- Tchaïkovski - Nina Berberova - Actes Sud Éditions
Piotr Ilitch Tchaïkovski. PIT. Ce nom, ces trois syllabes résonnent comme un accord musical léger, gracile, aérien. Comme les sons d'un piano sur lequel se posent un instant des doigts souples et délicats, effleurant à peine les touches d'ivoire pour jouer un air élégant et improvisé. Et du raffinement, il y en a eu tout au long de la vie de Tchaïkovski, de même que de la douleur, des troubles, de l'émotion, de la peine, de l'angoisse, des doutes. Tchaïkovski qui, dès son plus jeune âge, sera imprégné de piano par sa gouvernante - Fanny Dürbach - Française. Fanny qui, telle une seconde mère, prendra le petit Piotr sous son aile protectrice, parce qu'elle sentait qu'en lui germait, s'épanouissait, se développait déjà un génie artistique à la sensibilité exacerbée. Elle aurait tellement aimé que son petit protégé devienne l'égal de Pouchkine. Mais un tel poète, il n'y en a qu'un seul ! "Dès le premier jour, elle remarqua Pierre, cet enfant silencieux, bizarre, peu soigneux, trop jeune pour suivre les cours, qui suppliait qu'on l'admît dans la classe et ne voulait pas en démordre. Pierre était comme tous les enfants, craignant l'obscurité, aimant les bonbons ; mais il était volontaire et opiniâtre. Mme Tchaïkovski ne savait pas si on pouvait lui accorder cette permission, mais Fanny décida, et Pierre, avec les autres enfants, apprit le français et les prières. Il était calme, trop calme, et Fanny souvent s'en inquiétait. Son intelligence était vive ; il avait beaucoup de charme quoique toujours rebelle à l'éponge et au savon. Fanny lui porta une grande affection {...}".
Tchaïkovski adulte développera une double personnalité, ambigüe, qui ira en s'accentuant avec le temps et la notoriété. Sombre fonctionnaire au Ministère de la Justice le jour, il se transformait - le soir venu -, en un fêtard notoire d'une troupe de jeunes gens qui comprenaient ses jolies cousines germaines, de belles amies communes et, toujours, Apoukhtine. Bien sûr, Tchaïkovski aura quelques flirts, amourettes inconsistantes, des mains à peine touchées, tout juste frôlées, un ou deux baisers volés ici où là, mais rien de réellement concret. Décidément, les femmes ne l'intéressaient pas outre mesure, sauf leur délicatesse, leur beauté physique, leur élégance, leur rire cristallin. La musique, la composition occuperont plus souvent l'esprit et la vie de Piotr Tchaïkovski que l'amour, cherchant - à travers la créativité -, à oublier, à enfouir, à ensevelir sa véritable sensibilité. "Cette force puissante qu'il chérissait en secret, c'était son pouvoir de création. En lui montait un désir de créer d'une violence telle que seule son immense puissance de travail permettait d'assouvir. Ici même, sans plus tarder, jouir de cette douceur, de cette ivresse, matérialiser son inspiration, connaître la sueur de l'effort et des larmes de béatitude ! C'était son seul vrai bonheur, doux et amer".
"Tchaïkovski" de Nina Berberova bouscule, ébranle les canons de la biographie classique. En effet, au lieu de contourner le sujet, de l'éviter pudiquement, ou d'en parler par allusion et circonlocution, la romancière russe raconte non
Enfant psychiquement fragile, physiquement chétif, veillé, couvé par Fanny qui remplacera l'amour froid et distant de sa mère qu'il vénérait, Tchaïkovski sera tôt arraché à ces amours féminins. Dès lors, sa vie basculera vers un équilibre précaire, instable, alternant volubilité, légèreté, travail intense, productif et apathie, désespoir, dépression, pulsions suicidaires, sentiment d'inutilité absolu. A l'égal de sa personnalité cyclothymique, la composition artistique et musicale de Tchaïkovski sera soumise à des cycles. Tantôt brillant, il composera opéras, concerts, romances, symphonies, ballets reconnus par une critique internationale exigeante et un public intransigeant, mais enthousiaste ; tantôt vidé de sa substance créatrice, il peinera à agencer les bons accords pour délivrer une musique digne de son immense talent.
Ayant avec la vie un rapport complexe, la détestant et la vénérant tout à la fois, tout comme avec l'argent qu'il dépensait sans compter, Tchaïkovski était un être tourmenté, anxieux jusqu'à l'obsession. Un mariage de convenance pour masquer son homosexualité et éviter la déportation en Sibérie, sera un cuisant échec lui faisant fuir Saint-Pétersbourg et la Russie. La présence rassurante, apaisante et amicale de Madame Von Meck aux côtés de Tchaïkovski lui apportera un peu de sérénité dans son univers troublé. Mécène du compositeur, celui-ci lui dédiera sa IVème Symphonie.
"Tchaïkovski" de Nina Berberova permet au lecteur de se plonger dans la société russe de cette fin de 19ème Siècle cultivée, érudite, savante, au savoir-vivre raffiné et sophistiqué. On baigne dans une atmosphère où l'art, la magnificence, la splendeur, la grâce sont la règle. On partage des instants précieux avec le Groupe des cinq - Borodine, Rimski-Korsakov, Moussorgski, Cui, Balakirev - dont Tchaïkovski sera toujours considéré comme le sixième de la bande de compositeurs romantiques qui transformeront la musique russe au tournant du siècle. Dans son style distingué, fin, aristocratique et remarquable, Nina Berberova nous fait partir à la découverte d'un autre Tchaïkovski, plus proche de la réalité, du quotidien que de l'icône inaccessible où certains ont voulu le placer.
D'autres blogs en parlent : Les Zibelines, Mango ...