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23 juin 2011

L'ALLEMAGNE SELON ANNE-MARIE HIRSCH

"Extrait – Retour à Weimar – Anne-Marie Hirsch "



"Keyserling ouvrait d’étonnantes perspectives. Oui, affirmait-il, les Allemands sont un peuple introverti, de caractère féminin, marqué par le besoin primordiale de soumission, l’accent mis sur le ErLeben, la vie comme expérience intérieure … L’Allemand est tourné vers son moi. Et l’idée du peuple « troupeau » n’est qu’une apparence. L’Allemand est individualiste. Il cherche à admirer l’unique, le reflet de son idéal personnel dans un chef, un être d’exception …

Il est orienté vers « les choses de l’esprit », et s’imagine volontiers investi d’une mission. Mais la recherche lui importe davantage que les résultats pratiques … Chez lui, tout reste problématique. Il n’y a pas de clarté finale.

Pour Goethe, type même de l’Allemand, être homme signifie être insuffisant. Meurs et deviens, efforce-toi de progresser, de réunir dans une synthèse ta vie subjective et tes connaissances objectives …
"


"Au demeurant, le caractère ombrageux et tourmenté de Hanns, et celui, optimiste, de ma mère, n’étaient-ils pas comme le revers et l’avers de l’âme allemande ? Ne pouvait-on retrouver, dans ce contraste, la complémentarité et la dissemblance du Nord et du Sud de l’Allemagne ? Je me fais cette réflexion : que la lumière pâle et tamisée du Nord, qui crée des contours incertains, ne suscite chez les gens de ces contrées qu’une tendance au doute, à l’introspection, à l’éternelle interrogation : La lumière du Sud, par contre, nette et tranchante, accusant les lignes, les paysages, les silhouettes, éveillerait-elle une tendance à la spiritualité claire, affirmative et rationnelle ? Mais non ! Fallait-il être du Nord pour aimer Brahms ? Fallait-il être du Sud pour faire de Vivaldi son musicien de prédilection ? Cependant, cet argument ne valait rien ! La musique dépasse les nationalités, les frontières ! Je tournais et retournais ces pensées dans ma tête, en fille de Prussien, je m’obstinais, et je n’aboutissais nulle part …"

24 février 2011

JEUDI C’EST CITATION !

« Elle entend juste que c'est le plus beau jour de sa vie. C'est aujourd'hui que ça va arriver. Dix-sept ans le plus bel âge. L'âge pour ça. Viens, je connais un coin, l'entraînant par la main. Elle ne parlait pas sa langue, ni lui la sienne. Bien sûr il avait compris, tous les hommes du monde comprennent quand on leur dit ça. Il s'est laissé faire, tous les hommes du monde se laissent faire quand on leur dit ça. Aux lèvres, il avait le même sourire que celui qu'elle avait vu la première fois à la fontaine ».

« Elle savait plus comment elle avait fait pour qu'il la remarque. Elle avait fait ce qu'il fallait et ça avait marché. C'était arrivé. Exactement comme elle le voulait. Les rendez-vous, les baisers. Maladroits, fougueux au début. Sa langue allait vite, lentement, de nouveau vite. Elle aimait ça. Terriblement. La fougue puis la lenteur. C'est ça qu'elle aimait le plus, le changement de rythme. Ils s'étaient à peine cachés ».


« Dix-sept ans. Quand je viendrai vers toi il fera nuit car la nuit est le plus beau moment pour les amants. Car la nuit bruisse de mille microscopiques frissons, de mugissements infimes, de brins d'herbe luisant de petites vies, la nuit est animale plus animale que le jour ce sera la nuit mon amour que je viendrai vers toi. Et le noir sera l'écrin de ton souffle tiède sur moi sur ma nuque, la connaissance sera désormais au bout de mes doigts je perdrai toute autre forme de savoir. Je viendrai vers toi et déposerai à tes pieds mes doutes et mes certitudes il n'y aura plus ni passé ni avenir le temps s'arrêtera je ne saurai plus rien que cette seconde qui brûlera comme l'allumette frottée à la nuit. Tu ouvriras un à un les boutons de ma robe et je m'allongerai près de toi dans l'herbe et le vent de la nuit ».


« Ma science est au bout de mes doigts. Je peux, par exemple, mesurer le taux d'humidité des corps. Quand je touche les femmes je sens affleurer les rivières souterraines. Certaines en comptent plus que d'autres, leurs corps sont de lourdes fleurs tropicales ouvertes et humides ».


Chaque jour, Monika arrive la première à l'Institut de beauté. Elle est étrangère, d'origine polonaise, et n'aime pas cette ville impersonnelle et grise où elle travaille. Chaque jour, avant l'arrivée des clientes, elle pense avec nostalgie à son enfance, dans une ferme, dans un vrai pays, avant, avec de vraies saisons. Elle se souvient qu'avec sa sœur elles ne pensaient qu'à une seule chose : comment vient-on au monde ? Monika observe, écoute, juge parfois les femmes qu'elle voit défiler dans sa cabine. Toutes lui racontent des histoires, des plus anodines aux plus intimes. Alix qui ne veut pas d'un homme qui l'aime, Adèle une vieille femme qui a été tondue à la Libération, la femme du boucher, blanche, frileuse, si solitaire… Corps est un roman poétique. Loin des chairs lisses et insipides que la presse féminine jette en pâture à notre imaginaire, Fabienne Jacob fouille le corps des femmes. Voici un portrait sensible de la femme contemporaine ; entre enfance, âge de tous les possibles, et maturité, âge de quelques lucidités.


« Corps » - Fabienne Jacob – Buchet Chastel Éditions


27 janvier 2011

CITATION DU JEUDI SE POURSUIT !


« Pendant les années passées à préparer ce livre, je me suis souvent interrogé sur les difficultés que présente la compréhension de New York, et je suis parvenu à la conclusion que la raison principale tient au pouvoir symbolique que la ville a lentement acquis au cours des quatre siècles de son histoire et à la fascination qu'elle en est venue à exercer à travers le monde.

Car New York fascine : son énergie, ses hiéroglyphes que tracent ses tours et ses canyons à la surface de Manhattan, les cris et les bruits qui résonnent de la Batterie aux hauteurs de Harlem, son mouvement incessant qui anime la métropole tout entière en violentes contractions. Kaléidoscope infini d'images et de sensations, New York laisse songeur. C'est aussi une ville d'extrêmes – le tourbillon que décrit l'un le délire que diagnostique l'autre, la proclamation à la face du monde d'une modernité affirmée comme triomphante. New York n'est pas l'Amérique : elle en est une potentialité, la plus intense peut-être ».


« L'avenue du milieu, la Fifth Avenue, sert d'épine dorsale à cette sole gigantesque. D'un côté, c'est « west », de l'autre, c'est « east ». La première rue commence au sud, côté océan, la dernière est au nord, côté continent. Tout est réglé désormais » (Le Corbusier – 1930)


« Je n'ai jamais vu la baie de Naples, et par conséquent je ne puis faire de comparaison ; mais mon imagination ne saurait concevoir rien de plus beau en ce genre que le havre de New York. Les objets qui s'offrent à la vue de tous côtés sont aussi beaux que variés ; mais en les désignant on ne ferait qu'écrire une nomenclature de mots, sans donner la plus légère idée de cette scène. Je doute même que le pinceau de Turner pût y rendre justice, et la peindre avec la gloire et l'éclat qu'elle présentait à nos yeux. Nous semblions entrer dans le havre de New York sur des flots d'or liquide, et comme nous passions rapidement devant les îles couvertes de verdure qui s'élèvent de leur sein, comme des sentinelles gardant cette belle cité, le soleil couchant lançait à chaque instant ses rayons horizontaux de plus loin en plus loin, comme pour nous montrer quelque nouveau point du brillant paysage. Dans le fait, New York nous parut, même quand nous la vîmes sous un jour moins brillant, une belle et noble ville. […] Nul autre lieu ne jouit peut-être des mêmes avantages de situation. Placée sur une île qu'elle couvrira, je crois, un jour tout entière, elle s'élève, comme Venise, du sein de la mer, et comme cette reine des cités, dans les temps de sa gloire, elle reçoit le tribut de toutes les richesses de la terre ».

«C'est une torche, un phare, dont la flamme éclaire

Des hautes cités jumelles le port jeté dans l'air.

Dans ces yeux brille la promesse d'un destin.

Ses lèvres silencieuses hurlent dans le vent :

« Gardez, vieux pays, vos pompes, vos trésors !

A moi vos masses blotties ! L'air libre les attend !

Jetés par l'ouragan, elle arrive à bon port,

L'ordure misérable de vos rivages grouillants.

J'ai hissé mon fanal devant la porte d'or ».


« Dans l'immédiat, la haute torche de la Liberté ne proclame pas seulement au monde la générosité de l'hospitalité américaine, elle éclaire le spectacle de la puissance économique de New York, la vision de son entreprise commerciale, financière et industrielle sur le continent nord-américain et sur un avant-pays toujours plus vaste. La statue tourne le dos à la ville, pour mieux regarder vers le large ».


« Confondant leurs idiomes et leurs caractères originaux, se coudoient toutes les races du monde ; des Italiens et des Irlandais, des Espagnols et des Suédois, de maigres Égyptiens près de lourds Allemands, des enfants de moujiks se roulant dans la boue avec de petits nègres, des femmes venue des pays du soleil, enveloppées de loques de couleurs éclatantes, bleues, rouges, jaunes, vertes, causent sur les portes de boutiques que tiennent de noirs juifs hollandais ».


« Havre mythique de la liberté, porte de l'Amérique, banquière du continent, mosaïque de cultures, symbole des succès d'une superpuissance et des tensions qui la déchirent, New York est d'abord fille du capitalisme. Tôt devenue un paradis du commerce, elle vit au rythme de ses docks, de ses ateliers, de ses bureaux, et son dynamisme en fait la rivale de Londres dans la domination de l'économie mondiale. La métropole des rives de l'Hudson ne cesse de changer d'échelle. Les premiers gratte-ciel s'élèvent près de Wall Street à la fin du XIXe siècle, et la population double entre 1900 et 1940. Little Italy, le quartier juif du Lower East Side, Harlem : New York est en même temps une seconde Babel et Métropolis. Sa modernité ne tient pas seulement à ses paysages urbains, féeriques selon les uns, dantesques selon d'autres ; elle repose sur sa capacité à surmonter ses contradictions et à innover. Capitale de l'information, c'est elle qui invente l'industrie des loisirs, les théâtres de Broadway et les parcs d'attraction de Coney Island. Au cœur de l'avant-garde, haut lieu du jazz et des débats d'idées, elle accueille artistes et intellectuels du monde entier qui renforcent son magnétisme. Aujourd'hui centre de la culture planétaire et paradigme du rêve américain, elle continue à attirer de nouveaux immigrants. " New York n'est pas une ville finie, écrivait Le Corbusier, c'est une ville en devenir ».


Histoire de New York – François Weil – Fayard Editions

2 décembre 2010

CITATION DU JEUDI !

« Nous sommes les confidents non seulement des avariés et des éclopés de toute espèce mais aussi des inquiets, des agités, des désespérés. Le pauvre, l'abandonné sentent qu'ils peuvent se confier à nous puisque nous sommes souvent seuls à les consoler ».

« Manet et le tueur, deux facettes d'une même médaille, le génie lumineux d'un côté, son reflet obscur de l'autre, le soleil noir. Manet invisible (puisque mort) mais omniprésent, après lequel court le tueur, lui aussi pour l'instant, en tout cas, encore invisible. Dans une course-poursuite forcément perdue d'avance, il jalonne son parcours de victimes innocentes chacune utilisée comme un objet pour servir ses desseins … ».

« Victorine, l'entendit-il prononcer d'une voix faible après un silence de mort. Un jour elle est venue chercher des couleurs. Je l'ai reconnue parce qu'elle ressemblait à celle du « Chemin de fer » … Curieux comme à chaque fois Manet l'a représentée avec une tête différente. Et pourtant on la reconnaissait. Quel tempérament … Cette longue collaboration entre le peintre et son modèle ressemblait à s'y méprendre à une histoire d'amour ».


10 AVRIL 1885. Dans une bastide d'Aix-en-Provence, la gendarmerie découvre une reconstitution macabre du Déjeuner sur l'herbe, le célèbre tableau de Manet, réalisée avec des cadavres. A Paris, le jeune Dr Corbel lutte chaque jour contre la syphilis et les maladies pulmonaires au chevet des laissés-pour-compte. Mais son destin va basculer avec l'apparition dans son cabinet de l'envoûtante Obscura, échappée de l'enfer des maisons closes, qu'un client avait fait poser quelques mois plus tôt telle Olympia, autre sulfureuse œuvre de Manet... Une fresque policière, autour d'un des tableaux les plus scandaleux de l'histoire. Mais surtout un formidable roman à climat qui nous plonge au cœur du XIXe siècle, des sommets de la société à ses bas-fonds, de l'exubérance de la nuit à la sérénité d'un atelier de peinture, des balbutiements de la médecine légale aux vertiges de la clinique du Dr Blanche, génial aliéniste et grand amateur de peinture. Car ne faut-il pas avoir perdu la raison pour considérer la mort comme une œuvre d'art ?


Obscura – Régis Descott – JC Lattès Éditions


19 novembre 2010

LE SPLEEN DE LA LUNE ...

Le mois de novembre est bel et bien là, avec son cortège d'angoisses, de doutes, de peurs. Ne m'en veuillez pas si je publie encore moins que d'habitude. Je manque de temps et j'ai le moral en berne. Heureusement pour moi, je continue de lire, mais mon esprit est accaparé par des problèmes personnels.

Je ne vous abandonne surtout pas. Je prends juste un peu de hauteur et de distance, le temps de me refaire une santé morale et de reprendre toutes mes activités.

A très vite ...






Souvenir
- Alfred de Musset

J’espérais bien pleurer, mais je croyais souffrir
En osant te revoir, place à jamais sacrée,
O la plus chère tombe et la plus ignorée
Où dorme un souvenir !

Que redoutiez-vous donc de cette solitude,
Et pourquoi, mes amis, me preniez-vous la main,
Alors qu’une si douce et si vieille habitude
Me montrait ce chemin ?

Les voilà, ces coteaux, ces bruyères fleuries,
Et ces pas argentins sur le sable muet,
Ces sentiers amoureux, remplis de causeries,
Où son bras m’enlaçait.

Les voilà, ces sapins à la sombre verdure,
Cette gorge profonde aux nonchalants détours,
Ces sauvages amis, dont l’antique murmure
A bercé mes beaux jours.

Les voilà, ces buissons où toute ma jeunesse,
Comme un essaim d’oiseaux, chante au bruit de mes pas.
Lieux charmants, beau désert où passa ma maîtresse,
Ne m’attendiez-vous pas ?

Ah ! laissez-les couler, elles me sont bien chères,
Ces larmes que soulève un cœur encor blessé !
Ne les essuyez pas, laissez sur mes paupières
Ce voile du passé !

{...}

21 octobre 2010

JEUDI, C’EST CITATION !


« Nos yeux se remplissent peu à peu de teintes douces qui correspondent aux suaves modulations saisies par le sens auditif. Et puis la note bleue résonne et nous voilà dans l'azur de la nuit transparente. Des nuages légers prennent toutes les formes de la fantaisie ; ils remplissent le ciel ; ils viennent se presser autour de la lune qui leur jette de grands disques d'opale et réveille la couleur endormie. Nous rêvons d'une nuit d'été. Nous attendons le rossignol ».

« Écoutez comme il rêve, comme il pleure, comme il chante avec douceur, tendresse et mélancolie ; comme il exprime parfaitement tous les sentiments les plus tendres et les plus élevés / … / On peut dire que Chopin est le créateur d'une école de piano et d'une école de composition ».

« Chopin a passé parmi nous comme un fantôme … ». (Franz Liszt)

« Un poète des mondes intérieurs, de l'au-delà des notes, du chant de l'âme profonde qui en font l'héritier de Mozart et le précurseur de Debussy ». (Jean-Jacques Eigeldinger – Biographe de Frédéric Chopin)

« Ses phrases musicales sont si libres, si flexibles, si tactiles, qui commencent par chercher et essayer leur place en dehors et bien loin de leur direction de départ, bien loin du point où on avait pu espérer qu'atteindrait leur attouchement, et qui ne se jouent dans cet écart de fantaisie que pour revenir plus délibérément, d'un retour plus prémédité, avec plus de précision, comme sur un cristal qui résonnerait jusqu'à faire crier, vous frapper au cœur ». (Marcel Proust)


Qui, en pensant au piano, ne songe d'abord à Frédéric Chopin ? Enfant précoce, pianiste virtuose tôt reconnu, il puisa dans la matière brute de la musique populaire de son pays pour la sublimer en un art novateur et singulier. C'est en explorateur de toutes ces ressources, plutôt qu'en interprète étincelant de sa seule virtuosité, que Chopin réussit à en extraire une œuvre musicale originale et forte.

Il traversa son époque, tel un météore, rencontrant les grands artistes romantiques de son temps, en apportant sa contribution à ce courant dont il fût un des porte-parole. Il laissa une œuvre musicale riche et multiforme, surtout pour son instrument de prédilection, le piano, et influença bien d'autres compositeurs tels que Bedrich Smetana, Antonin Dvorak, Béla Bartok, ou encore Zoltan Kodaly.


« Frédéric Chopin – L'âme du piano » - Claude Clément – Éditions du Jasmin

23 septembre 2010

JEUDI, C’EST CITATION !

« Innocent que j'étais, de n'avoir pas compris que les monstres servent d'exutoire au sadisme larvé des « honnêtes gens » !... ».

« Mais qu'est-ce que l'objectivité ?

Et doit-on, au nom de l'objectivité, rester constamment dans un scepticisme prudent et supérieur qui permet de distribuer les blâmes sans se mouiller ? Je n'en sais rien non plus ! ».


En 1952, Jean Meckert est envoyé à Lurs pour le journal France Dimanche pour couvrir ce qui deviendra un des faits divers les plus retentissants du siècle : l'affaire Dominici. Deux ans plus tard, Meckert revient sur cette expérience et examine le rôle tenu par les médias dans le développement de l'affaire. Entre faits bruts et récits à scandale, il tente d'analyser le travail de journaliste et livre son propre point de vue sur des faits qui, cinquante ans plus tard, continuent de susciter des commentaires et d'alimenter des fictions.


La tragédie de Lurs – Jean Meckert – Joëlle Losfeld Editions

26 août 2010

LIBRE DE PENSER ET D’ETRE

« Ce que chacun de nous doit respecter, c'est l'être humain en tant qu'individu libre de penser et de vivre sa vie comme il l'entend, hors de toute contrainte ».


" Mais qu'est-ce que c'est que porter le voile, habiter un corps voilé ? Que signifie être condamnée à l'enfermement dans un corps voilé puisque féminin ? Pourquoi voile-t-on les filles, seulement les filles ? Pourquoi cache-t-on leur corps, leur chevelure ? Qui a le droit d'en parler ? J'ai porté dix ans le voile. C'était le voile ou la mort. Je sais de quoi je parle. "



Bas les voiles ! – Chahdortt Djavann – Folio n°4332


28 juillet 2010

UNE AUTRE PERCEPTION DE HOLLYWOOD


« En haut, je me suis assis sur un banc constitué d'un tronc coupé en deux pour ensuite balayer la métropole d'un regard panoramique. Sur ma gauche, les majestueuses montagnes de San Gabriel qui, d'ici à un mois ou deux, se couvriraient de neige. Sur ma droit, l'interminable chaîne des montagnes de Santa Monica, qui s'abaissent doucement jusqu'aux collines de Hollywood, en forment le dernier maillon. Derrière moi, la vallée de San Fernando, océan de verdure plat parsemé de pavillons. Et devant moi, s'étirant du pied des collines jusqu'à l'océan, Los Angeles proprement dite. Les quelques rares gratte-ciel de downtown se dressaient en un groupe compact sur la gauche, cependant que, sur la droite, l'océan dessinait une belle bordure bleue miroitante. Et entre les deux, un immense tableau vivant d'humanité. Il est aisé de repérer Wilshire Boulevard, qui se distingue par un alignement régulier de buildings venant fendre le paysage en son centre. Hancock Park est également reconnaissable – pas par ses luxueuses et exquises demeures, qui sont trop loin pour qu'on puisse les apercevoir, mais par sa végétation luxuriante, entretenue à coup d'eau acheminée depuis l'intérieur des terres et de jardiniers à l'année, la marque de tous les quartiers riches de Los Angeles. On aperçoit l'arrière des arches du Grauman's Chinese Theater et, au-dessus de celles-ci, perché dans les collines, le lac de Hollywood.

De nombreux matins, installé sur ce même banc, j'ai regardé le soleil se lever par-dessus les montagnes de San Gabriel, et de nombreux soirs je l'ai regardé s'abîmer dans l'océan. Je me suis trouvé là quand les enseignes de néon qui couronnent le DuBarry et l'Argyle s'éclairaient dès le premier soupçon d'obscurité. Je me suis encore trouvé là les soirées de premières, quand la lumières des projecteurs jaillissait de Hollywood Boulevard pour lancer dans le ciel des faisceaux semblables à des épées qui se croisent. Les premiers temps où j'avais entrepris cette balade, dans les années vingt, le paysage présentait une mosaïque de champs d'orge, d'orangeraies et d'arbres, uniquement interrompue par quelques immeubles de bureaux et de petits groupes de maisons éparpillés de-ci, de-là, sans oublier, bien sûr, les studios, dont l'enceinte abritait un univers autonome et quasi auto-suffisant. Les collines verdoyantes offraient une nature vierge, presque totalement dépourvue de structures, et des kilomètres de sentiers équestres sinueux cheminaient dans le maquis. Ce nouveau lieu, ouvert et bucolique, a depuis longtemps disparu, maintenant. J'ai vu cette ville grandir et, de terre agricole, se muer en une métropole grouillante d'activité ».


Extrait – "Si loin de vous" – Nina Revoyr

23 juin 2010

L’ÂGE D’OR DE NOS GRANDES BIBLIOTHEQUES

« L'instauration des grandes bibliothèques royales et académiques, telles que le fonds Charles V au Louvre, riche d'un millier de manuscrits, la donation du Duc Humphrey à la bibliothèque bodléienne d'Oxford, ou la bibliothèque universitaire de Bologne, remonte au haut Moyen Âge. Les collections ducales et les cabinets de livres des ecclésiastiques et érudits humanistes font florès dans l'Italie du quattrocento. C'est cependant avec le développement d'une classe moyenne, d'une bourgeoisie privilégiée et éduquée dans toute l'Europe occidentale, que l'âge du livre et de la lecture classique a atteint son apogée.

Cet acte de la lecture, de même que les domaines annexes de la vente, de la publication, ou de la synthèse et du résumé de livres, présuppose certains concours de circonstances. On peut s'en faire une idée dans les lieux emblématique comme la tour-bibliothèque d e Montaigne, la bibliothèque de Montesquieu à La Brède, dans ce que nous savons de la bibliothèque de Walpole à Strawberry Hill ou dans celle de Thomas Jefferson à Monticello. Les lecteurs d'aujourd'hui possèdent en propre la matière même de leur lecture, les livres ne se trouvant plus dans des espaces publics, officiels. Une telle propriété nécessite à son tour un espace spécialisé, celui de la pièce couverte d'étagères pleines de livres, avec tout un lexique et des œuvres de référence qui rendent possible toute vraie lecture (comme Adorno l'observait, la musique de chambre dépend de l'existence même de pièces correspondantes, le plus souvent dans des maisons de particuliers). Un des réquisits essentiels également, c'est le silence.

Au fur et à mesure que la civilisation urbaine et industrielle assoit sa domination, le niveau de nuisance sonore connaît une inflation exponentielle, qui confine aujourd'hui à la folie. Pour les privilégiés, à l'âge classique de la lecture, le silence est encore une denrée, accessible dont le prix cependant ne cesse d'augmenter. Montaigne veille à ce que même les membres proches de sa famille soient tenus à l'écart de sa bibliothèque-refuge. Les grandes bibliothèques privées en appellent à des domestiques pour les maintenir en bon ordre, et huiler les reliures de cuir. Par-dessus tout, on a du temps pour lire. C'est l'image frappante retenue par Lamb des « cormorans de bibliothèque », tels sir Thomas Browne, ou Montaigne, ou Gibbon, s'épuisant nuits et jours à leur Léviathan. Y a-t-il un seul livre que Coleridge ou Humboldt n'aient pas lu, annotant, ajoutant de nombreux commentaires, pour composer, souvent sur le premier, un second livre dans les marges, sur des feuilles volantes, dans la prolifération des notes de bas de pages ? Que l'on me dise seulement quand Macaulay trouvait le temps de dormir ? ».


Extrait - Le silence des livres - George Steiner

En lien, un article paru chez Maître Po, Devin, qui présentait une exposition des plus belles bibliothèques du monde à la BNF, photographiées par un photographe turc, Armet Ertug.

12 février 2010

LE CHEZ-SOI POUR UN TZIGANE ...



"A Poljana, quand un chibalo, un chef tzigane, montrait à quelqu'un le chemin qui partait du hameau en disant qu'il trouverait une maison où on lui donnerait du pain et des mains qui lui donneraient à boire, c'était toujours un châtiment inimaginable, le plus sévère. Perdre son chez-soi, en effet, ne signifiait pas une bicoque ni une cabane, mais des gens : des ribambelles d'enfants négligés, pieds nus dans la neige, des femmes qui chancelaient autour du feu et de la clôture, des vieilles toutes flétries, des sorcières qui cueillaient des herbes aux vertus magiques et savaient lire dans les lignes de la main ce que le sort réservait inévitablement, des anciens aux cheveux argentés, qui s'asseyaient de temps en temps devant la porte pour raconter leur long périple, sans oublier leurs chansons, les vieilles phurikane gil'a ; voilà ce que chez-soi voulait dire ...".


Extrait - "Petite, Allume un feu ..." - Martin Smaus

16 août 2009

L'ARTISTE ET SON PUBLIC


"La limite, c'était le public. L'artiste était à la merci de l'auditoire. Celui-ci pouvait être ignorant, vulgaire, distrait pu perspicace, intelligent ou fermé à la nouveauté, comme le public qui n'avait pas supporté la Deuxième Symphonie de Beethoven, condamnée par un éminent critique viennois de l'époque qui l'avait qualifiée de "monstre vulgaire qui se bat furieusement de la queue jusqu'au finale si désespérément attendu" ... Et un autre éminent critique, français celui-là, n'avait-il pas déclaré dans La Revue des Deux Mondes que le Faust de Berlioz était une œuvre pleine de vulgarité et de son étranges émis par un compositeur "incapable d'écrire pour la voix humaine" ? C'est à juste titre, se dit Atlan-Ferrara avec un soupir, que nulle part au monde il n'existe de monument érigé à la mémoire d'un quelconque critique littéraire ou musical ... Placé comme il l'était en équilibre précaire entre deux création - celle du compositeur et celle du chef d'orchestre -, Gabriel Atlan-Ferrara avait envie de se laisser conduire par la beauté dissonant de cet Enfer à la fois si désirable et si redoutable que représentais la cantate d'Hector berlioz. La condition de maintien de cet équilibre - et, par conséquent, de la tranquillité d'esprit du chef d'orchestre - était que chacun reste à sa place. Surtout, dans La Damnation de Faust, la voix devait être collective afin de souligner la fatalité de la faute individuelle du héros et sa damnation."


Extrait - "L'instinct d'Inez" - Carlos fuentes

7 juin 2009

LA LUMIERE ETERNELLE



"Les messes du dimanche, ainsi que les prières quotidiennes, étaient obligatoires. Je ne sais pas si mes cousins, frères et sœurs, s'accommodaient de ce mode de vie. Nous n'en parlions jamais. En tout cas, à moi, il me convenait. Surtout son côté religieux : j'aimais prier. Je me sentais en communions avec une force ancrée tout au fond de moi. Un force ambiguë. Elle m'habitait, je la percevais et pourtant elle était ineffable. Comme si un fil partant de moi me reliait à un inconnu dont dépendait mon existence. Quand j'allais par les sentiers, cette force étrange s'affirmait plus nettement, alors je m'adressais à elle. Parfois elle s'imposait si intensément à moi que je donnais, au regard des autres, l'impression de planer dans les nuages. D'ailleurs ma grand-mère m'a souvent reproché d'être un rêveur. Elle n'était pas la seule. A saint-Paul, maints abbés, pendant l'étude, croyaient m'arracher à une pauvre léthargie quand je m'abandonnais à ce dialogue intérieur. Je n'ai jamais contrôlé cette force. Je la laissais agir à mon gré, et cela me convenait fort bien. C'était un pressentiment profond et précis qui se chargeait de me rappeler qu'il en serait ainsi toute ma vie : "Toute ta vie tu seras confronté à cette chose. Elle te viendra à l'esprit sans rendez-vous. Pour une seconde, une minute ou une heure. Parfois elle te fera peur. Apprends dès à présent à la maîtriser. Vis en bonne entente avec elle car elle contient la lumière de ton existence. Cette lumière, tu ne la percevrais qu'une fois mort". Dans mon raisonnement d'enfant, la lumière en question, c'était Dieu. Je n'avais pas de problème avec Dieu. J'aimais Dieu. Dès l'enfance, j'avais été éduqué pour croire en lui et l'aimer. Mon seul grand souci, c'était la mort. Pourquoi fallait-il payer un si lourd tribut pour voir l'Éternel ?".


6 mai 2009

L'ORCHESTRE TZIGANE


"Le vieux Marian Dunka, aux cheveux argentés, tapait sur la table avec son archet pour imposer le silence, haussait ses sourcils épais et remuait les genoux, alors les gars commençaient à jouer, tout d'abord des airs slovaques et ruthènes : Ô belle demoiselle, comme un fruit épanoui, comment ne pas aimer ton minois si joli ... Et quand musiciens et invités étaient bien guillerets, la conversation roulait sur les czardas, toujours plus rapides et endiablées, parce que avec la gnôle qui coulait à flots il commençait à y aller de leur vie, les voix se démêlaient et se mêlaient comme l'eau d'un torrent, elle montaient dans le ciel et retombaient de nouveau, l'alcool se déversait dans ces gosiers assoiffés, les habitants de Poljana s'écroulaient les uns après les autres, comme des arbres que l'on abat, tandis que des gouttes de sang perlaient aux doigts écorchés des musiciens et que des bouts de crin déchiqueté voletaient autour des archets. Et, au matin les Tziganes se regroupaient, à l'écart, et lançaient, pour le plaisir, leur refrain languissant et nostalgique : Gadzeske basavav andro kan, Romeske andro jilo, jusqu'à munuit avec les gadjé, pour l'argent, et ensuite avec nous, pour le coeur ... Enfin, ils balançaient leurs instruments et entonnaient, d'une voix enrouée : Chajori romani, ker mange jagori, na cikni na bari, carav tro vod'ori ... Petite, ma petite, je t'en supllie, allume un feu ... Et ils s'ouvraient si grand, ils avaient tellement mal qu'ils se mettaient à pleurer comme des petits enfants, sans avoir aucunement honte de leurs larmes noires. Soudain, en effet, tout était inutile, même ces instruments, ces cordes et ces archets ; même les mots étaient creux et vains : il ne restait que la chaude nuit noire, d'un noir profond, les étoiles fugitives, les parfums et les couleurs, un chagrin et une douleur à perdre la raison ... Et quinconque les entendait ainsi, au matin, leur pardonnait les agneaux égarés, le poulailler vide ou le sillon piétiné, parce que l'on sentait qu'à travers ces voix rauques on retombait quelque part à la source, aux racines, en même temps que l'on touchait les étoiles ; que tout, agneaux, pommes de terre, eau-de-vie maison et larmes, était indissociable, et que sans les Tziganes, les forgerons, les puisatiers et les musiciens l'existence ne serait peut-être même pas concevable. A Zemplin, on disait même : Tant qu'un Tzigane ne t'a pas fait ses compliments, le bonheur n'entre pas dans la maison ...


Extrait - "
Petite, allume un feu ..." - Martin Smaus

11 avril 2009

LA DOUCEUR D'UN CAFE VIENNOIS



"Pour qui hésite entre la solitude et la compagnie, pour qui n'aime ni rester chez soi ni traîner dehors, pour qui alterne entre l'ennui, la paresse et la mélancolie, il suffit de pousser la porte du "Prückel", du "Sperl", du "Central" ou d'un autre pour se sentir apaisé et bienvenu. Les cafés viennois sont les havres des états d'âme. On peut venir pour lire, écrire, jouer aux cartes, aux échecs, au billard, donner des rendez-vous ou passer le temps sans rien faire, simplement en touillant rêveusement sa cuillère en argent dans sa tasse en porcelaine. On peut grignoter saler, sucré ou boire un seul café et traîner des heures sans jamais subir le moindre regard désobligeant de la part du garçon. Les tables sont en marbre et les patères en cuivre. Les journaux sont du jour, les gâteaux sont frais et les clients discrets. A Vienne, il ne suffit pas de commander un café. Il faut être précis et savoir ce que l'on souhaite boire. Un "Schwarzer", un café noir, un "Kleiner", noir et serré, un "Kapuziner" avec quelques gouttes de crème, un "Mélange", mi-café, mi-lait, un "Verkehrt", presque blanc, un "Brauner" avec un nuage de lait. On peut aussi demander un "Eiskaffee", sorte de café liégeois, un "Einspanner", noir mais servi dans un verre avec de la crème fouettée, voire, pour les gourmands à l'estomac solide, "mit Doppelschlag", avec double portion de crème fouettée, ou pour les amateurs de sensations fortes, un "Fiaker" avec du rhum dans la crème, voire un "Maria Theresa" avec crème et liqueur d'orange. Quelle que soit la commande, le café est servi sur un plateau en argent ovale, un verre d'eau posé à côté de la tasse, avec la petite cuillère en biais sur le verre d'eau".



Extrait - "Café viennois" - Michèle Halberstadt

27 mars 2009

L'ALLEMAGNE AU FIL DES SAISONS



"Il adorait le trajet en chemin de fer le long du Rhin, les méandre du fleuve, la rive tantôt riante et tantôt abrupte, les vignobles et les versants boisés, les châteaux forts et les petites localités, et les péniches, rapides à la descente et peinant vers l'amont. Il adorait ce trajet en hiver, quand l'eau du fleuve fumait dans l'air froid du matin et que le soleil luttait pour percer le brouillard, et en été, quand au grand soleil s'étalait sur l'autre rive, rassurant, ce monde de jouets miniatures qu'étaient les châteaux forts, les villages, les trains et les autos. Au printemps, il se délectait des arbres en fleurs, et en automne de leurs feuillages rouges et jaunes".


Extrait - "La circoncision" - Bernhard Schlink

4 mars 2009

DE L'ART DE BIEN CHOISIR SON LIVRE



"Je trouvais incroyable à l'époque - et encore aujourd'hui - qu'une si grande partie de la clientèle qui traîne dans la librairie ne sache pas vraiment ce qu'elle cherche, mais vienne juste jeter un œil aux étagères avec l'espoir de tomber sur un livre qui répondra à son attente. Puis, quand ils sont assez futés pour ne pas croire au baratin de l'éditeur, il vous posent les fameuses trois questions : 1. De quoi ça parle ? 2. Vous l'avez lu ? 3. C'est bien ? Les vendeurs bibliophiles pur jus - comme Sophie et moi l'étions - sont incapables de mentir. Nos visages nous trahissent immédiatement. Un sourcil arqué ou un coin de lèvre relevé suffit à trahir le livre honteux, et incite les clients futés à demander autre chose. Nous les conduisons alors de force vers un opus précis que nous leur ordonnons de lire. S'il leur déplaît, ils ne reviendront jamais ; s'ils l'apprécient, ils seront clients à vie".

22 février 2009

VIENNE, BELLE AU BOIS DORMANT


"Comment ne pas être émue par ces façades anciennes bleu crème, vert pâle, grises, jaunes et ocres, ces enseignes et ces noms de rues écrits dans une typographie gothique, ces vieux tramways rouge et blanc, ces panneaux de signalisation quasiment au cœur de la ville, indiquant qu'il fallait bifurquer à gauche vers Budapest et Bratislava, à droite vers Prague ? Elle se sentait ramenée des décennies en arrière en observant ces piétons qui patientaient aux feux et n'imagineraient pas traverser au vert, bien qu'aucune voiture ne passe. Elle regardait leurs visages osseux, campagnards. Des hommes sans goût, des femmes dénuées de grâce. Elle s'étonnait de l'alternance entre des immeubles plutôt bas, dont certains d'une grisaille semblable à celle des banlieues parisiennes, puis presque aussitôt des bâtisses rococo sorties tout droit d'un décor d'opérette, et partout des rues incroyablement désertes pour une heure d'affluence dans cette grande avenue d'une vaste capitale. Décidément, elle n'avait rien vu de son précédent voyage. Maintenant qu'elle était seule, elle avait l'impression de regarder Vienne pour la première fois. Dans cette ville où l'est l'emportait sur l'ouest, où le maigre soleil d'hiver à peine levé semblait prêt à se coucher, les Viennois faisaient mine d'entrer à tout petits pas dans un XXe siècle dont la grande partie de l'Europe tournait déjà allégrement la page. Etait-ce le poids des sucreries ou celui des souvenirs qui faisait de Vienne une ville assoupie, au bois dormant ?".


Extrait - "Café viennois" - Michèle Halberstadt

9 février 2009

YERUSHALAYIM


"Chaque matin, je voyais le jour arriver du désert et réveiller les couleurs de Jérusalem, l'ocre des murailles, la blancheur des terrasses, l'or du Temple, le vert sombre des cyprès, les façades des maisons teintées par les hommes, déteintes par les étés. J'avais quelques instants, l'illusion de dominer la ville qui s'offrait à moi, telle une maquette d'architecte mais, très vite, elle devenait trop brillante, trop colorée, elle se dressait plus haut, au-dessus de tous, comme une prophétie éblouissante, ou une putain somptueuse. Alors qu'aucun bruit ne s'élevait encore des places ou des rues, déjà, sur les chemins qui serpentaient vers les remparts, arrivaient les chevaliers de Damas, les femmes portant sur leurs têtes des paniers de raisins, au bras des roses de Jéricho qu'elles allaient vendre, sous les térébinthes, aux portes de la ville. Tout convergeait déjà vers Jérusalem. Jérusalem était le centre. Jérusalem absorbait tout".

Extrait - "L'Évangile selon Pilate" - Éric-Emmanuel Schmitt

26 janvier 2009

LA TACHE DE DIEU


"A l'époque où existaient en Islam des asiles psychiatriques, des fous vivaient libres en Occident au point d'y gouverner les esprits. Présenter et dresser des bûchers, telles étaient leurs missions. Las de voir ces déments (inquisiteurs et sorciers curieusement associés et flanqués d'une clientèle influençable et superstitieuse) martyriser les chats noirs, Dieu toucha de son doigt magnanime la robe des victimes. Depuis lors, sur l'encolure, le front, où le doigt de Dieu s'appliqua, une tache blanche orne le pelage maudit. On l'appelle :"la tache de Dieu". Cette empreinte immaculée eut le mérite de soustraire des crucifixions ou des flammes quelques innocents dont le seul crime était qu'ils fussent entièrement de couleur noire".


Extrait - "Sa majesté le chat" - Louis Nucéra