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23 juin 2011

L'ALLEMAGNE SELON ANNE-MARIE HIRSCH

"Extrait – Retour à Weimar – Anne-Marie Hirsch "



"Keyserling ouvrait d’étonnantes perspectives. Oui, affirmait-il, les Allemands sont un peuple introverti, de caractère féminin, marqué par le besoin primordiale de soumission, l’accent mis sur le ErLeben, la vie comme expérience intérieure … L’Allemand est tourné vers son moi. Et l’idée du peuple « troupeau » n’est qu’une apparence. L’Allemand est individualiste. Il cherche à admirer l’unique, le reflet de son idéal personnel dans un chef, un être d’exception …

Il est orienté vers « les choses de l’esprit », et s’imagine volontiers investi d’une mission. Mais la recherche lui importe davantage que les résultats pratiques … Chez lui, tout reste problématique. Il n’y a pas de clarté finale.

Pour Goethe, type même de l’Allemand, être homme signifie être insuffisant. Meurs et deviens, efforce-toi de progresser, de réunir dans une synthèse ta vie subjective et tes connaissances objectives …
"


"Au demeurant, le caractère ombrageux et tourmenté de Hanns, et celui, optimiste, de ma mère, n’étaient-ils pas comme le revers et l’avers de l’âme allemande ? Ne pouvait-on retrouver, dans ce contraste, la complémentarité et la dissemblance du Nord et du Sud de l’Allemagne ? Je me fais cette réflexion : que la lumière pâle et tamisée du Nord, qui crée des contours incertains, ne suscite chez les gens de ces contrées qu’une tendance au doute, à l’introspection, à l’éternelle interrogation : La lumière du Sud, par contre, nette et tranchante, accusant les lignes, les paysages, les silhouettes, éveillerait-elle une tendance à la spiritualité claire, affirmative et rationnelle ? Mais non ! Fallait-il être du Nord pour aimer Brahms ? Fallait-il être du Sud pour faire de Vivaldi son musicien de prédilection ? Cependant, cet argument ne valait rien ! La musique dépasse les nationalités, les frontières ! Je tournais et retournais ces pensées dans ma tête, en fille de Prussien, je m’obstinais, et je n’aboutissais nulle part …"

17 mai 2011

KAZANSKAÏA OU LA VIERGE A L’ENFANT

  • Le royaume des Voleurs – William Ryan – Les deux Terres Éditions



« La majeure partie du travail politique incombait au NKVD, la police secrète, même si, qui vous viviez dans un État prolétarien, tout ou presque était politique, d'une certaine façon. Aux yeux de certains, tout crime représentait une attaque contre le système socialiste ; néanmoins, la distinction entre crime traditionnels et crimes politiques demeurait, pour le moment du moins. Évidemment, les miliciens en uniformes aidaient le NKVD à résoudre des affaires politique (l'Armée rouge elle-même donnait un coup de main de temps en temps), mais en général, Korolev et les autres inspecteurs étaient libres de faire ce qu'ils faisaient le mieux : traquer et arrêter les auteurs de crimes graves qui n'entraient pas dans le domaine politique ».

En revenant de son rendez-vous avec le colonel Grégorine du NKVD, le capitaine Alexis Dmitrievitch Korolev du service des enquêtes criminelles de la milice de Moscou se demande pour combien de temps encore son service restera indépendant. Il faut dire qu'à Moscou en 1936, les choses changent, bougent et les hommes passent au gré des dénonciations plus ou moins fantaisistes. Et le Parti a tout fait pour ériger la diffamation au rang de sport national. Les camarades citoyens s'en donnent à cœur joie, en accusant à tour de bras sur des détails sans intérêt, pour obtenir le moindre avantage sur les autres. Une vraie surenchère de la délation ! La crainte du capitaine Korolev est de devoir travailler pour le NKVD, la redoutable et crainte police politique du système, dont personne n'ose même prononcer les quatre lettres de peur de se retrouver à la Loubianka – le quartier général – à devoir rendre des comptes. En attendant d'être très certainement absorbé par le NKVD et détesté par l'ensemble des citoyens soviétiques, Korolev continue son travail. Sa spécialité : les enquêtes criminelles délicates. Et pour celle de la rue Ravine, il va être servi. « Avant même d'entrapercevoir la fille assassinée, Korolev devina qu'une chose horrible lui était arrivée. Il le sentait. Malgré toutes ses années passées dans l'armée, ou peut-être à cause d'elles, il détestait l'odeur du sang. Il n'aimait pas sa vision non plus, or le sol de marbre blanc en était couvert. Les visages sereins des saints qui encerclaient la pièce regardaient au loin, comme s'ils voulaient se convaincre que cette scène effroyable, à leurs pieds, s'était produite ailleurs. Et il ne pouvait pas leur en vouloir. Il n'y avait pas que le sang : la pauvre fille allongée sur l'autel avait souffert. Il ravala un flot de bile et sentit ses ongles s'enfoncer dans ses paumes. Il accueillit la douleur avec soulagement. Le corps avait été affreusement mutilé. Korolev devait faire un effort pour contrôler son estomac ; la salive était acide et salée dans sa bouche. Il se rassura en se disant que s'il pouvait tenir encore dix secondes, ça irait : la première minute était toujours la plus difficile. Il avança d'un pas supplémentaire et la toisa ; elle avait dû être jolie quand la vie colorait sa peau. Seul le diable en personne pouvait être l'auteur d'une telle atrocité ».

Les seuls indices probants : les dents d'une blancheur exceptionnelle et la qualité des vêtements que l'on ne trouvait pas encore en URSS, surtout en 1936 avec le plan quinquennal qui s'engageait plutôt mal. Tout laisse à penser que la victime est certainement une étrangère. C'est léger pour un début d'instruction. C'est infime et c'est déjà trop, car voilà que les tchékistes vont reprendre l'affaire à leur compte. Qu'est-ce qui peut bien intéresser la Tcheka dans un crime aussi sordide, probablement perpétré par un tueur psychopathe ? Pour Korolev, il n'y a rien dans cette histoire qui soit du ressort de la police politique. Hormis la nationalité de la victime, Américaine. Et encore ! Mais ce qui inquiète particulièrement le capitaine Korolev, c'est que le NKVD veut faire une enquête parallèle à la sienne. Il leur servira de paravent, d'alibi parfait pour la population qui déteste les tchekistes. « Voilà ce qu'on attend de vous : mettez tout en œuvre pour attraper le meurtrier, consacrez toutes vos ressources, tous vos efforts à cet objectif. Suivez chaque piste, interrogez tous les suspects, remuez ciel et terre en agissant comme si c'était un crime ordinaire. Nous pensons que les traîtres ne sont pas au courant de notre propre enquête, alors ne faites rien qui puisse les alerter. Compris ? Il est possible que ce meurtre ait été commis par un fou, mais il s'agit plus vraisemblablement de l'œuvre de ces saboteurs. Les mutilations et les actes de tortures ne sont qu'un leurre. Menez votre enquête avec vigueur et peut-être qu'ainsi vous détournerez l'attention de nos propres investigations ».

En 1936 à Moscou, l'ennemi n'est pas seulement le capitalisme. Le ver est aussi dans le fruit du socialisme soviétique, et il faut absolument l'en extraire. Le NKVD est son remède radical. Malheur à ceux qui ne le comprendraient pas très vite.

« Le royaume des Voleurs » de William Ryan où la technique des Poupées russes ! L'auteur commence par une banale investigation autour d'un crime barbare commis par ce qui pourrait être un tueur dément qui sévit à Moscou, pour aboutir – au final – par une plongée au cœur du système politique soviétique au milieu des années 1930. Ces années 1930 en URSS sont synonymes de bouleversements politiques, économiques et sociaux. On est à l'aube des grandes purges orchestrées par un Parti tout-puissant pour graver l'hégémonie stalinienne dans les décennies à venir. Procès truqués contre de soi-disant complots, épuration d'intellectuels par un Staline au sommet de son pouvoir, sont dans l'air du temps.

Et le « Royaume des Voleurs » est empreint de cette atmosphère délétère, malsaine, corruptrice, glauque, où chacun surveille l'autre pour s'accaparer le peu qu'il dispose encore. A tort ou à raison, tout le monde est suspect, soupçonné de trahison envers la cause, parce que tout le monde peut devenir l'ennemi du Peuple, donc du système et par-là même du Régime en place. Ainsi, le capitaine Korolev l'a très bien compris, qui se tient en retrait de cette hystérie collective qui semble gagner toute la population. Ancien de l'armée du Tsar, révolutionnaire en 1917, il n'oublie pas qu'il aurait pu devenir prêtre orthodoxe sans l'arrivée de Lénine au pouvoir. Et c'est cette ambivalence qui le rend sympathique au lecteur. Korolev a revêtu l'uniforme de la milice comme un sacerdoce, par morale chrétienne, pour sauver la société de ses maux, et a fait sienne la cause du Parti et de la Révolution socialiste, jusqu'à un certain niveau de tolérance. Lorsque celle-ci est atteinte, au lieu de devenir un dangereux réactionnaire, il s'en remet à Dieu et à saintes icônes. Moindre mal !

Dans le « Royaume des Voleurs », c'est la société russe des années 1930 qui est mise à nue, entre terreur des dénonciations et rigueur extrême des plans quinquennaux qui se suivent et affament tout le monde. Malgré les espoirs mis dans la Révolution de 1917, rien n'a changé parce que tout a été bouleversé. Les strates sociales sont toujours prégnantes, même si les leaders communistes ont remplacé l'aristocratie russe. Et le NKVD s'est substitué à l'Okhrana, la redoutable police secrète du Tsar. Il y est question d'icône miraculeuse et protectrice, de réseaux mafieux, d'intérêts politique et personnel, de faux coupables et de vraies crapules. William Ryan a réussi le pari de mélanger subtilement grande histoire de l'ex-URSS dans les années 1930 et enquête policière, personnages officiels et fictifs pour le plaisir du lecteur. Au final, cela donne une ambiance proche et réaliste du quotidien de l'époque dans un pays peu appréhendé sous cet angle. Au détour de quelques pages, il arrive même au lecteur de croiser un certain Isaac Babel presque plus vrai que nature !

D'autres blogs en parlent : Bibliotheca, Delph, Nina, Malou, Lily, Maeve, Morgouille, Yv, Sylla, Miss Alfie, Luocine, Pyrostha, Velda, Babelio ... D'autres billets, peut-être ?! Je pense en avoir fait le tour, mais sait-on jamais ! Dans le cas contraire, merci de me laisser un commentaire pour que je vous rajoute à la liste.

242 - 1 = 241 livres dans ma PAL ...

"Le royaume de Voleurs" a été lu dans le cadre d'un partenariat avec Babelio et Les deux Terres éditions. Je les en remercie tous les deux.


17 mars 2011

BREVES DE COMPTOIR AFRICAIN

  • Verre cassé – Alain Mabanckou – Points Poche Éditions


« Comme il me l'avait lui-même raconté il y a bien des années, L'Escargot entêté avait eu l'idée d'ouvrir son établissement après un séjour à Douala, dans le quartier populaire de New-Bell où il avait vu La Cathédrale, ce bar camerounais qui n'a jamais fermé depuis son ouverture, et L'Escargot entêté, changé en statue de sel, s'y est installé, il a commandé une bière Flag, un monsieur s'est présenté comme étant le responsable des lieux depuis des lustres, il a dit qu'on l'appelait « Le Loup des steppes », et d'après les dires de L'Escargot entêté le type ressemblait à une espèce en voie de disparition, une momie égyptienne, il n'y avait que son commerce qui comptait, même se brosser les chicots ou se raser les cactus clairsemés de son menton, c'était pour lui une perte de temps, il mâchait de la noix de cola, fumait du tabac moisi, on aurait dit qu'il se déplaçait à l'aide d'un tapis volant comme dans certains conte, et alors L'Escargot entêté lui a posé mille et une questions auxquelles le commerçant a répondu sans hésitation, et c'est comme ça que L'Escargot entêté a réalisé que, pour ne pas fermer son bar depuis des années, ce Camerounais comptait sur un personnel fidèle, une gestion rigoureuse et sa propre implication […] ».

Verre Cassé, buveur invétéré, pilier de bistrot et ancien instituteur tient la chronique journalière du « Crédit a voyagé », improbable gargote appartenant à L'Escargot entêté. C'est à l'issue d'un séjour à Douala que ce dernier avait décidé d'ouvrir son propre établissement. Une institution, ce comptoir ! A tel point que lorsque les autorités ont voulu fermer ce lieu culte pour des centaines de Congolais, même le ministre de l'Agriculture, du Commerce et des PME – et ancien camarade de primaire du tenancier – a fait un discours mémorable dans lequel il a repris un J'accuse au goût de déjà entendu dans une précédente affaire d'envergure au moins identique ! Ce J'accuse a failli déclencher une véritable crise ministérielle et politique au sein du gouvernement du président Adrien Lokouta Eleki Mengi, parce que celui-ci s'était senti humilié face à un J'accuse qui avait fait l'unanimité dans la population qui ressortait des J'accuse à tout-va ! Pourtant, au commencement de son affaire L'Escargot entêté s'était fait insulter par une concurrence, plutôt rude. « […] et il a vu les autres commerçants le traiter de sorcier, d'Oudini, d'Al Capone, d'Angoualima l'assassin aux douze doigts, de Libanais du coin, de Juif errant, et surtout de capitaliste, une injure grave quand on sait qu'ici être traité de capitaliste, c'est pire que si on insultait le con de votre maman, le con de votre sœur […] ».

Au quotidien, Verre Cassé relate ce qu'il voit, ce qu'il entend, ce qu'il observe dans ce bar qui prend des allures de cour des miracles. Comme cet honorable père de famille – surnommé l'homme aux Pampers -, viré de chez lui par une épouse acariâtre et mégère fanatique d'un gourou lubrique. Pauvre homme qui n'avait pas encore compris, ni admis ce qui lui était arrivé et qui avait fait intervenir les forces de l'ordre pour pouvoir rentrer chez lui. Le scandale qui s'en était suivi dans son quartier, ameuté par les cris d'orfraie de sa femme qui le traitait de débauché, d'alcoolique, de fainéant. Pour s'en débarrasser, cette harpie ira jusqu'à le faire passer pour un pervers. « […] et donc y avait parmi ces gens en uniforme un policier de nationalité féminine avec des muscles de pêcheur et les cheveux coupés court comme un policier normal, je veux dire comme un policier homme, et c'est ce policier de nationalité féminine qui m'a poussé contre le mur, elle m'a traité de salaud, de pédophile, de sadique, elle a dit que même mort elle me piétinerait, qu'elle irait cracher sur ma tombe, elle a dit que je ressemblais à un marin rejeté par la mer, que je devais savoir que chaque crime avait son châtiment, et ce policier de nationalité féminine a donc juré de me coffrer, elle a promis qu'elle ferait tout pour qu'il n'y ait pas de procès car ce serait me rendre un grand honneur que de me gratifier d'un procès […] ». Depuis sa sortie de prison, il errait dans les rues comme une âme en peine.

Ou cet autre, L'Imprimeur, revenu de tout, des femmes blanches particulièrement, lui qui vivait et travaillait honnêtement en France, qui ne voulait pas revenir au pays, certain qu'il était d'avoir enfin trouvé sa vraie patrie. L'Imprimeur tombera amoureux de Céline, vendéenne au corps voluptueux, aux formes aussi rebondies et aussi fermes que les Africaines. Un vrai coup de foudre, malgré les langues de vipères qui prédisaient qu'une union entre un Noir et une Blanche ne dure jamais bien longtemps. L'Imprimeur s'en moquait comme d'une guigne. Qu'elles causent donc. Lui était amoureux. « […] donc fallait que je lui dise que je l'aimais, fallait que je ne cache pas mes sentiments, fallait que je les exprime sans tabous, me disait-elle, et c'est-là que j'ai vraiment appris à dire pour la première fois à une femme que je l'aimais, et tu sais bien qu'ici au pays c'est pas des choses à dire au risque de passer pour un gars faible, ici on tire son coup la nuit et on se dispense de cette littérature à l'eau de rose, mais en France c'est une autre histoire, il faut pas déconner avec les sentiments, on ne badine pas avec l'amour […] ». Mais le diable – ou plus certainement la folie -, fera tourner cette belle idylle en cauchemar digne de la Divine Comédie de Dante. Depuis, L'Imprimeur rôde lui aussi sans but précis, racontant à qui voulait l'entendre son histoire ambiguë.

« Verre cassé » ou les tribulations d'une taverne pas tout à fait comme les autres quelque part au Congo. Le « Crédit a voyagé » serait plutôt le lieu de rendez-vous de toutes les misères personnelles, de toutes les souffrances psychiques d'un peuple qui se cherche une identité.

En écrivant « Verre cassé », Alain Mabanckou nous raconte avant tout son Afrique. Au travers de ses personnages, il nous relate les sentiments ambivalents des Africains, leurs craintes, leurs convictions et leurs incertitudes. Parce que dans « Verre cassé » on y parle des Noirs et des Blancs, des clichés qui subsistent envers et contre tout, de ces images d'Épinal qui concernent aussi bien la sexualité, la perversité ou la lubricité des uns et des autres. Parce que dans « Verre cassé » on y traite de la relation encore prégnante et ambivalente de l'Afrique noire et de la France, de son passé commun, de son histoire liée et déliée au grès du temps et de ses péripéties. Enfin, parce que dans « Verre cassé » on y exprime les relations homme / femme sur un continent où la virilité reste un symbole de supériorité sociale.

C'est pour toutes ces raisons que « Verre cassé » est un roman truculent, drôle, fin et attrayant, avec une verve qui nous donne à voir un peuple assoiffé d'histoires abracadabrantes où se mêlent un soupçon de réalisme dans un océan d'élucubrations, de fanfaronnades, de fantaisies burlesques et de tartarinades. Les mots, les idées, les pensées, les poncifs sur les Noirs et les Blancs se bousculent, s'entrechoquent. Et choquent parfois aussi le lecteur, volontairement. Cette lecture emporte tout sur son passage, nos opinions et nos convictions, nos représentations erronées aussi.

Grâce à Alain Mabanckou le parler vrai est de retour, la langue de bois est abolie et le politiquement correct disparaît, pour la plus grande joie du lecteur que nous sommes.

D'autres blogs en parlent : Gé, Bladelor, A propos de livres, Coralie, Constance, Louis, Wodka ... D'autres certainement. Merci de vous faire connaître par un petit commentaire !

" Verre cassé" d'Alain Mabanckou a été lu dans le cadre du Blogoclub de mars (je ne suis pas trop en retard, cette fois-ci !).


250 - 1 = 249 livres dans ma PAL ...

24 février 2011

JEUDI C’EST CITATION !

« Elle entend juste que c'est le plus beau jour de sa vie. C'est aujourd'hui que ça va arriver. Dix-sept ans le plus bel âge. L'âge pour ça. Viens, je connais un coin, l'entraînant par la main. Elle ne parlait pas sa langue, ni lui la sienne. Bien sûr il avait compris, tous les hommes du monde comprennent quand on leur dit ça. Il s'est laissé faire, tous les hommes du monde se laissent faire quand on leur dit ça. Aux lèvres, il avait le même sourire que celui qu'elle avait vu la première fois à la fontaine ».

« Elle savait plus comment elle avait fait pour qu'il la remarque. Elle avait fait ce qu'il fallait et ça avait marché. C'était arrivé. Exactement comme elle le voulait. Les rendez-vous, les baisers. Maladroits, fougueux au début. Sa langue allait vite, lentement, de nouveau vite. Elle aimait ça. Terriblement. La fougue puis la lenteur. C'est ça qu'elle aimait le plus, le changement de rythme. Ils s'étaient à peine cachés ».


« Dix-sept ans. Quand je viendrai vers toi il fera nuit car la nuit est le plus beau moment pour les amants. Car la nuit bruisse de mille microscopiques frissons, de mugissements infimes, de brins d'herbe luisant de petites vies, la nuit est animale plus animale que le jour ce sera la nuit mon amour que je viendrai vers toi. Et le noir sera l'écrin de ton souffle tiède sur moi sur ma nuque, la connaissance sera désormais au bout de mes doigts je perdrai toute autre forme de savoir. Je viendrai vers toi et déposerai à tes pieds mes doutes et mes certitudes il n'y aura plus ni passé ni avenir le temps s'arrêtera je ne saurai plus rien que cette seconde qui brûlera comme l'allumette frottée à la nuit. Tu ouvriras un à un les boutons de ma robe et je m'allongerai près de toi dans l'herbe et le vent de la nuit ».


« Ma science est au bout de mes doigts. Je peux, par exemple, mesurer le taux d'humidité des corps. Quand je touche les femmes je sens affleurer les rivières souterraines. Certaines en comptent plus que d'autres, leurs corps sont de lourdes fleurs tropicales ouvertes et humides ».


Chaque jour, Monika arrive la première à l'Institut de beauté. Elle est étrangère, d'origine polonaise, et n'aime pas cette ville impersonnelle et grise où elle travaille. Chaque jour, avant l'arrivée des clientes, elle pense avec nostalgie à son enfance, dans une ferme, dans un vrai pays, avant, avec de vraies saisons. Elle se souvient qu'avec sa sœur elles ne pensaient qu'à une seule chose : comment vient-on au monde ? Monika observe, écoute, juge parfois les femmes qu'elle voit défiler dans sa cabine. Toutes lui racontent des histoires, des plus anodines aux plus intimes. Alix qui ne veut pas d'un homme qui l'aime, Adèle une vieille femme qui a été tondue à la Libération, la femme du boucher, blanche, frileuse, si solitaire… Corps est un roman poétique. Loin des chairs lisses et insipides que la presse féminine jette en pâture à notre imaginaire, Fabienne Jacob fouille le corps des femmes. Voici un portrait sensible de la femme contemporaine ; entre enfance, âge de tous les possibles, et maturité, âge de quelques lucidités.


« Corps » - Fabienne Jacob – Buchet Chastel Éditions


7 novembre 2010

CHOPIN, L’ÂME DE LA POLOGNE

  • Frédéric Chopin, l'âme du piano - Claude Clément - Éditions du Jasmin


Le 1er mars 1810 voit la naissance de Frédéric Chopin sur le domaine de Zelazowa Wola à quelques kilomètres de Varsovie. Personne ne le sait encore, mais ce nouveau-né va bouleverser la musique classique, la faire entrer dans ère nouvelle, celle des Romantiques – dont il sera le chef de file – et influencer toute une génération de compositeurs au début du 20ème Siècle.

Frédéric Chopin aurait pu naître en France, dans le Dauphiné, région d'origine de ses ancêtres paternels. L'histoire des Hommes étant ce qu'elle est, et certains ayant l'âme plus aventureuse que d'autres, c'est dans la province de Mazovie – dont dépend Varsovie -, que ce dernier verra le jour. Issu d'un père Français – professeur de langue et de littérature française au lycée de Varsovie qui reçoit les enfants de l'aristocratie et de la haute bourgeoisie polonaises -, et d'une mère venant de la noblesse polonaise, Frédéric Chopin grandira et s'épanouira dans un milieu privilégié. « Les Chopin sont heureux dans cette ville cosmopolite, riche en couleurs, où les dandys aristocrates côtoient les Juifs, les Turcs, les Grecs, les Italiens, les Français, les forains montreurs d'animaux étranges, les moines et les religieuses … ».

Dès l'âge de six, le jeune Chopin écrit déjà des poèmes de qualité. De plus, il est parfaitement bilingue, comme ses trois sœurs. Ce qui lui permettra de toujours se sentir chez lui en France comme en Pologne. « On y parle le polonais, mais aussi le français et l'allemand. Du fait de la dualité de leurs origines, les enfants Chopin sont tous parfaitement bilingues. Plus tard, Frédéric sera à Paris, séparé de sa famille, il écrira à son père en polonais. Nicolas lui répondra en français. Dans l'esprit du musicien, les deux langues sont aussi familières l'une que l'autre. Il gardera toute sa vie un léger accent en français, trace de cette double appartenance ». A sept ans, il écrit sa première composition musicale, « Polonaise pour piano forte, en si bémol majeur », largement inspirée du folklore local. Un prodige est né, à l'égal de Wolfgang Amadeus Mozart. A la différence que Chopin n'est pas Autrichien, mais Polonais, et que son pays natal reconnaîtra toujours son talent. Son entourage perçoit très tôt ses prédispositions pour la musique en général, le piano en particulier. On loue d'ores et déjà son génie, ses dons exceptionnels, ses aptitudes tant dans l'écriture que dans l'interprétation musicales.

A peine jeune homme, tout juste sorti de l'adolescence, Frédéric Chopin étouffe à Varsovie. Le poids de l'empire Russe pèse sur la Pologne qu'il cherche à engloutir, à faire disparaître. Surtout, brillant musicien et compositeur, Frédéric Chopin veut découvrir l'Europe, rencontrer d'autres grands musiciens et artistes, s'en inspirer. L'Autriche, l'Allemagne, l'Italie, la France. Tel sera l'essentiel de son périple. « Libre de s'épanouir à sa guise au gré de son inspiration, de ses recherches et de ses rencontres, le jeune homme ne ressent qu'une entrave : les frontières. En mai 1829, un nouveau tsar, Nicolas 1er, se fait couronner roi de Pologne à Varsovie. Le désenchantement que le peuple polonais avait ressenti durant le règne d'Alexandre ne fait que s'accentuer. En effet, le nouveau souverain se comporte plus durement que son prédécesseur, supprimant la liberté de la presse, installant un contrôle policier d'acier, renforçant les intérêts russes dans le pays au détriment de ceux des patriotes. Ce n'est qu'avec une apparente soumission que ceux-ci se résignent et participent, de mauvaise grâce, aux festivités lors de bals et de concerts ». Ses parents l'y encouragent vivement, alors que l'année 1830 voit l'Europe s'embraser par des soulèvements sociaux et révolutionnaires.

En France, sa rencontre avec Franz Liszt sera déterminante pour son avenir de concertiste et de compositeur, de même qu'avec Camille Pleyel, inventeur du piano moderne. Bien que de caractères diamétralement opposés, ces deux là se complèteront au point de devenir les deux facettes d'une même médaille musicale, romantique et novatrice, préfiguration d'une musique classique dépoussiérée de ses anciennes scories.

L'année 2010 voit le bicentenaire de la naissance de Frédéric Chopin. De fait, il paraissait difficile, voire impossible, de faire l'impasse sur l'ouvrage de Claude Clément, « Frédéric Chopin, l'âme du piano », et de rendre un hommage appuyé à celui qui va rénover – par ses apports créatifs, son approche très personnelle de la musique populaire polonaise et juive – les canons de la musique classique. Précoce, imaginatif, génial, tels sont souvent les adjectifs qualifiant Frédéric Chopin. Enfant éveillé, cultivé, binational, il prendra très vite conscience que pour évoluer dans son art, l'ouverture à d'autres cultures lui sera nécessaire, vital.

Il voyagera donc, souvent et beaucoup. Vienne, Berlin, Dresde, Prague, Breslau, Cracovie sont les villes visitées, partant à la découverte de ses pairs, Berlioz, Schuman, Liszt et Mendelssohn aussi doué que lui. De même, sa rencontre avec le peintre Eugène Delacroix sera l'amorce d'une solide amitié qui ne se démentira pas avec le temps. Partout où il se produira – de concerts publics en récitals privés – Frédéric Chopin sera ovationné, admiré. Ses qualités artistiques lui ouvriront les portes des plus grandes familles aristocratiques, les Radziwill, les Rothschild, les Beauvau, les Esterhazy, les Noailles, les d'Agoult. Les femmes, surtout, seront sensibles à son charme de dandy à l'élégance raffinée, à sa mélancolie, à sa douceur et à sa fragilité.

Cependant, toujours planera sur Chopin un mystère, celui de son éventuelle homosexualité. En effet, son côté artiste, sa précocité en toutes choses, sa correspondance ambigüe avec son ami de jeunesse Tytus Woyciechowski, sa fréquentation du marquis de Custine – homosexuel reconnu et affiché -, les écrits post mortem de Liszt, jetteront un doute sur sa réelle orientation sexuelle. Et ce n'est pas un hasard si Frédéric Chopin et George Sand se reconnaîtront l'un dans l'autre, même si les débuts de leur relation sont difficiles. Chopin sera révulsé par l'aspect masculin, hommasse de la romancière ; George Sand appréciant les hommes cachant leur côté féminin. Très vite, celle-ci le prendra sous son aile protectrice, devenant tout à la fois l'amante, la mère, la soignante, l'amoureuse et l'égérie d'un Frédéric Chopin de plus en plus fragile moralement et physiquement. Ces deux-là étaient fait l'un pour l'autre. Le destin, dans son immense mansuétude, les a réunis pour le meilleur de l'art.

« Frédéric Chopin, l'âme du piano » est une biographie qui en dit long sur cet artiste romantique, neurasthénique et phtisique qu'était Chopin. L'auteure le montre tel qu'en lui-même, tantôt doutant de ses capacités artistiques avérées, tantôt faisant preuve d'inconstances et de fantaisies. Dandy précieux, évoluant dans un univers où l'argent coulait à flot, Frédéric Chopin s'est servi intelligemment de sa notoriété pour vivre dans un monde fastueux, à la richesse ostentatoire.

Cette hagiographie, aisée à lire pour qui ne connaît ni Chopin, ni la musique classique, se concentre avant tout sur l'homme et sa relation aux autres. Elle aborde le couple atypique, singulier formé avec George Sand qui a permis l'épanouissement artistique d'un compositeur prolifique et imaginatif.

Au final, Frédéric Chopin était bien ce qu'a écrit Cyprian Norwid dans le « Quotidien polonais » à l'annonce de son décès : « Varsovien de naissance, Polonais de cœur et, par le talent, citoyen du monde ».

D'autres blogs en parlent : Alice, Izabel, Mimipinson ...

"Frédéric Chopin, l'âme du piano" a été lu dans le cadre de l'opération Masse Critique de Babelio.


5 octobre 2010

LE DIBBUK DE L’ADOLESCENTE

  • Le vieux Juif blonde - Amanda Sthers - Grasset Éditions

« Je suis né en 1931.

77 ans. L'âge crucial avec 7 ans. Beaucoup de jeux de société me sont interdits.

Je suis né à Vienne mais j'ai beaucoup voyagé. En 1940, un programme d'échange culturel m'a permis de visiter la Pologne en train. Il n'y avait malheureusement pas de fenêtres dans les wagons mais j'ai entendu que ça m'avait l'air grand.

Et ça m'avait l'air froid.

On était serré les uns contre les autres …

On était plein.

On ne mangeait pas très bien.

On ne mangeait du tout.

Pourtant, il y en a beaucoup qui sont restés là-bas.

C'était le bon temps, on n'avait pas à se soucier des problèmes de cholestérol ».

Joseph Rosenblath, soixante-dix sept printemps, pourrait être un dibbuk – esprit maléfique juif -qui a envahi le corps, l'âme, l'esprit, les pensées de la jeune et jolie Sophie, adolescente blonde et diaphane, fragile comme un biscuit viennois. Joseph a beau sonder sa mémoire vacillante, il n'a aucun souvenir d'avoir été – un jour ou l'autre – une jeune fille. Ce qu'il a toujours été, c'est un Juif ashkénaze appréciant les chansons de Charles Trénet, aimant aller dans les thés dansant. Alors, les réminiscences d'une gamine de vingt ans face à un aîné de soixante-dix sept ans qui a tant vécu paraissent évanescentes dans sa mémoire flageolante. Mais le plus difficile à accepter pour lui, ce sont les menaces permanentes proférées par ceux qui se disent ses parents et paraissent affligés, châtiés, anéantis par cette situation. Pension, asile, c'est à n'y rien comprendre. D'autant que les parents de Joseph Rosenblath ne ressemblaient en rien à ceux-ci ! « Déjà ils disent qu'ils sont mes parents mais moi je ne me souviens pas que mon papa et ma maman aient ressemblé à ça, non … (elle mime qu'elle se souvient des papillotes et d'un streimel). Ceux là jouent au golf et partent en vacances à l'île de Ré ».

Et puis, son père se nommait Moshé, alors qu'il ne connaît même pas le nom de celui qui se revendique son géniteur. Quant à sa mère, c'est pire encore. Elle la supplie de ne pas être ce vieux juif devant ses grands-parents, au moins. Sophie, c'est le prénom dont ils ont affublé Joseph Rosenblath. C'est sans aucun doute pour le protéger des périls et autres menaces qu'il coure. Avec tous ces Allemands qui traînent partout par ces temps d'occupation. « Elle s'en va en pleurant. Avec mon père, ils se prennent dans les bras, et se disent « elle s'en sortira ». J'ai longtemps cru qu'ils parlaient de la France mais j'ai des soupçons. J'ai l'impression, j'ai la nette impression qu'ils parlent de moi, Joseph Rosenblath, comme d'une fille, de leur fille de vingt ans. C'est vrai, dans le miroir, les apparences sont trompeuses. Mais moi je n'ai pas de miroirs, je les ai tous cachés. Et puis dans les yeux des gens, quand même ! On ne peut pas confondre un type de 77 ans élevé à la carpe farcie, déniaisé par une pute de la rue Tournefort en 1946 avec une gamine qui surfe sur internet ».

De temps en temps, Sophie refait surface, revient dans une réalité qu'elle ne veut pas vivre et dont elle ne supporte plus l'hypocrisie. L'espace d'un instant fugace, elle se rappelle de Julien. Qui est-il, ce jeune Julien, adulte à peine sorti des affres de l'adolescence ? Un amour d'adolescence, romantique et fantasmé ? Celui par qui tout est arrivé ? Celui qui n'a pas su l'aimer autant qu'elle l'aimait, au point de perdre toute notion de temps, de gommer qui elle était, de revêtir la souvenance de Joseph Rosenblath, rescapé de l'Holocauste et de sombrer dans un passé où la durée est abolie. « Est-ce que Julien aime une autre femme ? J'ai du mal à croire qu'il aime une autre femme. Je me dis qu'il m'aime encore, des montagnes de temps après. Je me dis que je n'ai aimé que toi. Que ma vie est une surface. Que la nuit, dans nos rêves, dans les vies qu'on réserve dans nos tiroirs secrets, dans nos lignes qui se cherchent, que dans ces vies-là, nous sommes tous les deux. Je suis prisonnière du vieil homme que je suis. Que j'ai toujours été. Tu vois Julien, je suis née vieux. Je suis prisonnière du jour d'après, qui empêche le maintenant, le tout de suite ».

Hystérie schizoïde ou syndrome de personnalités multiples, tel est le thème du « Vieux juif blonde » d'Amande Sthers. En quarante-cinq pages, l'auteur nous fait vivre les sinuosités d'une jeune âme torturée, tourmentée, tenaillée par un vieux juif de soixante-dix sept ans, rescapé des camps. L'un est l'autre. L'un et l'autre se demandant, à tour de rôle, ce qu'il peut bien faire dans le corps et l'âme de cet autre qui lui est un parfait inconnu. Sophie, schizophrène de vingt ans, est persuadée d'être devenue Joseph Rosenblath. Elle possède toutes les caractéristiques physiologiques, psychiques des personnes âgées. Sophie a des tics de vieux. Elle porte même leur odeur. Ses parents sont à bout. Ils ne savent plus quoi faire pour la sortir de cette folie où elle a sombré corps et âme. Sa mère, surtout. Egoïste, égocentrique, individualiste, elle se demande pourquoi elle a mérité cela. Pourquoi n'a-t-elle pas une fille normale, comme ses amies ? Quand elle amène Sophie chez le médecin, c'est toujours pour des problèmes d'incontinence, d'arthrose. Et puis, pourquoi avoir choisi d'entrer dans la peau d'un vieux juif ?

Seulement Sophie refuse d'être ce qu'elle est. C'est un déni, un rejet total de sa personne, de son corps, de son entourage qu'elle transmet en devenant Joseph Rosenblath. Il y a dans son comportement tant de non-dits, de mensonges, de situations paradoxales que l'on se demande à chaque instant de la lecture si son unique personnage pourra dépasser ses phobies et refaire surface. Et pourtant. Par un tour de force littéraire hors du commun, Amanda Sthers réussi l'exploit de nous tenir en haleine de bout en bout avec cette histoire abracadabrantesque.

Dans un long monologue jamais redondant ni lassant, elle passe de Sophie – vingt ans – à Joseph, soixante-dix sept ans avec un naturel déconcertant. La lecture glisse de l'un à l'autre, sans jamais déraper, devenir pathétique ou larmoyante. Elle met en parallèle les souffrances psychiques et modernes de la post-adolescence – déprime, négation de soi, anorexie, rejet de l'adulte en devenir -, et les douleurs infinies d'un rescapé de la Shoah qui se demande encore et toujours comment il a pu échapper au pire.

D'autres blogs en parlent : Caro[line], Morgane ... Peut-être d'autres ?!

"Le vieux Juif blonde" a été lu dans le cadre du challenge "Tous au théâtre" de Leiloona.


268 - 1 = 267 livres à lire ...

30 juillet 2010

LA LANGUEUR DES VIES BANALES

  • Ida - Irène Némirovsky - Folio 2€

Deux nouvelles pour raconter les artifices de l'existence. Deux nouvelles pour deux destins douloureux de femmes à la vie diamétralement opposées.

"Elle apparaît au faîte d'un escalier de trente marches d'or, comme cinq ou six autres femmes, tous les soirs, dans les music-halls de Paris, elle descend entre les girls nues, coiffées d'un chaperon de roses, qui tiennent à la main, chacune, un parasol d'or. Des pendeloques de verre, des pierres taillées, des miettes de miroir entourent son visage ; un long manteau tissé d'or, des perles et des plumes la couvrent. C'est une femme, qui, depuis longtemps, n'est plus jeune ; ses jambes sont belles encore, mais elle porte sur les seins un corselet de pierreries, car il faut bien que tout s'use …". Ida Sconin, célèbre meneuse de revue parisienne continue malgré son âge à éblouir ses admirateurs et à étouffer ses rivales. Pourquoi une femme de cet âge continue-t-elle à se pavaner avec plumes et strass tous les soirs, alors que les plus jeunes pourraient tenir son rôle dans la revue ? Qu'a-t-elle donc de plus que les autres ? Pourquoi est-elle toujours aussi souple et élancée ? Les femmes qui assistent au spectacle l'envient, lui en veulent d'avoir des jambes aussi fines et un ventre aussi plat. Ida Sconin fait fantasmer les hommes, alors qu'ils ne remarquent plus leurs épouses depuis de nombreuses années. Paris et les parisiens l'admirent, même s'ils ne lui ont jamais donné leur cœur. Parce qu'Ida Sconin est une étrangère. Elle a fait rêver immédiatement après la guerre, quand les hommes ont voulu en finir avec les temps incertains et douloureux. Elle n'est pas aimée, elle le sait et s'en moque. « Elle éblouit, elle obsède Paris et la province. Dans de tranquilles sous-préfectures, devant l'hôtel de ville, endormi, on entend sa voix fixée sur les disques chanter Mon bel amour. Sur les murs de Paris, son image apparaît à chaque tournant de rue ; debout, demi-nue, sur un escalier d'or, la tête dressée sous l'amas de plumes d'autruche ; son nom étincelle, spasmodiquement éteint et rallumé à travers le doux brouillard lumineux des soirs de Paris ».

Ida s'est imposée dans le milieu de la nuit et compte bien y rester le plus longtemps possible, n'en déplaise aux nymphettes qui lui servent de faire-valoir chaque soir en la mettant en valeur par leurs gestes amples et délicats. Ida barre la route aux plus jeunes danseuses, pressées d'arriver en haut de l'affiche. Chacune guette sa place. Chacune attend l'instant où elle trébuchera, où l'âge ne fera plus illusion. Elles ont bien remarqué qu'Ida se fatiguait, vieillissait, que le sourire était voilé, de plus en plus contraint, crispé, que les rides paraissaient sous le fard, que les cheveux blanchissaient malgré les colorations. Qu'importe. La meneuse de revue c'est encore et toujours elle, parce qu'Ida Sconin fait recette. « - Ida Sconin fait recette. Parole magique : elle le sait. La seule qui barre la route à ces jeunes femmes brutales, pressées, aux dents longues, qui, toutes, guettent, depuis des années, sa place, n'attendent qu'un faux-pas, un fléchissement, un jour de maladie ou de fatigue, le moment où l'âge si longtemps vaincu, la terrassera à son tour ».

Seulement, Ida se leurre. Mais elle sait par où elle a dû passer pour en arriver là. Elle a connu les humiliations, les bassesses, le mépris, la prostitution même. Elle se dupe en faisant des efforts quasi surhumains, en s'imposant de vraies tortures physiques pour arriver à un piètre résultat. "Elle se sent triste. Car elle a beau farder son visage, taillader ses seins et ses joues, masser son front, effacer tous les jours les rides, qui, toutes les nuits, inlassablement, se reforment, elle ne peut s'empêcher que son âme, par moment, s'essouffle et se fatigue plus vite que son corps". Pour faire tenir ce corps, ce cœur qui vieillit plus qu'elle ne le souhaitait, elle double, triple la dose de véronal. Au moins, avec le sommeil, les problèmes disparaissent un instant. Mais voilà que le directeur de L'Impérial veut lui imposer cette Cynthia, ce corps dénudé de vingt ans, beau, frais, naturel, sculptural, dans son nouveau spectacle. Ida comprendra bientôt que l'heure de vérité a sonné, que la fin est arrivée. Elle prend conscience qu'elle est une femme vieillie qui s'est reniée, qui a renoncé à tout, même à l'amour, juste par égocentrisme.

« Au bout de la rue, une usine s'élève, petite et modeste comme la ville elle-même ; l'unique cheminée souffle tranquillement un peu de fumée grise et légère que le vent disperse ». Madeleine, jeune fille de bonne famille vit dans une petite ville du Nord de la France. Issue de cette bourgeoisie provinciale et bigote, son univers se limite aux frontières familiales. Au cours d'un dîner chez sa tante, Madeleine rencontre un jeune homme poli, bien éduqué, du même milieu social, Henri Bertrand, jeune ingénieur plein d'avenir. Madeleine est un peu indécise. Elle ne sait pas s'il lui plait vraiment. Il la trouve charmante et il aime ses cheveux. Et puis, ce mariage arrangerait tout le monde. M. Henri deviendrait l'associé de son beau-père, la moitié de la dot resterait dans l'affaire et Madeleine continuerait d'habiter la maison familiale. « La mère dit : - Nous ne voulons pas t'influencer, ma petite fille …. Mais c'est un bon parti. Un honnête garçon, bien élevé, qui te rendra heureuse. Nous ne voulons que ton bonheur. – Nous ne voulons que ton bonheur, répète le père avec force ».

D'un coup, tout est fixé. Les fiançailles, le mariage et le voyage de noces en suivant afin que tous profitent des festivités, même la grand-tante Moulins à la santé vacillante. Tout est beau, merveilleux, propre, lisse, sans aspérités, sans failles. La façade est splendide, à l'aune de cette bourgeoisie bien-pensante et pieuse, persuadée d'entretenir les traditions et les bonnes manières. Un simple grain de sable et les rouages de cette machine trop parfaite se grippe, dérape et déraille. Le jour de son mariage, Madeleine apprend qu'Henri n'est pas tout à fait un jeune homme fréquentable. Parce qu'Henri avait une vie parallèle, ailleurs, avec une jeune femme sans le sou à qui il avait promis le mariage. M. Henri aura d'autres vies parallèles avec de jeunes ouvrières de l'usine. Toujours, Madeleine fermera les yeux sur ses incartades, acceptera toutes les compromissions pour sauver les apparences.

« Ida », suivi de « La comédie bourgeoise » d'Irène Némirovsky où le destin poignant de deux femmes que la vie – dans son immense cruauté – n'épargnera pas. « Ida », où la revanche d'une petite russe immigrée. « Ida », celle qui refuse de vieillir, de céder sa place parce qu'elle a trop attendu cet instant de gloire éphémère de voir les hommes à ses pieds. « Ida », déboulonnée par la jeunesse et la fraîcheur et qui comprendra trop tard le ridicule et la crédulité de son comportement. Madeleine de « La comédie bourgeoise » qui tolérera tout avec l'abnégation d'une sainte promise au martyr. Ces deux femmes ont une communauté de destin qu'elles n'ont pas choisie. Il leur a été imposé par leur entourage, leur histoire personnelle ou intime. Ida comme Madeleine n'ont jamais pu ou voulu influer sur le cours de leur existence, les broyant inexorablement, ne leur laissant que des chimères pour raison d'être. C'est une peinture amère de la vie, telle qu'on la trouve aux hasards des destins de chacun.

D'autres blogs en parlent : Cécile QD9, Tamara, Lou, Bossanova52 ... D'autres peut-être ?! Merci de vous faire connaître par un petit commentaire que je vous ajoute à la liste.

"Ida" a été lu dans le cadre du challenge 2€ de Cynthia



275 - 1 = 274 livres dans ma PAL officielle ...

10 juillet 2010

L’INSTITUTEUR BERBERE

  • Le fils du pauvre – Mouloud Feraoun – Point Éditions

« En somme, à Tizi, on se connaît, on s'aime ou on se jalouse. On mène sa barque comme on peut, mais il n'y a pas de castes. Et puis, combien de pauvres se sont mis à amasser et sont devenus riches ? Combien de riches se sont appauvris promptement avant d'être ruinés par Saïd l'usurier, que tout le monde respecte, craint et déteste. Il aura son tour, bien sûr, il mourra dans la mendicité. La loi est sans exception. C'est une loi divine. Chacun de nous, ici-bas, doit connaître la pauvreté et la richesse. On ne finit jamais comme on débute, assurent les vieux. Ils en savent quelque chose ».

Tizi, ville de deux mille âmes plantée au cœur de la Kabylie sauvage, rude et hostile pour qui ne sait l'exploiter. Ici, pas d'artère principale, pas de route goudronnée, simplement un chemin de terre qui servait autrefois aux tribus allant d'un village à l'autre. Ce chemin de traverse, caillouteux et défoncé, menait à une route carrossable qui conduisait vers les grandes villes du pays. Tizi possédait trois quartiers, et – par conséquent – trois places aux musiciens ou djemas, deux mosquées discrètes de moindre importance que les djemas pour ses habitants qui vivaient ensemble depuis toujours, étaient tous plus ou moins cousins éloignés, à la parentèle incertaine se perdant dans la nuit des temps. Tizi et son café maure, situé à l'extérieur du village. C'était avant tout le lieu de rencontre des plus jeunes.

C'est à Tizi qu'a vécu le narrateur, Fouroulou Menrad, qui revient sur son enfance et son adolescence dans cette Kabylie belle et séditieuse. « Comme j'étais le premier garçon né viable dans ma famille, ma grand'mère décida péremptoirement de m'appeler Fouroulou (de effer : cacher). Ce qui signifie que personne au monde ne pourra me voir, de son œil bon ou mauvais, jusqu'au jour où je franchirai moi-même, sur mes deux pieds, le seuil de notre maison. On serait peut-être étonné si j'ajoutais que ce prénom, tout à fait nouveau chez nous, ne me ridiculisa jamais parmi les bambins de mon âge, tant j'étais doux et aimable. Aussi loin que je puisse remonter dans mes souvenirs, je retrouve toujours auprès de moi une chaude et naïve amitié ». Comme tout garçon né dans une société où l'homme est révéré et respecté, Fouroulou pouvait se comporter comme un roitelet sur ses terres, épouvantant, agaçant et régentant ses sœurs et ses cousines. Malheureusement pour son père et son oncle, Fouroulou qui aurait dû être un futur lion de quartier, puis de village, était d'un naturel plutôt docile à l'extérieur, voire même craintif dans certain cas, à la limite de la lâcheté. « Il ne m'est jamais arrivé de solliciter la protection de mes parents lorsque mon adversaire était de mon âge : ou bien j'acceptais la bataille, ou, si j'avais peur, je me sauvais. Je dissimulais avec soin mes retraites et défaites. Je ne parlais que de mes victoires. Il est certain que, ma mère mise à part, ni mon père, ni mon oncle, ni aucun de ma famille n'aurait consenti à me porter secours ».

Ce qu'aimait le petit Fouroulou par-dessus tout, c'était de se retrouver avec ses deux tantes maternelles, Khalti et Nana. Si Khalti était d'une nature impulsive et passionnée dans tout ce qu'elle entreprenait, Nana était à la fois douce, affable, spontanée et imposante. Celles-ci n'étaient cependant pas avares d'affection, câlinant, étreignant, cajolant leur neveu. Surtout, Khalti et Nana racontaient des histoires au petit Fouroulou, lui faisant vivre un tas d'aventures imaginaires pour rire ou pour pleurer, pour s'émouvoir ou se révolter. « C'est ainsi que j'ai fait la connaissance avec la morale et le rêve. J'ai vu le juste et le méchant, le puissant et le faible, le rusé et le simple. Ma tante pouvait me faire rire ou pleurer. Certes je n'aurais jamais compati d'aussi bon cœur à un vrai malheur familial. Le destin de mes héros me préoccupait davantage que les soucis de mes parents. Tout cela parce que ma tante s'y laissait prendre elle-même. A l'entendre raconter, on sentait qu'elle croyait à ce qu'elle disait. Elle riait ou pleurer tout comme son neveu ».

Mais bientôt l'insouciance de la petite enfance laissera place au sérieux de l'apprentissage de la vie et de l'école. Parmi la cinquantaine de petits camarades, Fouroulou ne pouvait appartenir à la catégorie des bagarreurs, rois incontestés des cours de récréation en raison de son caractère pacifique. Ni à celle des joueurs, mauvais élèves, mauvaises têtes, bruyants, insouciants et populaires eux aussi. Fouroulou sera donc condamné à devenir un bon élève par résignation. Petit à petit, Fouroulou appréhendera le fonctionnement de la société dans laquelle sa famille pauvre et rurale évolue, et que la seule chance d'échapper à son destin de berger sera de partir faire ses études à Alger pour devenir instituteur. Il voyait bien que Ramdane – son père – avait du mal à faire vivre, même modestement, sa famille, sur un maigre lopin de terre aussi sec qu'un arbre rabougri. « Pour en revenir aux Menrad, le père Ramdane réussissait avec beaucoup de vigilance à assurer à sa maisonnée le maigre couscous quotidien. Lorsque les travaux des champs étaient momentanément arrêtés, durant la période qui s'écoule par exemple entre la fenaison et la moisson, ou bien entre la moisson et le battage, il se faisait manœuvre et aidait comme journalier deux maçons qui construisaient pour les riches ».

« Le fils du pauvre » de Moulou Feraoun est un classique de la littérature algérienne. Écrit en 1934, ce récit sur l'enfance d'un jeune garçon originaire de Kabylie est – à peine transposée – celle de son auteur. Dans ce premier ouvrage, tout à la fois roman initiatique et autobiographie, Mouloud Feraoun retrace l'existence parfois misérable de ces fellahs – agriculteurs, bergers, métayers – pauvres et durs à la tâche, cultivant quotidiennement une terre aride, maigre, presque stérile pour en tirer à peine de quoi survivre. Il raconte par le menu cette Grande Kabylie accrochée au contrefort montagneux de la Djudjura, tas de pierre, en Berbère. C'est toute l'organisation de la vie familiale qui est décrit par le regard d'un enfant. Cellule matriarcale tenue de main de maître par la grand'mère paternelle, puis par Fatma, sa mère, et Helima, sa tante. Il dit les joies et les tristesses, les peines et les bonheurs que vit sa famille élargie. Des rivalités entre femmes pour obtenir la suprématie et l'ascendant sur la maisonnée afin d'avoir la mainmise sur tous les biens cultivés, vendus ou achetés, aux mesquineries masculines pour s'éviter les plus durs labeurs, rien n'est laissé au hasard. Les enfants mimant dans leurs jeux innocents, dans leurs relations avec leurs camarades et leur fratrie les attitudes des adultes. Les garçons doivent avoir une supériorité incontestée et incontestable sur les filles ou sur les plus faibles s'ils veulent s'imposer dans une société qui laisse peu de place au sentimentalisme et à la rêverie. Cette société rurale encore largement imprégnée d'une culture basée sur la crainte des esprits, qui fait appel aux marabouts et autres sorciers pour essayer d'enrayer les maladies, la folie, pour faire fuir la mort qui rôde. Les études, seulement suivies par les garçons au-delà du certificat, parce que les filles n'ont pas besoin d'instruction pour se marier et élever des enfants. Écrit dans une langue simple, belle et claire, usant du style narratif direct et indirect, Mouloud Feraoun se dévoile comme un conteur hors pair, faisant émerger une émotion à fleur de peau, non dénuée d'un certain sens de l'humour.

"Le fils du pauvre" de Mouloud Feraoun a été lu dans le cadre du challenge de Marie L.

277 - 1 = 276 livres qui restent à dépoussiérer de ma PAL ...

3 juillet 2010

L’ECRIVAIN JAPONAIS N’EN N’ETAIT PAS UN !

  • Je suis un écrivain Japonais - Dany Laferrière - Grasset Éditions

"Quoi ? Je suis un écrivain japonais. Bref silence. Large sourire. Vendu ! On signe le contrat : 10 000 euros pour cinq petits mots. Dans l'euphorie, je raconte à l'éditeur l'anecdote de Vonnegut Jr. On parle déjà d'un bandeau : « Le plus rapide titreur d'Amérique.» Mais on a vite laissé tomber, par pudeur. Voilà le problème de l'Europe : une trop grande conscience du ridicule. Ce n'est pas le ridicule qui nous tuera, mais sa peur. Si on a laissé tomber ce bandeau, c'est aussi à cause de l'ambiguïté du mot « titreur ». La grande majorité des lecteurs auraient lu sûrement « tireur », ou pire, « tueur ». En fait, on a été lâches. Revenons au titre. Il l'a pris dans ses mains comme un briquet dans un espace interdit aux fumeurs. Il l'a retourné dans tous les sens. Mon titre a gardé sa force à chaque fois. Subitement, il se met à l'écrire sur la nappe. C'est assez banal, tout compte fait – sauf le mot japonais. Dans mon cas, ce n'est pas une plaisanterie, car je me considère vraiment comme un écrivain japonais ».

Un écrivain poussé d'écrire son prochain roman par son éditeur se voit dans l'obligation de lui donner au moins le titre pour preuve de son travail, à défaut du thème. Il décide donc de titrer son futur ouvrage « Je suis un écrivain japonais », sans même avoir approfondi un seul instant le contenu de son livre. Dès lors, son entourage va lui demander pourquoi ce titre pour le moins excentrique. Surtout que l'auteur ne connaît rien du Japon, et qu'il n'a rien d'un asiatique, puisque c'est Dany Laferrière, d'origine haïtienne ! Le fait d'avoir décidé de sa nouvelle identité intellectuelle développe tout un tas de tracas, dont la première qui lui vient immédiatement à l'esprit, la réaction de sa mère vieillissante. Elle qui aurait tant aimé que son fils fasse un métier plus rassurant que celui d'écrivain ! « Ah oui, je n'y avais pas pensé, comment vont-ils prendre là-bas le fait que je sois devenu un écrivain japonais ? Je regarde le saumon se durcir tranquillement. Je finis toujours par lui refiler mon angoisse. Et je devrais encore manger du saumon angoissé. Je ne sais même plus si l'angoisse vient du fait que j'envisage d'écrire un nouveau livre ou de devenir un écrivain japonais. D'où l'interrogation fondamentale : C'est quoi un écrivain japonais ? Est-ce quelqu'un qui vit et écrit au Japon ? Ou quelqu'un né au Japon qui écrit malgré tout (il y a des peuples qui sont heureux sans connaître l'écriture) ? Ou quelqu'un qui n'est pas né au Japon, ni ne connaît la langue, mais décide de but en blanc de devenir un écrivain japonais ? C'est mon cas. Je dois me le rentrer dans la tête : je suis un écrivain japonais. Du moment que je ne sois pas cet écrivain nu qui pénètre dans la forêt des phrases avec un simple couteau de cuisine ».

Mais écrire que l'on est un écrivain japonais est une chose, le devenir est une tout autre affaire. Bien plus complexe. Comment vit un Japonais, chez lui ou à l'étranger ? Comment se comporte-t-il ? Que pense-t-il ? Que lit-il ? Qui est-il concrètement ? Changer de peau, d'éducation, de mode de pensée, d'être, se métamorphoser moralement en Japonais, voilà ce que souhaite l'auteur. Adolescent, il avait bien lu Mishima, mais sans forcément comprendre tout ce qu'il y avait de coutumes, de puissance évocatrice autour de la tradition dans l'ensemble de ses œuvres. Il ne s'était pas senti de communauté d'esprit particulière avec un des plus grands auteurs classiques japonais. A cinquante ans, sur un coup de bluff pour épater son éditeur, il en décide autrement. Et de s'intéresser de près au poète de haïkus Basho. « Je suis en train de suivre les péripéties de Basho à la recherche de la barrière de Shirakawa dans un métro en mouvement à Montréal. Tout bouge. Sauf le temps qui reste immobile. Trop absorbé par tous ces télescopages de temps et ces croisements d'espaces pour m'intéresser à cet entourage immédiat. Sauf cette fille en face de moi qui me regarde sans sourire. Longue et mince. Des yeux noirs – un trait de pinceau. Elle doit s'appeler Isa. Dès que quelqu'un traverse mon champ de vision, il devient un personnage de fiction. Aucune frontière entre la littérature et la vie. Je replonge dans mon livre ».

Et pour se plonger dans l'ambiance underground de la société japonaise au Canada, l'auteur va observer Midori et sa petite cour. Midori, star du « Café Sarajevo », nymphette manipulatrice prenant un plaisir pervers à semer le trouble parmi sa bande d'amazones. Se sachant désirée et désirable, Midori tire les fils des sentiments de Eiko, Noriko, Fumi, Hideko, Haruki, pour mieux se les assurer. Toutes les jeunes filles japonaises ressemblent peu ou prou à Midori, archétype de cette jeunesse nippone prise entre conservatisme et avant-gardisme. Et voilà que tout à coup le consul du Japon à Montréal – M. Mishima – s'intéresse de près à l'écriture de cet étonnant roman. Il est même prêt à organiser un séjour à Tokyo pour aider l'auteur à s'imprégner de la vie et de l'atmosphère japonaises, si singulières pour un occidental. L'auteur s'insurge, crie à l'indépendance littéraire, dit qu'il n'y aura de japonais dans son futur roman que le titre. Rien d'autre. Cette nationalité spirituelle ne lui apportera pas que des avantages.

Avec « Je suis un écrivain japonais », Dany Laferrière renoue avec le style romanesque pour le plaisir du lecteur qui se délecte de sa verve et de son humour. Auteur haïtien, émigré au Canada en raison de la politique dictatoriale de Duvalier et de ses Tontons-macoutes, il exprime dans cet ouvrage la notion de transnationalité, de transculturalité des écrivains en général. En lançant un jour où son éditeur le pressait de lui donner l'idée de son prochain livre ce titre pour le moins inattendu, Dany Laferrière décrète - de fait - son changement de nationalité littéraire. Il ne sera plus l'écrivain caribéen écrivant en français et exilé au Canada, comme l'exige le diktat du monde littéraire. Il prouve que par le seul pouvoir d'un titre lancé à l'emporte-pièce – comme une boutade ou une provocation – il peut aussi questionner le lecteur sur l'identité réelle ou supposée d'un intellectuel. Faut-il être du pays dont on est issu pour bien écrire sur lui, connaître ses mœurs et ses coutumes, apprécier sa culture ? Un auteur doit-il se laisser cataloguer d'anglophone, de francophone, de caribéen, sous le seul prétexte qu'il est né dans un pays anglo-saxon, en France, aux Caraïbes ou ailleurs ? Au-delà de ce titre incongru, Dany Laferrière pousse la réflexion sur la notion même de nationalité. En descendant plusieurs fois par jours acheter un souvlaki pour apercevoir Helena, serveuse au « Zorba », il se sent Grec et en communion intellectuelle avec Platon et Socrate. Au « Dog Cafe », il commande un hamburger, seul plat lui assurant l'anonymat dans ce lieu de la culture culinaire nord-américaine. A cet instant, il est Canadien d'adoption. Et ainsi de suite. « Je suis un écrivain japonais » est un roman débordant d'humour, de dérision et désopilant. Sous ses aspects superficiels, Dany Laferrière revient sur l'internationalité de l'écrivain dont la fonction est de raconter, de dire, de dénoncer parfois, d'instruire, de grandir ceux qui le lisent. C'est un roman réjouissant dans un contexte de mondialisation où le concept de citoyenneté est plus que jamais débattu.

Ce drôle de roman a été lu dans le cadre du Blogoclub de juillet

277 - 1 = 276 livres ...

8 juin 2010

LA VEUVE CAPET

  • Marie-Antoinette - Stefan Zweig - Livre de Poche n°14669

"Pendant des siècles, sur d'innombrables, champs de bataille allemands, italiens et flamands, les Habsbourgs et les Bourbons se sont disputé jusqu'à épuisement l'hégémonie de l'Europe. Enfin, les vieux rivaux reconnaissent que leur jalousie insatiable n'a fait que frayer la voie à d'autres maisons régnantes ; déjà, de l'île anglaise, un peuple hérétique tend la main vers l'empire du monde ; déjà la marche protestante de Brandebourg devient un puissant royaume ; déjà la Russie à demi païenne s'apprête à étendre sa sphère à l'infini : ne vaudrait-il pas mieux faire la paix, finissent par se demander - trop tard, comme toujours - les souverains et leurs diplomates, que de renouveler sans cesse le jeu fatal de la guerre, pour le grand profit de mécréants et de parvenus ?".

En 1766, l'impératrice Mari-Thérèse d'Autriche, digne représentante de la Maison des Habsbourgs, vieillissante et épuisée par le poids de sa fonction, ne souhaite plus qu'une chose, faire la paix. En politicienne avertie, en monarque avisée d'un immense empire s'étendant aux confins de l'Orient, Marie-Thérèse veut au moins se réconcilier avec les Bourbons, régnant en France. Aussi propose-t-elle à Louis XV la main de Marie-Antoinette, sa dernière fille - à peine âgée de onze ans -, pour le dauphin et futur roi Louis XVI. Après maintes circonlocutions, tractations secrètes, négociations en tout genre par l'intermédiaire d'ambassadeurs et autres intercesseurs, la demande arrive enfin au palais de Schoenbrunn en 1769. "Enfin, en 1769, Louis XV adresse à Marie-Thérèse la missive qu'elle attend fiévreusement depuis si longtemps ; le roi y demande solennellement la main de la jeune princesse pour son petit-fils, le futur Louis XVI, et propose comme date de mariage les fêtes de Pâques de l'année suivante. Marie-Thérèse accepte, comblée ; après de longues années de soucis, cette femme, tragique et résignée, peut vivre encore de belles heures. La paix de l'empire, et en même temps de l'Europe, lui paraît désormais assurée ; aussitôt les courriers et les estafettes annonçant officiellement à toutes les cours que, d'ennemis, Habsbourgs et Bourbons sont à jamais devenus alliés par le sang. Bella gerant alii, tu, felix, Austria, nube ; une fois de plus, la vieille devise des Habsbourgs se trouve confirmée". Marie-Antoinette a quatorze ans. C'est une archiduchesse gentille, aimable, agréable, belle, frivole, insouciante qui va bientôt devenir reine de France. Sa légèreté, son inconséquence vont peser lourds sur son éducation et sa culture. A peine sait-elle lire et écrire correctement l'allemand et le français ! Son immaturité intellectuelle fait soudain craindre le pire à l'impératrice Marie-Thérèse. Et si sa fille était incapable de tenir le rôle que le protocole royal va lui imposer ? Trop tard pour revenir en arrière. Le sort de Marie-Antoinette est inexorable et personne ne pourra l'arrêter.

En se rendant à Strasbourg à la rencontre de sa nouvelle existence, la jeune archiduchesse se dépouille de son passé des Habsbourgs pour revêtir celui des Bourbons et perpétuer la descendance royale. Strasbourg l'accueille dans la ferveur populaire, dans une joie et une liesse réelles et spontanées. Elle fait un pont d'or à la future reine de France. "L'arrivée de Marie-Antoinette marque une heure inoubliable pour le peuple français qui depuis longtemps a perdu l'habitude des fêtes. Il y a de nombreuses années que Strasbourg n'a plus vu de dauphine, et peut-être n'en a-t-elle jamais vue une aussi adorable que cette jeune fille. La svelte enfant aux cheveux blond cendré, aux yeux bleus et espiègles, rit et sourit du fond de son carrosse vitré aux innombrables Alsaciens et Alsaciennes accourus des villes et villages, dans leur joli costume national, pour acclamer le somptueux cortège. Des centaines d'enfants, de blanc vêtus, précèdent la voiture en jonchant le chemin de fleurs ; un arc de triomphe a été dressé, les portes sont pavoisées, sur la grande place le vin coule de la fontaine, des bœufs entiers rôtissent à la broche, on distribue d'énormes corbeilles de pain aux pauvres. Le soir toutes les maisons sont illuminées, des flammes serpentent autour du clocher et la dentelle rougeâtre de la divine cathédrale en devient transparente. [...] la blonde messagère d'Autriche semble avoir apporté un nouvel âge d'or ; une fois encore le peuple de France, oubliant ses maux et son ressentiment, reprend courage et se laisse aller à un joyeux espoir". Tout le monde l'aime, l'admire, l'adule. Louis XV, fin amateur de beauté féminine, trouve la jeune et fraîche Marie-Antoinette jolie et désirable. Et elle l'est. Mais de sombres présages, inaperçus ou jugés tels, s'amoncellent, qui pourraient annoncer un avenir sinistre à tout esprit quelque peu clairvoyant.

Mariée à quinze ans à peine, jeune fille douce et câline, Marie-Antoinette ne demandera qu'à vivre son destin de reine et de future mère. Cependant, Louis XVI éprouve des difficultés physiologiques et psychiques dans sa sexualité. Il est gauche, emprunté, timide, voire timoré, introverti, bourru. De là, naîtra la frustration pour l'un, l'aigreur pour l'autre. Lui se réfugiera dans les plaisirs virils pour oublier ses défaillances masculines ; elle, plongera dans la futilité, les dépenses exorbitantes, les festivités, le papillonnage amoureux pour fuir sa triste réalité. "Des nuits entières elle fuit le lit conjugal, lieu douloureux de son humiliation, et, tandis que son triste mari se repose des fatigues de la chasse en dormant à poings fermés, elle va traîner jusqu'à quatre ou cinq heures du matin dans les redoutes d'opéra, des salles de jeu, des soupers, en compagnie douteuse, s'excitant au contact de passions étrangères, reine indigne, parce que tombée sur un époux impuissant. Mais certains moment de violente mélancolie révèlent que cette frivolité, au fond, est sans joie, qu'elle n'est que le contrecoup d'une déception intérieure".

Le naturel gai et enjoué de Marie-Antoinette s'accommodera toujours difficilement de l'étiquette, de la pompe et de la rigueur protocolaire d'un Versailles autarcique et autiste à ce qui se passe à l'extérieur. Les batailles pour le pouvoir des comtes d'Artois et de Provence - frères de Louis XVI -, les luttes intestines, les méchancetés de Mesdames - filles bigotes et célibataires de Louis XV -, les manigances de la du
Barry pour s'assurer les bonnes grâces de la future reine de France, sont étrangères à Marie-Antoinette, tout à la fois naïve et spontanée. Le rituel rigide et guindé de Versailles lui déplaisent profondément. Ce qu'elle désire, c'est vivre normalement, être heureuse et aimée, jouir des bonheurs que lui procure l'existence et son sang royal. Sa première visite officielle à Paris la confortera dans sa volonté d'être toujours aimée pour elle. Une nouvelle fois, c'est une foule euphorique qui l'accueille. S'étonnant de cette marée humaine en son honneur, le maréchal de Brissac lui murmurera : "Madame, n'en déplaise à Son Altesse le Dauphin, mais vous voyez ici deux cent mille hommes épris de vous". D'un coup, en apercevant cette cohue ivre du bonheur de l'apercevoir enfin, Marie-Antoinette prend conscience de la grandeur de son rang. Perçoit-elle aussi la pesanteur de cette charge et les conséquences de ses inconduites et de ses enfantillages sur son avenir ? "La belle émotion provoquée par cet amour populaire immérité, et pourtant si ardemment offert, éveille en elle un sentiment généreux et reconnaissant. Mais si Marie-Antoinette s'émeut vite, elle oublie aussi tout aussi vite. Après quelques visites à Paris, elle accepte déjà cette allégresse comme un hommage qui va de soi, dû à son rang et à sa situation, et s'en réjouit avec l'insouciance enfantine qui lui fait accepter nonchalamment tous les cadeaux de la vie. C'est pour elle quelque chose de merveilleux que d'être acclamée par cette foule ardente, aimée par ce peuple inconnu : désormais elle jouit de l'amour de ces vingt millions d'hommes comme s'il lui revenait de droit, sans se douter qu'un droit comporte des devoirs et que l'amour le plus pur finit par se lasser quand il n'est pas réciproque".

Écrit en 1933, "Marie-Antoinette" de Stefan Zweig reste une référence en matière biographique sur une des reines les plus malmenées et les plus mal connues de France. Par cette hagiographie, Stefan Zweig fait presque œuvre d'avocat pour la défense de Marie-Antoinette. Et cette pauvre reine en a bien besoin ! Flattée, courtisée, vénérée, copiée, admirée par une cour rococo jamais avare de flagorneries pour s'attirer les honneurs du couple royal, Marie-Antoinette a aussi été fêtée par un peuple qui a vu, en ce jeune couple, la fin de leurs malheurs, le terme de leurs souffrances. Avec la disparition de Louis XV, qui n'était plus depuis longtemps le bien aimé roi de France, le peuple a cru que Louis XVI et Marie-Antoinette allaient redorer le blason d'un royaume qui en avait bien besoin. La misère régnait en maître derrière les grilles dorées à l'or fin du château de Versailles. Marie-Antoinette ne s'en souciera jamais. Jamais elle ne visitera la province pour aller à la rencontre de cette population qui espérait tant que les choses évolueraient, que leur situation s'améliorerait. Jamais elle ne s'est intéressée à la politique intérieure comme l'a si bien fait sa mère, l'impératrice Marie-Thérèse. Jamais elle n'a questionné les ministres et le Parlement sur l'état des finances du pays. Tout ce qui captait son attention, c'était elle. Son univers s'arrêtait aux grilles des châteaux du royaume. La société se réduisait à cet aréopage de courtisans, de séducteurs, de galants et autres flatteurs dans laquelle elle se complaisait et se noyait pour ne rien voir de la réalité. De dépenses exorbitantes - en vêtements, coiffures, bijoux -, alors que la masse mourait de faim, en dettes de jeu qui grevaient encore et toujours plus les finances personnelles de la reine, Marie-Antoinette s'étourdissait de plaisirs mondains et futiles, au lieu de penser en monarque d'un grand royaume à l'avenir de ses sujets. Erreur suprême, Louis XVI, épris de sa femme, cède à sa requête d'un lieu pour elle seule. Avec le Trianon, Marie-Antoinette se coupe encore plus du réel, oublie complètement le quotidien. Le Trianon, c'est elle, son œuvre, son petit monde créé à son image, beau, élégant, raffiné. Et dispendieux ! Ici, on rit, on joue à la bergère, à la paysanne, on fait du théâtre, on chante, on danse, on courtise. On éloigne les grincheux, les tristes, les moralisateurs, pour laisser place à une bande de dépravés, débauchés, dépensiers, parasites qui abandonneront Marie-Antoinette dès les premiers signes de la révolution, dans quelques années. Devenue mère pour son plus grand bonheur, ayant - enfin - donné un dauphin à la France, elle n'en
continue pas moins ses frasques. Les libelles, les pamphlets, les feuillets sarcastiques, méchants, odieux, obséquieux fleurissent partout. Tous l'accusent d'appauvrir le pays déjà ruiné, au bord de la banqueroute. Elle en rit et s'en moque. L'affaire du collier finira de rendre Marie-Antoinette impopulaire et détestée par une population qui ne demandait qu'à l'aimer. A travers "Marie-Antoinette", Stefan Zweig relate - plus que la fin d'un règne - le terme d'une époque. C'est aussi l'histoire personnelle d'une femme indépendante et libre qui n'a pas pu - ou su - comprendre à temps le sens de son destin, moins encore la portée de ses faits et gestes. Spontanée, légère et futile, elle voulait vivre comme une simple aristocrate, alors que sa naissance la préparait à un avenir de reine. En fin psychologue de l'âme féminine qu'il était, Stefan Zweig réussi, une fois de plus, à nous faire ressentir de l'empathie pour une personnalité égocentrique, stipendiée, haïe, abhorrée par tous et qui finira dans une immense et profonde solitude, elle qui avait tant peur de se retrouver seule.

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"Marie-Antoinette" a été lu dans le cadre des challenges de Karine:) Ich liebe Zweig et Marie sur les Classiques



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