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7 août 2011

AH ! LA FAMILLE ...

  • Pleine lune à Blandings - P.G. Wodehouse - La Découverte Éditions


"La lune raffinée qui était au service du château de Blandings et dans son district était presque pleine, et la demeure ancestrale de Clarence, neuvième comte d'Emsworth, se trouvait, depuis quelques heures déjà, baignée dans ses rayons d'argent. Ils brillaient sur ses tours et ses créneaux, veillaient respectueusement sur la sœur de lord Emsworth, lady Hermione Wedge, qui s'enduisait le visage de crème dans la chambre bleue ; ils se glissaient par la fenêtre ouvertes dans la chambre rouge mitoyenne où résidait quelqu'un qui valait vraiment la peine d'être vu, Veronica Wedge pour être précis - la superbe fille de lady Hermione -, qui regardait le plafond, étendue sur son lit, en rêvant d'avoir des bijoux convenables à porter pour le prochain bal du comté. Une jolie fille n'a besoin, bien sûr, d'aucun autre joyau que sa beauté, sa santé et son charme, mais quiconque eût voulu faire comprendre cela à Veronica eût entrepris une tâche insurmontable".

Le domaine de Blandings pourrait être un havre de paix et de sérénité pour ses habitants. Imaginez un instant un château anglais posé sur un écrin de verdure, la nature à perte de vue, le silence seulement troublé par le bêlement des moutons, le meuglement des vaches, le chant d'un coq dans le lointain. "Ici, tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté", comme l'a si bien écrit Baudelaire ... Voilà ce que devrait être l'atmosphère délicate du château de Blandings ! Sauf que la famille de lord Emsworth est tout, sauf conventionnelle. Et Clarence Threepwood, neuvième compte d'Emsworth se fait du souci au point d'en perdre le sommeil. C'est dire ! Et pas pour l'Impératrice, sa splendide truie de concours agricole, qui ronfle du sommeil du juste dans son wigwam et objet de toutes ses attentions. Je vous rassure de suite ! "Je te l'affirme. Et que crois-tu que faisait le cochon ? Qu'il chantait ? Qu'il récitait le monologue d'Hamlet ? Rien de tout ça. Il respirait, rien d'autre. Je t'assure, l'idée d'être coincé à Blandings au moment de la pleine lune, avec Clarence, Galahad, Freddie et de Plimsoll dans les environs, ne m'attire pas vraiment. C'est comme faire naufrage sur une île déserte avec les Marx brothers".

Au cours de cette nuit de pleine lune, le colonel Egbert Wedge, son beau-frère, apprendra à Clarence le retour de son cadet, Freddie, à Blandings. Rien que d'apprendre cette nouvelle, le comte d'Emsworth en tremble d'avance. Et si encore cet imbécile venait seul ! Même pas. Il a décidé de se faire accompagner par un jeune Américain très riche, alcoolique et fêtard notoires, Tipton Plimsoll. Tout un programme pour venir perturber la quiétude de ce lieu empreint d'un calme absolu. "Une fois encore, lord Emsworth demanda la bénédiction de son âme. L'idée que son plus jeune fils, l'Honorable Freddie Threepwood, s'occupât de succursales anglaises, lui semblait presque incroyable. Des années de vie commune avec ce garçon lui avaient donné l'impression qu'il avait à peine assez d'intelligence pour ouvrir la bouche quand il voulait manger, certainement pas plus. [...] Comme beaucoup de pères de la haute société britannique, il était quelque peu allergique aux fils cadets et n'était jamais ravi de retrouver celui qu'un funeste destin lui avait procuré".

Le plus dur pour Freddie sera de convaincre Tipton Plimsoll de lâcher Londres, ses pubs et ses soirées alcoolisées pour venir se perdre à Blandings, au fin fond de la campagne anglaise. L'objectif non avoué est de lui faire signer un contrat exclusif pour la vente de biscuits pour chiens dans les drugstores Tipton aux États-unis. Et
pour qui connait Freddie et son sens des affaires, sait par avance que la transaction est loin d'être conclue. Une sombre histoire de nain barbu, d'inconnu au physique ingrat proche du gorille apparaissant et disparaissant à la vue de Tipton à la suite d'une mémorable soirée trop arrosée le feront changer d'avis. "Tipton expliqua qu'un zigoto à tête de gorille apparaissait et disparaissait derrière la porte vitrée, et le barman répliqua qu'il n'avait rien remarqué. Tipton dit : "Oh, vraiment ?" et devint, pour la première fois, pensif. Il lui parut soudain que les yeux de l'apparition, en rencontrant les siens, avaient semblé lui lancer un regard d'avertissement. En tout cas, ils le considéraient avec une fixité singulière ; et, en se souvenant des paroles d'E. Jimpson Murgatroyd, il ressentit une bouffée d'appréhension. Faible pour l'instant, mais qui commençait à croître".

Pour qui ne connaitrait pas encore P.G. Wodehouse, je leur rappellerai qu'il est anglais, père spirituel et littéraire du butler Jeeves, de lord Ermsworth. Une fois posé le décor général, autant vous prévenir immédiatement si vous recherchez une famille de la Gentry britannique conventionnelle, académique, classique, traditionnelle, passez votre chemin ! Vous avez fait fausse route. Dans "Pleine lune à Blandings" vous allez pénétrer dans un monde pour le moins ... étonnant, insolite, atypique. Vous voilà prévenu. Parce que chaque protagoniste de ce roman loufoque, farfelu pourrait faire l'objet d'une analyse complète.

De Clarence Threepwood, lord d'Ermsworth, vouant à l'Impératrice, sa truie, un amour passionné au point de la faire portraiturer pour l'immortaliser au même titre que tous les ancêtres de sa lignée, à Freddie, son fils cadet, représentant les biscuits pour chien "La Joie du chien de Donalson", vous avez déjà un petit aperçu de l'excentricité de cette joyeuse famille So British ! Si on ajoute au tableau de chasse deux cousines, dont Veronica ravissante idiote au QI proche de l'huître, et Prue envoyée à Blandings en punition, comme d'autres au couvent, pour avoir voulu épouser un artiste peintre aux traits de gorille, je pense que le décor est planté. Et n'ayez crainte, tous les personnages sont du même cru. Il n'y en n'a pas un qui échappe à la plume acide, acerbe, grinçante, mordante, presque impertinente de P.G. Wodehouse.

Par-delà l'humour et la dérision qui président dans "Pleine lune à Blandings", P.G. Wodehouse égratigne allégrement l'aristocratie anglaise et ses travers, pour le plus grand plaisir du lecteur. Dans ce roman, le lecteur comprend que tous les protagonistes passent leur temps comme ils le peuvent, ont surtout du temps à perdre et ne font rien, vivent sur leurs acquis passés et n'ont aucunement envie de faire un effort. Tous ont une tare sociale quelconque, sont des bons à rien ou à pas grand chose. L'auteur prend un malin plaisir à dénigrer cette société où la principale activité reste la paresse, la nonchalance cultivée comme un art de vivre. En plus de
la critique sociale, P.G. Wodehouse compare sournoisement le mode de vie de la noblesse britannique - représentée par la famille Threepwood - à la bourgeoisie américaine - incarnée par Tipton Plimsoll -, l'une ancestrale, archaïque, pétrifiée, l'autre naissante, moderne, changeante. Et c'est ce mélange doux-amère entre passé et avenir qui donne la tonalité de "Pleine lune à Blandings".

Vous l'aurez compris, "Pleine lune à Blandings" est un moment de lecture réjouissante, menée tambour battant avec une histoire rocambolesque, mélange du théâtre de boulevard où les portes claquent, les amants se perdent et se retrouvent, où les quiproquos sont la règle, et du burlesque digne des Marx Brothers !

D'autres blogs en parlent : A livre ouvert, Erzebeth.


236 - 1 = 235 livres à lire dans ma PAL ...

19 avril 2011

L’ABSCONS JUMEAU D’HIMMLER

Hitler's Day – Elmore Leonard – Rivage/Thriller Éditions


"- Heinrich Himmler est né le 7 octobre 1900. Ce qui est exactement le jour de ma naissance.

- Vraiment ?
- Dans le même hôpital de Munich.
- Eh ben ! avait-elle alors lâché, impressionnée, avant de poursuivre : Vous pensez qu'il y a une chance que vous soyez vraiment le jumeau de Himmler ?
- Le même hôpital, le même jour, la même heure de naissance et, comme vous pouvez le constater, la même apparence. La question que je me pose est la suivante : si Heinrich et moi sommes du même sang, si nous venons des entrailles de la même femme, pourquoi nous a-t-on séparés ? ».

Walter Schoen, taciturne boucher de Detroit et fier de ses origines allemandes, est convaincu qu'entre Heinrich Himmler et lui coexistent des liens de sang profonds. Une communauté de pensée, d'opinion s'est fait jour, à l'insu du plus connu des deux. Tous deux se ressemblent physiquement à s'y méprendre. Ils sont nés le même jour, dans le même hôpital de Munich. Il n'en faut pas plus à ce pauvre Walter pour décréter que Himmler et lui sont de vrais jumeaux. Et pas uniquement astraux. Idéologiquement aussi. Son ex-femme, Honey, plantureuse fausse blonde vite lassée de ce drôle d'histrion, n'a jamais vraiment compris quel était le réel destin de Walter Schoen. « - Il pense que Himmler et lui ont chacun leur destinée, leur mission à accomplir. On connaît celle de Himmler, n'est-ce pas ? Tuer tous les juifs qu'il peut dénicher. Mais Walter, je ne sais pas … Il y a cinq ans, il n'avait toujours pas trouvé quelle était sa mission ». Dans un cas comme dans l'autre, Walter
Schoen sait au moins une chose : sa vocation profonde, sa prédestination est de servir le national-socialisme jusqu'aux États-Unis mêmes !

Et quand débarquent à l'improviste dans sa morne existence Jürgen Schrenk et Otto Penzler, deux officiers nazis de l'Afrika Korps échappés d'un camp de prisonniers, Walter Schoen voit enfin clair dans son devenir. « A moins que ce soit le destin qui les ait envoyés. Pas pour que Walter les aide, eux. Non, l'inverse. Pour qu'ils l'aident, lui. Et pourquoi pas ? Il pouvait très bien leur expliquer qui il était et ce qu'il projetait sans trahir toute l'entreprise. Leur raconter son lien mystérieux avec Heinrich Himmler et leurs rôles dans l'histoire du Reich, leurs destinées respectives. Celle de Himmler leur était familière. A l'heure qu'il était, il avait probablement débarrassé l'Europe du plus grand nombre de ses juifs, et il était le successeur logique d'Hitler. Walter, qui pendant ce temps-là contemplait sa destinée les yeux mi-clos, savait qu'il ne s'attaquerait pas au problème juif ». Il sera martyr de la pensée nazie et deviendra aussi célèbre, sinon plus, que son jumeau de sinistre réputation.

En attendant de se transformer en souffre-douleur d'une cause perdue depuis longtemps déjà en novembre 1944, Walter va devoir se confronter à un certain Paul Webster, Marshal de son état, surnommé à juste titre le Kid de l'Oklahoma, celui qui ne lâche jamais sa proie. Parti à la poursuite des deux zèbres Jürgen Schrenk et Otto Penzler pour les renvoyer illico presto pourrir dans leur camp de prisonniers, Carl Webster va s'associer avec Honey Deal, l'ex de Walter, plus intéressée par les beaux et virils marshals que par la chasse aux nazis, dont elle se moque comme d'une guigne. En plus de sa course poursuite picaresque à travers les États-Unis, Carl Webster va devra lutter pour ne pas tromper sa femme Louly. Et ça, c'est plus facile à dire qu'à faire ! « Vous voyez le genre ? Elle était de compagnie agréable, c'était tout. Elle flirtait un peu avec ses yeux, avec certaines choses qu'elle disait, mais ça ne signifiait pas qu'il ferait le grand saut avec elle. Il avait une jolie femme qui avait abattu deux hommes et enseignait à douze cents mitrailleurs à aimer leur Browning calibre trente. Louly représentait tout ce qu'il avait toujours voulu chez une femme, et il avait juré de lui rester fidèle. Il n'avait pas la moindre intention de commettre un jour l'adultère avec Honey. Si tant est que ce fût ce qu'elle avait en tête. Et il semblait bien que oui, car elle était ce qu'on pourrait appeler un esprit libre, avec son regard langoureux et cette lèvre inférieure qui n'attendait que la morsure de sa bouche. Elle se comportait comme s'il n'y avait pas de mal à l'amour libre ».

Difficile de classer « Hitler's Day » d'Elmore Leonard. Certes, c'est un vrai roman policier américain. Mais avec en plus un fond drôle, hilarant, décalé avec des situations rocambolesques et des dialogues incisifs et pleins d'esprit. Ici, les personnages sont délirants, ubuesques, obsessionnels, caricaturaux.

Entre Honey Deal, jeune femme libérée et décidée à rattraper le temps perdu aux côtés d'un Walter Schoen étriqué et piètre mari, persuadé d'un destin hors du commun en raison de sa ressemblance frappante avec Himmler, Darcy Deal – ex-beau-frère – magouilleur, escroc, voleur de bestiaux détournant la loi sur le rationnement de la viande aux États-Unis pendant la 2ème Guerre mondiale et impliquant le psychorigide Walter Schoen dans ses affaires malhonnêtes, le tableau était déjà assez original. Ajoutez à cela deux officiers nazis, dont l'un rêve de devenir un vrai cow-boy avec stetson, bottes à éperons pour attraper du bétail au lasso, et l'autre – ancien SS – qui rêve d'épouser une jeune juive américaine, et vous aurez un petite idée de ce qui vous attend dans « Hitler's Day ». Ce roman est tout sauf un livre sur l'engagement des États-Unis dans la lutte contre le nazisme. C'est un ouvrage qui traite, sous une forme cynique, des relations ambiguës que l'Amérique a entretenu avec le national-socialisme et d'une idéologie sans consistance.

Dans « Hitler's Day », Elmore Leonard parle d'espionite aiguë et de la peur panique des Américains de se faire envahir de l'intérieur par leurs immigrés. Cerise sur le gâteau d'anniversaire du Führer si l'on peut écrire cela, il y est aussi question d'un attentat aussi extravagant qu'improbable, destiné à faire entrer ce pauvre Walter Schoen dans l'histoire du 20ème Siècle. « Maintenant, il nous dit qu'il veut être le seul kamikaze germano-américain de la Seconde Guerre mondiale, comme ça les gens se souviendront de lui : Walter l'assassin. Walter, est-ce que tu as déjà entendu parler du kamikaze niakwe qui a survécu ? Nakamura La Trouille ? ».


246 - 1 = 245 livres dans ma PAL ...

30 mars 2011

IVANHOE, LE CHEVALIER DESENCHANTE !

  • Ivanhoé à la rescousse – William Makepeace Thackeray – Le Castor Astral Éditions


« Vous, chères jeunes dames, qui puisez votre savoir dans les rayons du bibliobus, vous seriez portées à croire que, sitôt que le but est atteint, qu'Emilia a rejoint le Comte ravi dans son cabriolet tout neuf ou que Belinda, s'étant dégagée des étreintes larmoyantes de son excellente mère, peut sécher ses adorables yeux sur le gilet palpitant de son jeune époux, vous seriez portées à croire, dis-je, que tout est terminé, qu'Emilia et le Comte couleront des jours heureux jusqu'à leur dernier soupir dans le romantique château que Sa Seigneurie possède dans les Highlands, et que Belinda et son jeune clergyman jouiront d'un bonheur sans nuages dans leur presbytère treillagé de roses, sur la côte occidentale de l'Angleterre. Mais il se trouvera parmi les lecteurs, des individus âgés, certes, mais expérimentés, qui ne se contenteront pas de si peu. Car certains, qui sont mariés, estiment qu'ils ont encore deux ou trois choses à voir et à faire en ce bas monde, et peut-être même à endurer, et que les aventures, les souffrances, les plaisirs, les impôts, les levers et les couchers de soleil, et les diverses péripéties ne s'arrêtent pas avec la cérémonie nuptiale ».

En écrivant « Ivanhoé à la rescousse », William Makepeace Thackeray souhaitait donner une suite au célébrissime roman chevaleresque de Sir Walter Scott, « Ivanhoé ». Frustré qu'il était de voir cette fresque historique s'interrompre pour le moins brutalement avec l'union de Sir Wilfrid d'Ivanhoé et de Lady Rowena, William Thackeray va se charger de nous raconter la suite. Ou, tout au moins, sa suite !

Tous deux désormais retirés sur leurs terres du comté du Yorkshire, Ivanhoé et Rowena auraient pu couler des jours paisibles, entourés de leur cour. Sauf que le souvenir de Rebecca – fils d'Ysaac d'York, riche marchand juif – vient pourrir le quotidien de ce couple idyllique. En effet, Lady Rowena est une vraie bête à Bon Dieu, une bigote hors catégorie. Au point de rendre le bouffon Wanda neurasthénique. Bref, Lady Rowena, jalouse comme un pou, ne ratait jamais une occasion de culpabiliser Ivanhoé. « Par exemple, si Gurth, le porcher, qui avait été promu garde-chasse et officier des eaux et forêts, signalait la présence d'un sanglier dans les bois et proposait une chasse, elle déclarait alors : « Allez-y, Sir Wilfrid, persécutez ces pauvres cochons : vous savez bien que vos amis les Juifs ne peuvent pas les souffrir ! » Ou si, comme cela arrivait souvent, Richard, le monarque au cœur de lion, dans le but d'obtenir un prêt ou un don des capitalistes hébreux, rôtissait une poignée d'entre eux ou bien faisait sauter les molaires des rabbins, alors Rowena exultait et s'écriait : « Ils ne l'ont pas volé, ces misérables ! ».

Et impossible pour lui de compter sur Lord Robin de Huntingdon, alias Robin des Bois. Celui-ci était encore plus étriqué moralement que Lady Rowena. Aussi, lorsqu'Ivanhoé décide de rejoindre Richard Cœur de Lion devant Châlus, Lady Rowena – dans son hystérie religieuse – se voit déjà en veuve éplorée. « Rowena, debout sur les marches du château, entonna une série de prières et de bénédictions particulièrement édifiantes, pendant que son seigneur enfourchait sa jument et que ses écuyers le menaient au pont-levis. – Car c'est le devoir de la femme britannique, lança-t-elle, d'être prête à tout supporter – tout – pour le service de son souverain. Et tant que dure la campagne, elle doit ignorer la solitude et même se préparer au veuvage, à l'abandon et à un avenir incertain ». C'est en tant que veuve quasi-officielle que cette dernière se consolera et convolera avec le cousin d'Ivanhoé, Athelstane. Au bout de maintes péripéties, toutes plus rocambolesques les unes que les autres en compagnie de Richard Cœur de Lion, Sir Wilfrid d'Ivanhoé reviendra sur ses terres dans la plus grande indifférence.

Mais la vengeance est un plat qui se mange froid, et l'infâme Jean sans Terre, fera mettre Lady Rowena au cachot pour se venger de la fidélité d'Ivanhoé à son roi. Avant de retourner en Terre Sainte chasser le mécréant et tenter de retrouver Rebecca, Lady Rowena lui fera tenir une promesse qui ne coûte pas cher et fait beaucoup de bien aux âmes en peine. « Quelle scène sublime ! Et quel lit de mort ! J'ai l'impression d'avoir créé tout ça moi-même pour que cette noble dame et moi puissions nous quitter en paix ! Imaginez l'arrivée d'Ivanhoé – leurs retrouvailles – le visage épuisé de Rowena qui rougit légèrement – la manière pathétique dont elle lui confie le petit Cédric en lui demandant de promettre de s'en occuper. – Wilfrid, mon premier amour, soupira-t-elle, le souffle court, en repoussant une mèche de cheveux gris qui tombait sur son front ridé et en regardant d'un air plein de tendresse le garçonnet assis sur les genoux d'Ivanhoé, accorde-moi, par saint Waltheof de Templestowe, accorde-moi une dernière faveur ! – Je te donne ma parole, dit le vaillant chevalier en pensant qu'elle attendait sa promesse de veiller sur son enfant. – Par saint Waltheof ? – Par saint Waltheof ! – Promets-le moi, alors, gémit Rowena en le suppliant des yeux, promets-moi que tu n'épouseras jamais une Juive. – Tu ne crois pas que tu exagères ? Enfin … Je te le promets par saint Waltheof … Que se passe-t-il, Rowena ? ».

« Ivanhoé à la rescousse » est tout sauf un livre sérieux. Reprenant le goût immodéré de ses compatriotes pour les romans de chevalerie et une certaine nostalgie pour le Moyen Âge romanesque, William Thackeray a décidé de se moquer d'une certaine société anglaise.

Et le moins que l'on puisse dire c'est qu'en forçant à peine le trait, il nous donne à lire une parodie satirique qui tourne en dérision le roman chevaleresque dont Walter Scott était un des maîtres incontestés au 19ème Siècle.

Ici, Richard Cœur de Lion, Ivanhoé ou Robin des Bois et tous les héros au grand cœur, à la générosité sans bornes et ardents défenseurs des plus faibles, sont croqués comme une bande de serial killers, alcooliques, maniaco-dépressifs ou encore mystiques étriqués.

Dans « Ivanhoé à la rescousse », William Makepeace Thackeray laisse libre-cour à sa fantaisie burlesque et à son imagination débordante. Sous sa plume, Richard Cœur de Lion se transforme en tueur sanguinaire et libidineux, sans foi ni loi, se vautrant dans des orgies alimentaires et alcooliques. Même Robin des Bois est devenu un juge pire que le sheriff de la forêt de Sherwood.

Une fois n'est pas coutume, William Thackeray nous fait passer un trop court moment de lecture drolatique et jubilatoire où les scènes de massacres sont entrecoupées de tournées de bières pour tout le monde et où les happy end prennent des tournures de tarte à la crème.

D'autres blogs en parlent : Isleene, Sylvia, Chiffonnette, Lilly, Yueyin, Folfaerie, Fashion ... D'autres, peut-être ?! Merci de vous faire connaître par un petit mot.


248 - 1 = 247 livres dans ma PAL

17 mars 2011

BREVES DE COMPTOIR AFRICAIN

  • Verre cassé – Alain Mabanckou – Points Poche Éditions


« Comme il me l'avait lui-même raconté il y a bien des années, L'Escargot entêté avait eu l'idée d'ouvrir son établissement après un séjour à Douala, dans le quartier populaire de New-Bell où il avait vu La Cathédrale, ce bar camerounais qui n'a jamais fermé depuis son ouverture, et L'Escargot entêté, changé en statue de sel, s'y est installé, il a commandé une bière Flag, un monsieur s'est présenté comme étant le responsable des lieux depuis des lustres, il a dit qu'on l'appelait « Le Loup des steppes », et d'après les dires de L'Escargot entêté le type ressemblait à une espèce en voie de disparition, une momie égyptienne, il n'y avait que son commerce qui comptait, même se brosser les chicots ou se raser les cactus clairsemés de son menton, c'était pour lui une perte de temps, il mâchait de la noix de cola, fumait du tabac moisi, on aurait dit qu'il se déplaçait à l'aide d'un tapis volant comme dans certains conte, et alors L'Escargot entêté lui a posé mille et une questions auxquelles le commerçant a répondu sans hésitation, et c'est comme ça que L'Escargot entêté a réalisé que, pour ne pas fermer son bar depuis des années, ce Camerounais comptait sur un personnel fidèle, une gestion rigoureuse et sa propre implication […] ».

Verre Cassé, buveur invétéré, pilier de bistrot et ancien instituteur tient la chronique journalière du « Crédit a voyagé », improbable gargote appartenant à L'Escargot entêté. C'est à l'issue d'un séjour à Douala que ce dernier avait décidé d'ouvrir son propre établissement. Une institution, ce comptoir ! A tel point que lorsque les autorités ont voulu fermer ce lieu culte pour des centaines de Congolais, même le ministre de l'Agriculture, du Commerce et des PME – et ancien camarade de primaire du tenancier – a fait un discours mémorable dans lequel il a repris un J'accuse au goût de déjà entendu dans une précédente affaire d'envergure au moins identique ! Ce J'accuse a failli déclencher une véritable crise ministérielle et politique au sein du gouvernement du président Adrien Lokouta Eleki Mengi, parce que celui-ci s'était senti humilié face à un J'accuse qui avait fait l'unanimité dans la population qui ressortait des J'accuse à tout-va ! Pourtant, au commencement de son affaire L'Escargot entêté s'était fait insulter par une concurrence, plutôt rude. « […] et il a vu les autres commerçants le traiter de sorcier, d'Oudini, d'Al Capone, d'Angoualima l'assassin aux douze doigts, de Libanais du coin, de Juif errant, et surtout de capitaliste, une injure grave quand on sait qu'ici être traité de capitaliste, c'est pire que si on insultait le con de votre maman, le con de votre sœur […] ».

Au quotidien, Verre Cassé relate ce qu'il voit, ce qu'il entend, ce qu'il observe dans ce bar qui prend des allures de cour des miracles. Comme cet honorable père de famille – surnommé l'homme aux Pampers -, viré de chez lui par une épouse acariâtre et mégère fanatique d'un gourou lubrique. Pauvre homme qui n'avait pas encore compris, ni admis ce qui lui était arrivé et qui avait fait intervenir les forces de l'ordre pour pouvoir rentrer chez lui. Le scandale qui s'en était suivi dans son quartier, ameuté par les cris d'orfraie de sa femme qui le traitait de débauché, d'alcoolique, de fainéant. Pour s'en débarrasser, cette harpie ira jusqu'à le faire passer pour un pervers. « […] et donc y avait parmi ces gens en uniforme un policier de nationalité féminine avec des muscles de pêcheur et les cheveux coupés court comme un policier normal, je veux dire comme un policier homme, et c'est ce policier de nationalité féminine qui m'a poussé contre le mur, elle m'a traité de salaud, de pédophile, de sadique, elle a dit que même mort elle me piétinerait, qu'elle irait cracher sur ma tombe, elle a dit que je ressemblais à un marin rejeté par la mer, que je devais savoir que chaque crime avait son châtiment, et ce policier de nationalité féminine a donc juré de me coffrer, elle a promis qu'elle ferait tout pour qu'il n'y ait pas de procès car ce serait me rendre un grand honneur que de me gratifier d'un procès […] ». Depuis sa sortie de prison, il errait dans les rues comme une âme en peine.

Ou cet autre, L'Imprimeur, revenu de tout, des femmes blanches particulièrement, lui qui vivait et travaillait honnêtement en France, qui ne voulait pas revenir au pays, certain qu'il était d'avoir enfin trouvé sa vraie patrie. L'Imprimeur tombera amoureux de Céline, vendéenne au corps voluptueux, aux formes aussi rebondies et aussi fermes que les Africaines. Un vrai coup de foudre, malgré les langues de vipères qui prédisaient qu'une union entre un Noir et une Blanche ne dure jamais bien longtemps. L'Imprimeur s'en moquait comme d'une guigne. Qu'elles causent donc. Lui était amoureux. « […] donc fallait que je lui dise que je l'aimais, fallait que je ne cache pas mes sentiments, fallait que je les exprime sans tabous, me disait-elle, et c'est-là que j'ai vraiment appris à dire pour la première fois à une femme que je l'aimais, et tu sais bien qu'ici au pays c'est pas des choses à dire au risque de passer pour un gars faible, ici on tire son coup la nuit et on se dispense de cette littérature à l'eau de rose, mais en France c'est une autre histoire, il faut pas déconner avec les sentiments, on ne badine pas avec l'amour […] ». Mais le diable – ou plus certainement la folie -, fera tourner cette belle idylle en cauchemar digne de la Divine Comédie de Dante. Depuis, L'Imprimeur rôde lui aussi sans but précis, racontant à qui voulait l'entendre son histoire ambiguë.

« Verre cassé » ou les tribulations d'une taverne pas tout à fait comme les autres quelque part au Congo. Le « Crédit a voyagé » serait plutôt le lieu de rendez-vous de toutes les misères personnelles, de toutes les souffrances psychiques d'un peuple qui se cherche une identité.

En écrivant « Verre cassé », Alain Mabanckou nous raconte avant tout son Afrique. Au travers de ses personnages, il nous relate les sentiments ambivalents des Africains, leurs craintes, leurs convictions et leurs incertitudes. Parce que dans « Verre cassé » on y parle des Noirs et des Blancs, des clichés qui subsistent envers et contre tout, de ces images d'Épinal qui concernent aussi bien la sexualité, la perversité ou la lubricité des uns et des autres. Parce que dans « Verre cassé » on y traite de la relation encore prégnante et ambivalente de l'Afrique noire et de la France, de son passé commun, de son histoire liée et déliée au grès du temps et de ses péripéties. Enfin, parce que dans « Verre cassé » on y exprime les relations homme / femme sur un continent où la virilité reste un symbole de supériorité sociale.

C'est pour toutes ces raisons que « Verre cassé » est un roman truculent, drôle, fin et attrayant, avec une verve qui nous donne à voir un peuple assoiffé d'histoires abracadabrantes où se mêlent un soupçon de réalisme dans un océan d'élucubrations, de fanfaronnades, de fantaisies burlesques et de tartarinades. Les mots, les idées, les pensées, les poncifs sur les Noirs et les Blancs se bousculent, s'entrechoquent. Et choquent parfois aussi le lecteur, volontairement. Cette lecture emporte tout sur son passage, nos opinions et nos convictions, nos représentations erronées aussi.

Grâce à Alain Mabanckou le parler vrai est de retour, la langue de bois est abolie et le politiquement correct disparaît, pour la plus grande joie du lecteur que nous sommes.

D'autres blogs en parlent : , Bladelor, A propos de livres, Coralie, Constance, Louis, Wodka ... D'autres certainement. Merci de vous faire connaître par un petit commentaire !

" Verre cassé" d'Alain Mabanckou a été lu dans le cadre du Blogoclub de mars (je ne suis pas trop en retard, cette fois-ci !).


250 - 1 = 249 livres dans ma PAL ...

20 février 2011

LES MONSTRES SONT PARMI NOUS !

  • La fille dans le verre – Jeffrey Ford – Denoël Éditions – Lune d'Encre


1932. Alors que l'Amérique s'enfonce dans la Dépression économique et la Prohibition, les aigrefins de tous poils prolifèrent pour capter le gogo en mal de sensations fortes. Une vague de spiritisme parcourt le pays, en partie grâce aux exploits du mage Houdini et de sa polémique avec le père de Sherlock Holmes, Sir Arthur Conan Doyle. D'un coup, tout le monde veut entrer en contact avec un défunt qui lui est cher, comme pour maintenir un lien ténu avec un passé qui rassure en ces temps d'incertitudes. Thomas Schell et son équipe composée d'Anthony Cleopatra, ancien hercule de foire rompu aux combines douteuses pour duper le spectateur naïf, et de Diego - jeune immigré mexicain - faisant office de fakir dans leur numéro de conversation spirite, développent leur fonds de commerce sur la misère affective régnant dans la société, après une première Guerre mondiale meurtrière et un Krach financier qui a failli engloutir le reste des États-Unis. « Le lendemain, Schell et moi sommes partis dans la Cord travailler sur un nouveau pigeon. Le compte bancaire d'un monsieur vivant à Oyster Bay avait besoin d'allègement. Nous avions pour habitude de rencontrer nos clients potentiels avant tout séance de spiritisme afin d'examiner la pièce où celle-ci aurait lieu et de juger des effets désirables. Cela nous donnait aussi l'occasion de glaner des indices à transformer en révélations prescientes. Le patron se concentrait sur les œuvres d'art, le style du mobilier, les bijoux, les récurrences de mots et phrases du pigeon, ses gestes et animaux domestiques. Pas un seul poil de narine de travers ne lui échappait et, habile comme le détective de Conan Doyle, il extrayait de ces bribes d'informations quelques-uns des secrets des affligés ».

Thomas Schell est particulièrement célèbre dans ce milieu très fermé constitué de thaumaturges, de devins, d'ensorceleurs, d'individus surprenants, curieux, insolites, presque fabuleux, comme sortis d'un chaudron de sorcière ou du cerveau d'un savant fou. C'est une sorte d'artiste de la méditation, de la lévitation, qui sait repérer et interpréter les failles, les faiblesses chez ses clients et les exploiter au mieux pour leur extirper des sommes astronomiques. Lui et ses acolytes évoluent dans un monde inhabituel, saugrenu, grotesque à la limite du burlesque et proche de la Galerie des monstres du cirque Barnum. « Je connaissais une partie de l'assemblée – Sal Coots, un magicien opérant sous le pseudonyme de Saldonica l'Enchanteur, l'homme-chien Hal Izzle, velu des pieds à la tête à cause d'une rare maladie de naissance, Marge Templeton, la femme obèse, Peewee Dunnit, un arnaqueur de pacotille se livrant à des escroqueries aux cartes et au bonneteau dans tous les quartiers de New York, Miss Belinda, qui pratiquait un tour de magie avec vingt pigeons, et Jack Bunting, le garçon-araignée sans jambes, qui marchait sur les mains et pouvait couper une pièce en deux avec les dents. Il y avait aussi le branlant capitaine Pierce, lanceur de couteaux à la retraite, ainsi que Hap Jackland, moitié monstre humain, moitié représentant de commerce en chaussures ».

Les trois complices dégoteront un certain Parks, riche bourgeois prêt à mettre tout l'argent qu'il faut pour entrer en contact avec sa mère, disparue. C'est au cours de cette entourloupe habilement ficelée où la défunte apparaîtra à son cher fils qu'un phénomène inquiétant viendra parasiter l'arnaque. En effet, victime de sa propre escroquerie, Thomas Schell se persuadera de l'apparition d'une petite fille dans une porte vitrée. « Après que Diego et moi avons fait léviter l'ours, et que Mme Parks est passée gentiment sonner les cloches à son rejeton, nous nous sommes levés pour approcher des portes en verre afin d'assister à ton numéro au milieu des haies. Diego était devant et à gauche de Parks, moi derrière et sur sa droite. En arrivant aux portes, j'ai distinctement vu, sur le panneau vitré de droite, l'image d'une enfant. Comme si elle était à l'intérieur du verre. Six ou sept ans, quelque chose comme ça, frisée, cheveux châtains, grands yeux, vêtue d'une simple robe à fleurs ».

Charlotte Barnes avait disparu de chez ses parents alors qu'elle jouait dans le jardin de la propriété familiale. Le père, prospère entrepreneur dans les transports, proposait une somme colossale à qui aiderait à retrouver sa trace. Schell est d'un coup certain de pouvoir aider Harold Barnes et sa femme dans la recherche de leur enfant. Mais pour cela, une condition : accepter la présence - à ses côtés – d'une jeune femme à la beauté pour le moins étrange, sorte de médium albinos qui pressent l'avenir et perçoit le passé. « […] une arnaque commence quand tu veux une chose que certains obstacles t'empêchent d'obtenir. Le bon arnaqueur s'attache l'assistance de ceux qui ont l'intention de se mettre en travers de son chemin en sollicitant leur vanité, leur fierté, leur jalousie, leur ignorance ou leur peur. Avant de commencer, on doit se débarrasser des règles habituelles dans le domaine de l'engagement, de la moralité, de la société et de la pensée, jeter tout cela en un tas auquel on met le feu. Vois grand, aie confiance ». Schell, convaincu d'avoir affaire à une arnaqueuse, ne sait pas encore dans quelle affaire sordide il vient d'entrainer son équipe.

Après « Le portrait de Madame Charbuque » qui m'avait plus qu'enthousiasmée, je souhaitais continuer à explorer l'univers littéraire de Jeffrey Ford. Et avec « La fille de verre », je dois reconnaître que mon engouement pour cet auteur américain ne se dément pas. Si, dans le précédent ouvrage, le lecteur est plongé dans le New York du début du 19ème Siècle et dans le monde fermé et feutré de la peinture, avec « La fille dans le verre », il est catapulté dans l'Amérique post-1929, celle de la Grande Dépression et de la Prohibition.

New York sert, encore et toujours, de toile de fond au sujet. Seulement, au lieu de se trouver en présence de personnages sensibles, cultivés, à la fibre artistique, on côtoie un triptyque de loufiats sympathiques, dont la seule ambition est de vivre de la crédulité de leurs congénères. Et ces trois-là sont passés experts dans l'attrape-pigeon, en multipliant les apparitions rocambolesques et les conversations avec un au-delà bien improbable.

Grâce à « La fille dans le verre », Jeffrey Ford fait revivre cette Amérique secouée par la secousse sismique financière qu'elle vient de vivre avec – en fond – la prohibition, les Bootleggers et leurs cargaisons d'alcool frelaté en provenance du Canada. On découvre les connivences entre les industriels de la grande bourgeoisie qui s'accoquinent avec les membres de la mafia autour d'un trafic juteux d'alcools de contrebande. Par-delà ce phénomène économique qui va bouleverser la société et l'ordre des choses, Jeffrey Ford relate les accointances de certains Américains fortunés soutenant financièrement des recherches douteuses autour de l'eugénisme et de la pureté de la race.

En effet, Jeffrey Ford revient sur le mouvement du Ku Klux Klan et son influence jusque sur Long Island dans les années 1930 – ce que peu de personnes savent réellement. Avec « La fille dans le verre », on découvre – presque médusé – l'existence d'une institution historique aux États-Unis, l'ERO – Eugenics Record Office – et le développement de ses théories racistes. L'ERO, financé par Rockefeller et quelques autres milliardaires américains soucieux de préserver la prédominance de la race blanche aux États-Unis.

Au final, Jeffrey Ford dresse un portrait cinglant d'une certaine Amérique bien-pensante aux relents sectaires, sur fond de crise économique, de perte des repères et des valeurs morales, qui se cherche et tente de se retrouver dans les méandres de théories fumeuses, qu'elles soient paranormales ou fascisantes. Une Amérique qui n'hésite pas à renvoyer ses immigrants mexicains – légaux et illégaux – accueillis à bras ouverts au début du 20ème Siècle alors que le pays manquait de bras pour les corvées les plus pénibles et les plus ingrates et qui – après le krach de 1929 – seront pourchassés et vilipendés. Avec un fond d'humour noir, mâtiné de cynisme et d'ironie, « La fille dans le verre » retrace un pan quasi-méconnu de l'histoire des États-Unis. Comme une sorte de part sombre mise à jour !

« Je savais, contrairement à beaucoup, que les sinistres protocoles d'Adolf Hitler, son terrifiant programme de génocide, avaient germé aux États-Unis sous la férule de « grands hommes » comme Henry Ford et grâce aux honteuses et démentielles découvertes de l'Eugenics Record Office. Et au fur et à mesure que le temps passait, je voyais que même l'étendue de cette atrocité ne suffirait pas à satisfaire le Monstre, qu'il reviendrait de temps à autre hanter l'humanité ».

D'autres blogs en parlent : Hélène, Calypso, Dup, Madmoizelle, Jellybells, El JC, Jenny, Adalana ... D'autres, peut-être ?! Merci de vous faire connaître par un petit mot.


254 - 1 = 253 livres dans ma PAL ...

24 décembre 2010

NOEL, ENFIN !

Bientôt la fin de l'année 2010, que j'attends avec une impatience certaine, parce qu'il est des années qu'il vaut mieux laisser derrière et oublier. Celle-ci en fera partie, au moins partiellement.

En attendant les vœux de la nouvelle - et grande - année 2011, je voudrais vous souhaiter à tous et toutes qui passaient par ici, ponctuellement ou plus régulièrement, un excellent réveillon de Noël.

Que le vieux bonhomme en rouge avec sa hotte surchargée et ses rênes pas toujours obéissants vous apporte tout ce que l'on peut espérer de beau, de bon et de réjouissant en ce bas monde. A tout le moins quelques bons livres. Mais pas que ...

Et comme j'ai l'humeur badine en cette soirée que j'espère familiale pour le plus grand nombre d'entre vous, je vous laisse avec cette carte qui m'amuse énormément !



1 mars 2010

ERRARE HUMANUM EST, PERSEVERARE DIABOLICUM !*

  • L'erreur est humaine - Woody Allen - J'ai Lu n°8659

"Lorsque Boris Ivanovich ouvrit la lettre et la lut à sa femme Anna, tous deux blêmirent. Mischa, leur fils de trois ans, n'était pas admis dans la meilleure écoles maternelle de Manhattan. "Ce n'est pas possible ! s'exclama Boris Ivanovich, consterné. - Non, non - ce doit être une erreur, renchérit sa femme. Après tout, c'est un garçon brillant, agréable, sociable, à l'aise à l'oral, qui se débrouille correctement en coloriage et maîtrise bien Monsieur Patate." Boris Ivanovich s'était tu, il était perdu dans ses rêveries. Comment pourrait-il se présenter devant ses collègues de Bear Stearns alors que le petit Mischa avait échoué à l'entrée d'une grande école maternelle ?". Ainsi débute la première nouvelle de ce recueil. Dans "Recalé", les parents du petit Mischa Ivanovich sont plus qu'ébranlés concernant le futur brillant avenir de leur rejeton. En effet, être refusé à l'entrée d'une école maternelle de réputation dans le Upper East Side de Manhattan, c'est le condamner à fréquenter une école publique, avec des garnements qui l'entraîneront vers le vol, le mensonge, la dépravation et - pourquoi pas - le meurtre. Après tout, cela s'est bien réalisé pour le fils d'un riche banquier ! Alors, pourquoi pas pour Mischa Ivanovich ?!

Sans parler des collègues de bureau qui ne vont pas se gêner avec leurs allusions sur les capacités intellectuellement et émotionnellement limitées de leur petit prodige ! Surtout à trois ans ... Imaginer le futur de sa progéniture gâchée en raison d'un refus sur des tests d'empilement de cubes est un vrai désespoir pour des parents aussi exigeant que Boris et Anna Ivanovich. Que va-t-il devenir ? Quel sera son existence d'adulte raté ? "Il imagina son fils, devenu un homme, face au P-DG d'une société prestigieuse testant ses connaissances en matière d'animaux et de formes, autant de sujets qu'il serait censé maîtriser parfaitement. "Euh, eh ben, balbutiait Mischa, tout tremblant, c'est un triangle - non, non un octogone. Et ça, un lapin - euh, non, désolé, un kangourou. - Et les paroles de Pirouette, cacahuète ? demandait le P-DG. Ici, chez Smith Barney, tous les vice-présidents les connaissent par cœur. - Pour être tout à fait honnête, monsieur le président-directeur général, je n'ai jamais parfaitement appris cette chanson", était obligé de reconnaître le postulant, dont la lettre de motivation prenait le chemin de la poubelle". Honteux de cette situation devenue insupportable pour des personnes de leur standing, ils finiront ruinés et se retrouveront à partager le quotidien d'autres parents bannis du monde des Yuppis à cause du faible niveau scolaire de leur descendance. Ils découvriront, médusés, que d'autres personnes connaissent des problèmes financiers pour raison de revenus insuffisants et cela la goutte d'eau qui fera déborder le vase de leur déprime !

Que se passe-t-il lorsqu'un couple de Bobos décide d'acquérir un petit nid cosy dans le Upper West Side de Manhattan, que l'on vous assure que la bicoque croulante que vous venez de visiter - copie conforme de l'abbaye de Carfax, demeure du comte Dracula - est absolument l'affaire du siècle, que votre douce et tendre moitié fait déjà des projets de réaménagements tels que votre portefeuille en fait une crise de palpitations ? Ce sont les quelques questions existentielles du "Chantier infernal". Et pour ne pas que votre caprice ne vire pas au cataclysme financier, vous partez à la recherche d'un petit entrepreneur honnête et intègre, parmi cette jungle composée de voleurs, arnaqueurs, escrocs, rapaces, aigrefins que comptent la profession. "Au fur et à mesure que les devis pour les travaux arrivaient, je ne pus m'empêcher de penser que les prix annoncés correspondaient plutôt au budget de rénovation du Taj Mahal. J'optai finalement pour une
estimation si raisonnable qu'elle en était suspecte, émanant du bureau d'un certain Max Arbogast, alias Chic Arbogast, alias Abo-le-Bigleux - un petit ectomorphe au teint cireux dans les yeux duquel brillait cette lueur caractéristique que l'on retrouve chez le méchant dans les western de série B".

Si le devis était certes plus que convenable, il était bien le seul ! Car les travaux du nid douillet vont se transformer en un cauchemar digne de la "Divine Comédie" de Dante qui passera presque pour un endroit paradisiaque à côté de ce qu'ils vont devoir supporter. Max Arbogast, savant mélange d'Al Capone et d'un maquignon, leur vendra un système ultra-sophistiqué de détecteur de mouvements pour éviter les cambriolages. Il ne trouvera rien de mieux que d'abattre le pilastre porteur pour installer son attirail. Le plafond de la bicoque déjà bien ébranlé par les travaux intempestifs subis ne supportera pas ce coup supplémentaire et s'écroulera sur le jeune couple en pleine nuit. Décidément, même Dante dans son Enfer n'avait pas imaginer un tel personnage que Max Arbogast !

"Envoyé jadis sur les bords de lacs aux noms Indiens, après avoir été au préalable chloroformé et ligoté, pour apprendre la nage dite du "petit chien" sous l'œil torve d'un Kapo qui se faisait appeler "moniteur", j'ai récemment été intrigué par certaines annonces de la section Magazine du Times. Parmi les établissements habituels à qui les parents nantis pouvaient confier leur geignarde progénitures afin de savourer en paix le coma des mois de juillet et d'août figuraient des camps de vacances spécialisés : la colonie basket, la colo magie, la colo informatique, la colo jazz et, la plus glorieuse de toutes peut-être, la colo cinéma". Par la grâce des "Jolies colonies de vacances "Coupez !"", le lecteur se retrouve au beau milieu d'adolescents boutonneux se rêvant en futur cinéaste de talent oscarisé. Et ce qui devait arriver, arriva avec de tels petits prodiges ! La société de production Miramax ayant proposé 16 millions de dollars pour le film d'un de ces rejetons acnéiques, le responsable de ladite colonie de vacances réclamera la moitié en royalties aux parents du petit Sargasse Snell. S'ensuivra un échange de courriers où chacun avancera les arguments les plus alambiqués, les plus tordus, les plus improbables, les plus sujets à caution pour sortir vainqueur des négociations. Monroe Varnishke, le directeur de cette géniale colonie pour apprentis réalisateurs surdoués, proposera à Winston Snell de s'associer à cette nouvelle et belle aventure, moyennant menaces et autres intimidations. En vain. Le ton de cet échange épistolaire montera très vite et dérapera sur des sujets aussi sensibles que les varices de Elsie Varnishke ou sa cuisine !

En lisant "L'erreur est humaine", le lecteur retrouvera le Woody Allen de sa première période cinématographique, aux dialogues incisifs, aux situations cocasses, incongrues ou décalées, aux personnages pathétiques, ridicules ou traumatisés par l'existence. En dix-huit nouvelles, toutes proches du sketch, Woody Allen nous brosse une société américaine vue par le petit bout de la lorgnette. Une société à la limite de l'hystérie collective, déboussolée, prête à se rattacher à n'importe quel gourou pour se sortir de l'ornière, gagner au loto, réussir sa vie sans faire ni effort, ni sacrifice. Une société tragi-comique où chacun tente, tant bien que mal, de tirer la couverture à soi. Des golden boys de Wall Street à la recherche du dernier costume trois pièces de coupe anglaise en
cachemire avec fils électriques conducteurs intégrés permettant la recharge permanente de leur téléphone portable à la communauté juive de Brooklyn essayant d'arnaquer le gogo en vendant sur internet des prières personnalisées et rédigées sur mesure en fonction du problèmes, rien ni personne n'est épargné. Même la psychanalyse est égratignée au passage dans "Les infortunes d'un génie méconnu". Chaque nouvelle est savoureuse, même si elles paraissent déjantées ou invraisemblables et parfois inégale dans le ton. L'essentiel dans "L'erreur est humaine" est ailleurs. Il est dans le rire, la légèreté du style, la vivacité de l'écriture qui donne l'impression que la vie est drôle, malgré les soucis. Peut-on rire de tout se demandait Pierre Desproges ? Avec Woody Allen, le lecteur peut répondre oui, même des religions et du malheur de tous. Bien évidemment, Woody Allen ne s'épargne pas avec sa plume ironique, trempée dans l'acide le plus corrosif qui soit ! Le seul reproche que je pourrais faire à ce recueil est cet humour noir et raffiné, intellectuel et subtil, presque érudit, émaillé de termes yiddish qui risque de désarçonner un peu le lecteur. Mais pour les inconditionnels de Woody Allen, je ne saurais trop vous conseiller de lire ces nouvelles jubilatoires !

*Il est humain de se tromper, persévérer est diabolique !

"L'erreur est humaine" a été lu dans le cadre du

D'autres avis chez Sylire et Lisa

D'autres blogs où on en parle : Edelwe, Charlotte, Des Murmures, Isabelle ...

300 - 1 = 299 livres à lire ... C'est t-y pas épatant, ça !

6 février 2010

LE PASSE MURAILLE

  • Le serrurier volant - Tonino Benacquista (Tardi) - Folio n°4748

"Marc s'était toujours contenté de ce qu'il avait et n'aspirait à rien de mieux que ce qu'il était déjà : un homme ordinaire. Très tôt, il s'était avoué son goût pour la tranquillité et avait laissé aux autres leurs rêves de démesure. Jour après jour, il sculptait sa vie avec la patience de l'artisan qui sait que dans les objets les plus simples on trouve aussi de la belle ouvrage. D'ailleurs, d'où venait cette dictature des passions, des destins exceptionnels ? Qui avait décrété qu'il fallait choisir entre l'exaltation et la mort lente ? Qui s'était pris à ce point pour Dieu en affirmant que Dieu vomissait les tièdes ? Derrière chaque ambitieux, Marc voyait un donneur de leçons qu'il laissait libre de courir après ses grandes espérances. Lui ne demandait qu'à passer entre les gouttes, et à se préserver de la frénésie de ses contemporains. Si le monde courait à sa perte, il refusait d'en être le témoin".

Marc est un gars simple, vieux garçon indépendant qui vit en banlieue parisienne, loin des tumultes et du vacarme de la vie citadine. Dans son petit pavillon de Vitry-sur-Seine, la vie semble s'écouler comme un long fleuve tranquille. Un week-end sur deux, Marc le passe en compagnie de Magalie, jeune femme rencontrée sur les bancs du lycée, mal mariée puis divorcée. Dans son entourage, Marc ne compte qu'un seul et véritable ami dans sa vie, Titus, qui le taquine régulièrement à propos de son existence bien rangée, conformiste à trente-cinq ans. Rien ne venait perturber le quotidien réglé comme un coucou suisse de Marc, qui vivait en reclus, ne s'intéressant à rien, ni à personne. De son passé et du traumatisme vécu à une certaine période de son existence, Marc n'en faisait jamais référence. Ce type était plus fermé qu'une serrure inviolable. Un véritable tombeau, ce type ! "On leur avait expliqué que le stress post-traumatique s'accompagnait de divers symptômes, et notamment d'un détachement affectif de l'entourage. Marc en voulait au monde entier, et plus encore à ceux qui avaient compté pour lui, et qui compteraient à nouveau sitôt dépassé ce "syndrome du survivant"".

Surmontant tant bien que mal sa souffrance psychique tout en vivant avec ses fantômes, Marc avait réussi à trouver un nouvel emploi, conforme à ses attentes, serrurier. Un métier en or, une véritable opportunité pour ce solitaire, ce mutique, cet anachorète. Dès lors, Marc verra - chaque jour - les misères de ses congénères, leurs petits défauts, leurs grandes tartufferies, leurs fourberies, dans une indifférence la plus totale, étranger à lui-même encore plus qu'à ses clients se croyant obligés de justifier leur situation incongrue. Néanmoins, il se sentait bien dans ce travail où il était indépendant, et travaillait de jour comme de nuit, en fonction des demandes de la clientèle. Il préférait d'ailleurs les tournées de nuit qui le protégeaient de ses angoisses et d'un monde qu'il rejetait. "Aujourd'hui, Paris lui avait fait une place, comme elle savait en faire aux bizarres, aux déroutés, et à tous ceux qui ont une bonne raison de ne pas dormir. Son Paris by night n'appartenait qu'à lui et échappait à tous les clichés ; il ne côtoyait ni le sublime ni le sordide, ni le vice ni la vertu, mais juste un quotidien inversé, fait de situations inattendues, où l'agitation se mêlait souvent à l'irrationnel, l'absurde
à la mélancolie. Tout à sa mission, il s'oubliait, lui, Marc, et devenait invisible". Il y rencontrait des originaux, de vieux couples depuis longtemps étrangers l'un à l'autre et vivant ensemble par peur de la solitude, des têtes en l'air, des riches, des fauchés, des pauvres gens cambriolés. Tout un univers que la nuit révèle et réveille, et met en lumière.

Pour rentabiliser sa situation financière quand le besoin s'en faisait sentir, Marc acceptait de temps à autre, une tournée d'huissier qui consistait à passer une longue journée commencée aux aurores en compagnie d'un huissier pour forcer les portes des mauvais payeurs et autres individus refusant obstinément à se plier aux lois de la société et de la justice. Cette partie de son métier lui répugnait particulièrement, mais c'était de l'argent honnêtement gagné. "A en juger par le nombre de portes ouvertes et de serrures ouvertes, Marc rentabilisait sa journée comme rarement, à condition de ranger ses états d'âme dans le tiroir du bas. A une ou deux exceptions près, les saisies se déroulaient dans la douleurs et les biens confisqués ressemblaient à un butin dont Marc préférait ne pas savoir comment il allait être redistribué. A la fin de chaque tournée - il n'en acceptait pas plus de deux par mois - il se jurait que ce serait la dernière et se demandait pourquoi il ne les laissait pas aux spécialistes du genre qui ouvraient les portes comme on pille les vaincus". Parmi cette jungle humaine, Marc avait quand même rencontré une jeune femme, la quarantaine bien assumée, charmante sans être réellement belle, mais attirante et sensuelle.

Cécile, divorcée, essayait tant bien que mal de s'en sortir en tentant de retrouver le luxe de son passé bourgeoise. Il se sentait attiré par une telle personne d'une sensibilité à fleur de peau, cultivée, intelligente. Sans même le savoir, elle l'aidait à se reconstruite lentement après cet accident où il avait tout laissé, ses collègues de travail et une part de lui-même. Marc en serait presque tombé amoureux, prêt à oublier Magali, son passé, son drame personnel, si celle-ci n'avait pas disparu de sa vie aussi rapidement qu'elle y était entrée. Il mettra tout en œuvre pour la retrouver, engagera un détective privé avec qui il avait déjà travaillé pour savoir quel secret se cache derrière cette jeune femme étrange. Jusqu'au jour où la proposition d'un client singulier d'une sombre banlieue parisienne le renverra vers son sinistre passé. Dès cet instant, Marc décidera que la vengeance est un plat qui se mange froid et que le temps de le faire avaler est enfin arrivé.

Avec "Le serrurier volant", Tonino Benacquista relate l'existence de Marc - monsieur tout le monde -, traumatisé par un accident professionnel qui a bouleversé sa vie, sa façon de penser les choses et les événements, sa manière de fonctionner, d'être. A travers Marc, l'auteur décrit la société avec ses petites difficultés et ses grandes meurtrissures. Une société que tout un chacun connaît bien puisqu'elle ressemble peu ou prou à celle dans laquelle on vit. A force de voir cette humanité, ni tout à fait affligée, ni vraiment satisfaite, vivant tant bien que mal, supportant les soubresauts de l'existence en tentant de conserver un semblant d'équilibre, on finit par ne plus rien remarquer. Elle nous devient invisible parce que nous refusons
de la voir. Tonino Benacquista nous sort - malgré nous et à notre corps défendant - de cet autisme social où nous nous calfeutrons. Marc, c'est vous, c'est moi, c'est l'autre, le passant anonyme, à peine entrevu, déjà oublié. C'est un traumatisé de la vie qui a bien failli s'arrêter violemment. Depuis, Marc vit avec son histoire qu'il ne parvient pas à oublier. Chaque instant douloureux le ramène à ce passé. Celui-ci devient presque sa raison de vivre, le moteur qui le fait avancer. Parce que au-delà du roman noir, on trouve aussi une chronique sociale, celle de tout un chacun. Avec son ironie mordante, cynique et grinçante, Tonino Benacquista nous raconte notre société, vue par le trou de la serrure. Le texte de Benacquista associé aux dessins prodigieux aux couleurs sépia d'un Tardi toujours en grande forme, fait du "Serrurier volant" un roman tendre, beau, malgré la rudesse du sujet abordé.

Les blogs qui en parlent : Les Chats de Bibliothèque(s), Émeraude, Zazimuth, Flora, Michel, Cathe ... D'autres peut-être ? Si je vous ai oubliés, me le dire dans un gentil commentaire, merci !

307 - 1 = 306 livres qui s'érodent dans ma PAL ... Que faire ?!

15 décembre 2009

UNE MONTRE NON-CONFORMISTE

  • Filibuth ou la montre en or - Max Jacob - Gallimard Éditions (Collection Imaginaire)


Voilà une montre trépidante, qui a du mal à tenir en place. Elle glisse de main en main, passe d'un propriétaire à un autre, part d'un continent l'autre, sans jamais s'arrêter pour souffler un peu, remontée qu'elle est comme un coucou suisse. "Filibuth ou la montre en or" où les péripéties d'une superbe montre en or achetée chez Breguet en 1804 par Bastien Lafleur. On la retrouve dans les années 1920 chez une concierge - Rose Lafleur - au 105 rue Gabrielle à Montmartre. "La rue Gabrielle n'est pas un quartier moderne. Ses villas à terrasses lézardées semblent construites pour le repos : des travailleurs bien pauvres les habitent". Cette Rose Lafleur n'est pas réellement un personnage fréquentable. "Mme Lafleur ne vaut pas cher, d'abord elle boit, c'est une ivrognesse, ensuite c'est une personne relativement sale et désordonnée, on peut le dire sans exagération, en 3ème lieu, elle ne connaît pas la valeur des objets ni la mesure, il en résulte qu'elle en perd un grand nombre. Elle n'a pas honte de sortir le soir pour courir les rues". Il faut dire que celle-ci a hérité de cette montre agitée à la mort de "Père", petit-fils de Bastien et - accessoirement - employé du gaz.

Ce que l'on peut dire, c'est que cette montre est pour le moins convoitée. Par la famille Lafleur d'abord, dont le fils aîné de Rose - Alfred Lafleur -, qui la lui subtilisera pour la mettre au Mont de Piété afin de survivre. Par l'oncle Georges, ensuite. Frère du défunt propriétaire de la-dite montre et tuteur des enfants Lafleur. Il se considère comme l'héritier légitime de cette montre extravagante. "Il était poli, prudent, réservé. Son esprit était correct, grave, petit, mince, propre, clair, habile comme sa personne". Enfin, par une bande de pendards. A la suite de multiples péripéties, la montre cavaleuse est lorgnée par une bande de malandrins parisiens en mal de bonne fortune. Elle atterri chez Léonce Sancoin, cafetier de son état."Les bras agiles de Léonce qui frottaient le comptoir étaient plus expressifs que son regard qui accueillait le client". Elle finira par échouer sur le bureau d'un juge d'instruction où elle servira d'appât à un soi-disant réseau d'espionnage franco-autrichien.

De Montmartre à la Chine, de Marseille au Japon, la montre vivra mille vies aux rythmes remuants de ses propriétaires éphémères. Elle servira même de séances d'hypnose à Venise, jouera sur les planches du théâtre San Théodoro "Madame Sans Gêne", sera avalée par un cochon et remarquée par Aristide Briand. Elle reviendra à Montmartre chez Rose Lafleur pour être offerte en cadeau de mariage à son fils aîné. Après autant de rebondissements, on pourrait penser que la montre en or souhaite se calmer un peu. Pas du tout. A force d'être désirée par tous ceux qui l'approchent, la montre écartelée entre tant de convoitises de la part des uns et des autres, finira tristement.

Max Jacob prend prétexte de la course à la montre pour décrire des personnages cocasses et truculents vivant des situations insolites. On y retrouve toute la gouaille, la chaleur, le pittoresque d'un Paris populaire de l'entre deux guerre. C'est un roman sans dessus, ni dessous, où tout se mélange agréablement ; un roman hors du commun qui allie conte moral et poésie fantasque pour le bonheur du lecteur. Un lecteur qui retrouve avec "Filibuth ou la montre en or" toute la verve, la sagacité des œuvres de Max Jacob.

317 - 1 = 316 livres ... Patience !

7 septembre 2009

QUE D'EAU ! QUE D'EAU !

  • Les yeux dans le bouillon - Broquet & Rabaté - Casterman Éditions


"Je pourrais vous causer de l'inondation de 17, la plus grosse ... de l'eau à perte de vue, du fleuve devenu large comme l'Amazone, des gens sur leur lit emportés par le courant pendant leur sommeil et se réveillant en pleine mer ... Mais tout ça, c'est de l'immense, du rare ! Je préfère vous parler des perfides, des petites, des sans-grades, des perverses comme celle de 54 ...".

Une famille du terroir débarque dans un patelin perdu au bout du monde, sur une presqu'île des bords de Loire. Visitant le village et se pâmant sur les quelques merveilles locales et le paysage alentour, ils tombent sur un paysan madré, ivrogne notoire et conteur à ses heures perdues qui accepte de leur narrer quelques histoires sur les montées de la Loire moyennant quelques verres de vin blanc du pays.

1954. Émile est l'homme à tout faire du village. Il aurait tout pour être heureux, sauf que la terre de son jardin est une vraie calamité. Les seules herbes qui y poussent sont le chiendent. Et encore ! Mais il a trouvé la solution à moindre frais. En douce, il échange la terre pourrie de son lopin contre celle - plus fertile - du cimetière à chaque enterrement. Sauf qu'une nuit, alors que le pauvre Émile vaquait à son
coupable échange avec la tombe de la Marie Tumela à peine inhumée, voilà que le cercueil remonte à la surface. Émile, un brin naïf, est persuadé d'être puni pour avoir péché. Aussi, lorsqu'il entend le cercueil de la vieille frapper à sa porte, il est convaincu que la Marie le pourchasse outre-tombe pour sa faute.

1965. Un couple de parisiens au bord de la crise de nerfs est venu s'installer dans le coin, histoire de retrouver une seconde jeunesse. Au lieu de cela, Monsieur se prend d'amitié pour la bibine locale et décide d'écumer les propriété vinicoles de la région afin de déguster du Savennières et monter sa cave à vins personnelle. De disputes en engueulades sans fin, les Biot décident de ne plus communiquer que par petits mots interposés. Jusqu'au jour où la crue de la Loire les pousse à quitter précipitamment leur nid d'amour. Sa Peine-à-jouir veut sauver ses frusques, lui ses bouteilles. Elle le quitte les pieds dans l'eau ; il embarque ses trésors dans des bouées et navigue sur le fleuve. Il croit les avoir sauvé jusqu'à sa rencontre impromptue avec des fils barbelés.

1972. Le père Millon a vendu son garage à deux illuminés, pratiquant la culture du haschich. Pas violents pour deux sous, ils passent leur temps à rêvasser, à fumer des pétards, à poétiser en regardant le ciel étoilé, à prendre le temps de ne rien faire et à faire jaser au village. Mais une nouvelle montée des eaux de la Loire capricieuse impose au maire du village l'obligation de les faire évacuer avec leur campement. Eux décident de rester et de bivouaquer sur le toit du garage du père Millon en attendant la décrue. Mais la Loire monte, monte, monte envoyant les deux Apaches au paradis des Braves. Comme à Woodstock, la pluie diluvienne éteindra le feu de leur rêve de paradis sur Terre.

"Les yeux dans le bouillon" de Broquet et Rabaté nous raconte l'histoire
abracadabrantesque des crues de la Loire dans une bande dessinée non moins psychédélique. Les personnages sont déformés, transformés, leur donnant un aspect presque fantastique à la limite du cauchemar. Ajouter à cela, des couleurs dans les tons vert, rouge violacé, jaune orangé ou rose pétard au crayonné appuyé et faussement naïf, et vous aurez entre les mains une des meilleures bandes dessinées du genre. Parce que "Les yeux dans le bouillon" tourne autour de tranches de vie - réelles ou fantasmées - ayant pour dénominateur commun les débordements imprévisibles de la Loire. Cette bande dessinée nous révèle un univers à la Marcel Aymé, cruel, pathétique, médiocre, à l'ambiance délétère, où l'autochtone est un vieux de la vieille, rusé comme un renard, qui attrape le touriste en goguette dans le coin pour lui conter ses fables à dormir debout dignes de Maupassant et se faisant payer à coup de bonnes bouteilles de Savennières dans le seul café du village. Après avoir lu "Les yeux dans le bouillon" vous ne verrez plus jamais les locaux du même œil !

1 juillet 2009

COSA NOSTRA EN NORMANDIE

  • Malavita - Tonino Benacquista - Folio n° 4283


"Ils prirent possession de la maison au milieu de la nuit. Une autre famille y aurait vu un commencement. Le premier matin de tous les autres. Une nouvelle vie dans une nouvelle ville. Un moment rare qu'on ne vit jamais dans le noir. Les Blake, eux, emménageaient à la cloche de bois et s'efforçaient de ne pas attirer l'attention". La famille Blake est bien décidée à ne pas se faire remarquer par le voisinage et arrive ainsi en catimini à Cholong-sur-Avre, Normandie. En s'installant dans ce petit cottage d'une autre époque, ils se sentent un peu nostalgique de leur maison ultramoderne de Newark, New Jersey, États-Unis.

Il faut dire que les Blake ont beaucoup déménagé sur le vieux continent ces dernières années. Paris Cagnes-sur-Mer. Maintenant, Cholong-sur-Avre. Toute la famille se sent fatiguée par ces transits incessants. Elle espère pouvoir se poser un jour où l'autre, ne plus devoir fuir un lieu pour un autre, s'ancrer dans un endroit pour y vivre en paix. Sauf que les Blake ne sont pas tout le monde. A commencer par Frederick, le père, qui ne sait pas ce que travailler veut dire, encore moins se lever tôt. Lui serait plutôt du genre à traîner à longueur de journée en peignoir ou robe de chambre en attendant que passe le temps. Ou, éventuellement, à élaborer des combines pour gagner de l'argent facilement. Tout cela, jusqu'au jour où il tombe nez à nez avec une vieille machine à écrire, modèle 1964, une Brother 900 à clavier européen. Et là, c'est la révélation de sa vie ! "Au commencement était le verbe, lui avait-on dit, il y a bien longtemps. Quarante ans plus tard, le hasard lui donnait l'occasion de le vérifier. Au commencement il y avait sûrement un mot, un seul : tous les autres suivraient. Il leva son index droit et frappa un g, bleu clair, tout juste visible, puis un i, il chercha des yeux la touche o, la touche v, ensuite, histoire de s'enhardir, il parvint à obtenir un a de son annulaire gauche, puis frappa deux n à la suite, de deux doigts différents, et termina, de l'index, par un i. Il relut le tout, heureux de n'avoir fait aucune faute.Giovanni".

D'un coup, il sait. Il sera écrivain pour ses voisins. Il va écrire ... sur le débarquement. Logique pour un Américain en pleine campagne normande. Sauf que Frederick Blake confond Marines et GI, et qu'il ne sait même pas qui était Eisenhower ! Parce que Frederick Blake n'est pas celui qu'il prétend être, ni sa jolie
famille parfaite, mais plutôt Giovanni Manzoni, chef de clan redouté de la mafia new yorkaise. Et que peut bien faire un chef de mafia en plein pays normand ? C'est une idée du capitaine Thomas Quintiliani du FBI, pour le protéger de son ancien milieu. Après quatre ans d'une traque infernale, il avait réussi à transformer Giovanni Manzoni en une balance et à le griller au sein de Cosa Nostra pour des générations à venir. Témoigner dans un procès et faire tomber trois caïds de la côte est avait contraint Manzoni à devenir Blake et à bénéficier du Witsec "Protection Witness Program". Et de de venir s'échouer lamentablement en Europe, pays de ses origines profondes. Sauf que le statut de témoin protégé est une contrainte permanente, qui peut vite virer à l'enfer quotidien. Personne ne doit jamais savoir qui vous êtes réellement. Vous ou les vôtres ne peuvent jamais se trouver sur une quelconque photo de presse, même locale, de crainte d'être - un jour où l'autre - retrouvé par vos anciens amis. Vous devez vous faire le plus discret possible. Et ça, les Blake ne savent pas du tout faire. Aussi, lorsqu'ils décident d'inviter le voisinage pour un barbecue, ils ne savent pas encore qu'ils viennent de renouer avec leur histoire personnelle, leur passé. Chasser le naturel, il revient au galop ! Telle pourrait être la devise des Blake. Parce que, ne vous leurrez surtout pas, il n'y a pas que Fred qui soit comme cela. Pas un n'est là pour récupérer les autres. "Fred prit un temps de répit, se massa les paupières, en proie à une formidable montée de violence. Au moment le plus inattendu, Giovanni Manzoni, le pire homme qu'il eût jamais été, reprenait le pouvoir sur Fred Blake, artiste et curiosité locale. Quand un des cinq types tassés autour du feu crut bon de préciser que seul un peu de white-spirit pourrait arranger les choses, Fred le vit implorant pardon à genoux. Plus que le pardon, il implorait la délivrance et demandait qu'on l'achève. Giovanni avait connu la situation plusieurs fois dans sa vie et ne pourrait jamais oublier le gémissement très particulier de l'homme qui réclame la mort ; une sorte de long râle proche de celui des pleureuses de Sicile, un chant dont il reconnaissait la note entre mille".

Avant tout, il faut savoir que ce n'est pas ce livre que j'aurais dû présenter dans le cadre de Blogoclub de juillet, mais "Nous étions les Mulvaney" de Joyce Carol Oates. Malheureusement pour moi, j'ai connu deux échecs de lecture avec cette écrivain et cela ne passe toujours pas entre elle et moi ! Je ne désespère pas, mais je n'avais pas envie de passer à côté de ma lecture. Je me suis donc rabattue sur "Malavita" de Tonino Benacquista. Et là, je dois avouer avoir ricané comme une hyène du début à la fin de ce truculent roman. Je ne sais si je ferai - un jour - la connaissance des Mulvaney. Par contre, j'ai côtoyé une famille de Cosa Nostra et non des moindres, les Manzoni. Et je demande encore, qui dans cette famille est le moins déjanté ! Entre Fred, le père, dont le témoignage a envoyé toute la famille pour un exil interminable en Europe et qui se rêve soudain en écrivain hagiographe de sa propre histoire. Un homme qui conserve par devers lui les stigmates de son ancienne activité, du temps où il faisait régner la terreur autour de lui ; où le seul
nom des Manzoni suffisait à faire trembler de frayeur n'importe quel commerçant de la côte est. Warren, le fils qui rend son père responsable de cet exil contraint, tout en conservant dans ses gènes l'instinct mafieux en aidant ses camarades de collège en difficultés. Belle, la fille, qui - comme son prénom l'indique - ferait fondre un glacier de l'antarctique avec son physique de star. Mais malheur à qui ose lui conter fleurette. Ou Maggie, la mère, qui culpabilise de son passé et décide de retrouver la voie de Dieu. Dans un style digne des policiers avec un sens de l'humour noir décapent, Tonino Benacquista nous parle d'un milieu qui n'a rien d'humoristique, la mafia. Il réussit à nous apitoyer sur le sort d'un parrain de Cosa Nostra repenti et nous faire presque regretter de ne pas avoir eu ce tueur psychopathe comme voisin. A la limite, je serais prête à accepter la chienne !


Rats de biblio en parle très bien, Jules ne s'est pas ennuyée un instant ... D'autres, sans doute. Faites-le moi savoir.