'autres armes que leur cœur, leur générosité et une bonne dose de courage. Ou d'inconscience, parfois. Et de plonger dans "le silence de la mer" de Vercors.

Pourquoi ce classique, direz-vous ? Tout simplement parce que l'histoire raconte comment un vieil homme et sa nièce se murent dans un silence profond et consternant face à un officier allemand logé chez eux. Le mutisme sera, pour eux, une manière de résister à l'oppression. "Le silence se prolongeait. Il devenait de plus en plus épais, comme un brouillard du matin. Épais et immobile. L'immobilité de ma nièce, la mienne aussi sans doute, alourdissaient ce silence, le rendaient de plomb". Bien sûr, Werner von Ebrennac n'est pas une brute fanatique et sanguinaire. Encore moins un nazi convaincu. C'est un allemand courtois, cultivé, intelligent et esthète, qui aime la France et ses grands auteurs, son histoire aussi. Mais il est l'occupant, et même s'il a droit au respect, aucun dialogue n'est possible dans ces conditions. La résistance de l'oncle et de la nièce se fera dans un mur de silence, une obstination forcenée à refuser d'entrer en contact avec l'ennemi, fût-il érudit.

Néanmoins, il y a de l'admiration de part et d'autre. Cela suinte au travers des comportements de chacun. "Et, ma foi, je l'admirai. Oui : qu'il ne se décourageât pas. Et que jamais il ne fût tenté de secouer cet implacable silence par quelque violence de langage. Au contraire, quand parfois il laissait ce silence envahir la pièce et la saturer jusqu'au fond des angles comme un gaz pesant et irrespirable, il semblait bien être celui de nous trois qui s'y trouvait le plus à l'aise". Sous ce silence de plomb, un fourmillement de sentiments, de pensées se cachent, se masquent, s'enfouissent et luttent à chaque instant de la vie pour ne pas émerger.

Par delà le récit du "Silence de la mer", paru clandestinement en 1941 aux Éditions de Minuit, on peut y lire d'autres petits trésors. On y trouve,notamment , "Ce jour-là", qui restitue toute l'atmosphère pesante et tragique des arrestations à travers le regard d'un petit garçon. "Le songe", qui traite avec pudeur et retenu du monde des tortionnaires au travers de la déportation, et des conséquences dramatiques qui en découlent, particulièrement dans "L'impuissance". "Et que nous sommes entourés de gens dont pas un ne risqueraient un doigt pour empêcher ses actes horribles, qu'ils veulent lâchement ignorer, ou dont ils se fichent, que quelques-uns même approuvent et dont ils se réjouissent". "Le cheval et la mort" montre, enfin, le vrai visage d'un Hitler personnifiant ... la mort. "La marche à l'étoile", histoire de Thomas Muritz, poète tchèque et amoureux inconditionnel de la France et du pont des Arts, qui créera une maison d'édition pour vulgariser la culture française et sera sacrifié par la France sur l'autel de la collaboration en raison de son sang juif.

Mais c'est surtout "L'imprimerie de Verdun" qui m'a profondément touchée. Vendresse, artisan imprimeur, membre de l'Action Française, partisan de l'ordre et de la discipline, ancien de Verdun est un pétainiste convaincu. Tout semble indiquer que des personnes comme lui vont suivre la ligne politique de Vichy, sauf que. Sauf que lorsque Vendresse prend conscience de la situation et de la lâcheté de beaucoup, il décide de passer de l'autre côté. Ce qui lui vaudra la dénonciation et la déportation.

L'ensemble de ces nouvelles forme un panorama de toutes les formes de résistance - directe ou indirecte - de la façon dont chacun, à un moment ou à un autre, a compris qu'il fallait agir pour rester digne et droit. C'est pour cela que "Le silence de la mer" est encore et toujours d'actualité.

20 avril 2010

SOUVENIRS DE LA BELLE YNGIVALF

  • Premières années - Marie d'Agoult - Folio 2€ n°4875

De Marie d'Agoult, beaucoup connaissent sa liaison sulfureuse avec le musicien Franz Liszt. Femme du monde, aristocrate, intellectuelle et cultivée, Marie d'Agoult a aussi été l'amie de George Sand et écrivain sous un pseudonyme masculin, Daniel Stein. Tout comme George Sand, elle s'est passionnée pour la condition des femmes de son époque. Contrairement à son amie, Marie d'Agoult affirmera des positions plus tranchées que celle-ci concernant la place des femmes dans une société très largement patriarcale. Ce que souhaite Marie d'Agoult, ce sont des femmes fortes, économes et responsables, qu'elles sortent enfin du schéma paternaliste où la société les a placées, les faisant passer de la tutelle du père ou du frère à celle de l'époux. "Premières années" constitue la première partie de son autobiographie dans laquelle elle parle de son enfance, de ses parents et de sa jeunesse jusqu'à son mariage.

Son père, Alexandre de Flavigny, noble français, catholique de confession et officier du roi Louis XVI, sera hébergé en 1797 au sein de la famille Bethmann, riches banquiers de Francfort sur le Main. Bel homme, aimable et plaisant, il s'éprend de la fille de cette famille de la haute bourgeoisie luthérienne, Marie-Élisabeth, jeune veuve de dix-huit ans. Le mariage aura lieu contre vents et marées. C'est au sein de cette famille unie que naîtra Marie d'Agoult, née Flavigny. "Selon ce qui m'a été rapporté, je suis née à Francfort sur le Main, vers le milieu de la nuit du 30 au 31 décembre de l'année 1805. Il règne en Allemagne une superstition touchant ces Enfants de minuit, Mitternachtskinder, comme on les appelle. On les croit d'une nature mystérieuse, plus familiers que d'autres avec les esprits, plus visités des songes et des apparitions. J'ignore sur quoi s'est fondée cette imagination germanique, mais, il faut bien que je le dise, dût l'opinion qu'en prendra de moi la sagesse française en être très diminuée, je n'ai lieu, en ce qui me touche, ni de railler ni de rejeter entièrement la croyance populaire qui m'apparente aux esprits". Élevée dans un univers où régnait la paix et la tolérance, elle ne subira jamais de châtiments corporels ou moraux, comme il était souvent d'usage à cette période pour éduquer les enfants. Les règles existaient bien, mais elles étaient souples et sans contrainte. Son enfance se passera à l'abri des fureurs de la cour, à la campagne entre Tours et Châteaurenaud, sur le domaine paternel du Mortier. Marie d'Agoult grandira entre découverte de la nature en compagnie de son père qu'elle idolâtrait, et chasse, pêche, cuisine allemande et tourangelle. Spontanée et naturelle, elle se liera avec les enfants des métayers de ses parents. L'orgueil et la fierté n'étaient pas dans son caractère. "[...] d'ailleurs la vanité n'avait en moi que de faibles germes, et ces germes ne se développèrent point dans la maison maternelle où régnait, malgré la condition de mes parents, une simplicité de mœurs parfaite".

Envoyée en Allemagne pour des raisons politiques, Marie d'Agoult découvrira la magnificence de l'environnement dans lequel les Bethmann évoluaient. C'est au Baslerhof - demeure des Bethmann - que Marie d'Agoult enfant fera la
connaissance de Goethe qui fréquentait alors la famille. "Peu à peu, pendant qu'il s'entretenait avec mes parents, je m'enhardis jusqu'à lever sur lui les yeux. Tout aussitôt, comme s'il l'avait senti, il me regarda. Ses deux prunelles énormes qui flamboyaient, son beau front ouvert et comme lumineux me donnèrent une sorte d'éblouissement. Lorsqu'il prit congé de mes parents, Goethe mit sa main sur ma tête et l'y laissa, caressant mes cheveux blonds : je n'osais pas respirer. Peu s'en fallut que je ne me misse à genoux. Sentais-je donc qu'il y avait pour moi, dans cette main magnétique, une bénédiction, une promesse tutélaire ? Je ne sais". Cette enfant curieuse, avide de savoirs, de comprendre et de connaissances trouvera dans les livres de quoi alimenter son imaginaire riche et fertile. En découvrant Madame Cottin, Madame de Genlis, Madame Riccobini, Ann Radcliff, la jeune Marie d'Agoult rencontrera un monde poétique, chimérique et romanesque qui la comblera de bonheur. La mort soudaine de son cher père la laissera dans un profond désarroi que la lecture et la rêverie atténueront quelque peu.

Les "Premières années" de Marie d'Agoult sont l'occasion de découvrir une femme du 19e Siècle qui a choqué, en son temps, la morale et les bonnes mœurs. Mariée au comte d'Agoult à vingt-deux ans en 1827 et mère de deux enfants, Marie d'Agoult fera la connaissance de Franz Liszt en 1832. Très vite, elle devient sa maîtresse, avant de fuir avec lui à Bâle, abandonnant son époux. Avec le musicien et compositeur, elle vivra une vie de bohème entre la Suisse et l'Italie, à la fois passionnée et romantique, vivant pour l'amour de l'art et de la littérature, refusant les convenances de son époque et de son milieu social. Femme cultivée, libre d'esprit, polyglotte, musicienne accomplie et de talent, Marie d'Agoult nous relate dans "Premières années" son enfance jusqu'à son mariage, partagée entre la France - patrie de son père bien aimé - et l'Allemagne, pays de sa mère. Dans ses souvenirs, elle revient - non sans effroi - sur le retour de Bonaparte en 1815 et l'engagement politique de son père, ultra-royaliste de la première heure resté fidèle à la famille royale. Le domaine du Mortier deviendra un lieu de rendez-vous des Ultras et des Vendéens restés dévoués aux Bourbons, des mécontents du bonapartisme et des agitateurs politiques. Le poids de la religion et les recensions entre catholicisme et protestantisme sont encore prégnants à son époque. Née
protestante, elle sera baptisée catholique en France et reniée en tant que telle en Allemagne chez la Vieille dame, sa grand-mère maternelle. Pire encore, recevoir chez soi une personne de confession juive, aussi riche soit-elle, relevait presque de l'anathème. Entrée au couvent du Sacré Cœur, institution pour jeunes filles de la noblesse, Marie d'Agoult sera tentée de former ses vœux. Pieuse et dévote, elle trouvera dans la religion un refuge alimentant son esprit exalté. En lisant les "Premières années", on découvre une jeune fille élevée en liberté, amoureuse de la vie, des arts, proche de la nature et soucieuse de son prochain. Marie d'Agoult apparaît déjà comme une femme indépendante, sûre de ses choix et de ses désirs, refusant obstinément les mariages de convenance qui étaient la règle à son époque. Elle avait d'ores et déjà décidé de qui elle épouserait et non pas de prendre pour mari un titre nobiliaire ou une fortune. Avec George Sand, sa future amie, elle appartient à cette lignée de femmes qui ont permis la reconnaissance de leur position dans une société encore très largement dominée par les hommes. Et pour longtemps !


290 - 1 = 289 livres dans ma PAL

10 avril 2010

JUIFS D'ICI ET D'AILLEURS

  • Le Juif errant est arrivé - Albert Londres - Serpent à Plumes Éditions


En écrivant "Le Juif errant est arrivé" publié en 1929 dans "Le petit parisien", Albert Londres ne savait pas encore ce que son livre aurait de prophétique. En parcourant son récit, on assiste à la résurgence d'un monde négligé, abandonné, perdu, disparu en Europe centrale et orientale. C'est en partant par hasard à la découverte de cette communauté juive qu'Albert Londres allait découvrir un monde parallèle et méconnu de presque tous. En effet, au détour d'un séjour en Angleterre, cet infatigable reporter rencontrera un rabbin orthodoxe parti faire l'aumône dans la communauté juive de Londres. Cela intrigue tant Albert Londres qu'il décide de partir sur les traces de cette communauté disséminée aux quatre coins du monde.

De Whitechapel à la Russie subcarpatique, de Transylvanie à la Bessarabie, de Varsovie à Lodz en passant par Tel Aviv et Jérusalem, il les rencontrera tous. Il partagera leurs souffrances, leurs espoirs. Il dira les différences qui existent entre communautés, entre laïques et religieux. Les Hassidiques qui refusent toute forme d'assimilation, préférant la marginalité et l'oppression. Les assimilés, pour qui être juif n'est qu'une simple religion, et se revendiquent du pays dans lequel ils vivent. Si en occident cela ne pose encore de problème à personne, il en va tout autrement en Europe centrale et orientale, où la "Question juive" relève de la philosophie politique."Ils se croient français, anglais. L'esprit les a quittés. Ils ont rompu l'alliance. Ils ont tout perdu. Pour nous, ils ne sont plus Juifs et, pour les Occidentaux, ils en sont cependant toujours."

Albert Londres prendra bien vite conscience que la situation des Juifs est très différente selon qu'ils se trouvent en Angleterre, en Tchécoslovaquie, en Pologne, en Russie ou en Palestine. Évidemment, pour mieux comprendre les conditions de 1929, il expliquera le passé et l'origine de cette marginalité. "L'Église, en leur interdisant toute participation à la vie des États, en les reléguant dans l'impie commerce de l'or, avait, sans le prévoir, préparé les maîtres aux États [...]. Mais à servir les grands on irrite le peuple. Ce mépris du populaire fit bientôt place à la haine." Ils se sont protégés en se cloîtrant dans des quartiers. On les y a enfermés. On a appelé cela ghetto. Ces endroits les ont préservés de la contagion européenne depuis le 16ème Siècle. Ils y vivent avec leurs rêves, leurs espoirs, leurs doutes, leurs peurs. Albert Londres dénichera les Juifs sauvages vivant aux confins de la Tchécoslovaquie. Ces Juifs, dont la grande peur au 20ème Siècle, était encore le pogrom. "Pourquoi ces pogroms ? [...]. Parce que la race parle plus haut que l'humanité. Le Slave a toujours un Hébreu sur l'estomac. La longue vie en commun ne les a pas rapprochés. Un Polonais, un Russe chassent un Juif du trottoir comme si le Juif, en passant, leur volait une part d'air. Un Juif, pour un Européen oriental, est l'incarnation du parasite." Bien sûr, à côté de cette perception d'esclavage et d'humiliation permanents, Albert Londres rencontrera les pionniers de Palestine. Ces Juifs qui ont décidé de vivre en affranchis et de retourner sur la terre de leurs ancêtres pour y vivre en hommes libres. "Qu'on ait appelé Foyer national et non État Juif l'installation des Juifs en Palestine, cela ne change rien au fait. Cette fois les Juifs débarquaient non comme mendiants, mais comme citoyens. Ils ne demandaient plus l'hospitalité, ils prenaient possession d'un sol. Ils n'y seraient plus des gens tolérés, mais des égaux."

On sent, au travers des articles, se profiler la catastrophe qui devait se déclencher une dizaine d'année plus tard sur le continent européen, même si on ne perçoit pas encore d'où cela proviendra. On comprend, en lisant Albert Londres, que cela devait arriver, qu'un malheur allait surgir. Cette situation ne pouvait durer ainsi éternellement. Tout aussi grave, les heurts entre Juifs et Arabes, dans une Palestine sous mandat britannique et déjà objet de toutes les convoitises partisanes, qui ne sont que l'introduction à un conflit encore présent dans cette région du monde. Au sujet de la création d'un éventuel État Juif en Palestine, Albert Londres n'y croyait pas à son époque. Pour lui "ce projet n'est qu'un rêve, ensuite ce rêve est une chimère." "Le Juif errant est arrivé" est écrit comme une suite de reportages, sur le vif. On discerne dans ses écrits toute la force, l'engagement, la liberté d'esprit et de ton de son auteur. Il nous fait partager un monde méjugé, voire énigmatique pour beaucoup. On y retrouve l'opposition entre pieux et intégrés, orient et occident, ashkénaze et séfarade. C'est un livre qui nous apprend beaucoup sur cette communauté longtemps honnie et accusée à tort de toutes sortes de maux. Avec le recul et en lisant ce document, on comprend un tout petit peu mieux pourquoi la suite est arrivée. C'est un livre visionnaire, à lire pour se souvenir.

*Billet précédemment publié sur mon ancien blog.


27 février 2010

LES CHARMES DE L'ORIENT

  • Les trois dames de la Kasbah - Pierre Loti - Folio 2€ n°4446


La collection Folio 2 € a cela de caractéristique qu'elle permet de lire de bons auteurs avec un choix plutôt éclectique, puisque des écrits de Gandhi côtoient ceux de Sade, de Truman Capote ou de Didier Daeninckx, de Lao She ou de Mishima, de Rilke ou de Jane Austen. Le choix est de plus en plus vaste permettant la redécouverte ou la lecture d'écrivains que l'on n'aurait peut-être pas eu l'intention de parcourir un jour. Personnellement, j'en ai un certain nombre qui attendent dans ma PAL depuis quelque temps. Aussi j'ai voulu vous faire partager un petit voyage en Orient le temps d'une rapide et belle lecture, plus particulièrement entre Alger et Oran, villes remarquables à plus d'un titre. "Les trois dames de la Kasbah" est un recueil composé de deux nouvelles. La première - éponyme - la seconde - "Suléïma" - est un aller-retour incessant et nostalgique entre les charmes de l'enfance et la beauté de l'Orient.


"Les trois dames de la Kasbah" nous relate les errances de six matelots français en escale à Alger la blanche. Les dimanches de ce mois de mai dans l'air lourd et chaud s'animent de toute cette population bigarrée et cosmopolite qui composent alors Alger en ce 19e Siècle finissant. "[...] toutes sortes de monde s'agitaient : des Français, des Arabes, des Juifs, des Italiens ; des Juives au corsage doré, des Mauresques en voile blanc, des Bédouins en burnous, des spahis, des zouaves [...]". Nos matelots en transit veulent profiter des beautés de l'Orient et surtout de la séduction des orientales. Ils vont se perdre et vagabonder au gré de leurs envies dans le labyrinthe de la Kasbah, à la recherche de femmes vendant leurs charmes. "Il y en avait de toutes sortes, de ces femmes, et plus l'heure avançait, plus les vieilles portes s'ouvraient. Des Mauresques toutes roses, à demi cachées sous des voiles de gaze de soie blanche. Des Juives pâles, aux sourcils minces, au corsage de velours. D'autres qui, pour se prostituer, étaient venues de deux cents lieues dans l'intérieur, des oasis lointaines, et qui avaient d'étranges figures du désert ; - immobiles à leur porte, elles se tenaient les yeux baissés, la voix rauque, avec de hautes coiffures tout en plaques de métal, et de bijoux barbares".

C'est au cœur même de la Kasbah que nos marins rencontrent Kadidja et ses deux filles - Fatma et Fizah - qui se prostituent pour vivre. Entre leurs bras, ils découvriront les envoûtements et les délices de l'Orient, mais aussi les dangers et la violence d'un pays au charme pernicieux. Suléïma" est une étrange nouvelle mêlant subtilement la nostalgie de l'enfance perdue et celle d'une Algérie évanouie, le souvenir d'un amour finissant et celui d'êtres à jamais disparus. Surtout, "Suléïma" est le nom porté par deux êtres chers au cœur de Pierre Loti, une jeune fille d'Oran entrevue et une tortue. "Une tortue, drôle à force d'être petite, un atome de tortue ; son écaille jaune à peine formée, toute couverte de dessins en miniature". Suléïma, enfant d'Oran, suivant son père traînant un bazar portatif contenant des babouches et des colifichets à vendre aux étrangers de passage, fascine Pierre Loti par sa beauté. Pierre Loti, officier de marine, gardera la langueur de l'Algérie, une fois de retour au pays. Sa tortue - Suléïma - sera là pour lui remémorer ses instants de félicité et de bonheur. De retour à Alger, dix ans après, Pierre Loti retrouvera Suléïma - sa petite sauterelle du désert - magnifiée, changée, embellie. "[...] sous ses vêtements libres, elle avait pris la splendeur de lignes des statues grecques, elle s'était épanouie en femme faite et admirable [...] Elle promenait autour d'elle la flamme insolente de ses grands yeux noirs de vingt ans, regardant avec aplomb ces hommes, ayant conscience d'être désirée par eux tous". Pierre Loti deviendra l'amant d'un instant de Suléïma, comme tant d'autres avant lui, car elle vend désormais ses charmes pour vivre. Les choses sont ainsi faites. On se persuade d'aimer, on croit au grand amour, à la fois sublime et divin, et l'on s'aperçoit que celui que l'on achète en passant est - presque - identique. Il n'y a de vrai que l'amour - unique et magnifié - de la mère. "L'amour que l'on a pour sa mère, c'est le seul qui soit vraiment pur, vraiment immuable, le seul qui n'entache ni égoïsme, ni rien, - qui n'amène ni déceptions ni amertume, le seul qui fasse un peu croire à l'âme et espérer l'éternité".Si "Les trois dames de la Kasbah" est une nouvelle avec une morale nette, tranchante et cruelle, "Suléïma" est plutôt une suite de réflexions de Pierre Loti sur la beauté qui - comme l'amour ou la vie - passe, change, mue et disparaît. Si la première est légère, fraîche et avenante, la seconde est plus introspective, plus personnelle. C'est la pensée d'un homme qui a peur du temps qui passe, qui doute de la pérennité de ses sentiments, qui voudrait que rien ne bouge, que tout soit immuable et intemporel ... un peu à l'image de sa tortue Suléïma. Au final, ce sont deux nouvelles à lire pour le plaisir des descriptions des lieux et des personnages, véritables tableaux à la Delacroix, même si l'écriture de Pierre Loti peut sembler désuète et dépassée. Pour rêver et s'inviter au voyage, le temps de la lecture.

"Les trois dames de la Kasbah" de Pierre Loti a été une relecture dans le cadre du challenge de Marie L. :

301 - 1 = 300 livres dans ma PAL ... Vive les challenges et autres lectures communes !




2e livre lu dans le cadre du challenge de Cynthia

15 décembre 2009

UNE MONTRE NON-CONFORMISTE

  • Filibuth ou la montre en or - Max Jacob - Gallimard Éditions (Collection Imaginaire)


Voilà une montre trépidante, qui a du mal à tenir en place. Elle glisse de main en main, passe d'un propriétaire à un autre, part d'un continent l'autre, sans jamais s'arrêter pour souffler un peu, remontée qu'elle est comme un coucou suisse. "Filibuth ou la montre en or" où les péripéties d'une superbe montre en or achetée chez Breguet en 1804 par Bastien Lafleur. On la retrouve dans les années 1920 chez une concierge - Rose Lafleur - au 105 rue Gabrielle à Montmartre. "La rue Gabrielle n'est pas un quartier moderne. Ses villas à terrasses lézardées semblent construites pour le repos : des travailleurs bien pauvres les habitent". Cette Rose Lafleur n'est pas réellement un personnage fréquentable. "Mme Lafleur ne vaut pas cher, d'abord elle boit, c'est une ivrognesse, ensuite c'est une personne relativement sale et désordonnée, on peut le dire sans exagération, en 3ème lieu, elle ne connaît pas la valeur des objets ni la mesure, il en résulte qu'elle en perd un grand nombre. Elle n'a pas honte de sortir le soir pour courir les rues". Il faut dire que celle-ci a hérité de cette montre agitée à la mort de "Père", petit-fils de Bastien et - accessoirement - employé du gaz.

Ce que l'on peut dire, c'est que cette montre est pour le moins convoitée. Par la famille Lafleur d'abord, dont le fils aîné de Rose - Alfred Lafleur -, qui la lui subtilisera pour la mettre au Mont de Piété afin de survivre. Par l'oncle Georges, ensuite. Frère du défunt propriétaire de la-dite montre et tuteur des enfants Lafleur. Il se considère comme l'héritier légitime de cette montre extravagante. "Il était poli, prudent, réservé. Son esprit était correct, grave, petit, mince, propre, clair, habile comme sa personne". Enfin, par une bande de pendards. A la suite de multiples péripéties, la montre cavaleuse est lorgnée par une bande de malandrins parisiens en mal de bonne fortune. Elle atterri chez Léonce Sancoin, cafetier de son état."Les bras agiles de Léonce qui frottaient le comptoir étaient plus expressifs que son regard qui accueillait le client". Elle finira par échouer sur le bureau d'un juge d'instruction où elle servira d'appât à un soi-disant réseau d'espionnage franco-autrichien.

De Montmartre à la Chine, de Marseille au Japon, la montre vivra mille vies aux rythmes remuants de ses propriétaires éphémères. Elle servira même de séances d'hypnose à Venise, jouera sur les planches du théâtre San Théodoro "Madame Sans Gêne", sera avalée par un cochon et remarquée par Aristide Briand. Elle reviendra à Montmartre chez Rose Lafleur pour être offerte en cadeau de mariage à son fils aîné. Après autant de rebondissements, on pourrait penser que la montre en or souhaite se calmer un peu. Pas du tout. A force d'être désirée par tous ceux qui l'approchent, la montre écartelée entre tant de convoitises de la part des uns et des autres, finira tristement.

Max Jacob prend prétexte de la course à la montre pour décrire des personnages cocasses et truculents vivant des situations insolites. On y retrouve toute la gouaille, la chaleur, le pittoresque d'un Paris populaire de l'entre deux guerre. C'est un roman sans dessus, ni dessous, où tout se mélange agréablement ; un roman hors du commun qui allie conte moral et poésie fantasque pour le bonheur du lecteur. Un lecteur qui retrouve avec "Filibuth ou la montre en or" toute la verve, la sagacité des œuvres de Max Jacob.

317 - 1 = 316 livres ... Patience !

1 novembre 2009

JE NE SUIS PAS NOIR, JE SUIS BLANC DE PEAU

  • Les morts ont tous la même peau - Boris Vian - Livre de Poche Éditions

"J'étais blanc. J'avais épousé une femme blanche. J'avais un gosse blanc. Et le père de ma mère avait travaillé comme docker à Saint-Louis. Un docker aussi foncé qu'on pouvait le rêver. Toute ma vie j'avais haï les Blancs. Je m'étais caché, je m'étais sauvé d'eux. Je leur ressemblais, mais ils me faisaient peur à ce moment-là. Et maintenant je ne savais plus ce que j'éprouvais autrefois, car je ne considérais plus le monde avec mes yeux de Noir. Mon évolution s'était faite lentement à mon insu, et, ce soir-là, je me retrouvais transformé, changé, assimilé". Cinq ans que Dan Parker est videur dans un tripot minable tenu par un certain Nick. Cinq ans qu'il passait ses nuits à virer les clients violents, ivres, gênants pour le tenancier. Au début, ce métier plaisait à Dan. Il gagnait plutôt bien sa vie, d'ailleurs. Cents dollars par semaine pour dégager de pauvres bougres alcoolisés, sans parler des femmes pleines de whisky, cela ne le dérangeait pas plus que ça. Mais au bout du compte, cette situation avait fini par lasser Dan. Il s'ennuyait à mourir dans son travail.

Il était heureux de sa position sociale malgré son métissage, parce que Dan se sent Blanc, comme les autres personnes qu'il fréquente dans son quotidien. Personne n'a jamais remarqué cette différence entre lui et les autres. Dan travaille pour des Blancs et il est sang-mêlé dans une Amérique qui pratique encore la ségrégation raciale. Sa fierté est d'avoir épousé une Blanche -Sheïla - qui lui avait donné un fils qui est Blanc aussi. Blanc comme l'ensemble de cette société américaine dans laquelle Dan évolue, à laquelle il veut appartenir, dans laquelle il veut se fondre, se mélanger pour se faire oublier, jusqu'à devenir transparent s'il le faut. La blancheur de peau de son fils sera la chance qu'il n'a pas eu dans sa vie.

Aussi, lorsque Richard, le frère noir, indigne de Dan le retrouve, celui-ci le renie, le refoule et le chasse de chez lui. Personne, pas même Sheïla, ne doit savoir, supposer, imaginer que Dan est Noir. Il a enfoui sa couleur de peau, celle de ses origines profondes, de ses gènes, de ses racines obscures dans un recoin de sa mémoire et ne veut pas que tout cela ressurgisse. C'est son secret à lui. Personne
n'a le droit de le dévoiler. "Richard était nègre. Il avait la peau noire. Il sentait le nègre. Je fermai la port de l'appartement et je commençai à me déshabiller. Je ne savais pas ce que je faisais et je regardais autour de moi. Puis, je me dirigeai vers la chambre à coucher, et je m'arrêtai avant d'y pénétrer. Me ravisant, j'entrai dans la salle de bains. Je restai debout devant la glace. En face de moi, un type solide, de trante-cinq ans à peu près, large et bien portant me regardait. Rien à dire sur ce type. Il était blanc sans aucun doute ... mais je n'aimais pas l'expression de ses yeux... Les yeux de quelqu'un qui vient de voir un fantôme".

Dès lors, Dan fera tout pour conserver l'apparence qu'il s'est créée, pour garder son identité blanche si importante pour lui. Entre les deux - la blanche qu'il juge supérieure, la noire qu'il désavoue - son choix est d'ores et déjà fait. Sans même avoir réfléchi à cela. Lorsque Richard veut le faire chanter, lui extorquer de l'argent contre le silence sur sa véritable origine, Dan sait qu'il fera tout pour protéger ce qu'il a mis une vie à construire patiemment. "Je sais ce que j'avais. J'étais les deux, à mi-distance, et je me rendais pas compte qu'un jour ou l'autre, il faudrait choisir. Le jour était venu. Je pensais à Sheïla, à la cabine téléphonique, et aux coups de matraque que les nègres recevaient sur la gueule pendant la révolte de Détroit, et je ricanai à voix haute. Le choix était fait. Entre donner les coups et les recevoir, je préférais les donner. Même s'il fallait les donner à mon excellent salaud de frère Richard". Mais en croisant Richard, Dan fera aussi la connaissance d'une prostituée noire qui l'obsèdera au point de ne plus éprouver de désir pour Sheïla, ni pour les Blanches en général. Ce retour du frère maudit, du paria, cette rencontre fortuite d'une Noire attirante et sensuelle, pousseront Dan au meurtre pour protéger le monde qu'il s'est construit, superficiel, rempli de faux-semblant, trompeur et usurpé. Un univers organisé par et pour les Blancs, où tous les autres n'ont pas leur place et sont toujours considérés comme les éternels coupables.

Je ne conservais de Boris Vian que le vague souvenir de "L'écume des jours" qui m'avait plu, mais sans pour autant adhérer à l'écriture singulière de cet auteur influencé par le courant existentialiste. Je connaissais de réputation ses écrits noirs, publiés à l'origine sous le pseudonyme de Vernon Sullivan, dans le plus pur style des romans noirs américains des années 1930 à 1950 et qui décrivaient une société sous un angle sombre et brutal. "Les morts ont tous la même peau", écrit en 1947, est tout à fait dans cette mouvance. Dans ce très court roman au phrasé haché, sec, rugueux, cinglant, Boris Vian revient sur un thème réccurent de cette période, celui du racisme, de la discrimination sociale par la couleur de peau. Avec son personnage principal, Dan Parker, Noir d'origine mais Blanc d'esprit, l'auteur nous montre une société américaine exclusive, qui pratiquait l'ostracisme et appliquait encore et toujours la Loi Jim Crow dans son quotidien. Ici, l'Amérique des années 1940 - 1950 est vue dans toute sa véhémence, son âpreté, rejetant
systématiquement aux frontières de la marginalité tous ceux qui ne possédaient pas la bonne couleur de peau. Mais ce qui a le plus choqué les lecteurs de ce roman noir à l'époque de sa sortie, ce sont ces scènes de violence gratuite et d'érotisme à la limite de la pornographie. A travers "Les morts ont tous la même peau" on sent bien que Boris Vian a été largement influencé par ses lectures des romans policiers de Raymond Chandler avec le détective Philip Marlowe, particulièrement celui qu'il a traduit en 1948, "Le grand sommeil". Ce qu'il y a de glaçant dans roman concis de 130 pages, c'est que l'on suit l'itinéraire d'un homme dont la vie bascule dans la folie obsessionnelle et meurtrière en raison de la couleur de sa peau et marche sur la tranche tel un funambule, avant de plonger et de sombrer définitivement jusqu'au point de non-retour. C'est absolument magistral !

"Les morts ont tous la même peau" a été lu dans le cadre du


325 - 1 = 324 livres à lire ... Sans parler de tous les autres à découvrir !

17 juillet 2009

LA TRAGEDIE D'UNE REINE ANARCHISTE

  • L'aigle à deux têtes - Jean Cocteau - Folio n°328

Dans "L'aigle à deux têtes", Jean Cocteau met en scène une reine, jeune, veuve et vierge qui doit faire face au poids de son destin. Ce sort dramatique propre à toutes les héroïnes romantiques, prend la forme d'un jeune homme, poète et anarchiste, venu l'assassiner dans le château où elle avait trouvé refuge. Lui désire libérer son pays d'une monarchie jugée opprimante. "Dans votre capitale, j'ai trouvé la misère, le mensonge, l'intrigue, la haine, la police, le vol. J'ai traîné de honte en honte. J'ai rencontré des hommes que ces hontes écœuraient et qui les attribuaient à votre règne." La reine, elle, attend la mort depuis la disparition tragique du roi, survenu le soir même de ses noces. Elle qui ne vivait que par et pour son futur époux, sa mort devenait aussi la sienne propre. Elle se sentait une communauté de destin avec ce roi qu'elle aimait passionnément. "J'allais vivre. J'allais devenir femme. Je ne le suis pas devenue. Je n'ai pas vécu. Frédéric est mort la veille de ce miracle."

Cette reine déjà virtuellement morte, a donc scellé son destin avec ce régicide arrivé à point nommé. Sauf que - hasard ou coïncidence - ce poète est le sosie du roi tant aimé. C'est grâce à cette rencontre fortuite, inespérée, que la reine se dévoilera, au propre comme au figuré. Elle révélera sa personnalité profonde, son esprit anarchiste face à un poète d'esprit royal. "Si je n'étais pas reine, je serais anarchiste. En somme je suis une reine anarchistes. C'est ce qui fait que la cour me dénigre et c'est ce qui fait que le peuple m'aime." Mais lors de ce face à face, Stanislas, poète régicide, avouera son amour, sa passion destructrice pour cette reine inaccessible. Dans un ultime élan romantique, ils décident d'unir leur destin pour n'en plus faire qu'un. Jusqu'au dénouement fatal. Mais la reine le poussera dans ses ultimes retranchements pour obtenir ce pour quoi il est venu. "Les reines n'ont guère changé depuis Cléopâtre. On les menace, elles enjôlent. Elles choisissent un esclave. Elles en usent. Elles ont un amant, elles le tuent."

"L'aigle à deux têtes" est une pièce tragique qui s'inspire de l'histoire dramatique et mystérieuse des maisons de Bavière et d'Autriche. En lisant cette pièce, on ne peut s'empêcher de faire l'analogie avec la fin terrible de l'impératrice Élisabeth d'Autriche, tombée sous les coups de poignard d'un anarchiste. Jean Cocteau l'écrit dans la préface de la pièce. "Elle aurait l'orgueil naïf, la grâce, le feu, le courage, l'élégance, le sens du destin de l'impératrice Élisabeth d'Autriche." Tout s'y retrouve dans cette très belle pièce que l'on prend plaisir à lire : le romantisme lyrique des personnages, la tragédie, les complots, la haine, l'amour, les rapports de force et de pouvoir entre hommes et femmes. C'est une pièce terriblement moderne et d'actualité sur le jeu des pouvoirs et les rapports entre les individus, ainsi que sur les intrigues de palais pour tenter d'obtenir les rênes du régime.

16 juin 2009

LE SOLDAT INCONNU VIVANT

  • Le voyageur sans bagage -Jean Anouilh (Folio n° 118)


Pour écrire "Le voyageur sans bagage", Jean Anouilh s'est inspiré de "Siegfried et le Limousin" de Jean Giraudoux, qui avait lui-même trouvé le thème de sa pièce dans les tragiques conclusions de la Grande Guerre. En effet, le sujet commun à ces deux pièces est l'amnésie et plus particulièrement le cas d'un certain Anthelme Mangin. Ce Poilu, blessé en 1914 et rapatrié d'Allemagne en 1918, n'a jamais pu retrouver l'identité qui était la sienne auparavant.

Au printemps 1918, Gaston a été découvert dans une gare de triage, devant un train de prisonniers venant d'Allemagne, complètement amnésique. Ne sachant que faire de son cas, jugé comme "l'un des plus troublants pour la psychiatrie et l'une des énigmes les plus angoissantes de la Grande guerre", il se retrouve dans un asile d'aliénés, tenu par le docteur Bonfant. Celui-ci emploie Gaston comme jardinier et homme à tout faire. Tout était parfait dans le meilleur des mondes, jusqu'au jour où son successeur - le docteur Albert Jibelin - débarque. En prenant possession de l'hôpital, il s'empare du cas des patients, bien décidé à stimuler leur mémoire. "Avec lui, heureusement, tout cela est en train de changer. Confrontations, expertises graphologiques, analyses chimiques, enquêtes policières, rien de ce qui est humainement possible ne sera épargné pour que son malade retrouve les siens. Côté clinique également, Albert est décidé à le traiter par des méthodes les plus modernes. Songez qu'il a fait déjà dix-sept abcès de fixation ! [...] Il aura le derrière comme une écumoire, mais il retrouvera son passé. Quel homme de cœur hésiterait entre son passé et la peau de son derrière ?."

La tante du nouveau médecin, la duchesse Dupont-Dufort - présidente des œuvres d'assistance de l'hôpital - organise des rencontres avec les familles supposées et les patients amnésiques. Beaucoup sont uniquement attirés par l'appât du gain que représente Gaston. Parmi celles-ci, la famille Renaud, grands bourgeois, qui pense avoir reconnu leur cadet, Jacques. Quand Gaston entend le portrait peu élogieux que l'on fait de son double, il ne s'y reconnaît nullement. Ivrogne, brutal avec sa mère, odieux avec le personnel de maison, coureur de jupons, bon à rien, voleur, escroc. Il préfère dire et répéter qu'il n'a aucun rapport avec ce Jacques. "Mais, voyez-vous, pour un homme sans mémoire, un passé tout entier, c'est trop lourd à endosser en une seule fois." Pour se laisser une chance de reconstruire sa nouvelle vie, Gaston décidera de tuer Jacques, moralement. L'occasion lui en sera donnée par l'arrivée d'un petit garçon anglais, riche et orphelin, qu'un notaire sans scrupules veut détrousser de sa fortune. En repartant avec lui, Gaston se créé un nouvel avenir, dépouillé d'un passé lourd et incommode. Il permet aussi à cet enfant de toucher son héritage.

Écrite en 1937, "Le voyageur sans bagage" revisite le mythe du Docteur Jekyll et Mister Hyde. Sauf que Gaston veut à tout prix gommer un pan de son existence jugée négative. Il souhaite repartir sur des bases saines et reprendre une vie plus conforme à ses nouvelles aspirations. C'est une pièce grave et profonde, écrite sur un ton apparemment mais qui ne fait pas oublier le cœur même du sujet, l'amnésie et son corollaire que sont ces questions lancinantes : peut-on faire table rase d'un passé encombrant et ne garder que les bons côtés ? Peut-on se refaire une nouvelle vie avec des règles faussées ? Peut-on vraiment tout oublier d'un coup ?

23 mai 2009

GRABRIELLE PAR CHANEL

L'allure de Chanel - Paul Morand - Folio n°4896



"[...] Chanel était très seule, très timide, très surveillée ; Misia lui amenait ce soir-là ses futurs compagnons de vie, les Philippe Berthelot, Satie, Lifar, Auric, Segonzac, Lipschitz, Braque, Luc-Albert Moreau, Radiguet, Sert, Elise Johandeau, Picasso, Cocteau, Cendrars (pas encore Reverdy). Leur seule présence annonçait la cassure d'avec 1914, le passé révoqué, la voie ouverte au lendemain, un lendemain où les banquiers ne s'appelleront plus Salomon, mais Boy, Lewis, [...] où les parfums ne seront plus Trèfle incarnat, Rêve d'automne, mais porteront un numéro matricule, comme les forçats. Vous n'auriez pas reconnu le génie de Chanel ; rien n'indiquait encore son autorité, sa violence, sa tyrannie agressive, ne laissait apparaître ce caractère promis à une grande illustration". C'est en 1921 que Paul Morand fera la connaissance de la toute jeune Coco Chanel. Il aura le privilège de faire partie du groupe restreint de ses compagnons de route. Se faisant l'écho des souvenirs de Chanel, Paul Morand nous relate - à la 1ère personne - le destin exceptionnel de cette petite modiste aux origines humbles qui allait bouleverser le monde feutré des grandes maisons de couture établies et réinventer l'éternel féminin.

La vie de Chanel sera - avant tout - le parcours d'une solitaire. Si un adjectif peut la résumer, la caractériser, c'est seule, isolée, abandonnée, recluse. Seule, de sa naissance jusqu'à sa mort. Seule, au point de faire d'un cimetière de campagne son refuge, sa retraite, son lieu de confidence pour ses joies et ses peines d'enfant. L'endroit idéal pour cette petite fille sombre et taciturne, mise en pension chez des tantes exécrables après la disparition de sa mère et la fuite de son père. Autre lieu - d'apprentissage celui-là - le grenier, sa bibliothèque, son trésor de culture et d'imagination. L'espace où la petite Gabrielle - pas encore Coco - alimentera son imaginaire, puisera son inspiration, développera sa dignité, sa fierté de rester debout contre vents et marées. Cette enfant difficile, qui ne cèdera rien à personne, ne souhaitera qu'une seule et unique chose, sans doute la plus exigeante parce que la plus difficile, être libre. Pour la dompter, ses tantes lui imposeront des travaux de couture, la préparation de son trousseau de jeune fille à marier. Elle crachera dessus, préférant - de loin - la vie nouvelle qu'elle venait de découvrir à
Vichy. Vichy avec ses excentriques en robes écossaises qu'effrayaient tous les bien-pensants et autres conservateurs. Vichy, première station sur le chemin de la gloire de la future Coco Chanel. Vichy et sa rencontre avec M. B., dont elle deviendra la maîtresse pour fuir l'Auvergne, les tantes, la grisaille de sa vie, la tristesse de son enfance. Et puis, la rencontre miraculeuse, celle qui balaie tout sur son passage, qui emporte passé et présent pour construire un avenir, une autre histoire, une seconde vie, Boy Capel. "Boy Capel, être d'une vaste culture, d'un caractère original, avait fini par me comprendre très bien. - Elle a l'air futile, disait-il, mais elle ne l'est pas. Il ne voulait pas que j'aie d'amis. Il ajoutait : - Ils t'abîmeraient. C'est le seul homme que j'ai aimé. Il est mort. Je ne l'ai jamais oublié. Il fut la grande chance de ma vie ; j'avais rencontré un être qui ne me démoralisait pas. Il avait une personnalité très forte, singulière, une nature ardente et concentrée ; il m'a formée, il a su développer en moi ce qui était unique, aux dépens du reste".

C'est grâce à cet anglais élégant, raffiné, cultivé, sûr de lui et d'elle, que Coco Chanel se lancera dans la mode comme on lance un défi, pour faire un pied de nez à son histoire. Son premier magasin, dans la mythique rue Cambon, sera une chapellerie. Paradoxalement, c'est la Grande Guerre qui fera de Chanel ce qu'elle allait devenir : une pionnière dans la libération du corps féminin, la styliste de l'épure, l'artiste de la simplicité, de la sobriété,
de l'éternel féminin, de l'élégance simple et vraie, de celle qui traverse les modes sans jamais être dépassée.

Paul Morand est un écrivain à l'écriture précieuse, agréable, intelligente. Il sait nous faire partager son amour des lieux et des êtres exceptionnels. Avec "L'allure de Chanel", c'est une Coco singulière, intime, qu'il nous relate. La Coco sauvage du Mont-Dore, seule et déjà affranchie, une petite fille indépendante et volontaire, de celles qui portent en germe un destin hors du commun. Une enfant arrogante qui apprend à mentir dès son plus jeune âge et passera son temps à
travestir la réalité, à la mélanger, à la malaxer avec des éléments de sa fertile imagination au point - parfois - de ne plus pouvoir démêler le vrai du faux. Dans "L'allure de Chanel", c'est Coco qui redevient Gabrielle, l'originelle, la pure, la non-pervertie, la spontanée. Elle se raconte. Elle nous raconte le parcours sinueux, tout en clair-obscur, de son destin tragique et merveilleux. Tragique par son amour unique pour un seul homme tout au long de sa vie, malgré d'autres aventures. Merveilleux par la légende qu'elle a su créer à force de caractère, de pugnacité, d'originalité, de transgression des tabous de son époque. Femme de tête, courageuse, forte et fragile à la fois, celle que tout le monde nommera Mademoiselle, mettra un point d'honneur à s'émanciper de la tutelle masculine, jusqu'à être financièrement autonome. Une réelle victoire pour l'époque. Celle qui sera l'amie des plus grands artistes du moment et qui se disait ignare en tout, a façonné la femme authentique du 20ème Siècle. Une bien belle revanche pour une béotienne !

Sur Fabula, un article intéressant sur les analogies entre Coco Chanel et Paul Morand, Valeurs Actuelles revient sur certaines zones d'ombre de son passé.