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19 novembre 2011

LE CLAN DES SICILIENS

  • Father - Vito Bruschini - Buchet & Chastel Éditions



"C'était une nuit sans lune. Un ciel noir comme de l'encre, percé de milliards de petits points lumineux, pesait sur les champs de la campagne sicilienne. On eût dit qu'il suffisait d'étendre la main pour toucher le fleuve de la Voie lactée. Cette lueur permettait de distinguer les contours des montagnes à l'horizon. La chaleur du jour avait laissé place à une brise marine, et la magie de ce paysage, si âpre et si sévère le jour, s'adoucissait dans le parfum des citrons et des fleurs d'oranger".

Sous la voûte étoilée d'une Sicile éclatante mais rude, austère, le village de Salemi est le témoin mutique des passions humaines. Au cœur de cette campagne brûlée par un soleil incandescent, l'aube du 20ème Siècle semble se peindre avec le sang, la sueur, les larmes et les peines de ses habitants les plus fragiles, les plus précaires, les plus vulnérables. Peu s'intéressent réellement à leur funeste sort. Surtout pas l'aristocratie locale, toute puissante sur ces terres arides. Parmi eux, le prince Ferdinando Licata apparaît - comme à contre-courant -, sensible à la condition misérable des plus humbles. Étrange personnage que ce prince qui tranche avec la noblesse sicilienne. C'est sans doute le mélange subtil de ses aïeuls tout à la fois insulaires et anglo-saxons qui le rend plus compatissant, plus compréhensif, plus conciliant vis-à-vis des revendications populaires en ces années de disette. Bien que d'extraction aristocratique, le prince Licata cultivait un esprit libertaire et un sens profond, singulier de l'équité. Cultivé et raffiné, intelligent et diplomate, il savait négocier avec ses coreligionnaires aussi bien qu'avec ses métayers. "Les nobles de la région considéraient Ferdinando Licata comme un extravagant. En outre, ils ne comprenaient pas pourquoi il refusait le titre de don, alors qu'il en avait doublement la légitimité ; d'une part, il descendait d'une famille aristocratique et, d'autre part, il se trouvait à la tête d'une société composée de nobles et de paysans. Mais Ferdinando préférait se faire appeler patri par ses protégés, car il était comme un père pour eux. Et, en échange, la communauté du territoire reconnaissait son autorité avec une vénération qui touchait au fanatisme". Cependant, ce prince disposait de méthodes peu orthodoxes pour asseoir sa réputation et son pouvoir auprès des plus démunis de ses concitoyens. Il n'hésitait pas à souffler le chaud et le froid pour arriver à ses fins en affaires, et faire plier les
plus coriaces de ses adversaires. Tous les moyens étaient bons pour obtenir ce qu'il désirait, du chantage aux pires sévices.

Aux années sèches, stériles et improductives, vont se succéder d'autres périodes,
plus sombres, plus calamiteuses, plus douloureuses encore pour chacun. L'arrivée du fascisme en Italie avec son cortège de haine, de violence, d'intolérance, semant terreur et horreur partout dans le pays va bouleverser l'ordre des choses. La puissance tutélaire du prince Licata, son charisme auprès des déshérités, la crainte mêlée de respect qu'il faisait naître chez ses pairs, gênaient beaucoup de monde à Salemi et alentours. La région était désormais entre les mains d'une bande de voyous, nervis du pouvoir en place et désireux d'en imposer à la population par la répression et la barbarie. C'est aux États-Unis que le prince Licata trouvera refuge, pour mieux revenir et rendre justice. "La plus grande mystification de la violence est de prétendre éradiquer le mal. En réalité, elle ne fait qu'alimenter la haine et le ressentiment".

Avec "Father" de Vito Bruschini, le lecteur suit deux histoires qui se croisent et s'entrecroisent pour finir par se rejoindre en un point de jonction et n'en faire qu'une : la grande histoire. La première de ces histoires est celle de la Sicile au seuil de la dictature fasciste, dans les années 1920 - 1921. Au travers du quotidien des habitants de Salemi, village agricole et pauvre, l'auteur revient sur les relations complices et complexes - voire alambiquées - de l'aristocratie locale avec leurs régisseurs et ouvriers agricoles. La Sicile, île du bout du bout de la botte italienne, a toujours vécu en marge, selon ses lois, ses coutumes, ses rites, faisant fi du pouvoir insulaire et officiel. Terreau propice à l'éclosion de sociétés parallèles, secrètes et puissantes, c'est naturellement là que se développera et se nourrira la mafia. Et malheur à qui oserait contrevenir à son organisation, ou s'opposer à sa suprématie.

La seconde histoire commence en 1939, date à partir de laquelle les événements changent la donne en Italie et en Sicile. Les mesures coercitives à l'encontre des Juifs, des opposants au Duce - communistes ou démocrates -, incitent beaucoup de personnes à fuir le pays et à trouver refuge aux États-Unis, devenant ainsi une terre d'accueil pour ces opprimés. Et parmi eux, les mafieux sont venus grossir les rangs des familles déjà installées.

Si la première partie de "Father" alterne entre les années 1920 et 1939 pour mettre en place personnages multiples et actions, la seconde se focalise sur la création et l'expansion de Cosa Nostra, organisation mafieuse créée par des Siciliens qui ne supportaient plus la prégnance des Irlandais dans leurs affaires. Ainsi, la conjonction entre fiction et réalité historique est faite. A partir de là, Vito Bruschini revient sur le poids de la mafia dans la préparation du débarquement Allié en Sicile en 1943, et sur la légende selon laquelle Lucky Luciano y aurait joué un rôle déterminant en incitant les parrains locaux à participer à la libération de l'île moyennant des avantages politiques conséquents. Si l'ensemble se lit aisément, il n'empêche pas les longueurs propres à tous premier romans et qui - parfois - alourdissent la forme au détriment du fond, captivant à plus d'un titre.

D'autres blogs en parlent : A propos de livres, Un coin de blog, Les livres que j'aime, Belle de Nuit ...D'autres, peut-être ?! Merci de vous faire connaître que je vous ajoute à la liste.

229 - 1 = 228 livres dans ma PAL ...


"Father" de Vito Bruschini a été lu dans le cadre de la Rentrée Littéraire. Encore une fois, je tiens à remercier Abeline Majorel du site Chroniques de la rentrée littéraire et la maison d'éditions Buchet Chastel pour la découverte de ce roman.

9 juin 2011

LA MAFIA DANS LE QUOTIDIEN DES PALERMITAIN

  • Brancaccio – Chronique d'une mafia ordinaire – Claudio Stassi & Giovanni Di Gregorio – Casterman Écritures Éditions


« Je m'en souviens comme si c'était hier. L'angoisse de cette Intifada de quartier. On voyait bien alors que dans ces rues, parmi ces jeunes gens, ces hommes, ces femmes, ces familles, il y avait deux réalités profondément différentes. Il y avait ceux qui voulaient le changement, libérer le quartier de la domination mafieuse et qui commençaient à se rebeller, et ceux qui voulaient en maintenir la domination, défendre la culture. Surtout face à un cortège pacifique comme le nôtre ». Bienvenue à Brancaccio, quartier pauvre de Palerme qui tente de garder la tête hors de l'eau malgré les difficultés et les aléas du quotidien. Ou plutôt devrais-je vous dire de fuir ce lieu malfamé et sans perspective. Brancaccio est un des endroits les plus dangereux de Palerme et de la Sicile. Tous ceux qui vivent dans ce périmètre n'ont plus aucun espoir – ou si peu – de s'en sortir indemne et par leurs propres moyens. Parce qu'à Brancaccio la Mafia régit l'ordinaire et l'existence de ses habitants plus soumis que rebelles.

A Brancaccio vivent Nino et ses parents. Nino, un gamin qui ne rêve que d'une seule et unique chose : prendre le train qui le sortira de ce quartier puant la misère, suintant l'indigence, exhibant le dénuement de chacun, étalant la cruauté et sur lequel plane l'ombre tutélaire de la Mafia. Nino est un garçon poli, respectueux des règles et de son prochain, calme, sans problème. Il n'aspire qu'à vivre en paix, sereinement et à travailler honnêtement. Malheureusement pour lui, à Brancaccio la règle est autre. Il en est des individus comme des combats clandestins de chiens : la même haine, la même cruauté, la même sauvagerie. Tuer ou être tués. Vivre ou mourir. Dominer ou être écrasés. Pas d'autre alternative. « Ils les mettent à l'isolement tout petits. Ils les affament et ils les tapent. … Ils leur apprennent à se battre pour obtenir quoi que ce soit … Jusqu'à ce qu'ils ne sachent plus faire que ça. Tuer ou être tués. Ils n'ont pas le choix. Alors ils font la seule chose à faire … Tuer ».

Bien sûr, la famille de Nino essaie de s'en sortir honnêtement, sans l'aide de Cosa Nostra. Mais que peut faire le père, petit vendeur ambulant de panelle face à la Pieuvre qui tient l'économie du quartier, de la ville, du pays ? Il obéit et se soumet. Par peur, il courbe l'échine et accepte ce qu'on lui demande de faire. Il ne vole pas. Il n'assassine pas. Il ne rackette pas le commerçant. Pietro, le père de Nino, sert de boîte aux lettres pour la Mafia. Il transmet des paquets qu'on lui remet. Sans jamais poser de questions. Trop dangereux, la curiosité. Et puis, quoi que l'on fasse ou l'on tente, la mafia est partout, à la mairie, à l'hôpital, dans la rue, chez vous. Elle s'infiltre dans tous les coins et les recoins. Elle s'insinue dans la vie des pauvres gens de Brancaccio, les empêchant même de penser par eux-mêmes. Car la mafia contrôle aussi cela ! « Carmelo dit que quand je serai grand j'apprendrai moi aussi. Mais moi quand je serai grand, je veux pas me battre. Moi je veux partir comme Toto. Comme ça, j'apprendrai un métier, parce qu'ici il n'y a pas de travail et les gens doivent toujours magouiller. Et peut-être même que je me marierai avec une belle blonde et que je m'achèterai une maison avec un garage et tout et tout. Mario dit que je peux y arriver, mais qu'avant il faut que j'aie mon certificat d'études parce que sinon personne ne m'embauchera. Alors je continue à travailler à l'école, comme ça après je pourrai partir ».

« Brancaccio. Chronique d'une mafia ordinaire » n'est pas une BD au sens académique du terme. Entendez par-là que cet album ne contient pas uniquement des planches avec des dialogues. Scindé en trois parties, intitulées Nino, Pietro et Angelina, « Brancaccio » retrace la place prise par la mafia dans les familles de Palerme et en Sicile. Les parties graphiques sont complétées par des témoignages des victimes et d'associations de lutte contre l'influence de la mafia dans la société.

Claudio Stassi et Giovanni Di Gregorio ont voulu témoigner de la prégnance de Cosa Nostra dans l'existence de la population. Évidemment, à Brancaccio – un des quartiers les plus miséreux de Palerme – la mafia a trouvé son terreau pour croître, se développer et renouveler sans cesse ses effectifs. Car la mafia est une plante vorace. Et comme le chiendent, très difficile à éradiquer. Le Père Pino Puglisi – surnommé 3P – a bien tenté, avec ses moyens et sa foi en Dieu, de s'opposer aux Parrains. Peine perdue. Cependant, malgré son assassinat, la population du quartier a refusé de courber l'échine une fois de plus. Au contraire, elle s'est dressée et a dit stop au racket, stop à l'omerta, stop à la brutalité et à la soumission du chef de quartier tout puissant. Ce meurtre a été une prise de conscience collective. Il a décillé les yeux de toute une population qui a compris qu'elle avait les ressources pour lutter contre l'omnipotence de la mafia. Un mouvement est né : Addiopizzo (Adieu racket). Les initiateurs de ce front anti-mafia ont voulu que les quartiers les plus pauvres de Palerme retrouvent leur dignité. Ils ont créé un vaste mouvement à travers la Sicile, relayé par internet, avec un slogan repris sur des tee-shirts, des autocollants : « Quand tout un peuple paie le racket, c'est un peuple sans dignité ». Ils ont lancé un label racket free, pour soutenir les commerçants dans leur lutte contre ce chantage économique.

« Brancaccio. Chronique d'une mafia ordinaire » est un roman graphique qui ne laissera aucun lecteur indifférent. Les dessins sont à l'image du thème abordé : ombrés, aux traits appuyés, en noir et blanc. Ici, pas de ciel bleu pur et éclatant à la luminosité intense. Ici pas de mer aux tons bleu-vert donnant à la Sicile son aspect de carte postale propre et sans aspérités. Au contraire. Même les ruelles tortueuses qui font son succès sont glauques et angoissantes, vecteur d'effroi, de terreur. En un mot, « Brancaccio » nous dessine l'inquiétude qui plombe l'atmosphère de ces quartiers verrouillés d'une poigne de fer par Cosa Nostra. « Lorsque sur un territoire, le seul sentiment admis, c'est la peur, alors il y a quelque chose de tordu, de malade. Des bêtes avec des masques humains créent d'autres bêtes et les soumettent en les enserrant dans un filet absurde fait de promesses alléchantes jamais tenues ou de « faveurs » payées au prix de ta vie ou de celle de ceux qui te sont chers. Un filet dans lequel on tombe souvent par désespoir, par solitude, à cause de l'absence de l’État ou de l’Église, par ignorance, par fatalisme. Et pourtant, il y a toujours la possibilité d'échapper à ce filet et de se libérer pour ensuite libérer les autres ».

Cette lecture est à rapprocher du roman de Léonardo Sciascia "Une histoire simple", qui porte sur le même thème.


240 - 1 = 239 livres dans ma PAL

8 janvier 2011

L’OMBRE DE LA MAFIA

  • Une histoire simple – Leonardo Sciascia – 10/18 n°3703

« Le coup de fil arriva à 9 heures 37, le soir du 18 mars, un samedi, veille de la fête rutilante et sonore que la ville consacrait à Saint-Joseph charpentier ; et c'est au charpentier, précisément, qu'étaient offerts les bûchers de vieux meubles que, ce soir-là, on allumait dans les quartiers populaires : comme une promesse faite aux charpentiers encore en exercice, et ils n'étaient pas nombreux désormais, d'un travail à venir qui ne manquerait pas ». Alors que tout le monde se prépare à fêter la Saint-Joseph en ville, le commissariat reçoit un appel pour le moins incongru. A vrai dire, ce n'est pas tant l'appel en soi qui était étrange, puisque celui-ci voulait parler au préfet – rarement présent – ou au commissaire. Non. C'était plutôt le nom donné au standardiste de garde : Giorgio Roccella. Ce nom-là avait aussitôt interpelé le commissaire encore présent dans les locaux. Diplomate, issu d'une grande et vieille famille de Sicile, Giorgio Roccella possédait bien une maison en ville et à la campagne. Seulement, il n'était plus revenu par ici depuis des années. Et c'est ce même Giorgio Roccella qui demandait à la police de venir chez lui. Il avait trouvé une chose chez lui et souhaitait la leur montrer.

Au lieu d'une chose, c'est le cadavre de Giorgio Roccella di Monterosso lui-même que le brigadier Antonio Lagandara découvrira le lendemain. Un meurtre, grossièrement maquillé en suicide. Après tout, on est en Sicile ! « L'homme avait commencé à écrire « J'ai trouvé » comme, à la préfecture, il avait dit avoir trouvé quelque chose qu'il ne s'attendait pas à trouver : et il était sur le point de se mettre à écrire ce qu'il avait trouvé, doutant désormais que la police arriverait et commençant peut-être, dans la solitude, dans le silence, à avoir peur. Mais on avait frappé à la porte. « La police », pensa-t-il ; et, au contraire, c'était l'assassin. Peut-être qu'il se présenta comme un policier ; et l'homme le fit entrer, retourna s'asseoir à son bureau, commença à raconter ce qu'il avait trouvé ».

Pour le préfet de police, cela ne fait pas l'ombre d'un doute. Malgré le ballet incessant d'officiels débarqués sur le domaine du diplomate – procureur de la République, police scientifique, photographe, journalistes -, le fait est acquis. L'affaire est simple et logique. C'est bel et bien un suicide. « Voilà un cas bien simple, il faut éviter de le faire gonfler, et nous en débarrasser au plus vite … […] ». Ne pas faire de vague. Ne pas déranger ; ne pas faire bouger les choses ; rester sur son quant à soi. Bien sûr, ce diplomate à la retraite s'était séparé de sa femme il y a dix ans et vivait seul à Édimbourg, après une carrière bien remplie. L'âge, la solitude, la peur de vieillir l'avait certainement poussé à ce geste désespéré. Le préfet souhaitait – de loin – cette version, à celle plus cruelle, mais plus réaliste, du brigadier qui avait compris toute la complexité de cette enquête. Sans vraiment mesurer jusqu'où celle-ci pouvait le mener.

Il arrive souvent que des romans de soixante-dix pages possèdent plus de force que certains pavés littéraires. « Une histoire simple », roman posthume de Leonardo Sciascia, fait partie de ces petits livres que l'on prend le temps de déguster pour en apprécier toute la qualité et la profondeur du sujet abordé. Au cours de ces soixante-dix pages, le lecteur est pris dans les filets d'une enquête policière que toute le monde s'obstine à croire facile, simple, logique à résoudre, presque jusqu'à l'absurde. Et pourtant.

Pourtant, plus on s'enfonce dans cette lecture opaque, oppressante, angoissante, plus on se dit que l'on part visiter les abîmes, l'enfer ou l'Hadès. On se doute, en tournant chaque page, de ce vers quoi Leonardo Sciascia veut amener son lecteur. Car, sans jamais la nommer, ni même donner son nom, on sait que l'auteur nous parle de la mafia et de la place qu'elle occupe dans la société sicilienne, de l'empreinte indélébile qu'elle laisse partout où elle passe. Elle rôde, elle sue et transpire au travers de tous ces personnages ambigus, ambivalents, à l'âme aussi sombre et torturée que l'enquête elle-même. Ici, pas de redresseur de torts, pas de justiciers, pas de bons. Ou si peu, qu'on ne les remarque qu'à grand peine, noyés qu'ils sont dans la masse. Chacun est gris, mi-ombre, mi-lumière, à la frontière entre la légalité et le crime. Ici, chacun a maille à partie avec la mafia ; chacun appartient – de près ou de loin – à la Pieuvre.

En observateur avisé, au regard aiguisé, de la société italienne et de ses méandres, Leonardo Sciascia nous laisse à voir les guerres fratricides, les luttes intestines que se font les policiers et les carabiniers. Dans « Une histoire simple », la population est peu présente, sauf sous les traits d'un vieux professeur – Franzó – qui connaît bien son monde. Regard affûté, acéré sur une communauté et des personnalités à l'esprit retors, le vieux professeur préfère vivre en retrait, dans sa bulle, oublier les manigances quotidiennes, les accords de circonstance, les omissions.

« Une histoire simple » de Leonardo Sciascia est un condensé, un concentré de la vie en Sicile, prise entre compromission, résignation et autisme social. En soixante-dix pages, le lecteur en apprend plus sur l'atmosphère délétère et pesant que fait régner la mafia sur une ville et une région que certains ouvrages théoriques.

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260 - 1 = 259 livres qui s'impatientent dans ma PAL ...

3 avril 2010

"BOULEVARD OF THE BROKEN HEARTS"

  • Les raisons du doute - Gianrico Carofiglio - Seuil Policiers Éditions

Guido Guerrieri, avocat pénaliste à Bari, est appelé à la prison pour défendre un certain Fabio Paolicelli, dit Fabio Ray-Ban. L'apercevant, celui-ci reconnaît en son futur client un cogneur fasciste. Il a d'excellentes raisons de ce souvenir de lui, parce que ce Fabio Ray-Ban a empoisonné son adolescence dans l'Italie des année 1970. "Les fascistes étaient organisés de façon très professionnelle. Comme des criminels professionnels. Ils avaient pour arguments politiques des barres de fer, des chaînes et des couteaux. Quand ils n'empoignaient pas des révolvers. Il suffisait de traverser la via Sparano, non loin de l'église de San Fernandino, considérée comme une zone noire, avec un journal, un livre, voire des vêtements inadéquats, pour passer un mauvais quart d'heure. J'en fis, moi aussi, l'expérience. J'avais quatorze ans et j'étais très fier de ma parka verte. Un après-midi où je me promenais dans le centre-ville avec deux copains tout juste sortis de l'enfance, nous fûmes encerclés. Nos agresseurs avaient seize ou dix-sept ans, mais on aurait dit des hommes. A cet âge-là, deux ans de différence comptent autant qu'une vie. Parmi eux, un garçon blond, grand et maigre, au visage à la David Bowie. Malgré l'obscurité, il portait des lunettes Ray-Ban. Il étirait ses lèvres fines en un sourire qui me glaça le sang".

Une drôle d'histoire lui est tombée dessus, comme la misère sur le bas-clergé ! En revenant de ses vacances au Monténégro, Fabio Paolicelli est arrêté par la police financière italienne qui procédait à des fouilles en règle de certains véhicules considérés comme suspects. Par un malheureux hasard, sa voiture cachait quarante kilos de cocaïne très pure, sans même que le principal intéressé n'en soit informé. Comme le veut la procédure dans ces cas-là, on lui demande de désigner un avocat pour le défendre. Et là, l'affaire prend une tout autre tournure. Miraculeusement, un inconnu se présente à la femme de Fabio Paolicelli avec le nom d'un avocat à conseiller à son mari - Corrado Macri, de Rome - qui enfoncera son client plus qu'il ne l'aidera. Celui-ci ira même jusqu'à refuser de se faire payer ses honoraires ! Fabio Paolicelli est persuadé que son défenseur l'a grugé. C'est la raison pour laquelle il demande à Guido Guerrieri de l'aider à comprendre ce qui lui est arrivé et de le sortir de prison. "- On raconte que vous ne vous dérobez pas quand la cause est juste. "On raconte que vous êtes un type bien." Je sentis un léger fourmillement sur le cuir chevelu, puis le long de la colonne vertébrale. "Et on raconte que vous êtes très habile." Je ne savais pas quoi dire. Il poursuivi, et sa
voix se fêla, comme s'il avait épuise les forces dont il avait besoin pour se maîtriser. "Sortez-moi d'ici ! Je suis innocent, je vous le jure. J'ai une petite fille. C'est la seule chose qui compte vraiment dans ma vie. J'ai fait un tas de conneries, mais cette gosse est ma raison de vivre. Je ne l'ai pas vue depuis que j'ai été arrêté. Je n'ai pas voulu qu'elle me rende visite en prison et je ne l'ai donc pas vue depuis cette maudite matinée." Ses derniers mots avaient été un compromis entre un râle et un murmure".

Malgré la bonne foi apparente de Fabio Paolicelli, les erreurs de procédure de son
prédécesseur, Guido ne se sent aucun désir, encore moins la volonté de défendre cet ancien fasciste apparemment tombé dans les mailles du filet de la mafia locale. Qu'il se débrouille et se trouve un autre défenseur. Guido, quant à lui, a surtout envie de se venger des rebuffades passées en refusant de le défendre. Mais lorsque la femme de ce dernier vient au cabinet de Guido Guerrieri, sa première réaction est de lui opposer un refus catégorique. ""Voyez-vous, madame - dès l'instant où je pris la parole, ma morgue me parut odieuse -, il est nécessaire d'examiner les actes afin d'exprimer une opinion sensée. Et pour élaborer des alternatives, transactions incluses, il est indispensable de connaître les questions de procédure, les questions techniques qui peuvent échapper à des néophytes". Bref, c'est moi, l'avocat. Toi, consacre-toi à l'ikebana, à la cérémonie du thé ou à ce que tu veux. Et puis rien ne garantit que j'accepte de défendre le cogneur fasciste - probablement doublé d'un trafiquant - que tu as pour mari. Car j'ai un compte à régler avec ses amis et lui depuis une trentaine d'années". Malheureusement pour Guido, Natsu Kawabata, la superbe épouse de Fabio Ray-Ban, est entré dans sa vie au moment où elle a franchi le seuil de son cabinet ! Pour presque se rassurer que son client ne lui mentait pas - maintenant qu'il avait décidé de s'occuper de son affaire - Guido Guerrieri fera appel à Carmelo Tancredi "[...] inspecteur de police spécialisé dans la chasse aux pires rebuts de l'humanité : les violeurs, les tortionnaires, les trafiquants d'enfants". Si son ami le tranquillise quant à la version des faits de son client, il lui rappelle aussi de s'intéresser à son ancien défenseur, plutôt qu'à la femme de Fabio Paolicelli !

"Les raisons du doute" de Gianrico Carofiglio appartient à cette nouvelle vague de roman policier très en vogue actuellement, le Legal Thriller. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que l'auteur frappe fort avec son personnage, Guido Guerrieri. Avocat malheureux en amour, intègre, loyal, moral, scrupuleux, honnête mais qui sait se servir des rouages de la machine judiciaire italienne pour sortir ses clients dans l'ornière où ils se sont généralement mis, Guido Guerrieri est aussi et surtout un intellectuel, féru de belles lectures et rêvant de devenir écrivain, boxeur à ses heures perdues, amateur de belles femmes et de musique. Cela pourrait s'arrêter là et ferait un policier agréable à lire. Mais "Les raisons du doute" va plus loin. Et
c'est ce qui en fait un bon roman policier à l'italienne. Ici, pas de violence physique, pas d'insultes ni de grossièretés, pas de policier redresseur de torts et jouant les justiciers. Au contraire, un avocat rusé comme un renard, madré, subtil et intelligent, parfois un brin cynique et macho - juste ce qu'il faut - pour nous le rendre attirant. Dans son roman, Gianrico Carofiglio convie le lecteur à une découverte des arcanes de la justice italienne, proches de chez nous. Il nous fait partir à la rencontre d'un milieu qui ne nous est pas si souvent dévoilé. Ici, les avocats sont parfois honnêtes, parfois véreux. Les policiers aident les avocats grâce à de petites combines pas toujours légales, les magistrats restent à leur place et font régner l'ordre pour le bien public. Et puis, en toile de fond, il y a Bari, ville portuaire des Pouilles s'ouvrant sur l'Adriatique et sur l'Europe de l'Est, où la mafia est très active, les trafics en tous genres, nombreux et fructueux. Bari, belle citée du sud de l'Italie, animée comme le sont les villes italiennes, mais qui se pare parfois d'une légère teinte d'inquiétude. L'ensemble, servi par une écriture nerveuse et une histoire qui ne se relâche pas, donne un très bon moment de lecture.

"Les raisons du doute" de Gianrico Carofiglio a été lu dans le cadre d'une opération spéciale de Babelio et des éditions du Seuil, que je remercie pour cette belle découverte.

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293 - 1 = 292 livres ...

2 janvier 2010

LE RETOUR A LA VIE

La Trêve - Primo Levi - Le Livre de Poche Éditions n°15438


"C'est pourquoi, pour nous aussi, l'heure de la liberté eut une résonance sérieuse et grave et emplit nos âmes à la fois de joie et d'un douloureux sentiment de pudeur grâce auquel nous aurions voulu laver nos consciences de la laideur qui y régnait ; et de peine, car nous sentions que rien ne pouvait arriver d'assez bon et d'assez pur pour effacer notre passé, que les marques de l'offense resteraient en nous pour toujours, dans le souvenir de ceux qui y avaient assisté, dans les lieux où cela s'était produit et dans les récits que nous en ferions. Car, et c'est là le terrible privilège de notre génération et de mon peuple, personne n'a jamais pu, mieux que nous, saisir le caractère indélébile de l'offense qui s'étend comme une épidémie. Il est absurde de penser que la justice humaine l'efface. C'est une source de mal inépuisable : elle brise l'âme et le corps de ses victimes, les anéantit et les rends abjects [...]".

Le 27 janvier 1945, le camp de Buna-Monowitz est libéré par quatre soldats russes, arrivés là par hasard sur leurs chevaux. Pour Primo Levi et ses camarades, laissés sur place par leurs tortionnaires plus pressés de fuir l'avance de l'Armée Rouge que de suivre les ordres au pied de la lettre, ce 27 janvier est un jour comme les autres. On traîne les morts jusqu'à la fosse commune pour libérer de la place à l'infirmerie du camp, on tente de survivre avec rien, on attend. Quoi ? La fin de l'horreur ou le début cauchemardesque de la culpabilité du survivant ? En attendant, les rescapés vont être pris en charge par de robustes infirmières de l'Armée soviétique, dont le premier geste sera une bonne - et non moins réelle - douche tiède pour tous. C'est à cette occasion que Primo Levi apprendra ses premiers mots russes : "Po malu, po malu !" ("Doucement, doucement !").

Lavé, rasé pour une ultime fois, habillé de frais, il sera séparé de ses amis français en meilleure forme que lui, pour être renvoyé à l'infirmerie, dans un autre "Service des contagieux". Bien que très différente de celle du temps de ses bourreaux, Primo Levi retrouvera dans ces lieux les mêmes êtres décharnés qu'auparavant, mais aussi les autres, les anciens privilégiés, transformés, changés, métamorphosés, et continuant néanmoins leur sombre besogne pour plaire aux soldats russes, indifférents et lassés des combats, parce que vainqueurs. A peine sorti de l'infirmerie, Primo Levi sera expédié dans un autre camp sur une charrette réquisitionnée par les militaires russes. "Entraîné moi aussi dans ce tourbillon, par une nuit glaciale, après une abondante chute de neige, je me trouvai, bien avant l'aube, chargé sur une charrette militaire, en même temps qu'une dizaine de compagnons que je ne connaissais pas. Le froid était intense ; le ciel, criblé d'étoiles s'éclairait du côté du levant et promettait une de ces admirables aurore de plaine auxquelles, au temps de notre esclavage, nous assistions interminablement, sur la place d'appel du camp. Notre guide et escorte était un soldat russe. Il était assis sur le siège et chantait aux étoiles, à gorge déployée, s'adressant de temps en temps aux chevaux, à la façon russe, étrangement affectueuse, avec des inflexions gentilles et de longues phrases modulées. Nous l'avions interrogé sur notre lieu de destination, bien entendu, mais sans en tirer rien de compréhensible, sauf que, d'après son souffle rythmé et le mouvement de ses coudes, repliés comme des pistons, sa tâche devait se borner à nous amener à une voie de chemin de fer".

Au milieu de cette plèbe contenant presque toute une humanité étique et étonnée d'avoir survécu au pire, il rencontrera un grec - Mordo Nahum - qui traînait avec lui un drôle de sac aussi haut que lourd, lui donnant un aspect plutôt insolite. Arrivé à Cracovie en compagnie de son nouvel ami grec - et première étape d'une longue errance pour Primo Levi -, après avoir ripaillé avec des prisonniers italiens,
direction le marché qui avait refleuri quelques jours à peine après le passage du front, pour tenter de vendre les quelques affaires qu'ils avaient volé en chemin. Mais Cracovie ne sera qu'une halte de courte durée sur la route du retour, et Primo Levi rejoindra très vite Katowice et un camp où étaient consignés des ouvriers italiens de l'Organisation Todt, toujours sous la surveillance dilettante des soldats russes. Il s'y disait que - de cette ville polonaise - partaient des convois de rapatriement de survivants de tous les pays d'Europe et de prisonniers anglais et américains. Parce que Primo Levi sait parler un peu l'allemand, il sera chargé de la pharmacie du camp de Katowice, devra contrôler et noter le nom des pouilleux pour éviter la diffusion du typhus pétéchial. C'est ainsi qu'il rencontrera Ferrari. Ferrari, voleur raté, envoyé en Allemagne après s'être fait prendre, tentant de voler à la tire dans un tram de Milan. "Ferrari, un prodige d'inertie. Il faisait partie du petit groupe de criminels de droit commun, déjà détenus à San Vittore, auxquels, en 1944, les Allemands avaient donné le choix entre les prisons italiennes et le travail en Allemagne et qui avaient opté pour ce dernier. Il étaient une quarantaine environ, presque tous voleurs ou receleurs : ils constituaient une petit monde à part, hétéroclite et turbulent, source d'ennuis perpétuels pour le Commandement russe et le comptable Rovi". Mais Katowice n'est pas l'Italie, et - à l'heure de la liberté retrouvée, vraie et définitive - Primo Levi n'a qu'une seule et unique envie, rentrer chez lui, retrouver sa famille, laisser derrière lui cette parenthèse d'horreur et de terreur pour essayer de refaire surface.

Pour tous ceux et celles qui ont lu "Si c'est un homme" de Primo Levi et qui auraient peur de poursuivre avec "La Trêve", je tiens à vous rassurer immédiatement, ils sont antithétiques. Cela peut vous paraître étrange, mais "La Trêve" raconte le retour à la vie, à la normalité, au quotidien de cette poignée d'hommes et de femmes miraculeusement rescapés d'un enfer dont on a parfois du mal à comprendre le déferlement de haine et de violence dans lequel ils évoluaient. En relatant l'après, Primo Levi a aussi pris du recul par rapport à l'événement et à son expérience personnelle dans "Si c'est un homme" - écrit dans l'instant ou presque -, à tout le moins dans la tourmente de cette déportation et la découverte de la vie concentrationnaire. Dans "La Trêve", tous sont sortis d'un même cauchemar et les choses - d'un coup - reprennent leur place naturelle. Les anciens favorisé de Buna-Monowitz tentent de conserver leurs précédentes fonctions et avantages avec leurs nouveaux maîtres, ou essaient de se faire
oublier par les autres déportés. Les autres veulent rentrer chez le plus rapidement possible et par tous les moyens, enterrer l'horreur dans l'abîme de ses souvenirs, laisser le camp et les coups, la faim, le froid et la peur des sélections derrière soi. Bref, encore le chaos, à la différence près que cela est sur un mode plus léger, plus déluré, où chacun à sa part de chance avec le destin, parce que sur tous souffle un vent de liberté tant attendue, tant méritée. Au cours de cette "Trêve" pittoresque et picaresque, Primo Levi croisera deux vendeurs, hâbleurs, voleurs hors du commun qui l'aideront à se débrouiller avec les moyens du bord, Mordo Nahum - juif grec de Salonique, taciturne et mutique - et Cesare, juif romain parlant un italien incompréhensible, mâtiné d'hébreu et d'argot du quartier populaire de San Lorenzo, que tout le monde comprenait grâce à ses gestes et ses mimiques. Dans cette humanité hébétée et ébahie d'être encore en vie, Primo Levi découvrira des soldats russe aussi jeunes que désinvoltes, une armée de vainqueurs indifférente à tout et vivant du trafic avec la population locale ou les rescapés pour améliorer son ordinaire, où tout un chacun surnage dans une joyeuse pagaille. Il côtoiera des voleurs ratés et des vrais arnaqueurs qui reprendront leurs anciennes activités en quête de bonnes affaires à réaliser, de vrais héros et des paysans mâdrés. Dans "La Trêve", Primo Levi nous parle de ces hommes et de ces femmes, de leurs rêves, de leurs espoirs en une vie meilleure, nouvelle, autre après tant de souffrances, de malheurs, de douleurs. Ces hommes qui, d'un coup, ont réappris à aimer, à respirer et à penser sans crainte, se sont surpris à regarder autour d'eux et à s'émerveiller de la beauté d'un paysage, de la délicatesse d'un visage féminin, ont répondu à des sourires sans peur. Ces personnes ont compris qu'elles revenaient d'un univers où l'on avait essayé - vainement - de les réduire en sous-hommes, en esclaves, en barbares. Tous en ressortiront grandis, avec le sentiment d'avoir traversé le pire pour connaître - enfin - le meilleur.

"La Trêve" de Primo Levi a été lu dans le cadre du Blogoclub du 1er janvier 2010


Les avis concernant "
Si c'est un homme" (déjà lu, dans le cadre du Blog o Trésor), se trouvent chez Sylire et Lisa.


314 - 1 = 313 livres à lire pour 2010 ... Grâce au Blogoclub, une pierre deux coups !

4 octobre 2009

LE ROUGE ET LE NOIR A L'ITALIENNE

  • Le Guépard - Giuseppe Tomasi di Lampedusa (Point Seuil)

Autant l'avouer dès le début, je me sentirai en règle avec ma conscience, j'avais beaucoup de crainte à commencer "Le Guépard". Pour comprendre cela, il faut reconnaître - qu'à ma grande honte - je me suis toujours endormie devant le film, splendide, de Luchino Visconti. Et pourtant j'adore ce réalisateur italien. Je ne connaîtrai jamais la fin - ni même le milieu - de ce chef d'œuvre du cinéma. Tout cela parce qu'il me semble que le film manque de dynamisme, d'action. Aussi, pour le livre, même combat. Et force est de constater que "Le Guépard" de Lampedusa est un livre magnifique, certes, mais ... quelque peu statique.

Lorsque les troupes garibaldiennes débarquent en Sicile et déstabilisent le trône et ses fidèles, cela ne perturbe pas outre mesure le prince Fabrice de Salina, savant mélange d'aristocrate sicilien mâtiné de gènes germaniques. "Son tempérament autoritaire, sa raideur morale, sa propension aux idées abstraites, rencontrant la mollesse de la société parlimertaine, s'étaient mués respectivement en caprices tyranniques, en cas de conscience perpétuel, en mépris pour ses parents et amis qui lui semblaient voguer à la dérive le long des lents méandres du pragmatisme sicilien".

Plus intéressé par l'astrologie et ses secrets que par les intrigues de la cour qu'il méprise, Don Salina et sa famille jouit d'un immense prestige sur ses terres héréditaires et auprès de ses métayers. Mais lorsque des mouvements insurrectionnels s'amorcent, c'est surtout pour faire évoluer la société et ses mentalités féodales. Et s'il est des prérogatives qui sont périssables, ce sont bien celles de la noblesse.

Si ces changements amusent Don Salina qui s'en accommode malgré tout, son neveu, Tancrède Falconeri est bien décidé à prendre le bon parti, celui de la révolution en marche. Noble désargenté, Tancrède est prêt à beaucoup pour redorer son blason, même à épouser une belle et riche jeune fille de parvenu. C'est Angélique, fille de Don Calojero, qui lui permettra de réaliser son rêve. "Tancrède s'abandonnait à de longues considérations sur l'opportunité, mieux : sur la nécessité d'unions entre des familles celle des Falconeri et celle des Sedara [...] ; on devait les encourager pour l'apport de sang nouveau qu'elles transmettaient aux vieilles souches, et parce qu'elles concouraient à niveler les classes sociales, ce qui était présentement l'un des buts du mouvement politique italien".

Le propre des révolutions est de renverser non seulement le pouvoir en place, mais de le faire changer de mains. Dans "Le Guépard", on assiste à la chute des grandes familles de Sicile telle la maison Salina et à l'ascension d'opportunistes, tel Don Calojero. Évidemment, la chute des privilèges et du prestige des Salina est lente, mais elle est sûre et inexorable. On a conscience qu'avec la disparition du prince Fabrice Salina, on vit les dernières heures de la tradition aristocratique en Italie.

"Le Guépard" est un livre magnifique à l'écriture élégante, délicate et savoureuse, un classique de la littérature italienne que je ne regrette pas d'avoir lu. Il fait revivre au lecteur les grandes heures de l'Italie et son passage d'une société féodale et religieuse à une société moderne et démocratique avec tout ce que cela implique de renoncements, de trahisons, de mésalliances, de reniements et de violences larvées. "Nous fûmes les Guépards, les Lions : ceux qui nous succèderont seront les Chacals, les Hyènes. Et tous tant que nous sommes, Guépards, Chacals, Brebis, nous continuerons à nous considérer comme le sel de la terre".

L'avis de Wictoria ... Je n'en n'ai pas trouvé d'autres ! Dans le cas contraire, merci de vous faire connaître dans un commentaire.

1 juillet 2009

COSA NOSTRA EN NORMANDIE

  • Malavita - Tonino Benacquista - Folio n° 4283


"Ils prirent possession de la maison au milieu de la nuit. Une autre famille y aurait vu un commencement. Le premier matin de tous les autres. Une nouvelle vie dans une nouvelle ville. Un moment rare qu'on ne vit jamais dans le noir. Les Blake, eux, emménageaient à la cloche de bois et s'efforçaient de ne pas attirer l'attention". La famille Blake est bien décidée à ne pas se faire remarquer par le voisinage et arrive ainsi en catimini à Cholong-sur-Avre, Normandie. En s'installant dans ce petit cottage d'une autre époque, ils se sentent un peu nostalgique de leur maison ultramoderne de Newark, New Jersey, États-Unis.

Il faut dire que les Blake ont beaucoup déménagé sur le vieux continent ces dernières années. Paris Cagnes-sur-Mer. Maintenant, Cholong-sur-Avre. Toute la famille se sent fatiguée par ces transits incessants. Elle espère pouvoir se poser un jour où l'autre, ne plus devoir fuir un lieu pour un autre, s'ancrer dans un endroit pour y vivre en paix. Sauf que les Blake ne sont pas tout le monde. A commencer par Frederick, le père, qui ne sait pas ce que travailler veut dire, encore moins se lever tôt. Lui serait plutôt du genre à traîner à longueur de journée en peignoir ou robe de chambre en attendant que passe le temps. Ou, éventuellement, à élaborer des combines pour gagner de l'argent facilement. Tout cela, jusqu'au jour où il tombe nez à nez avec une vieille machine à écrire, modèle 1964, une Brother 900 à clavier européen. Et là, c'est la révélation de sa vie ! "Au commencement était le verbe, lui avait-on dit, il y a bien longtemps. Quarante ans plus tard, le hasard lui donnait l'occasion de le vérifier. Au commencement il y avait sûrement un mot, un seul : tous les autres suivraient. Il leva son index droit et frappa un g, bleu clair, tout juste visible, puis un i, il chercha des yeux la touche o, la touche v, ensuite, histoire de s'enhardir, il parvint à obtenir un a de son annulaire gauche, puis frappa deux n à la suite, de deux doigts différents, et termina, de l'index, par un i. Il relut le tout, heureux de n'avoir fait aucune faute.Giovanni".

D'un coup, il sait. Il sera écrivain pour ses voisins. Il va écrire ... sur le débarquement. Logique pour un Américain en pleine campagne normande. Sauf que Frederick Blake confond Marines et GI, et qu'il ne sait même pas qui était Eisenhower ! Parce que Frederick Blake n'est pas celui qu'il prétend être, ni sa jolie
famille parfaite, mais plutôt Giovanni Manzoni, chef de clan redouté de la mafia new yorkaise. Et que peut bien faire un chef de mafia en plein pays normand ? C'est une idée du capitaine Thomas Quintiliani du FBI, pour le protéger de son ancien milieu. Après quatre ans d'une traque infernale, il avait réussi à transformer Giovanni Manzoni en une balance et à le griller au sein de Cosa Nostra pour des générations à venir. Témoigner dans un procès et faire tomber trois caïds de la côte est avait contraint Manzoni à devenir Blake et à bénéficier du Witsec "Protection Witness Program". Et de de venir s'échouer lamentablement en Europe, pays de ses origines profondes. Sauf que le statut de témoin protégé est une contrainte permanente, qui peut vite virer à l'enfer quotidien. Personne ne doit jamais savoir qui vous êtes réellement. Vous ou les vôtres ne peuvent jamais se trouver sur une quelconque photo de presse, même locale, de crainte d'être - un jour où l'autre - retrouvé par vos anciens amis. Vous devez vous faire le plus discret possible. Et ça, les Blake ne savent pas du tout faire. Aussi, lorsqu'ils décident d'inviter le voisinage pour un barbecue, ils ne savent pas encore qu'ils viennent de renouer avec leur histoire personnelle, leur passé. Chasser le naturel, il revient au galop ! Telle pourrait être la devise des Blake. Parce que, ne vous leurrez surtout pas, il n'y a pas que Fred qui soit comme cela. Pas un n'est là pour récupérer les autres. "Fred prit un temps de répit, se massa les paupières, en proie à une formidable montée de violence. Au moment le plus inattendu, Giovanni Manzoni, le pire homme qu'il eût jamais été, reprenait le pouvoir sur Fred Blake, artiste et curiosité locale. Quand un des cinq types tassés autour du feu crut bon de préciser que seul un peu de white-spirit pourrait arranger les choses, Fred le vit implorant pardon à genoux. Plus que le pardon, il implorait la délivrance et demandait qu'on l'achève. Giovanni avait connu la situation plusieurs fois dans sa vie et ne pourrait jamais oublier le gémissement très particulier de l'homme qui réclame la mort ; une sorte de long râle proche de celui des pleureuses de Sicile, un chant dont il reconnaissait la note entre mille".

Avant tout, il faut savoir que ce n'est pas ce livre que j'aurais dû présenter dans le cadre de Blogoclub de juillet, mais "Nous étions les Mulvaney" de Joyce Carol Oates. Malheureusement pour moi, j'ai connu deux échecs de lecture avec cette écrivain et cela ne passe toujours pas entre elle et moi ! Je ne désespère pas, mais je n'avais pas envie de passer à côté de ma lecture. Je me suis donc rabattue sur "Malavita" de Tonino Benacquista. Et là, je dois avouer avoir ricané comme une hyène du début à la fin de ce truculent roman. Je ne sais si je ferai - un jour - la connaissance des Mulvaney. Par contre, j'ai côtoyé une famille de Cosa Nostra et non des moindres, les Manzoni. Et je demande encore, qui dans cette famille est le moins déjanté ! Entre Fred, le père, dont le témoignage a envoyé toute la famille pour un exil interminable en Europe et qui se rêve soudain en écrivain hagiographe de sa propre histoire. Un homme qui conserve par devers lui les stigmates de son ancienne activité, du temps où il faisait régner la terreur autour de lui ; où le seul
nom des Manzoni suffisait à faire trembler de frayeur n'importe quel commerçant de la côte est. Warren, le fils qui rend son père responsable de cet exil contraint, tout en conservant dans ses gènes l'instinct mafieux en aidant ses camarades de collège en difficultés. Belle, la fille, qui - comme son prénom l'indique - ferait fondre un glacier de l'antarctique avec son physique de star. Mais malheur à qui ose lui conter fleurette. Ou Maggie, la mère, qui culpabilise de son passé et décide de retrouver la voie de Dieu. Dans un style digne des policiers avec un sens de l'humour noir décapent, Tonino Benacquista nous parle d'un milieu qui n'a rien d'humoristique, la mafia. Il réussit à nous apitoyer sur le sort d'un parrain de Cosa Nostra repenti et nous faire presque regretter de ne pas avoir eu ce tueur psychopathe comme voisin. A la limite, je serais prête à accepter la chienne !


Rats de biblio en parle très bien, Jules ne s'est pas ennuyée un instant ... D'autres, sans doute. Faites-le moi savoir.

9 juin 2009

PAR-DELA LE BIEN ET LE MAL

  • Si c'est un homme - Primo Levi - Livre de Poche n°3117


"J'ai eu la chance de n'être déporté à Auschwitz qu'en 1944, alors que le gouvernement allemand, en raison de la pénurie croissante de main-d'œuvre, avait déjà décidé d'allonger la moyenne de vie des prisonniers à éliminer, améliorant sensiblement leurs conditions de vie et suspendant provisoirement les exécutions arbitraires individuelles". Primo Levi considère que sa déportation à Monowitz en 1944 a été une chance en raison de la période. Si chance il y a, elle ne tient qu'à sa volonté farouche de vouloir vivre, coûte que coûte pour raconter et dire l'indicible, à s'attacher aux moindres lambeaux d'existence avec l'espoir du condamné chevillé au corps, malgré la déréliction et le chaos partout présent. Dès le départ, la chance l'a désigné de son doigt magnanime en le mettant dans un wagon - certes plombé - mais avec quarante-cinq personnes seulement. Seulement est, bien évidemment, un euphémisme alors que la moyenne se situait à soixante, voire soixante-dix ou quatre-vingt personnes. N'y voyez ni cynisme, ni propos déplacés de ma part. Quatre jours sans boire, ni manger est déjà un supplice, en y ajoutant la promiscuité de corps inconnus et l'instinct de survie inhérent à chacun, le voyage vire très vite à la folie collective.

L'arrivée ne mettra pas fin au cauchemar, mais l'aggravera, l'intensifiera. Primo Levi et ses compagnons d'infortune tomberont de Charybde en Scylla en découvrant de quoi sera désormais constitué leur nouvelle vie. Pour ces rescapés de la première sélection, ce quotidien sera un non-sens, incompréhensible. Il leur faudra rapidement abolir toute personnalité, tout signe distinctif qui vous démarque de l'autre. Désormais, ils ne porteront plus que ce pyjama rayé et ces galoches à semelles de bois dupliquées à des milliers d'exemplaires. Rasés, tondus, tatoués, ils ne sont plus que de vulgaires numéros que l'on interpellera en allemand plusieurs fois par jour. Ce tatouage sera leur nouveau nom de baptême. Primo Levi sera dorénavant le 174 517. "Plus rien ne nous appartient : ils nous ont pris nos vêtements, nos chaussures, et même nos cheveux ; si nous parlons, ils ne nous écouteront pas, et même s'ils nous écoutaient, il ne nous comprendraient pas. Ils nous enlèveront jusqu'à notre nom : et si nous voulons le conserver, nous devrons trouver en nous la force nécessaire pour que derrière ce nom, quelque chose de nous, de ce que nous étions, subsiste".

La dignité réduite à néant, commence alors le travail d'intégration, par l'observation des rites et coutumes du camp. Ne jamais demander pourquoi, toujours répondre Jawohl, laisser croire que l'on comprend tout et tout de suite. Connaître la valeur des quelques objets personnels et dérisoires, mais néanmoins indispensables à sa survie, celle de la nourriture trop rare pour être gâchée, repérer la meilleure place dans la queue lors de la distribution de soupe. Apprendre les interdits - très nombreux -, la hiérarchie parmi les déportés, savoir qui détient le pouvoir dans ce monde absurde et pour quelles raisons. Déceler les bons
kommandos des mauvais pour espérer rallonger son temps de survie au sein du camp. Surtout, vouloir conserver son amour-propre en restant des êtres humains, en se lavant tous les jours, malgré l'eau sale et puante, sans savon, ni serviette, ni temps pour le faire. "Aussi est-ce pour nous un devoir envers nous-mêmes que de nous laver le visage sans savon, dans de l'eau sale, et de nous essuyer avec notre veste. Un devoir, de cirer nos souliers, non certes parce que c'est écrit dans le règlement, mais par dignité et par propriété. Un devoir enfin de nous tenir droits et de ne pas traîner nos sabots, non pas pour rendre hommage à la discipline prussienne, mais pour rester vivants, pour ne pas commencer à mourir".

Et puis, il y a la fanfare qui rythme cette vie de
limbes du camp et des déportés. Cet orchestre qui égrène quotidiennement les départs et les retours des déportés à leur travail, l'arrivée des nouveaux convois, les exécutions. Comment, dès lors, oublier ces marches et chansons populaires allemandes, symboles de l'hypnose qui annihile toute pensée et fait avancer ces squelettes au pas cadencé ? Sans parler du travail, harassant, épuisant, qui lamine moralement et physiquement. Chacun cherche un coéquipier à sa mesure, ni trop fort, ni trop faible, ni trop zélé, ni trop fainéant. Seule parade pour essayer de récupérer un peu de forces, les latrines, tenter d'y rester le plus longtemps possible sans faire remarquer son absence prolongée. Surtout, il y a le troc, l'économie parallèle - le vol même -, à l'intérieur comme à l'extérieur du Lager. Tout le monde négocie le peu qu'il possède pour un bout de pain dérisoire, mais néanmoins vital pour maintenir son moral.

Le lecteur qui n'a jamais lu "Si c'est un homme" de Primo Levi possède une lacune dans sa culture personnelle. Je ne jette bien évidemment la pierre à personne et comprends aisément que cette lecture puisse en heurter beaucoup. Cependant, c'est une œuvre utile et instructive. Utile, parce que "Si c'est un homme" a été le premier témoignage d'un rescapé au sortir de la 2ème Guerre Mondiale. Écrit dès sa captivité et publiée en suivant, ce livre est le document indispensable pour tenter d'approcher le travail de déshumanisation réalisé par les nazis sur les déportés. Instructive, parce que Primo Levi témoigne à chaud - presque en direct - de son vécu à Buna-Monowitz, annexe d'Auschwitz. Et ce texte porte en lui toute la puissance et la fureur d'un quotidien qualifié - à juste titre - d'indicible, mais qui va bien au-delà du simple exposé des faits pour devenir l'hommage funèbre de tous ceux qui ne sont jamais revenus pour dire et raconter. Par son expérience personnelle, l'auteur nous fait part de ses sentiments, de ses pensées, de ses doutes, de ses questionnements, de ses peurs parfois infondées, plus souvent prémonitoires pour qui ressent les situations. Il nous parle de lui, des autres, dans un monde où seuls survivent les plus expérimentés, les plus rusés ou les plus vils. Il nous dit la faim qui tord les boyaux et fend l'âme, le sommeil hérissé de cauchemars
et troué d'insomnies, les combines pour obtenir un plus nécessaire. Il nous parle de cette Tour de Babel qu'était le Lager, d'hommes venant de l'Europe entière, parlant toutes les langues et les dialectes imaginables.

Dans une langue belle et épurée, éthérée, sans surcharge de détails pouvant gêner ou déranger, sans haine contre ses tortionnaires, Primo Levi se confie. En lisant et relisant "Si c'est un homme", je suis toujours surprise de ne rencontrer ni rancœur, ni ressentiment envers ses bourreaux. Plutôt une distanciation des événements qui l'amène à analyser son propre vécu comme une chance, à tout le moins un tournant dans sa vie. Cette situation lui aura permis d'écrire sur son expérience, de la partager, de la transmettre aux jeunes générations et de continuer à faire vivre, quelque part en chacun de nous, ceux qui ne sont jamais revenus de cette expérience.

"Si c'est un homme" a été lu dans le cadre du challenge Blog-o-trésor. Beaucoup ont lu et chroniqué ce livre dont sur rats de biblio, Keisha a mis longtemps avant de le lire, mais ne le regrette pas. D'autres peut-être ... Faites-le moi savoir dans les commentaires.

8 mai 2009

A DIEU, RIEN D'IMPOSSIBLE !

  • Dieu n'a pas réponse à tout (mais IL est bien entouré) - Benacquista & Barral - Dargaud Éditions


Il arrive parfois que, sur Terre, l'actualité, les individus ne vont pas bien. Comme un sentiment de malaise, de mal être, de crise profonde du Moi. Dans ces instants, Dieu voudrait bien intervenir. Cependant, il n'a pas toujours les moyens spirituels pour le faire. Aussi, pour traiter ces situations particulières et délicates, fait-il appel aux nombreux spécialistes qui peuplent son paradis.

Ainsi, le cas d'un
brillant ingénieur nucléaire. Il s'enfonce lentement mais sûrement dans une profonde dépression. Il ne désire que mourir, certes, mais pas seul. La tentation atomique le guette. Pour éviter une telle catastrophe nucléaire et planétaire, Dieu décide d'intervenir promptement en regardant dans son méga-fichier informatique qui pourrait bien lui prêter main forte dans cette affaire complexe. Dans sa liste des noms il y trouve pêle-mêle Flaubert, Fréhel, de Funés, Faraday et Freud ! Ce dernier a gagné sa place au paradis pour avoir inventé la psychanalyse et aider ainsi ses semblables à se libérer de leurs angoisses. C'est la personnalité idoine pour intervenir dans ce dossier.

Freud est donc renvoyé sur Terre illico presto pour aider cet imbécile qui menace l'équilibre de la planète et dont le passage à l'acte semble imminent.
Freud a vingt-quatre heures pour réussir sa mission. Mais Dieu surveille tout et tout le monde depuis son bureau de l'éden. Revenu sur Terre, Freud en profitera pour se fournir en havane, mâter les jeunes filles déshabillées et découvrir que la psychanalyse est devenue un véritable opium du peuple. Pour avoir réussi à libérer cet homme au bord du gouffre de sa culpabilité, Dieu accordera à Freud la fragrance du havane pour l'éternité.

Face à une dictature, Dieu est (presque) impuissant. L'histoire nous l'a montré. Aussi, quand un vent de liberté et de démocratie naît dans l'esprit d'un individu, il est toujours bon de le soutenir. Qui pourrait venir épauler Dieu dans ce contexte ? A la lettre H de son fichier paradisiaque apparaissent les noms de Houdini, Hergé, Hitchcock et ... Homère ! C'est sur lui que le doigt de Dieu se pose pour faire de ce doux dingue un héros. Tâche homérique s'il en est, il réussira à force de travail, d'abnégation, de volonté. Il transformera un homme chétif et sans charisme en un leader démocrate et opposant crédible. Pour avoir atteint l'objectif fixé, Homère ne souhaitera qu'une seule et unique chose : rester aveugle. Et un peu sourd, aussi !

Autant l'avouer de suite, dans "Dieu n'a pas réponse à tout (mais IL est bien entouré)" Tonino Benacquista s'en donne à cœur joie ! Et pour le plaisir du lecteur qui plonge avec lui dans cette parodie de la vie au paradis. En six saynètes, mettant en avant les qualités - et les travers - de personnages célèbres, les auteurs de cette bande dessinée 100 % humour nous font renaître Freud, Marylin Monroe, Homère, Louis XIV, Al Capone et Mozart dans des conjonctures surprenantes. En effet, voir Louis XIV, monarque éclairé et absolu - ami des arts et des sciences, personnage imbu de lui-même au point de se prendre pour Dieu - aider des SDF à se sortir de leur quotidien et à créer un parti politique pour se faire entendre, il fallait oser. Benacquista l'a fait ! Et cela nous donne quelques pages burlesques. Ou encore Al Capone, incarnation du Mal, symbole de la mafia et du trafic en tous genres, sorti de son purgatoire et dans l'obligation de rendre service à un commissariat de police
pour se racheter de son passé.

Dieu n'est pas épargné dans cette bande dessinée truculente. Il sait aussi user du chantage. Sa mansuétude a des limites. Il n'hésite pas à imposer ses volontés à des collaborateurs parfois récalcitrants ou à ne pas leur laisser le choix entre deux situations extrêmes. Benacquista et Barral nous montrent un paradis qui ressemble parfois à un joyeux bazar. Dans "Dieu n'a pas réponse à tout (mais IL est bien entouré)", Dieu est un personnage à l'image des Hommes, avec des sentiments, des colères, des joies, des peines. Dieu est humain et il est le PDG d'une entreprise de milliards d'individus qui peuvent devenir - à tout instant - l'un de ses proches collaborateurs. Et lorsque l'on a, parmi ses assistants, un Mozart facétieux qui exige en retour de son travail de rétablir la vérité sur l'origine de son inspiration, il faut savoir être conciliant !

13 mars 2009

UN AMOUR SCARIFIE

  • La solitude des nombres premiers - Paolo Giordano - Seuil Éditions


"Alice imagina que ses doigts, puis ses bras et ses jambes bleuissaient. Elle pensa à son cœur qui battait de plus en plus fort, monopolisant le peu de chaleur qui lui restait. Elle deviendrait si raide que si un loup passait par là il lui suffirait de marcher sur son corps pour lui casser le bras. [...] Ses pensées étaient de plus en plus illogiques et de plus en plus circulaires. Lentement le soleil s'enfonça derrière le mont Chaberton comme si de rien n'était. L'ombre des montagnes s'étira sur Alice, et le brouillard noircit".

Alice et Mattia sont deux enfants pas tout à fait comme les autres. Alice et Mattia souffrent de la solitude des êtres à part. Alice refuse tout en bloc. Sa famille, les autres, elle, la vie. Mattia pâtit de sa sœur, Michela. Cette sœur différente, sa jumelle à qui il a tout pris in utero. Du moins, c'est ce qu'il a toujours entendu raconter autour de lui. Cette sœur qui est son sinistre prolongement, une autre part de lui-même et que tout le monde refuse d'avoir pour amie. Mattia se sent une obligation morale de porter ce fardeau, jusqu'au bout. Michela est sa croix, son double grimaçant, odieux, monstrueux. Michela est simple d'esprit. C'est Mattia qui
endure pour elle et lui l'ironie et la bêtise des autres enfants. Mattia n'en peut plus de Michela. Il la laissera un jour d'anniversaire dans un jardin public comme un oublie un objet sans intérêt ou un papier gras qui gêne. Il ne la reverra jamais plus. Sa disparition le fera basculer dans un autre monde, celui de la solitude, de la souffrance morale et de la culpabilité.

Alice est une jeune fille brisée par le manque d'amour filial, par son handicap. Parce que Alice boitera jusqu'à la fin de sa vie suite à un accident de ski. C'est son père qui voulait en faire une gagnante, une championne. Alice ne voulait rien. Elle n'aura rien. Elle n'a rien. Pas
d'amie, pas d'amoureux, pas de corps. Alice refuse de grandir, de s'alimenter, de vivre. Alice est anorexique.

Depuis la disparition tragique de Michela, Mattia est encore plus seul. Il voudrait mourir de cette solitude qu'il s'est créé, cette barrière
invisible qui l'empêche d'être comme les autres enfants de son âge, de communiquer. Si Michela était une handicapée mentale, Mattia est surdoué. Difficile, dès lors, de se sentir comme les autres, de s'intégrer au groupe. "Elle avait déclaré que Mattia avait un problème. Que Mattia était un enfant très intelligent, peut-être trop intelligent pour son âge. Puis elle avait invité ses camarades à l'épauler, à susciter ses confidences, à lui montrer qu'ils étaient ses amis. Mattia regardait ses pieds ; quand la maîtresse lui avait dit de prendre la parole, il avait enfin ouvert la bouche et demandé s'il pouvait regagner sa place".

Alice aimerait tant ressembler aux filles de son âge. Comme elles, Alice voudrait faire fondre les garçons d'un simple regard, avoir un tatouage énigmatique, être celle qui attise envies et jalousies de la part des autres, comme Viola Bai. A quinze ans, cette fille en a plus vu et vécu que l'ensemble des adolescentes du lycée. C'est à elle qu'Alice veut ressembler, s'identifier. Elle en rêve sans vraiment y croire parce que Viola Bai traîne derrière elle une réputation sulfureuse. C'est par son entremise qu'Alice et Mattia se rencontreront. "Alice sourit sans cesser de regarder le garçon à la main bandée. Il y avait quelque chose dans sa façon de baisser la tête qui lui donnait envie de s'approcher, de lui soulever le menton et de lui dire, regarde-moi, je suis là".

Alice croyant enfin son souhait d'adolescente normale exaucé, espère avoir trouvé en Mattia son double amoureux. A défaut d'un couple de tourtereaux adolescents, ils formeront un duo bancal entre amitié profonde et sentiments non consommés. Puis, de nouveau, l'entrée dans l'âge adulte, les choix d'études et de vie les sépareront provisoirement. Alice, tel un caprice d'enfant, voudra devenir photographe. Mattia et sa passion pour la rigueur mathématique, choisira de s'intéresser à l'arithmétique et à la fonction Zêta de Riemann. Bien sûr, de cette amitié amoureuse des sentiments naîtront, mal exprimés ou elliptiques. Mattia
partira à l'étranger fuir cet amour impossible avec Alice, se fuir aussi un peu et beaucoup le fantôme sa sœur, Michela. De son côté, Alice essaiera d'oublier Mattia, son enfance ravagée, son adolescence détruite dans les bras de Fabio. "Mattia. Voilà. Elle pensait souvent à lui. De nouveau. Il était une des maladies dont elle ne voulait pas guérir. On peut tomber malade d'un souvenir ; elle, elle était tombée malade de cet après-midi-là, dans la voiture, devant le parc, quand elle avait placé son visage devant le sien pour lui ôter de la vue ce lieu d'horreur".

On sort de la lecture de "La solitude des nombres premiers" avec un nœud dans l'estomac, presque une envie de vomir, tant l'existence d'Alice et de Mattia vous bouleverse. On les sent si fragiles face aux vicissitudes de la vie, si démunis devant leur triste expérience humaine que l'on a envie de les protéger, de leur venir en aide, de les soutenir. Parce que autour d'Alice et de Mattia, c'est tout un aréopage de personnages désabusés, clowns tristes, mythomanes, falsificateurs de la réalité qui gravite, les empêchant de vivre normalement, d'exister, d'être eux-mêmes, de se rencontrer. Alice et Mattia sont les deux facettes d'une même médaille, celle de l'enfance meurtrie, de l'adolescence sacrifiée, de l'adulte abdiqué. Leur incapacité
à communiquer, à s'avouer leur amour, à se dévoiler l'un l'autre et à laisser tomber le masque, les empêcheront de se retrouver pour vivre une histoire de couple, simple et belle. Dans une écriture âpre, sèche, nette et tranchante comme le scalpel d'un habile chirurgien, Paolo Giordano nous raconte la dérive de ses deux êtres faits l'un pour l'autre, mais qui ne feront que se croiser sans jamais oser s'arrêter de crainte de se dévoiler la réalité de leurs sentiments, de se laisser aller à vivre et à être.

Plusieurs avis sur ce roman, dont celui d'Aifelle, qui a été happée par cette lecture, même si elle a trouvé le ton de la narration sec, Cryssilda a aimé pour la pudeur des personnages, A girl from hearth a regretté l'absence de magie de la fiction, Yueyin l'a trouvé beau et triste à la fois, Hataway a trouvé ce roman touchant et réussi, pour Virginie cet ouvrage est beau et infiniment triste, Armande se souviendra longtemps de la fragilité des personnages. D'autres peut-être ... Faites-le moi savoir que je vous ajoute à la liste.

Et encore merci à Suzanne de
et aux éditions du Seuil pour cette belle découverte.