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20 juin 2011

UNE AMITIE PAR-DELA LES DIFFERENCES

  • L'ami retrouvé - Fred Uhlman - Folio n° 1463


"Il entra dans ma vie en février 1932 pour n'en jamais sortir. Plus d'un quart de siècle a passé depuis lors, plus de neuf mille journées fastidieuses et décousues, que le sentiment de l'effort ou du travail sans espérance contribuait à rendre vides, des années et des jours, nombre d'entre eux aussi morts que les feuilles desséchées d'un arbre mort". Hans Schwarz, avocat new yorkais d'origine allemande, a toujours tout fait pour oublier sa langue maternelle. Il ne lit plus aucun auteur allemand, lui qui voulait devenir poète comme Schiller ou Hölderlin. Il évite, dans la mesure du possible, de rencontrer des Allemands. Non pas qu'il les déteste. Il tente simplement d'oublier un passé douloureux. Mais le passé est toujours là, tapi dans un coin de votre mémoire, à vous guetter, prêt à se manifester au moindre événement.


Lorsque le jeune Hans Schwarz rencontre pour la première fois Conrad Graf von Hohenfels, celui-ci sait que sa vie ne sera plus comme avant. Pour Hans, cette rencontre est comme un coup de foudre, une passion, une attirance. Lui qui n'a jamais eu d'amis jusqu’à présent, décide que Conrad sera le premier. Il a seize ans, il étudie dans le meilleur lycée de Stuttgart, il est le fils d’un médecin juif, mais Hans Schwarz prend soudain conscience que Conrad va bouleverser sa morne et ronronnante existence bourgeoise. Sans le savoir, Conrad von Hohenfels vient de mettre un coup de pied dans l’édification d’une vie sans surprise, plate, insipide et transparente. Comment faire pour montrer à un Hohenfels que l’on existe, particulièrement quand votre ascendance n’a rien de glorieux ou d’historique, surtout quand vous êtes issu d’un sombre ghetto juif d’Europe centrale ? « Qui donc étais-je pour oser lui parler ? Dans quels ghettos d’Europe mes ancêtres avaient-ils croupi quand Frédéric von Hohenstaufen avait tendu à Anno von Hohenfels sa main ornée de bagues ? Que pouvais-je donc, moi, fils d’un médecin juif, petit-fils et arrière-petit-fils d’un rabbin et d’une lignée de petits commerçants et de marchands de bestiaux, offrir à ce garçon aux cheveux d’or dont le seul nom m’emplissait d’un tel respect mêlé de crainte ? ».

S’il n’a encore aucune idée précise quant à son avenir, Hans Schwarz possède une haute opinion de l’amitié. Elle ne peut être que romanesque, fabuleuse, sublime, pure et exclusive, unique, totale, entière. Pour un ami, Hans donnerait tout. Même sa propre vie. Et pourquoi Conrad ne deviendrait-il pas cet ami tant attendu, tant désiré, tant rêvé ? Et ce songe, presque une utopie, va devenir une réalité trop belle pour durer. Ensemble, ils partageront une amitié et une intimité magnifiées. Les paysages de la Souabe et du Neckar serviront de décor à cette relation exceptionnelle, indéfectible, idyllique entre Hans et Conrad. « Nous allions parfois dans la Forêt-Noire, où les sombres bois, qui exhalaient l’odeur des champignons et des larmes ambrées des lentisques, étaient émaillés de ruisseaux à truites sur les rives desquels se dressaient des scieries. Il nous arrivait aussi de gagner les sommets montagneux et, dans les bleuâtres lointains, nous pouvions voir la vallée du Rhin au cours rapide, les Vosges bleu lavande et la flèche de la cathédrale de Strasbourg ».

Ensemble, ils débattront de sujets importants – telle que la place de la religion dans
la société, ou bien plus futiles et légers comme les filles qui commençaient à les fasciner. Ils auraient pu rester ainsi, deux adolescents épris d’absolu, en quête d’une amitié sincère, authentique, conforme à leur sensibilité, à leur lyrisme, à leur enthousiasme. Si l’histoire et les événements politiques les sépareront physiquement, leur sentiment, leur affection, leur attachement l’un pour l’autre perdurera au-delà même de la vie. "Ainsi se passaient les jours et les mois sans que rien ne troublât notre amitié. Hors de notre cercle magique venaient des rumeurs de perturbations politiques, mais le foyer d’agitation en était éloigné : il se trouvait à Berlin, où, signalait-on, des conflits éclataient entre nazis et communistes. Stuttgart semblait aussi calme et raisonnable que jamais. De temps à autre, il est vrai se produisaient des incidents mineurs ».

"L'ami retrouvé" de Fred Uhlman est sans aucun doute un des plus beaux livres sur l'amitié jamais écrit. C’est l’histoire d’une amitié par-delà les différences sociales, morales, religieuses ou politiques. En racontant la relation fusionnelle entre Hans Schwarz et Conrad von Hohenfels, l’auteur nous convie à une réflexion sur la force de l’amitié vraie. Parce qu’en lisant attentivement ce court récit sur un moment aussi bref de l’existence des deux personnages principaux, le lecteur ne peut s’empêcher de faire le rapprochement avec « La confusion des sentiments » de Stefan Zweig.


Sauf que dans « L’ami retrouvé », ce sont deux garçons en pleine adolescence qui se rencontrent, se découvrent, se reconnaissent l’un dans l’autre et font l’expérience de l’exclusivité dans la relation amicale. Cette amitié sublimée, placée sur le piédestal du romantisme, idéalisée, exigeante et parfait, sera malmenée, chahutée par les remous de la politique et de l’histoire. Il peut paraître curieux au lecteur que Fred Uhlman parle des sentiments amicaux de la même façon qu’il traiterait des émotions amoureuses. Mais tel est le cas entre Hans Schwarz et Conrad von Hohenfels. On a l’impression qu’ils forment un couple d’amoureux platoniques mus par des sensations exaltées, à la fois tendres et fougueuses, entre jalousie et indifférence, passionnées et tourmentées. Hans s'est trouvé dans Conrad. Conrad s'est reconnu chez Hans. L'osmose est parfaite.


Cette amitié aura bien du mal à résister à un environnement social et familial
hostiles. Parce que tout – ou loin s’en faut – les oppose. Hans est juif, Conrad, protestant. L’un est un simple citoyen, l’autre aristocrate issu d’une très vieille famille allemande. L’un est étranger aux mouvements politiques du pays, l’autre y est influencé par son milieu. Tous deux savent que les circonstances vont entraver leur histoire et l’entraîner vers une chute inexorable.

J’ai très souvent lu et relu « L’ami retrouvé », jusqu’à en co
nnaître certains passages par cœur. C’est une petite pépite de la littérature. A chaque lecture, j’y retrouve toujours les mêmes émotions. C’est dire la puissance évocatrice de ce récit ! « Tous deux savions que les choses ne seraient jamais plus comme avant et que c’était le commencement de la fin de notre amitié et de notre enfance ».

D'autres blogs en parlent : Amandine, Alice, Jenny, Minyu, Mimi Pinson, Irlandaise, Majanissa, Patacaisse, Le petit mouton, Agnès, Elora, Messaline, Nathouc, Tamara, Réno (CD), Angel-A, Fleur, Dominique (CD), Calypso, Sylvie (Le boudoir des livres), Nanet, Praline, Babelio ... D'autres, peut-être, que j'ai sans doute oublié ?! Merci de vous faire connaître par un petit mot.

Je ne saurais terminé ce billet, par une vidéo qui est un extrait du film éponyme qui est enfin sorti en DVD en 2010. Pour ceux et celles qui ne l'auraient pas vu, le film est aussi réussi que ce récit est beau et touchant.

28 mai 2011

COURAGE ET SOLITUDE

  • Nina Schenk von Stauffenberg – Un portrait – Konstanze vons Schulthess – Éditions des Syrtes


« Celui qui ose faire quelque chose doit être conscient que c'est bien en tant que traître qu'il entrera dans l'histoire allemande. Cependant, s'il s'abstient d'agir, il serait alors un traître face à sa propre conscience ». C'est en ces termes que le comte Claus Schenk von Stauffenberg parle des hommes du 20 juillet 1944.

Peu le savent, mais Hitler n'avait pas que des collaborateurs zélés et fanatiques de sa politique de la Terre brûlée. Certains ont résisté. De l'intérieur. Pas évident quand on était Allemand de se battre contre les siens, sa famille parfois, au cœur même de son pays. Encore moins lorsque l'on portait l'uniforme de la Wehrmacht, que l'on était officier d’État-major et issue d'une très vieille lignée d'aristocrates. Surtout, tous savaient les conséquences immédiates non seulement pour les conspirateurs, mais pour la famille au sens large. A l'époque, cela se nommait la sippenhaft. Malgré cela, sachant les risques pris pour sa vie et celle de ses enfants, Nina Schenk von Stauffenberg va soutenir son mari – dès le début – dans cette entreprise utopique et insensée. « Elle savait, en tout cas à ce moment-là, que ce qui motivait mon père au premier chef n'était pas la perspective de réussir un coup d’État, mais que l'attentat avait pour lui une valeur hautement symbolique. Il considérait que c'était son devoir moral de montrer du courage civil, peu importe que l'attentat réussisse ou non. Il s'agissait de prouver au monde qu'il existait une résistance contre Hitler, telles étaient sa conviction et celle de ses compagnons de lutte. Cette attitude transparaît aussi dans un communique que l'un des conspirateurs, le général de division Henning von Treschow, fit parvenir à mon père avant juillet 1944 : « L'attentat doit réussir … S'il devait échouer, il faut quand même agir à Berlin. Car ce n'est plus notre objectif pratique qui importe, mais le fait que le mouvement de résistance allemande ait osé ce coup décisif devant le monde et devant l'Histoire. Tout le reste est indifférent ».

Son époux arrêté et fusillé parce que jugé traître à sa patrie, Nina von Stauffenberg va vivre le pire : les geôles de la Gestapo, le camp de Ravensbrück, la solitude, la peur, la séparation d'avec ses quatre jeunes enfants. Pour tenter de conjurer ses craintes, de dépasser ses angoisses, par goût pour la vie aussi, Nina von Stauffenberg va s'organiser psychiquement, se maintenir mentalement en vie, pour son défunt mari, pour sa famille. Pour retrouver ses enfants, surtout. Jamais elle ne faillira. Jamais elle ne lâchera prise. Avec une opiniâtreté absolue, une pugnacité infinie, et la foi de s'en sortir chevillée au corps, elle s'astreindra à des activités faisant diversion. Son éducation, sa culture littéraire et musicale lui serviront d'exutoire. « L'extinction des feux avait lieu à neuf heures, et ma mère risquait de sombrer complètement dans le néant. Elle avait toujours été une couche-tard et il n'y avait pas moyen pour elle de s'endormir de bonne heure. Elle eut finalement l'idée d'organiser pour elle toute seule des soirées musicales et littéraires imaginaires. Pour les concerts, elle faisait jouer dans sa tête les pièces pour piano, et des arias entières de symphonies. Pour les soirées littéraires, elle se récitait des poèmes, par exemple « La cloche » de Schiller ou des passages des pièces de Shakespeare. Toute sa culture artistique lui servait à fuir intérieurement sa situation oppressante ».

Ce qui lui a permis de tenir face à la violence de la répression, c'est indéniablement son indépendance d'esprit. Mariée très jeune, élevée dans un milieu où les valeurs morales étaient élevées, où le respect des traditions était intact, où chaque événement de l'existence était régi par un code établi, formalisé, Nina Schenk von Stauffenberg n'en demeure pas moins une femme affirmée, énergique, moderne – voire anticonformiste – pour l'époque. Avant d'être la mère de ses enfants, elle voulait être la femme, la partenaire, l'amante de son mari. C'est cette assurance naturelle, cette stabilité intellectuelle et cette sérénité intérieure qui permettront à Nina von Stauffenberg de se tenir aux côtés des conjurés du 20 juillet 1944, dont son mari, de les encourager par sa présence et de ne pas déchoir en gardant toujours le silence. « Il fallait que leur relation soit forte pour que ma mère arrive à ne pas montrer sa peur constante et le renforce continuellement dans ses convictions. Au début, oui, elle avait douté, mais elle se rangea vite de son côté : « Je ne voulais pas être un fil à la patte » dit-elle plus tard. Elle voulait rester dos à dos avec son mari pour le soutenir. « Dos à dos ? » Et non pas côte à côte ? J'ai beaucoup réfléchi à cette formulation. L'image qui s'impose à mes yeux quand j'essaie d'imaginer deux personnes dos à dos est celle d'une confiance absolue, mais elle a aussi quelque chose de défensif ».

En rédigeant la biographie de Nina Schenk von Stauffenber, Konstanze von Schulthess rend, avant tout, un vibrant et pudique hommage à sa mère, à la force de caractère qu'elle a déployée pour aider son mari dans son attentat contre Hitler, et dans sa détermination à survivre au pire pour ses enfants. « Nina schenk von Stauffenberg – Un portrait » où l'histoire d'une jeune femme de la noblesse allemande, pétrie de convenances et de bonnes manières, qui va se retrouver au cœur du complot du 20 juillet 1944 qui aurait dû modifier – en cas de succès – l'ordre des choses. Car à travers cette hagiographie, constituée de lettres, de témoignages familiaux et d'entretiens, se dévoile un pan de la grande histoire de la 2ème Guerre mondiale encore peu et mal connue : la résistance allemande au sein même du régime national-socialiste et de l'armée allemande.

Konstanze von Schulthess nous parle avec émotion de cette mère tant aimée, mais aussi de son père qu'elle n'a pas connu, étant née en janvier 1945. Certes idéalisé, icône d'une petite fille qui a chéri et respecter son père au travers des récits de sa mère, Konstanze von Schulthess revient sur l'engagement de Claus Graf von Stauffenberg dans la résistance allemande, dès 1938. Elle bat en brèche une idée longtemps répandue par les historiens sur l'ambigüité concernant le combat de son père. Certes, comme la majorité de l'aristocratie et de la grande bourgeoisie allemandes, il a soutenu l'arrivée des nationaux-socialistes au pouvoir en 1933. Toutefois, celui-ci prend rapidement conscience des aspects monstrueux, barbares et primaires que revêt cette politique à l'égard de certaines catégories sociales. Son appartenance au Cercle de Kreisau, constitué d'opposants au régime nazi et animé par le comte Helmut James von Moltke le confirme dans sa décision d'en finir avec Hitler et sa clique. Dès 1941, l'ensemble des membres du Cercle de Kreisau avait décidé de l'élimination physique d'Hitler. Nina Schenk von Stauffenberg aura connaissance, dès cette période, des intentions fortes du groupe. Des risques aussi. Au lieu de l'en dissuader, elle soutiendra son mari jusqu'au bout, et au-delà même, entretenant ses convictions et sa mémoire.

« Nina Schenk von Stauffenberg – Un portrait » est un ouvrage très sobre, très digne, exempt de fioriture qui présente l'existence d'une femme qui a vécu son destin dans la solitude et l'abnégation. Ce portrait est un apport supplémentaire dans la reconnaissance de ces femmes qui ont lutté dans l'ombre de l'Histoire. Que son auteur en soit remerciée.

Je tiens à remercier l'équipe de Babelio et les éditions des Syrtes pour m'avoir fait découvrir Nina von Stauffenberg.

241 - 1 = 240 livres dans ma PAL ...


9 mars 2011

LA LEGENDE DE SCARFACE

  • Chicago ballade – Hans Magnus Enzensberger – Allia Éditions


« Dans les salles de bains des immeubles d'habitation, l'eau-de-vie coule des alambics. Dans les salles de jeu, les premiers visiteurs se rassemblent autour des crachoirs dorés. La crème de la société danse le charleston et le shimmy dans les caboulots aux portes closes ornées de judas. Pendant que les trains de camions des gangs de la contrebande de l'alcool, escortés de motards vêtus de blanc immaculé, roulent avec un bruit de tonnerre sur les grandes routes, les véritables maîtres de la ville se montrent aux combats de boxe. Ils portent des chapeaux de paille et des guêtres blanches. Leurs ceintures sont ornées de diamants et le mouchoir qu'ils ont dans leur poche de poitrine, au-dessus de l'étui à révolver, est d'un blanc de neige. Les présenter serait une véritable offense […] ».

Le texte intitulé « Chicago Ballade » est extrait du recueil écrit par Hans Magnus Enzensberger « Politique et crime ». L'auteur a voulu faire partager au lecteur sa vision du mythe du gangster. Si le 19ème Siècle a su produire plusieurs figures légendaires persistant encore de nos jours – Oscar Wilde ou Richard Wagner dans les catégories Dandy et Artiste -, le 20ème Siècle a été plutôt pauvre en icône mythique. Bien sûr, on pourrait citer Lénine ( ?), Lindbergh ou encore Gagarine. Seulement leur image a été ternie avec le temps et n'a pu résister à certains écrits ou reportages venus écorner une surface apparemment trop lisse pour être réelle. Le 20ème Siècle a surtout vendu du mythe en quantité phénoménale grâce à la consommation de masse et en fonction de la demande de l'instant. Dès lors, on est entré dans l'ère du quantitatif, pas du qualitatif. Par contre, l'incarnation du malfrat se résume bien souvent à un nom, resté célèbre : Al Capone. « La seule chose qui, dans Capone et son univers, mérite quelque intérêt, c'est sa fonction mythologique. Le personnage historique est indifférent : c'est celui d'un homme extrêmement vulgaire, avide, habile et antipathique, dont l'histoire ne révèle aucun aspect tragique. Elle est complètement dépourvue de grandeur humaine ; elle est à la fois monstrueuse et banale ; n'importe quel journal du soir romain offre des drames plus poignants que les quatorze années de l'histoire du gangstérisme desquelles il va être question ici. En dépit de ses couleurs violentes, c'est, au fond, une histoire ennuyeuse ».

S'il y a bien une référence, une légende ou un folklore – au choix – du gangstérisme, c'est bien lui. Pensez donc qu'à la grande époque – vers 1925 – 1930 -, son QG faisait partie des circuits touristiques de Chicago ! Ainsi, la célèbre Warner Bros lui avait même proposé un cachet de deux cent mille dollars pour jouer le rôle principal dans « L'ennemi public ». Sa réputation s'est construite à Chicago, ville d'immigration par excellence, des jeux de hasard et de la prostitution. Quand, le 17 janvier 1901 la Lex Volstead entre en vigueur, celle-ci aura l'effet inverse à celui souhaité. D'un coup, la Prohibition allait entraîner une vague d'hystérie alcoolique, non seulement à Chicago, mais à travers les États-Unis. « Des boutiques spécialisées dans la vente de levure, de houblon, de malt et d'alambics ouvrirent du jour au lendemain leurs portes. Une marée d'articles contenant des indications précises sur la manière de brasser de la bière chez soi inondèrent tous les magasins. Des tavernes secrètes, les blind hogs ou speakeasies surgirent de partout. New York qui, une année auparavant, comptait 15 000 débits de boissons légaux, put s'enorgueillir en 1921 de posséder le nombre imposant de 32 000 speakeasies. Ce n'était pas la clientèle qui manquait. L'alcool devint une manie américaine. La première décennie de prohibition aboutit au bilan suivant : un demi-million d'arrestations ; des peines de prison d'une durée totale de 33 000 ans ; 2 000 morts dans la guerre de l'alcool que se firent les gangsters, et 35 000 morts victimes d'intoxication alcoolique ».

C'est par John Tonio, surnommé le président du Conseil qui avait su s'assurer le monopole d'alcool de contrebande selon des méthodes éprouvées de marketing et de publicité qu'Al Capone va démarrer sa carrière légendaire de fraudeur. A la mort de son mentor, il deviendra le potentat inébranlable et incontournable de Chicago. Mais comme toutes les sagas basées sur le crime, la violence, la corruption, l'étoile d'Al Capone – ennemi public n°1 -, ne tarderait pas pâlir et à décliner. « Il considérait son mentor et père nourricier comme un inventeur et un pionnier, mais ne songeait pas une seconde à s'en tenir à ce qui avait été atteint. Aucun modèle ne lui paraissait trop haut placé. […] Il se croyait très supérieur à tous ses innombrables prédécesseurs. Il avait raison ».

Grâce à « Chicago Ballade », Hans Magnus Enzensberger nous fait partir à la découverte d'un symbole du gangstérisme des années de Prohibition, Al Capone. Homme sans grand intérêt apparent, d'une triste banalité, celui-ci va élever la contrebande d'alcool des années 1920 au niveau des affaires légales les plus florissantes. Al Capone s'assurera des protections, ou des silences complices, dans tous les milieux, de la politique à la police, de la justice aux négociants désireux de se protéger d'une concurrence jugée déloyale. Pour ce faire, il fondera un véritable empire économique et financier, avec une administration centrale rationalisée et une organisation dignes des plus grandes entreprises internationales. Bien qu'on lui attribue plus de quatre cents assassinats, Al Capone ne sera jamais poursuivi pour ces meurtres, faute de preuves tangibles !

Très tôt, il comprendra que pour grandir dans ce milieu où la concurrence ne fait aucun cadeau, où la violence est la loi du plus fort, il vaut toujours mieux s'associer, fusionner, s'allier plutôt qu'éliminer. L'empire d'Al Capone phagocytera les syndicats d'ouvriers, de commerçants, mais aussi la police au point que Chicago deviendra Sa ville, dans laquelle règnera Sa loi. Rien, ni personne ne pouvait lui résister. Sauf à Philadelphie, où les juges le feront arrêter pour détention d'arme. Al Capone sera jugé, condamné et emprisonné pour ne pas avoir payé ses impôts !

Au-delà de tout cela, Hans Magnus Enzensberger revient sur le profil du gangster, très éloigné des poncifs habituels que l'on nous donne à voir. Loin d'être des voyous dévoyés, bons à rien sauf à faire mourir leurs mères de chagrin, ils étaient très attachés aux valeurs morale et familiales, toujours pieux, voire un brin bigots, et soucieux de faire le bien autour d'eux. Mais malheur à qui tentait de les doubler dans une affaire, quelle qu'elle soit. Tous voulaient s'intégrer dans le pays où leurs parents avaient immigré. Ils ne voulaient surtout pas entendre parler d'assimilation. Ils voulaient faire partie du paysage, se fondre en lui, tout en conservant leurs traditions apportées du sud de l'Italie, comme le code et le sens de l'honneur. C'est pour cela que le mythe s'est poursuivi et a perduré jusqu'à nous. « Capone et les siens ont importé dans la société capitaliste un ordre plus ancien et plus barbare ; mais cette société l'a accueilli. Elle était prête pour la régression. C'est cela qui fait du cas Capone un paradigme et motive son droit à une place dans la mythologie moderne. Les années vingt de Chicago représentent un modèle de la société terroriste du siècle ».


252 - 1 = 251 livres dans une PAL infinie ...

28 avril 2010

LE PANIER DE CRABES

  • Le poisson mouillé - Volker Kutscher - Seuil Policier Éditions

"Plus que trois jours et la situation allait devenir critique. Le 1er Mai tombait le mercredi suivant et malgré l'interdiction de manifester décrétée par Zörgiebel, le préfet de police de Berlin, les communistes avaient prévu de défiler dans les rues. La police était nerveuse. Des rumeurs concernant un coup d'État circulaient : on disait que les bolcheviks voulaient jouer à la révolution et faire de l'Allemagne un bastion soviétique, avec dix ans de retard. Au sein du 220e poste de police, on était encore plus nerveux que dans les autres circonscriptions. Neukölln était un quartier ouvrier. Avec Wedding, c'était l'un des quartiers les plus rouges de Berlin". Berlin 1929. Le commissaire Gereon Rath, arrivé de Cologne depuis peu, a été muté à la Brigade des Mœurs de la capitale prussienne pour faire taire certaines rumeurs malfaisantes à son sujet. Depuis, il n'espère plus qu'une chose : rejoindre au plus vite la Crim, parce que les Mœurs drainent toujours sa mauvaise réputation de proxénète d'État, malgré la nouvelle loi sur l'hygiène publique. Mais surtout, la surveillance étroite des clubs illégaux, des tripots clandestins et le développement de l'industrie de la pornographie n'était pas la tasse de thé de Gereon Rath. Il avait beau se répéter que - depuis la révolution spartakiste de 1919 - l'ordre des choses et les valeurs morales dans la société était bouleversé, lui-même ne croyait guère à ces fadaises. "N'y avait-il pas des choses plus importantes dont la police devait s'occuper ? Comme faire respecter l'ordre et le calme, par exemple, et agir pour que les meurtriers paient pour leurs crimes ? Du temps où il était à la Criminelle, il avait su pourquoi il travaillait pour la police. Mais aux Mœurs ? Qui se souciait de quelques photos porno de plus ou de moins ? Ceux qui se voulaient les apôtres de la morale avaient réussi à trouver leur place au sein de la République peut-être, mais il ne faisait pas partie de ces gens-là".

Et pour parachever ce climat de déliquescence sociale, le parti communiste avait décidé de passer outre l'interdiction de manifester le 1er Mai. Visiblement, ses membres voulaient réitérer la révolution avortée de 1919. Et la police de Berlin, dans son ensemble, avait été réquisitionnée par le préfet Zörgiebel pour être en ligne de front. Les quartiers populaires de la Bülllowplatz, de Wedding et du Neukölln étaient en état de siège. "Les policiers cherchaient des armes jusque dans les poubelles. Huit patrouilles étaient mobilisées rien que dans le quartier en ébullition de Neukölln. Ainsi que des membres de la police judiciaire. [...] Cela faisait trois jours que les émeutes avaient commencé. Affrontements entre communistes et forces de l'ordre, coups de feu tirés. C'était la guerre dans les rues de Wedding et de Neukölln. Des barricades avaient été érigées dans la Hermann-Strasse avec des matériaux de construction ; dans certaines rues, les lampes de réverbères avaient été cassées par des jets de pierres. Des bandes de jeunes profitaient de l'obscurité pour piller les magasins". Et le commissaire Gereon Rath participait aussi à cette partie de cache-cache meurtrier avec les communistes.

Et puis, il y a eu ce mystérieux cadavre repêché dans le Landwherkanal et dont personne ne sait rien. Sauf le commissaire Gereon Rath qui l'a immédiatement reconnu. C'est Boris, le Russe ivre qui s'était introduit chez lui en pleine nuit pensant y trouver le précédent locataire, Alexeï Ivanovitch Kardakov. Et Gereon Rath voit là une occasion merveilleuse d'intégrer rapidement la Criminelle du divisionnaire Böhm en le doublant par une enquête parallèle. Seulement, ce Kardakov est une véritable Arlésienne. En effet, comment retrouver un Russe
perdu dans Berlin, qui vend de la cocaïne pour vivre dans les cabarets interlopes de la ville ? Quand, en plus, la communauté russe exilée n'est pas très loquace sur son compte malgré les menaces de toutes sortes qu'il profère, Gereon Rath se demande s'il arrivera seul à débrouiller ce meurtre énigmatique et à retrouver la police criminelle.

Ceux qui connaissent un peu Berlin et son histoire politique et sociale seront ravis de la retrouver dans "Le poisson mouillé" de Volker Kutscher. Berlin, mégapole des années 1930, prise entre les feux croisés du communisme et du fascisme, vit là ses années les plus belles, les plus excentriques, les plus folles, les plus audacieuses, avant de vivre les plus sombres. Berlin, capitale de la Prusse encore toute puissante au sein d'une République de Weimar bancale, tentant de surnager entre crises économique et sociale, et velléités nationalistes. Enfin, Berlin carrefour de l'immigration russe, melting pot multiculturel où chacun pouvait retrouver une part de son pays dans un café, une librairie, un cabaret, un quartier. Bref, dans "Le poisson mouillé", Berlin est partout, à chaque instant. Elle est un personnage à part entière plus encore qu'un simple décor. Berlin la Rouge, Berlin la social-démocrate, Berlin la communiste, qui essaie de résister aux appels des sirènes politiques qui se parent de leurs plus beaux atours pour la séduire. Dans cette nasse, Gereon Rath est pris, tel un poisson. Il va et vient. Individualiste et persuadé d'être du bon côté de la barrière, de combattre le mal qui ronge son pays depuis l'humiliation de l'armistice de 1918 dont l'Allemagne peine à se remettre, Gereon Rath a bien du mal à se départir de son erreur professionnelle, de son éducation stricte et de son ambition personnelle qui le ronge. D'ailleurs, il ne sait pas très bien où court l'Allemagne et les Allemands depuis quelques années. Et lui
avec. Sans parler de son entourage, tout aussi perturbé. Avec la cohorte d'anciens combattants qui vivent encore et toujours sur le ressentiment, la rancœur de la défaite, qui ne souhaitent qu'une seule et unique chose, en découdre à nouveau et se retrouvent dans des organisations paramilitaires du Stahlhelm. Avec les ligues d'extrêmes - droite ou gauche - qui embrigadent à tour de bras pour la prochaine révolution qui remettra de l'ordre dans une société partie à vau l'eau depuis longtemps. Par-delà tout cela, il y a cette atmosphère que l'on sent, que l'on hume, dont on ne sait pas bien d'où elle vient, ni ce qu'elle donnera dans quelques mois ou quelques années. La crise est là, mais la population recherche les plaisirs interdits, entre drogues, prostitution et clubs clandestins. Cette ambiance proche de "Berlin Alexanderplatz" de Alfred Döblin ou de "L'Opéra de Quat'sous" de Bert Brecht, avec des personnages entre ombre et lumière, ni bons ni mauvais, vivant dans un entre-deux avant le grand saut dans l'inconnu. Dans "Le poisson mouillé", le lecteur est plongé dans ce milieu entre rêve et cauchemar, avec des policiers pas toujours probes et les ringvereine, organisations mafieuses qui protégeaient leurs quartiers d'une criminalité débordante en faisant régner leur loi. Autour d'eux, une foule de personnages naviguent, surnagent. C'est dense, c'est riche, c'est labyrinthique et on se demande où cela nous mènera. Il ne nous tarde qu'une chose, lire très vite le deuxième opus prévu pour savoir ce qu'il adviendra du commissaire Gereon Rath et de quel côté de la balance il penchera.

Encore merci à Suzanne du site "Chez les filles" et aux éditions Seuil pour cet envoi et cette lecture passionnante.

Les blogs qui en parlent : Anne, Keisha, Saxaoul, Chris89, Michel_13_blog, Katell, La ruelle bleue, Yv, Véronique D ... D'autres peut-être ?! Merci de vous faire connaître par un petit mot.

288 - 1 = 287 livres qui trépignent d'impatience ...

11 janvier 2010

SCHIZOPHRENIA

  • Thérapie - Sebastian Fitzek - Livre de Poche Éditions n°31584

"Lorsque la demi-heure fut écoulée, il sut qu'il ne reverrait jamais sa fille. Elle avait ouvert la porte, s'était retournée une dernière fois vers lui, puis était entrée dans la pièce où l'attendait le vieil homme. Mais Joséphine, sa fille de douze ans, ne devait plus en sortir. Il en était certain. Plus jamais il ne reverrait son sourire radieux, le soir, quand il allait se coucher. Plus jamais il n'éteindrait sa petite lampe de chevet aussitôt après qu'elle se fut endormie. Et plus jamais il ne serait réveillé au milieu de la nuit par ses cris stridents. Cette certitude s'imposa brutalement à lui, le laissant en état de choc". Viktor Larenz, célèbre psychiatre berlinois, ne comprend plus très bien ce qui lui arrive. Josy, sa fille chérie, est atteinte d'une maladie qu'aucun praticien ne parvient à diagnostiquer. La seule chose dont ils sont sûrs, c'est que Josy n'a ni le sida, ni un cancer. Voilà maintenant près de six mois que le docteur Larenz a arrêté toute activité professionnelle, vendu son cabinet de la Friedrichstrasse pour consacrer tout son temps et son énergie à sauver sa fille. De cabinets de consultation en services hospitaliers, personne n'a encore pu lui donner une réponse claire et un traitement adéquat pour ses symptômes. Un jour, alors que Josy avait rendez-vous chez un allergologue, celle-ci se volatilise mystérieusement. Quatre ans plus tard, son père ne l'a toujours pas retrouvée. Qu'a-t-il pu arriver à Josy Larenz, douze ans, atteinte d'un mal apparemment incurable et mystérieusement évanouie dans la nature ?

Quatre ans que le docteur Larenz tente vainement de répondre à cette question, la tournant et la retournant dans tous les sens, en faisant une obsession au point de ne plus penser qu'à cela. Celle-ci devenait sa raison d'être, de vivre, d'exister. Désormais, plus rien ne serait comme avant tant que la réponse à cette disparition n'apparaîtrait pas, telle une apparition dans le désert. "Il n'avait plus aucun souvenir de ce qui s'était passé juste après le choc. Il ignorait à qui il avait parlé et où il était allé, pendant que sa famille sombrait dans le chaos. Isabel avait été la plus courageuse. C'était elle qui avait fouillé le placard de Josy à la demande de la police, pour savoir ce qu'elle portait ce jour-là. C'était elle qui avait décollé une photo de l'album familial, afin que l'on pût mettre le portrait de la petite sur les avis de recherche. Et c'était elle, enfin, qui avait informé le reste de la famille, pendant que lui errait sans but à travers les rues de Berlin. [...] Trois mois plus tard, alors qu'elle avait déjà repris son activité de consultante, Viktor avait vendu son cabinet. Et il ne s'était plus occupé du moindre patient depuis".

En partant s'exiler sur l'île de Parkum, dans la mer Baltique, le docteur Larenz espère remettre de l'ordre dans ses pensées, se recentrer, retrouver le moral, y voir plus clair dans cette affaire confuse et trouble. Mal lui en prendra ! Se croyant seul avec les habitants sur cette île du bout du monde, arrive une inconnue pour le
moins énigmatique. Elle veut lui parler à tout prix, devenir sa patiente. Elle a fait le chemin depuis Berlin pour cela. Anna Spiegel, auteur de livres pour enfant est connue à l'étranger, particulièrement au Japon. Hors, depuis cinq ans, elle a cessé toute activité. En fait, depuis que son état de santé mental s'est détérioré au point d'être enfermée pendant quarante-sept mois en clinique psychiatrique. Anna est schizophrène et les personnages inventés pour les histoires qu'elle écrit prennent forme devant ses yeux. Son ultime roman, resté à l'état d'ébauche en raison de ses problèmes psychiques, concernait une fillette de neuf ans - Charlotte - atteinte d'un mal étrange, qui s'enfuit du jour au lendemain. Larenz, croyant trouver là un début de réponse à la perte de Josy, fera tout pour apprendre la suite. En vain. "Anna cligna plusieurs fois des yeux, l'air hagard. Il semblait qu'elle n'avait soudain plus envie de continuer. - Rien, rien. Excusez-moi. Continuez. Anna se racla la gorge et se leva. - Si ça ne vous ennuie pas, docteur Larenz, je voudrais faire une pause. Je sais bien que c'est moi qui ai insisté pour que nous ayons cette discussion. Mais, maintenant, je me rends compte que je ne suis peut-être pas encore prête. Ces hallucinations ont vraiment été pour moi quelque chose d'horrible. Et j'ai finalement plus de mal à en parler que je ne le pensais. - Bien sûr, dit Viktor, malgré son impatience à entendre la suite. Il se leva également. - A partir de maintenant, je ne vous embêterai plus. Peut-être que je pourrai rentrer chez moi dès demain. Non ! Viktor cherchait désespérément une solution. Alors que, quelques minutes plus tôt, il la pressait encore de partir, il ne pouvait plus à présent accepter l'idée qu'elle disparût à jamais". Dès lors, Viktor Larenz est persuadé que Anna Spiegel sait ce qui est arrivé à Josy.

Si vous aimez les livres qui font trembler de peur tout en titillant votre intérêt ; si vous avez envie de lire un thriller à vous couper le souffle, à vous maintenir les yeux ouverts toute la nuit (ou presque) telle une chouette effraie ; enfin, si vous aimez vous torturer les méninges à essayer de vous y retrouver dans les méandres de l'âme humaine torturée, alors "Thérapie" de Sebastian Fitzek est le roman qu'il vous faut ! En un peu plus de trois cents pages, vous avez là ce qu'il faut pour passer un moment tout à la fois excitant et terrifiant. Parce que "Thérapie" est un cauchemar éveillé, même pour le lecteur avide de sensations fortes. Imaginez un père recherchant illusoirement sa petite fille volatilisée, évaporée dans la nature, sans un indice, atteinte d'un mal soi-disant inconnu de la médecin moderne ; cet homme, brillant et reconnu professionnellement, qui perd pied, lutte, se bat et se débat pour rester à flot malgré le malheur qui s'est abattu sur lui, le faisant souffrir physiquement et moralement, quand débarque de nulle part cette jeune femme lui racontant sa pathologie, ses troubles schizophréniques ressemblant à s'y méprendre à l'histoire de Joséphine Larenz. Tout au long de "Thérapie", une question lancinante revient en mémoire : Qui est le fou dans cette histoire ?. Qui est atteint de troubles hallucinatoires. Le psychiatre qui refuse la disparition de sa fille, Anna Spiegel qui semble être évanescente, Isabel Larenz qui vit comme avant.
Sebastian Fiztek nous tient en haleine dès les premières lignes. Dès lors, impossible de s'arrêter de lire ce thriller qui fait penser à l'ambiance angoissante, plombée, lourde, des grands films hitchcockiens. Avec "Thérapie", le lecteur a l'impression de revivre les grands moments de tension de "La mort aux trousses", ou encore l'univers sombre des "Oiseaux". On lutte avec le docteur Larenz pour ne pas sombrer à notre tour dans la folie profonde. On cherche à savoir sans réellement comprendre ce qui arrive, tant l'auteur pousse à bout et son personnage et son lecteur. Malgré quelques petits défauts inhérents à tout premier ouvrage, "Thérapie" reste un excellent thriller dont on sort difficilement et avec beaucoup de regrets.

Un grand merci à Livraddict pour cet envoi et cette découverte d'un auteur de grand talent.

Les blogs qui en parlent : Claude Le Nocher, Ys, Bene, Virginie, Canel, Myarosa, Cacahuète, Jess, Laure, Deliregirl ... D'autres, peut-être ?! Merci de vous faire connaître par un commentaire que je vous ajoute à la liste.

312 - 1 = 311 livres à lire d'ici fin 2010 ... Est-ce possible ?!

5 décembre 2009

POUR ME JUGER, IL FAUDRAIT SAVOIR QUI JE SUIS


"Tu m'attends ici, dit-elle, en atteignant un banc qu'un vieil homme venait juste de libérer. Ici, il y a des trains qui partent pour Anklam et Angermünde, on pourra peut-être avoir des billets. Je reviens tout de suite. Elle prit Peter par les épaules et l'assit sur le banc. J'ai faim, dit Peter en riant et en s'agrippant solidement à ses bras. Je reviens tout de suite, attends-moi ici, dit-elle. Lui : Je viens avec toi. Elle : Lâche-moi, Peter. Mais déjà il se levait pour la suivre. Alors elle lui fourra la petite valise dans les bras et le rassit sur le banc avec la valise. Obligé de tenir la valise sur ses genoux, Peter ne pouvait plus rattraper sa mère. [...] Peter tenta de la suivre des yeux et repéra sa silhouette au loin, à l'entrée du hall de gare". Été 1945, l'Allemagne n'est plus qu'un champ de ruines fumantes. A Stettin, les Russes sont partout, vainqueurs d'un pays en plein chaos social, économique et moral. Les Allemands fuient vers l'ouest à la recherche d'un improbable mieux-être. Parmi eux, Alice et son petit garçon de sept ans, Peter. Peter qui ne reverra plus jamais sa mère, partie sans un seul regard pour lui, le laissant seul, abandonné, sur le quai de la gare. Pourquoi un tel geste désespéré ? Pourquoi cette séparation subite, inexpliquée et dramatique ? Pour tenter de comprendre un tel comportement inhabituel, il faudra remonter le cours de l'existence d'Alice, tel un fil d'Ariane, passer en revue les événements de sa vie pour mieux la connaître, l'approcher et analyser ce geste inconcevable.

Son enfance, avec la complicité ambiguë de sa sœur ainée - Martha - remplaçant inconsciemment une mère souffrant de troubles psychiatriques au point de terroriser la jeune Alice avec ses crises d'hystérie et de délires psychiques. Cette mère, jugée comme une étrangère à Bautzen où son père - Ernst Ludwig Würsich - était un maître imprimeur réputé et honoré, qui n'accompagnait jamais son époux à la messe dominicale, que tout le monde fuyait comme la peste, qui s'habillait de façon extravagante pour cette région rurale de la Lusace en Saxe. "Personne n'honnorait l'étrangère d'un boujour. Même s'il n'atteiganit guère Selma Würsich, qui, fort prudemment, se souciait plus des rares trouvailles qu'elle faisait entre les pavés de la ville que de ses citoyens, chaque regard était accompagné d'un hochement de tête ou d'un chuchotement désapprobateur. Gênés ou dédaigneux, les passants ne voyaient pas Helene et sa mère, leurs regard glissaient sur la femme accroupie par terre, ils la traversaient sans la voir. Quand Helene allait à la main de sa mère et qu'elle rencontrait Koban, le maire, l'ami de son père, celui-ci changeait de trottoir sans la saluer. Les fils du juge Fiebinger se retournaient sur elle en riant, l'été ils trouvaient les robes légères de sa mère, inconvenantes, l'hiver ses amples vêtements bizarres". Parce que, en plus d'être folle, on soupçonnait fortement Selma Würsich d'être juive.

La jeune Alice, plus douée que son aînée, qui comprenait tout avant même qu'on lui explique les choses, avait la passion des chiffres et rêvait de faire des études de médecine à Heidelberg ou à Dresde, si rare à cette époque pour une jeune fille. Alice, que sa propre mère avait refusé dès sa naissance, après la perte de quatre fils en bas âge, se sentait de trop dans la vie de celle-ci. Cette femme autoritaire et
dominante qui cherchera à rabaisser, à humilier, à écraser la personnalité de sa cadette pour lui imposer l'avenir qu'elle avait décidé pour elle. En retour, Alice hait celle-ci pour son refus de voir le monde tel qu'il est et s'enferme dans sa chambre, refuge ultime de ses hallucinations.

Ce que désirent ardemment
Alice et Martha, c'est fuir Bautzen pour Berlin. Vivre dans la capitale, s'enivrer de la vie et de ses plaisirs, de ses charmes, de ses délices et de son exaltation, des théâtres et des clubs de jazz, de l'art nouveaux et de s'affranchir des contraintes morales imposées par la province, ne plus moisir à la campagne auprès d'une mère déconnectée du quotidien. Et puis, à Berlin, la crise économique, le chômage, l'inflation, les difficultés liées aux conséquences de la Grande Guerre, le regard des autres surtout, seraient sans doute moins prégnants qu'à Bautzen, où des manifestations de mécontentement s'organisaient de plus en plus fréquemment. Berlin, où Martha et Alice seront accueillies chez leur tante maternelle, Fanny. Et là, quel changement d'univers, quel monde nouveau s'ouvre à elles, si différent de celui de leur ville étriquée de province, où le tout Berlin se pressait, où la haute bourgeoisie côtoyait la bohème artistique, où le temps n'avait plus la même valeur. A Berlin, la liberté de penser, d'être, l'art, la manière de vivre et d'aimer étaient si éloignées de leur récent passé. Ici, l'homosexualité masculine et féminine n'était pas un tabou, la drogue et l'alcool ne choquaient personne, la prostitution des deux sexes ne dérangeaient pas. "Aucune chose, aucun être vivant n'était épargné par la musique, elle les transperçait, prenant possession de chaque particule et transformant en fractions de temps cet espace d'éléments agrégés, jusque-là calme et figé, maintenant plongé dans une effervescence qui faisait vibrer chaque molécule, chaque organe, sollicitant à l'extrême, à la limite de l'explosion, les enveloppes des corps tout comme les limites de l'espace, semblait-il à Helene. La musique se dilatait, emplissait l'espace de sa brillance mate, d'un chatoiement délicat, d'une vapeur de très fines mélodies qui ne connaissaient plus la mesure habituelle, elle pliait les corps des danseurs, les recroquevillait, les redressait, roseaux dans le vent".

Et puis, avec cette vie nouvelle, pleine de frénésie, d'excitation, l'amour entre dans la vie de la jeune Alice. L'amour fou, l'amour passion, qui ravage, emporte tout sur son passage, fait oublier son entourage, le monde et les événements qui se déroulent autour de vous. Ce bonheur anéanti par le malheur, la résignation de la fatalité. Par deux fois, Alice sera abandonnée par les deux hommes de sa vie : Carl qu'elle a aimé de toute la force de son être et qui disparaîtra tragiquement, ; Wilhem, dont elle se résignera à accepter la présence à ses côtés, mais qui la méprisera et la délaissera au profit de son fanatisme aveugle et destructeur.

Surtout ne cherchez pas d'action spectaculaire, de sensations fortes, d'émotions intenses dans "La femme de midi" de Julia Franck. A la manière d'un psychanalyste, la romancière dissèque l'existence et les événements qui ont émaillé l'existence d'Alice Würsich, née Helene pour essayer d'analyser ce geste incompréhensible vis-à-vis de son petit garçon innocent. Pour cela, elle va - pas à pas - remonter aux origines de cette femme, avec les relations ambivalentes, presque saphiques avec Martha, sa sœur. Cette volonté de la copier, d'être son double, de marcher sur ses traces, de se fondre en elle pour ne plus faire qu'une et oublier le ressentiment que sa propre mère lui vouait. Alice qui ne comprendra jamais l'égocentrisme de cette femme qui ramenait tout à elle, même la souffrance des autres. Elle fera tout pour se faire aimer, accepter d'elle, en vain. Alice déroutée entre son existence bouleversée par la présence d'une mère psychotique et d'une sœur morphinomane et lesbienne. Alice, si pudique et effacée, mutique et contemplative. Par le regard que Julia Franck pose sur la vie d'Alice / Helene, "La femme de midi" nous plonge
dans la République de Weimar, intermède débridé, libertin, euphorique, à la fois artistiquement riche et socialement démuni, coincé entre un empire englouti par la défaite de la Grande Guerre et pangermanisme qui marquera l'ascension du national-socialisme. Par-delà la chronique sociale et romanesque de l'histoire d'une "Femme de midi", il y a l'introspection des sentiments humains face aux vicissitudes de la vie. Par la grâce envoûtante et l'élégance de la plume de Julia Franck, celle-ci nous fait part des états d'âme d'Alice / Helene qui l'ont - un jour - conduite à cet acte désespéré. "La femme de midi" est un roman tout à la fois tragique, émouvant, troublant et implacable. Dans une écriture minimaliste, monobloc et circonstancié, la romancière redonne une identité, une âme, un visage, des sentiments humains à une personne inconnue que l'on pourrait mépriser pour son attitude, mais qui - paradoxalement - ne vous laisse pas indifférent. Un véritable chef d'œuvre de pudeur et de sensualité. Peut-être un futur classique de la littérature allemande ?

Un merci particulier à Sabrina du site Alapage et pour cette lecture magnifique.

D'autres avis sur ce roman de la rentrée littéraire, celui de la Librairie Georges, celui de Levraoueg, celui de Virginie, celui (complet) de Bibliobs ... D'autres, peut-être ?! Merci de vous faire connaître par un petit commentaire afin que je vous rajoute à la liste !

318 - 1 = 317 livres ... Elle baisse, elle baisse !






5 / 7 livres de la rentrée littéraire 2009 lus

3 juin 2009

LE 20ème SIECLE SELON GUNTER GRASS

  • Mon Siècle - Günter Grass - Point n°P 843


Les lecteurs qui ont déjà lu un livre de Günter Grass savent que l'histoire de l'Allemagne a toujours peuplé ses romans. Avec "Mon Siècle", l'auteur nous donne une vision - très personnelle et plutôt réjouissante - de son 20ème Siècle.Dans ce drôle d'ouvrage, Günter Grass a choisi de mettre en scène la grande et la petite l'histoire en cent textes courts couvrant l'ensemble du siècle. Un texte par année pour évoquer - tour à tour - un événement déterminant, marquant ou dérisoire, raconté par différents narrateurs, connus ou inconnus, servis par la plume cynique de l'auteur. Grâce à "Mon Siècle", on apprend que l'Allemagne a vécu une histoire tout à la fois riche, intense, complexe et pas toujours douloureuse. Ce livre, Günter Grass l'a voulu comme une sorte de Comédie humaine, bouffonne et réaliste à la fois.

En 1903, le football allemand se développe grâce à un championnat à Altona contre l'équipe de Prague, gagné avec des joueurs polonais naturalisés allemands. Quand on connaît la haine à mort que se vouaient Allemands et Polonais, cette anecdote pourrait en faire ricaner plus d'un. Que dire de ce petit garçon qui fait pipi sur les épaules de son père durant un meeting ouvrier de Wilhelm Liebknecht, en 1908. Ou encore, cette grand-mère qui avoue avoir conservé des billets du temps de l'inflation - 1923 - et qui servent encore aujourd'hui ... de monnaie pour le monopoly de ses petits-enfants. Et ces enfants pour qui l'actualité est source inépuisable de jeux en cours de récréation. La guerre d'Espagne, dès 1937, est l'occasion de joutes qui mènent au siège des pissotières. "Donc nous assiégions les pissotières. Cela ne se déroulait pas sans quelques compromis car les profs qui nous surveillaient instauraient des trêves, afin de permettre aux collégiens neutres, et même aux combattants, de faire au moins pipi."

Pour raconter la 1ère Guerre Mondiale, Günter Grass met en scène Ernst Jünger et Erich Maria Remarque. Deux visions diamétralement opposées d'une même guerre qui s'apparentait - côté Français et côté Allemand - à une boucherie humaine. "Et pourtant, dit M. Jünger, il y avait en nous tous un élément que la sauvagerie de la guerre soulignait et spiritualisait, le goût tout simple du danger, l'élan chevaleresque portant à affronter un combat. Là, M. Remarque a ri au nez de son vis-à-vis. Ces malheureux bidasses aux chaussures trop grandes et aux cœurs enfouis dans la boue, on en a fait des bêtes." La 2ème Guerre Mondiale, plus douloureuse pour la majorité des Allemands, est vue sous le prisme d'une rencontre annuelle d'anciens combattants, tous apprentis journalistes pour la propagande de l'époque. Le témoignage de l'un d'entre eux, pour l'année 1943, est à la fois futile sur le fond et terrible sur la forme. Il se plaint de n'avoir reçu aucun droit d'auteur pour une photo célèbre devenue le symbole du Ghetto de Varsovie. C'est celle où l'on aperçoit un petit garçon les bras en l'air et toute la peur du monde dans son regard. Cette photo a fait le tour du monde. Il est vrai que, dans ces conditions, son auteur aurait dû être millionnaire !

L'après-guerre est bien lourde à porter pour une Allemagne responsable de toutes les souffrances et les sujets s'en ressentent aussi. Bien sûr, on perçoit bien un fond de tension entre les deux blocs Est et Ouest et le Mur de Berlin. Mais pas seulement. Ainsi, la naissance du mouvement punk, en 1978, donne à lire un vrai petit bijou sur les conflits de génération dans les familles bourgeoises. La chute du Mur de Berlin devient - sous la plume impertinente de Günter Grass - la vraie libération du peuple allemand. Tout le monde en rêvait, s'en vraiment y croire.

Dans "Mon Siècle", il y a presque autant de voix différentes qu'il y a de tableaux et d'années. Le tout forme une humanité bigarrée, drôle, émouvante et parfois pitoyable. C'est un roman picaresque que nous écrit Günter Grass, un peu à la manière de son "Tambour". C'est l'histoire vue par en-dessous, racontée par ceux dont on ne fait jamais référence dans les manuels. C'est satirique et ironique, mordant aussi, et vu par le petit bout de la lorgnette. La multiplicité des points de vue, le pittoresque des situations et des personnages font de cette histoire du 20ème Siècle un ensemble baroque, plein d'humour et de poésie. C'est un vagabondage à travers ce siècle qui en a tant vu, tant entendu de ses malheurs et de ses souffrances. Comme le dit si bien Günter Grass, "Se rappeler, c'est choisir", avec "Mon Siècle", il a su faire des choix judicieux et délicieux pour le bonheur du lecteur.

12 janvier 2009

LES PREJUGES

  • La circoncision - Bernhard Schlink (Folio 2€ n°3869)


Andi aime Sarah, quoi de plus naturel. Seulement, Andi est Allemand et Sarah, juive américaine. Lorsqu'il est présenté pour la première fois à toute la belle-famille, il cherche à séduire, à plaire, à convenir, à ne pas faire d'impair. Andi a bien appris de Sarah quelques bribes de l'histoire familiale, la déportation de certains, les persécutions des autres. Il a pourtant été bien accueilli, malgré sa nationalité. Tous, y compris oncle Joseph et tante Leah - les rescapés - ne lui ont trouvé que des qualités. C'est le jeune homme qu'ils ont rencontré, avec qui ils ont échangé. Pas l'allemand, son histoire personnelle, encore moins le passé de son pays. "Tu leur as beaucoup plu à tous. J'ai eu droit à toutes sortes de compliments sur ton compte : comme tu étais beau, comme tu étais intelligent, et quel charme, quelle modestie, quelle modestie ... Pourquoi aurais-tu voulu qu'ils t'embêtent avec ton histoire ? Ils le savent, que tu es allemand". Pourtant Andi se sent mal à l'aise. Cela a été un sujet de dispute entre eux. La première depuis leur rencontre coup de foudre à Central Park. Pas la dernière.

Et puis, il y a Rachel, la sœur de Sarah. Rachel, juive pratiquante, qui veille sur l'avenir spirituel de ses enfants. Parce que, pour elle, point de salut en dehors de la religion. Il lui est inconcevable que ses enfants n'épousent pas des Juifs, pour
préserver la tradition. Pas de mariage mixte chez elle. Ce serait une perte définitive pour le judaïsme. Andi ne comprend pas ce comportement. Il ne l'admet pas parce qu'il se sent heurté par ce jugement à l'emporte-pièce, cette exclusion arbitraire. Et de la part des amis de Sarah, il y a bien quelques petites allusions sur des expressions en allemand, comme lorsqu'une pagaille extrême est qualifiée de "polonaise" ou encore de répéter plusieurs fois la même chose "jusqu'au gaz". Andi n'accepte pas ces attaques perfides et mesquines sur sa langue, son pays, sa culture, son histoire et tente - tant bien que mal - de se défendre avec ses arguments.

Enfin, il y a le séjour en Allemagne. Andi est tout à son bonheur de faire découvrir son pays, la beauté de ses paysages, sa culture. Andi est heureux parce que Sarah est une femme merveilleuse qui a su se faire accepter par ses parents dès les premiers instants. Première brèche dans ce séjour idyllique, le passé paternel, avec un poste d'attaché économique chargé d'inventorier les œuvres d'art des pays occupés pendant la guerre. Il fallait rassurer Sarah, la mettre en confiance. Pourquoi calmer ses angoisses, sa méfiance ? Parce que de confession juive ? Et une nouvelle fois, Andi de se justifier sur un détail sans importance, sur une phrase, un mot anodin et sans intérêt.

En fait, dans ce couple mixte, tout peut être sujet à dispute. Une parole en l'air, un mot mal employé, un sujet banal, une expression ou une blague stupides, tout est occasion pour Andi ou Sarah de se sentir attaqué. "Leurs familles étaient un sujet scabreux, mais l'Allemagne aussi, et Israël, et les Allemands, et les Juifs, et son travail à lui, et celui de Sarah, la conversation pouvant alors facilement venir sur celui d'Andi. il s'habitua à censurer ce qu'il voulait dire, à préférer taire telle impression critique sur la vie new-yorkaise et, quand il trouvait faux et
prétentieux les propos que tenaient sur l'Allemagne et l'Europe les amis de Sarah, à ne pas le dire".

Jusqu'au jour où Sarah amalgamera Allemand et Holocauste. C'est la goutte qui fera déborder le vase, la phrase de trop, la comparaison systématique qui renvoie toujours à un passé qui n'appelle aucune justification, pas la moindre
explication parce qu'il n'y en a pas. "Ce que tu as à voir avec l'Holocauste ? Tu es allemand, tu as à voir avec l'Holocauste. Et cela préoccupe les gens même quand ils sont trop polis pour te les montrer".

"La circoncision" de Bernhard Schlink aborde deux thèmes sensibles, celui des couples mixtes, d'une part, celui du poids du passé et de la Mémoire dans le couple, d'autre part. Dans un texte limpide et fluide, l'auteur nous interpelle sur la difficulté de faire vivre un amour dans un couple aux origines religieuses et ethniques différentes. Dans le couple Andi / Sarah, c'est lui qui est l'éternel coupable. Il ne peut qu'avoir tort puisqu'il est allemand, l'ennemi historique par définition. Il porte en lui les stigmates d'un passé qu'il connaît, qu'il subit et dont il est - lui aussi - victime par sa naissance. En lisant "La circoncision" on à l'impression qu'Andi ne peut faire autrement que d'accepter son sort de "méchant", même
lorsqu'il tente une explication, une justification de comportement. Sarah, victime éternelle par l'histoire de sa famille, est un être presque insupportable à vouloir à tout prix imposer sa manière de voir à Andi. elle semble persuadée de détenir la vérité vraie, de ne jamais se tromper, de ne pas faire d'erreur de jugement. Au final, on se demande ce qu'Andi pourrait bien faire pour sauver son couple de chamailleries permanentes et usantes. Quand bien même il trouverait une solution, nul doute qu'elle ne conviendrait pas à Sarah, parce que trop ... allemande.

L'avis de Lilly, celui de Rats de biblio ... D'autres peut-être. Faites-le moi savoir dans un commentaire.