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27 septembre 2011

LE PETIT GARCON DE VERRE DEVIENDRA UN GRAND COMPOSITEUR

  • Tchaïkovski - Nina Berberova - Actes Sud Éditions


"Les poèmes qu'il écrivait, en russe et en français, étaient médiocres. Ce ne serait décidément pas un Pouchkine ! {...} Ce n'étaient que des tentatives d'exprimer son étonnement, son émerveillement devant le monde, devant le Créateur, et, surtout ses sentiments personnels. Parfois, il débordait d'amour et, la nuit, fondait en larmes. Mais ce désir de s'extérioriser, cette adoration qu'il portait au monde, ces larmes, apportaient à l'enfant un étrange bonheur. La vie à Votkinsk, l'atmosphère paisible et douce de cette maison où tout le monde l'aimait et où il aimait tout le monde, contribuaient aussi à le rendre heureux. {...} Mais Pierre ne pensait qu'à une chose : inventer, rimer, écrire, exprimer ses sentiments au monde entier, ces sentiments qui l'étouffaient et auxquels il cherchait une issue".

Piotr Ilitch Tchaïkovski. PIT. Ce nom, ces trois syllabes résonnent comme un accord musical léger, gracile, aérien. Comme les sons d'un piano sur lequel se posent un instant des doigts souples et délicats, effleurant à peine les touches d'ivoire pour jouer un air élégant et improvisé. Et du raffinement, il y en a eu tout au long de la vie de Tchaïkovski, de même que de la douleur, des troubles, de l'émotion, de la peine, de l'angoisse, des doutes. Tchaïkovski qui, dès son plus jeune âge, sera imprégné de piano par sa gouvernante - Fanny Dürbach - Française. Fanny qui, telle une seconde mère, prendra le petit Piotr sous son aile protectrice, parce qu'elle sentait qu'en lui germait, s'épanouissait, se développait déjà un génie artistique à la sensibilité exacerbée. Elle aurait tellement aimé que son petit protégé devienne l'égal de Pouchkine. Mais un tel poète, il n'y en a qu'un seul ! "Dès le premier jour, elle remarqua Pierre, cet enfant silencieux, bizarre, peu soigneux, trop jeune pour suivre les cours, qui suppliait qu'on l'admît dans la classe et ne voulait pas en démordre. Pierre était comme tous les enfants, craignant l'obscurité, aimant les bonbons ; mais il était volontaire et opiniâtre. Mme Tchaïkovski ne savait pas si on pouvait lui accorder cette permission, mais Fanny décida, et Pierre, avec les autres enfants, apprit le français et les prières. Il était calme, trop calme, et Fanny souvent s'en inquiétait. Son intelligence était vive ; il avait beaucoup de charme quoique toujours rebelle à l'éponge et au savon. Fanny lui porta une grande affection {...}".
La vie allait ainsi, bon an mal an, entre insouciance, peurs enfantines, découvertes merveilleuses, appréhension aussi. Sa rencontre - à l'adolescence - avec Alexéi Apoukhtine, jeune poète connu de Tourgueniev et de Fet, garçon arrogant, prétentieux, sûr de lui, à l'intelligence vive, précoce et doué, moqueur, blessant, cinglant, acide sera une vraie révélation pour Piotr Tchaïkovski. Ce dernier se sentira insignifiant, insipide, banal, fade face à un esprit aussi brillant, aussi libéré, aussi cultivé. Une amitié particulière, singulière, une complicité qui ira bien au-delà de la simple relation entre deux jeunes hommes en devenir - une certaine forme d'intimité aussi -, s'installeront entre Tchaïkovski et Apoukhtine. Est-ce par lui que le futur compositeur découvrira son attirance pour les autres hommes, comprendra et acceptera ses penchants homosexuels dans une société pétrie de convenances et de bonnes manières, et vivant sous l'emprise de la morale religieuse pour longtemps encore ? Apoukhtine lui en donnera le goût et l'envie. "Il se sentait devenir plus sec, plus dur, plus taciturne sous l'influence du démon qui occupait le même banc que lui. Leurs lits étaient voisins. Tard dans la nuit, il bavardaient ; ils avaient des secrets, dont quelques-uns leurs restèrent à jamais. Ils s'aimaient, l'un avec un petit sentiment de pouvoir, de force, de supériorité ; l'autre, avec une inquiétude jalouse. Pour Apoukhtine, tout était clair ; c'était un homme qui savait ce qu'il voulait et ne doutait pas de sa vocation. Pour Tchaïkovski, l'avenir était bien trouble. Dans le présent instable et tourmenté, il tremblait, affolé par la complexité des choses {...}".

Tchaïkovski adulte développera une double personnalité, ambigüe, qui ira en s'accentuant avec le temps et la notoriété. Sombre fonctionnaire au Ministère de la Justice le jour, il se transformait - le soir venu -, en un fêtard notoire d'une troupe de jeunes gens qui comprenaient ses jolies cousines germaines, de belles amies communes et, toujours, Apoukhtine. Bien sûr, Tchaïkovski aura quelques flirts, amourettes inconsistantes, des mains à peine touchées, tout juste frôlées, un ou deux baisers volés ici où là, mais rien de réellement concret. Décidément, les femmes ne l'intéressaient pas outre mesure, sauf leur délicatesse, leur beauté physique, leur élégance, leur rire cristallin. La musique, la composition occuperont plus souvent l'esprit et la vie de Piotr Tchaïkovski que l'amour, cherchant - à travers la créativité -, à oublier, à enfouir, à ensevelir sa véritable sensibilité. "Cette force puissante qu'il chérissait en secret, c'était son pouvoir de création. En lui montait un désir de créer d'une violence telle que seule son immense puissance de travail permettait d'assouvir. Ici même, sans plus tarder, jouir de cette douceur, de cette ivresse, matérialiser son inspiration, connaître la sueur de l'effort et des larmes de béatitude ! C'était son seul vrai bonheur, doux et amer".

"Tchaïkovski" de Nina Berberova bouscule, ébranle les canons de la biographie
classique. En effet, au lieu de contourner le sujet, de l'éviter pudiquement, ou d'en parler par allusion et circonlocution, la romancière russe raconte non seulement la vie du compositeur du Lac des Cygnes et de Casse-Noisette, mais révèle aussi son rapport à la sexualité et son homosexualité. Personnalité torturée, tourmentée, peu sûr de son talent et doutant de ses qualités artistiques, manquant de confiance en lui, mélancolique, taciturne, solitaire, volontiers capricieux, Tchaïkovski ne rêvait que d'une seule chose au fond : se libérer de la contrainte sociale, s'extraire du carcan des codes bourgeois de son siècle pour vivre enfin librement et assumer sa sexualité.

Enfant psychiquement fragile, physiquement chétif, veillé, couvé par Fanny qui remplacera l'amour froid et distant de sa mère qu'il vénérait, Tchaïkovski sera tôt arraché à ces amours féminins. Dès lors, sa vie basculera vers un équilibre précaire, instable, alternant volubilité, légèreté, travail intense, productif et apathie, désespoir, dépression, pulsions suicidaires, sentiment d'inutilité absolu. A l'égal de sa personnalité cyclothymique, la composition artistique et musicale de Tchaïkovski sera soumise à des cycles. Tantôt brillant, il composera opéras, concerts, romances, symphonies, ballets reconnus par une critique internationale exigeante et un public intransigeant, mais enthousiaste ; tantôt vidé de sa substance créatrice, il peinera à agencer les bons accords pour délivrer une musique digne de son immense talent.

Ayant avec la vie un rapport complexe, la détestant et la vénérant tout à la fois, tout comme avec l'argent qu'il dépensait sans compter, Tchaïkovski était un être tourmenté, anxieux jusqu'à l'obsession. Un mariage de convenance pour masquer son homosexualité et éviter la déportation en Sibérie, sera un cuisant échec lui faisant fuir Saint-Pétersbourg et la Russie. La présence rassurante, apaisante et amicale de Madame Von Meck aux côtés de Tchaïkovski lui apportera un peu de sérénité dans son univers troublé. Mécène du compositeur, celui-ci lui dédiera sa IVème Symphonie.


"Tchaïkovski" de Nina Berberova permet au lecteur de se plonger dans la société russe de cette fin de 19ème Siècle cultivée, érudite, savante, au savoir-vivre raffiné et sophistiqué. On baigne dans une atmosphère où l'art, la magnificence, la splendeur, la grâce sont la règle. On partage des instants précieux avec le Groupe des cinq - Borodine, Rimski-Korsakov, Moussorgski, Cui, Balakirev - dont Tchaïkovski sera toujours considéré comme le sixième de la bande de compositeurs romantiques qui transformeront la musique russe au tournant du siècle. Dans son style distingué, fin, aristocratique et remarquable, Nina Berberova nous fait partir à la découverte d'un autre Tchaïkovski, plus proche de la réalité, du quotidien que de l'icône inaccessible où certains ont voulu le placer.

D'autres blogs en parlent : Les Zibelines, Mango ...


231 - 1 = 230 livres dans ma PAL ...

26 juillet 2011

GEORGE GROSZ, OU LE PEINTRE ANTI-SOCIAL

  • De la bourgeoisie au communisme révolutionnaire



Je vous ai déjà dit toute la passion que j'éprouve pour l'Allemagne et sa culture, son histoire et ses artistes. Dans ma bibliothèque, je possède un livre d'Erich Maria Remarque - " L'Obélisque noire" - dont la couverture est ornée d'un dessin de George Grosz : Dehors et Dedans. Vous allez encore vous demander quel est cet artiste dont je vais vous parler ! Quasiment inconnu, ou presque. Pas si sûr. Je suis même sûre que vous connaissez un certain nombre de ses peintures, tellement caractéristiques de son style au graphisme heurté, violent, caricatural, cruel et cynique et qui illustrent dossiers et documents traitant de l'histoire de l'Allemagne de 1918 à 1933.

George Grosz fût successivement dessinateur caricaturiste, peintre allemand, puis américain. Né à Berlin en 1893, sa jeunesse se déroulera dans l'Allemagne de Guillaume II. Il poursuit des études artistiques à l'Académie Royale de Dresde, puis à Berlin. Son premier dessin est publié en 1910. Sa haine pour le militarisme prussien et outrancier de l'époque, du nationalisme, du clergé et de la bourgeoisie - dont il est issu - lui serviront de thème pour croquer ses contemporains. Bien qu'il semble manifester une sympathie pour le milieu ouvrier et les chômeurs - ayant renié son milieu et la religion - il est plus attiré par la littérature et sa rébellion intérieure.
La 1ère Guerre Mondiale transforme son antimilitarisme en antinationalisme. En 1916, par refus du nationalisme germanique et par amour pour l'Amérique, il transforme son prénom Georg en George et son nom, Gross en Grosz. Il décidera de ne s'exprimer qu'en anglais par provocation.

Dès 1914, bien qu'étant apolitique, il s'engage comme volontaire. Réformé en 1915, pour raisons de santé, il sera réincorporé en 1917 et transféré dans divers centres hospitaliers où il finira la guerre. "
Cette époque que j'ai vécue dans le carcan du militarisme était une défense perpétuelle - et je sens que tous les actes que j'accomplissais alors me dégoûtaient du plus profond de moi-même", dira-t-il de cette époque. Les dessins de cette période montrent des champs de bataille avec leurs cortèges de destructions, de morts, d'horreurs. Il ne sera pas le seul à peindre la monstruosité de la vie des tranchées. Les dessins de George Grosz seront proches de ceux d'Otto Dix ou de Max Beckmann.

En 1918, l'union des artistes du
Novembergruppe se créé à Berlin, influencée par la révolution d'octobre en Russie. George Grosz y adhère et défend la révolution soviétique. La même année, il devient membre du KPD - le parti communiste allemand. L'écrasement des mouvements spartakistes et des Conseils de Bavière par les sociaux-démocrates, aidés de l'armée et des corps francs, radicalisera davantage ses dessins. Cela lui vaudra de nombreux démêlés avec la justice, pour insultes envers l'armée impériale avec un recueil "Gott mitt uns" en 1921, pour outrage aux bonnes mœurs et trouble à l'ordre public avec "Ecce Homo", où il décrivait la vie privée de la bourgeoisie.

Entre-temps, le mouvement Dada naît en 1916 à Zurich, représentant le nihilisme
total. Il arrive à Berlin en 1918, et George Grosz sera l'un de ses premiers représentants. C'est au sein de ce mouvement artistique que Grosz poussera la provocation à son paroxysme. Il réalisera avec John Heartfield un photomontage, Dadamerika. George Grosz sera nommé Propagandada lors d'un meeting Dada. En 1920, il organise avec John Heartfield la première Foire Internationale Dada. Cent soixante quatorze œuvres sont présentées. Max Ernst et Otto Dix y exposent leurs œuvres. La galerie sera fermée par la police et condamné à une forte amende.

En 1922, lors d'un séjour en Union Soviétique, où il rencontrera Lénine, George Grosz dresse un bilan désastreux du pays et de ses conditions de vie. Il quittera le parti communiste en 1923, tout en continuant à collaborer à l'organe de presse de celui-ci. Il croque des bourgeois repus et obscènes, des militaires arrogants et vulgaires. En 1926, pour dénoncer la condamnation à mort des deux anarchistes italiens
Sacco et Venzetti, George Grosz dessine une statue de la Liberté ensanglantée brandissant une chaise électrique. En 1928, Erwin Piscator met en scène "Les aventures du brave soldat Chvéïk" de Jaroslav Hasek. George Grosz dessine un recueil de dessins, projeté en arrière-scène. Cela lui vaudra une peine de prison de deux mois et 2 000 marks d'amende pour blasphème. On y voyait un Christ crucifié avec un masque à gaz et des bottes militaires. La légende disait "Ferme-la et continue à servir". George Grosz est sans aucun doute l'artiste qui a le mieux pressenti l'arrivée du nazisme en Allemagne. Au cours d'une conversation avec Thomas Mann, George Grosz prédit en 1933 "qu'Hitler ne tiendrait pas six mois, mais six ans ou même dix ans [...]". Il émigre aux États-Unis juste avant l'arrivée des nazis au pouvoir. Il sera le premier à se voir retirer la nationalité allemande et ses œuvres trouveront une place de choix dans l'exposition sur l'art "dégénéré" en 1937.

Son talent de caricaturiste est très apprécié aux États-Unis. Déjà, en 1932, il avait
été invité à enseigner à L'Art Students League de New York. Il y restera jusqu'en 1936, puis créera la Sterne-Grosz School. Son admiration pour les États-Unis l'empêchera d'être critique. Son œuvre deviendra plus traditionnelle, plus calme et plus sereine. Toutefois, George Grosz continue ses dessins sur l'actualité. Bien qu'ayant pris la nationalité américaine, les dessins de George Grosz railleront quand même les mœurs de son pays d'adoption. En 1958, il réalise une série de collages grotesques sous le titre "Cookery School", dans lequel il fustige la société de consommation américaine. Cette œuvre est une anticipation du Pop'Art. La même année, il est nommé membre de l'Académie des Beaux-Arts de Berlin Ouest. Il décide de revenir définitivement en Allemagne en 1959. Il y décède la même année. Certains critiques d'art voyaient en Grosz un anti-moderniste, l'antithèse d'un Picasso, d'un Matisse ou d'un Brancussi, ces représentants de l'art moderne. George Grosz, dessinateur cruel, cynique et témoin de son époque ? Ou bien un moraliste ?

14 juin 2011

GARGOUILLES ET AUTRES MONSTRES ...

Quelques photos de gargouilles qui hantent encore nos édifices religieux. En attendant l'arrivée de mon prochain billet sur le livre (enfin) lu ...




Sarlat (24)


Cathédrale d'Auch (32)

Cathédrale d'Auch (32)

Abbaye de Talmont (17)















Cathédrale de Saintes (17)

11 mai 2011

CHIMENE DES BAS-FONDS

  • Et mon mal est délicieux - Michel Quint - Folio


"Pourtant, je vous jure, monsieur, chaque soir, Max Klein, le fils du Président de la cour d'assises, et Luz, la gamine de chiffonniers, se faisaient face à deux pas d'ici, au milieu des décombres du monastère, grimpés sur les gravats de l'ancien réfectoire pontifical d'Innocent VI, effondré à ciel ouvert ...".

Max Klein, adolescent romantique comme Rodrigue, épris de beauté et de splendeur, rêvant d'un amour pur et éternel, donne chaque soir la réplique à une Chimène pleurant son amour impossible. Chimène fantasque, originale, bouillonnante, incarnée par Luz - gitane d'origine espagnole - réfugiée de la guerre d'Espagne ayant fui Barcelone. Elle ne connaissait que cette pièce de Pierre Corneille et ne voulait jouer que Le Cid, à sa façon. "Faut dire, c'était pas le style Comédie-Française, croyez-moi, le texte au rasoir et la belle diction ... ! Elle s'inventait des représentations au décrochez-moi-ça. A son image de mal nippée. Deux-trois vers de Corneille, le reste rapiécé, retaillé à ses mesures, à rimes décousues, une langue de colère massacrée de chagrin, de révoltée".

Malgré le feu et la violence verbale de leurs échanges théâtraux, Max était intimement persuadé que Chimène l'aimait. Il le sentait. Il le savait. Le baiser fatidique était là, présent aux bords des lèvres, prêt à changer leur vie, à la métamorphoser. Ce baiser tant attendu, tant espéré par les deux amants improbables, jeunes, fougueux, intrépides et si sages. Mais l'histoire de France va se mélanger à la romance du Cid. En 1940, en pleine débâcle, voilà que débarque un réfugié - Gérard - qui donne la réplique à Luz. Chimène et Rodrigue se sont reconnus. Dès lors, la vie de chacun va s'en trouver bouleverser à jamais. "Et Luz se métamorphosait, mille ans d'Espagne corsetée dans sa voix, plein d'honneur offensé à fleur de peau, et du frisson, et des envies du nudité et les reins déjà cambrés ... Ensemble, ils ont raconté la vieille Espagne. [...] ... Et de ce jour, jamais plus Luz n'a repris avec moi ses représentations bricolées ... Relâche, monsieur, relâche, en l'absence du jeune premier ... ! J'étais devenu indigne de seulement donner la réplique !".

Avant de quitter la ville, Gérard lui offre ce baiser et lui fait la promesse de revenir jouer Le Cid en ce lieu même, dès qu'il serait devenu comédien. Max, blessé dans son amour propre, refusera de revoir Luz, l'évitera, de peur de se faire humilier, d'être rejeté, renvoyé. Et puis, d'autres soucis le taraudent. L'indicible et irrépressible peur des gens traqués par l'occupant. On tente de se rassurer comme on le peut. Mais la fin des illusions arrivent avec la dure réalité d'un quotidien couleur vert-de-gris. Le père de Max est Juif. Cela est suffisant pour l'envoyer au pays des horreurs avec un aller-simple sans espoir de retour. Dès lors, Max vivra entre Luz et Amparo - la tante - superbe femme en noir au visage de flamenca tourmentée, douloureuse et sensuelle. "Elles m'ont accueilli comme un cousin des Amériques, jamais oublié, comme si j'étais sorti l'instant d'avant et que je revienne avec le pain du matin ou de l'eau tirée au puits". Vivant de bric et de broc, Max, Amparo et Luz voient la Libération arriver comme le retour des beaux jours après un hiver particulièrement long et difficile.

Si les parents de Max ne reviendront jamais, Luz - quant à elle - est persuadée que son Gérard reviendra à Villeneuve-lès-Avignon jouer Le Cid, rien que pour elle. A cause de la promesse faite. Elle en est sûre et certaine. Elle espère et cela lui permettra de tenir jusqu'à ce qu'il revienne. Max, fou d'amour, fera tout ce qui est possible de faire pour que cette promesse aléatoire devienne une réalité vraie. Le miracle se produira. Gérard viendra en représentation à Avignon, et jouera Le Cid, rien que pour elle. Luz venait de recevoir son lot de bonheur tant espéré, pour aller au bout de son calvaire, dans le calme et la sérénité. Mais qui est ce Gérard, entr'aperçu une nuit de juin 1940 dans les ruines mal famée de la Chartreuse, à Villeneuve-lès-Avignon ?

Livre original par son approche en biais de situations douloureuses - au propre comme au figuré - "Et mon mal est délicieux", emprunté à un poème de Guillaume Apollinaire, Marie, Michel Quint nous fait vivre un pur instant de félicité. Il nous entraîne dans le monde onirique de théâtre, où tout est possible, tout peut se réaliser - même les rêves les plus fous - où le malheur et la souffrance s'estompent, se dissolvent, pour laisser place à l'enchantement et à l'envoûtement du jeu. C'est un ouvrage magique, magnifique et tout à la fois terrible. "Aucun regret, sauf un : Luz ne m'a jamais embrassé [...]. Gérard, en juin 40, est le seul à les avoir mordues".

D'autres blogs en parlent : Violette, Laurence (Biblioblog), Lire, écouter, voir, ... D'autres, peut-être ?! Merci de vous faire connaître par un petit commentaire.

Et pour ceux et celles qui veulent (re)voir Michel Quint et Olivier Barrot parler de ce magnifique roman sur le théâtre et les acteurs, la vidéo sur le site de l'INA.

Pas de PAL qui diminue, puisque ce billet est un transfuge du précédent blog. Je sais, c'est mal, mais j'avais envie de vous faire partager ce très beau moment de lecture.

27 avril 2011

LA PHOTOGRAPHE DE LA CRISE DE 1929

  • Dorothea Lange – Mark Durden – Phaidon Éditions



Qui, mieux qu'un artiste tel que Mark Durden pouvait présenter la vie et l'œuvre de Dorothea Lange ? Déjà connue et reconnue pour ses portraits en studio des familles les plus riches et les plus en vues de San Francisco, Dorothea Lange va se consacrer, dès 1933, à la photographie socialement engagée.

Dès ses premiers clichés, elle va mettre en avant la vulnérabilité, l'anxiété, l'isolement de ses sujets, malgré le monde qui les entoure. Sa toute première photo, « Soupe populaire de l'Ange blanc », révèle son message, au visuel tranché. Dorothea Lange veut montrer le vrai visage de l'Amérique, de sa côte ouest, moins romantique, moins parfaite que certains ne l'imagine ou ne se la représente. A Sa Francisco comme à New York, en 1932, tout le monde souffre des conséquences de la Grande Crise de 1929. Dans l'ensemble de son travail artistique, la photographe s'attachera au langage du corps, à son mouvement, aux détails de celui-ci. Chez Dorothea Lange, les corps sont meurtris – physiquement ou moralement. Ils semblent cassés, brisés, par le travail éreintant, le handicap ou la misère des années 1930.

A partir de 1935, Dorothea Lange rejoint le Farm Security Administration (FSA), chargé de résoudre les problèmes économiques des fermiers les plus pauvres, frappés de plein fouet par la crise qui s'est abattue sur les États-Unis. De ce travail, il en ressortira des portraits empreints de dignité, de respect et d'humilité pour les personnages saisis par son objectif. Le cliché le plus célèbre de Dorothea Lange et l'un des plus reproduits dans le monde au 20ème Siècle – Mère migrante – également titré La Madone des migrants est à ce point symptomatique de l'idée que la photographe se faisait de son travail. Engagement social et politique seront portés par ses images. Dorothea Lange sait qu'elle peut apporter sa pierre à l'édifice du changement, et elle le fera. A l'issue de la diffusion de ce cliché, le gouvernement fédéral débloquera une aide d'urgence pour nourrir les travailleurs migrants.

Cependant, Dorothea Lange ne se limitera pas au seul sort des chômeurs, travailleurs pauvres ou aux ouvriers agricoles migrants. Elle captera aussi les contrastes sociaux, encore et surtout présents dans les États du sud des États-Unis. Elle accentuera ces différences sociales et ce racisme ambiant ancré, en photographiant des hommes blancs – souvent grands, gras, obscènes et opulents – et leurs employés noirs en arrière-plan comme pour bien marquer les distanciations tant physiques que sociales ou morales entre le dominant et les dominés.

A l'aube des années 1940 et l'entrée en guerre des États-Unis, Dorothea Lange se tournera vers d'autres opprimés, la communauté japonaise qui sera regroupée dans des camps pour mieux les circonscrire, les surveiller, les contrôler. Elle fera ressortir dans ces portraits d'inconnus aussi bien la noblesse morale de ces personnes qui ne voulaient pas donner l'impression de faiblir face à la honte d'une telle situation, mais aussi une sorte de résignation devant l'inhumanité de cette loi de 1942.

Tout au long de son travail documentaire et photographique, Dorothea Lange s'est attachée à montrer la part d'affectivité, d'humanité, de désarroi, mais aussi de décence ou de pudeur dans ses sujets. Quand on observe attentivement les clichés regroupés dans cet album, on constate une grande force de caractère chez chacun de ces hommes et de ces femmes pris sur le vif. Dans la pauvreté, le dénuement ou l'indigence, dans la privation même engendrés par la Grande Dépression, dans l'attente d'un improbable travail comme dans un effort harassant pour gagner quelques malheureux cents, les visages hâves, amaigris, défaits, chiffonnés, sur lesquels se lisent la peur du lendemain, l'angoisse de chaque instant, l'hébétude ou la consternation de la situation vécue, paraissent invincibles, courageux, opiniâtres, parce qu'expressifs. Ils en arrivent à devenir beaux dans le combat quotidien qu'ils mènent pour survivre.

Avec Dorothea Lange, la dignité, la droiture et la considération ne sont pas vain. Ils sont de rigueur. Alors qu'elle pouvait sagement rester à l'abri dans son studio de San Francisco et continuer son travail de portraitiste pour les plus fortunés de la côte ouest, elle a préféré partir à la rencontre de ces millions de malheureux jetés dans les rues et sur les routes des États-Unis, après la Crise économique de 1929. Chaque visage traduit le malheur, la charge d'émotions suscitée par une telle catastrophe économique et sociale dont les plus faibles feront les frais. Tous ces anonymes sont des indigents, des nécessiteux, mais ils s'acharnent à conserver leur honneur sauf.

En feuilletant cet album regroupant quelques photos symboliques du travail de cette artiste, on ne peut s'empêcher de penser aux ouvrages de Steinbeck, de Faulkner, de Dos Passos. Ensemble, avec leurs mots ou leur regard, ils ont contribué à donner à la souffrance et au manque le visage de l'honnêteté, de la probité, de la respectabilité.


245 - 1 = 244 livres dans ma PAL ...

22 mars 2011

LOULOU, LA BEAUTE DU DIABLE

  • Louise Brooks – Portrait d'une anti-star – Roland Jaccard – Phébus Éditions


« S'il n'y avait eu cette rencontre miraculeuse avec un personnage, « Lulu », et avec un metteur en scène, Pabst, nul doute que Louise Brooks serait vraisemblablement oubliée aujourd'hui. Cet hommage à la femme et à l'actrice se double donc d'un hommage à Pabst. Mais il nous invite surtout à réfléchir sur l'un des mythes les plus révélateurs de l'inconscient de notre époque, celui de Lilith : tout à la fois Éros et subversion ».

Dans l'esprit de chacun, Louise Brooks reste encore l'incarnation de la femme-objet, sensuelle avec un brin de perversité innocente, mutine, faussement naïve, à l'érotisme assumé, à la beauté fatale et incandescente. Ce serait caricaturer et amoindrir le talent de cette actrice du cinéma muet, interprète magnifique et magnétique de Loulou, pièce de Frank Wedekind, mise en images par un génie du cinéma expressionniste allemand, Georg Wilhelm Pabst. Car Louise Brooks était bien plus encore qu'une icône éphémère du cinéma des années 1920, destiné à s'effacer et à disparaître devant la prouesse technologique du parlant, infiniment moins expressif. Louise Brooks était une femme libre et indépendante. Elle devait ce caractère bien affirmé à sa mère, qui lui avait donné le goût d'une certaine liberté à travers la littérature. « Mais moi, j'étais libre ! Bien que ma mère nous ait quittés en 1944, elle ne m'a jamais abandonnée. Elle m'apporte le réconfort à travers chaque livre que je lis. Car chaque fois, c'est comme si j'avais cinq ans et que je lisais par-dessus son épaule, apprenant les mots comme au temps où elle lisait à voix haute Alice au pays des merveilles ».

C'est en cherchant sa Loulou, incarnation de la Femme « […] créature « démoniaque » (au sens dionysiaque du terme) dans la mesure où elle s'apparente aux forces naturelles – à l'Esprit de la Terre – par opposition aux structures figées de la société. Elle seule à la capacité de vivre réellement la parole de Nietzsche : « Tout ce qui se fait par amour se fait par-delà le bien et le mal ». Son existence seule suffit à menacer – par ce qu'elle incarne autant que par les rêves qu'elle fait naître – tout l'univers social. Elle ne détruit rien, mais tout se détruit, se consume autour d'elle », que G.W. Pabst découvre Louise Brooks. C'est un vrai coup de foudre cinématographique ! Pabst est déjà connu et reconnu dans le monde du cinéma. C'est lui qui a révélé Greta Garbo, entre autre. C'est lui qui donnera à Louise Brooks le rôle de toute sa carrière. En 1928, lorsqu'il décide de tourner « Pandora's box » de Wedekind, Pabst n'est pas encore le réalisateur de « L'Opéra de quatr'sous », mais il est déjà Pabst le Rouge, socialiste, pacifiste et désireux de réconcilier Français et Allemands. Pabst est un magicien du cinéma, un génie de l'image. Il va jouer avec les ombres et les lumières, les noirs et les blancs, avec les gros plans qui mettent en valeur Loulou, et donner tout le relief à la personnalité, à l'éclat, à la passion de Louise Brooks, à ce regard sombre et velouté dans lequel brûle un feu ardent et équivoque.

Auparavant, Louise Brooks avait joué un second rôle avec Howard Hawks dans « Une fille dans chaque port ». En 1930, c'est René Clair qui la fera tourner dans « Prix de beauté ». Avec la voix qu'elle possédait elle aurait pu continuer une carrière de star à Hollywood, devenant l'égale des Marlène Dietrich, Greta Garbo ou encore Marilyn Monroe. Seulement, Louise Brooks n'avait pas envie de servir d'image de marque et de faire-valoir à l'industrie du rêve qui commençait à émerger à la fin des années 1920. Trop affranchie, trop sincère et authentique, trop franche et – surtout – trop intelligente dans un univers trop artificiel. Elle préférera se retirer à temps et laisser place à un mythe qui ne s'est jamais démenti. « Les autres sont « les femmes » […] elle est Louise. Elle est beaucoup plus qu'un mythe, elle est une présence magique, un fantôme réel … Peut-on concevoir la laideur, la religion, l'abstinence si on a jeté ne serait-ce qu'un regard sur ce corps-lyre, sur ces yeux volcans ? ».

« Louise Brooks – Portrait d'une anti-star » relate la construction d'une légende du cinéma des années 1920. Louise Brooks reste pour nombre d'entre nous l'image de Loulou et de sa fameuse coupe à la Garçonne qu'elle mettra à la mode en 1925. Cet album iconographique revient sur la pièce de théâtre de Frank Wedekind, auteur et dramaturge allemand, par qui le scandale est arrivé. Parce qu'il y a entre Louise Brooks et Loulou comme une fusion, un amalgame, dont il est encore aujourd'hui difficile de se départir. A l'origine, la Lulu de Wedekind réuni deux de ces pièces de théâtre, dont « La boîte de Pandore ». Son auteur, futur et éphémère beau-père de Klaus Mann, a toujours été un redoutable adversaire de la société bourgeoise, de ses codes, de ses hypocrisies qu'il dénonçait sans cesse dans ses œuvres, lui qui prônait la liberté totale, y compris sexuelle.

Pour créer sa Lulu, Frank Wedekind s'inspirera de la personnalité ambiguë de Lou-Andréa Salomé, femme fascinante, passionnée, voluptueuse, sensible, à l'intelligence prodigieuse et qui le séduira comme elle a su ensorceler, séduire tous les intellectuels qu'elle a rencontrés, Freud inclus. Wedekind fera de sa Lulu un subtil mélange de l'idéal féminin, de Lou-Andréa Salomé et de Lilith – personnage biblique, libre et révoltée -, qui symbolise encore et toujours la subversion. Louise Brooks allait incarner de façon magistrale ce personnage tout à la fois pervertie et dépravée, jeune femme perdue et contrainte à la prostitution. Elle donnera à Loulou toute la force de sa conviction. Pour les cinéphiles, Louise Brooks restera cette ingénue à la beauté redoutable et vénéneuse, au regard profond et intense, innocente et dissolue, sorte de Lola avant « L'ange bleu » et Marlène Dietrich. Pour tous, Louise Brooks est devenue la représentation de la beauté absolue, parfaite, au sens expressionniste du terme.


249 - 1 = 248 livres dans ma PAL

13 février 2011

BERTOLT BRECHT, L’ETRANGER AU PARADIS

  • Poète, anarchiste et contestataire


Dernièrement, j'ai eu l'occasion de revoir et d'entendre "L'opéra de quat'sous", de Brecht et Kurt Weill. Cela faisait bien longtemps que je ne l'avais écouté et j'y ai pris un grand plaisir. Ma conscience ne me laissant jamais en paix, en a profité pour me remettre en mémoire la petite chanson si étrangement belle de la "complainte de Mackie" que tout le monde connaît - au moins l'air - pour avoir été reprise par de nombreux chanteurs. J'ai commencé à fouiller sans relâche dans ma bibliothèque à la recherche des pièces de Bertolt Brecht. J'aime son théâtre que je trouve à la fois réaliste et poétique et anti-conformiste.

S'il est une figure emblématique du théâtre moderne qui a marqué son époque comme auteur dramatique, metteur en scène, poète et militant politique, c'est bien Bertolt Brecht. Et pourtant, rien ne le prédestinait à une telle carrière, comme cela est souvent le cas.

Fils d'un fabricant de papier, issu de la bourgeoisie bavaroise, Brecht entame des études de philosophie et de médecine à l'université de Munich en 1917. Mobilisé en 1918 comme infirmier, la guerre est vécue comme un traumatisme chez lui et lui inspire sa célèbre "Légende du soldat mort". Après la première Guerre Mondiale, il écrit "Baal", sa première pièce, dont le héros est un jeune poète anarchiste et asocial qui piétine les valeurs bourgeoises. Le personnage n'est pas sans rappeler Bertolt Brecht lui-même et son expérience mortifiante. Au moment de la révolution Spartakiste en Allemagne, il devient membre d'un conseil d'ouvriers et de soldats et assiste à l'écrasement de la République des Conseils de Bavière. Révolté par l'attitude de la bourgeoisie, il délaisse un temps la politique et fréquente la bohème munichoise. En 1919, tout en reprenant ses études, il commence à écrire des chansons et ballades, inspirées par Rimbaud.

Dès 1924, il rejoint Berlin et travaille pour le Deutsches Theater de Max Reinhardt. Si l'ensemble de ses œuvres soulève de nombreuses polémiques, il n'atteint la célébrité qu'en 1928 avec la création de "L'opéra de quat'sous", un des plus grands succès théâtraux de la République de Weimar. Cette réussite repose autant sur un malentendu que sur la beauté de la musique de Kurt Weill, empruntée au jazz et aux mélodies d'avant-garde. En quelques mois, la chanson de Mackie fait le tour du monde, apportant reconnaissance matérielle et intellectuelle à son auteur. Mais la République de Weimar s'enfonce de plus en plus dans la crise sociale. Bertolt Brecht radicalise ses idées esthétiques et politiques en s'initiant au marxisme. A cette époque, il conçoit le théâtre non seulement comme un moyen de représenter le monde, mais de le transformer.

Refusant de séparer l'art et la politique, ce qui permet à Brecht de se faire le chantre des pratiques politiques délictueuses de l'époque, ses pièces vont rencontrer de plus en plus d'obstacles pour être montées. Ainsi, "Sainte Jeanne des abattoirs", pamphlet sur les injustices sociales, ne connaîtra qu'une version radiophonique partielle en 1932. La même année, inquiet de la montée du nazisme, il lance un appel à la création d'un front d'action antifasciste. Dès l'arrivée d'Hitler au pouvoir, Brecht - haï par les nazis - doit s'exiler. Son œuvre sera interdite et brûlée. Comme beaucoup d'intellectuels dans son cas, Brecht parcourt l'Europe en quête d'un abri provisoire. Passant par Prague, Vienne, Zurich, Paris, il s'installe au Danemark qu'il quitte pour la Suède et la Finlande, cherchant à fuir devant la poussée des armées hitlériennes. En 1941, Brecht rejoint les États-Unis où il se sentira étranger à la société et complètement perdu dans un univers qui n'est pas le sien.

Toutefois, ces années d'exil sont fertiles, même si ses œuvres ne sont ni publiées ni jouées. C'est en Finlande que Brecht produit les pièces les plus importantes de sa carrière :"La vie de Galilée", "la résistible ascension d'Arturo Ui", "Maître Puntila et son valet Matti", ... Sa comparution devant la commission des activités anti-américaines en 1947 pour ses idées marxistes, le force à rentrer en Europe. En 1949, il s'installe à Berlin-Est parce qu'il veut contribuer à la création d'une culture socialiste et participer à la naissance d'une nouvelle Allemagne. Avec la création de sa troupe Berliner Ensemble, Brecht exprimera ses prises de position politiques. Il soutiendra la dictature communiste qui écrase violemment le soulèvement ouvrier de Berlin-Est le 17 janvier 1953. Brecht manifestera sa solidarité avec le régime en déclarant que "si le peuple pense mal, changeons le peuple". En 1955, il reçoit le Prix Staline pour la paix. Il meurt en 1956 d'un infarctus.

Bertolt Brecht voulait rompre avec l'illusion théâtrale et pousser le spectateur à la réflexion. Il met en œuvre l'effet de distanciation, qui rapproche le public du sujet représenté en transposant des scènes historiques dans le quotidien. Il use de tous les artifices permettant de saisir une représentation comme une scène de rue. Brecht force le public à avoir un regard critique en utilisant des panneaux avec maximes, des apartés en direction des spectateurs pour commenter les pièces, des intermèdes chantés. Au fur et à mesure des événements politiques, Brecht accentuera la fonction didactique du théâtre. Ses pièces antifascistes, écrites en exil, s'efforcent d'agir sur la conscience politique du public en inscrivant dans une perspective historique chaque geste de barbarie.

Au final, Brecht est un véritable poète, fasciné dès le début par la saveur des mots. Au travers de ses écrits, transparaît son immense besoin de solidarité avec les hommes et le monde.

Je vous laisse avec trois interprétations de "Mack the Knife", célèbre chanson de "L'Opéra de quat'sous", deux en anglais, une en allemand. A vous de juger la version qui vous convient le mieux !









29 décembre 2010

LE PRÊTRE ROUX

  • Antonio Vivaldi – Sophie Roughol – Acte Sud Classica Éditions


« Est-il personnage plus connu et plus mystérieux qu'Antonio Vivaldi ? Sa musique a traversé les siècles et les continents, a séduit tous les publics et tous les âges, son nom, à l'égal de celui de Mozart, est synonyme de musique classique pour les plus réfractaires au genre. Et pourtant, c'est le même compositeur qui disparaît dans l'anonymat le plus total, entraînant dans le néant la majeure partie de son œuvre, avant la résurrection musicologique du début du XXe Siècle. Et qui, bien que connu de son vivant dans l'Europe entière, cache à ses biographes des pans entiers de son existence, comme si, par hases régulières, l'homme devenu invisible échappait au regard et à la plume de ses contemporains ».

C'est à Vienne en Autriche et non à Venise – sa ville natale à laquelle il sera toujours intimement lié – que sera enterré Antonio Vivaldi, le 28 juillet 1741. Virtuose du violon, il faudra patienter jusqu'en 1920 – soit près de 179 ans – pour découvrir toute la valeur artistique et l'acuité de son talent. Pourtant, les commentaires relatifs à ses compositions musicales seront peu amènes, voire même cyniques et acerbes. Igor Stravinsky a été pour le moins acide en assénant que Vivaldi aurait écrit six cents fois le même concerto ! C'est dire si les préjugés et autres idées préconçues ont la vie dure et ont persisté dans le temps.

Il s'en est fallu de peu que le monde de la musique ne connaisse jamais le génie foisonnant d'Antonio Vivaldi. A peine né, il est en danger de mort et recevra même les sacrements de sa nourrice, Margarita Veronese. Toute sa vie, Antonio Vivaldi sera de santé précaire. Sans doute, est-ce pour cela qu'il sublimera son art du violon ? Qu'importe. Le petit Antonio va baigner dans une ambiance où la musique est au cœur même de la vie familiale, grâce à son père – Giovanni Batista Vivaldi – violoniste réputé à Venise. C'est au cours de la messe de minuit de San Marco que le jeune et talentueux Antonio Vivaldi donnera sa première représentation publique. « Venise, au tournant de deux siècles, vit dans la maturité d'une sensualité radieuse et pleinement assumée, dans une licence et une avidité de plaisirs soulignées par tous les chroniqueurs. Le jeune Antonio glisse des ombres des tabarri et des inquisiteurs aux lumières de la piazza et aux éclats des courtisanes, des étals bigarrés de commerçants de toutes nationalités aux mosaïques de la basilique, des promesses des charlatans à celles des prêtres, du regard d'une danseuse triste aux dérobades d'une bauta, dans le chant continuel des gondoliers, femmes, commerçants, maîtres et domestiques ».

Mais avant de devenir le violoniste, le librettiste, le concertiste prolifique et exubérant qu'il deviendra, l'hyperactif touche à tout Vivaldi deviendra prêtre. Ainsi son père l'aura décidé. Ainsi en sera-t-il. En 1703, il entre comme maître de violon à l'Ospedale della Pietà, une des quatre institutions vénitiennes recueillant des orphelines ou les fillettes des familles les plus pauvres afin de leur donner une éducation à la fois religieuse et musicale, leur assurant un autre avenir que celui de la rue et de la débauche. Vivaldi, ayant un sens aigu des affaires et aimant l'argent, verra dans cette opportunité de quoi vivre aisément de son talent sans se préoccuper de son avenir financier, tout en restant libre de composer à sa guise.

A partir de 1711, Antonio prend la place de Gasparini, directeur de l'Ospedale della Pietà et du théâtre Sant'Angelo. Désormais, la voie royale s'ouvre à lui après des années de manigances, de complots, d'intrigues, de machinations de batailles sourdes, de départs fracassants et de retours non moins tapageurs pour s'assurer le poste. « A trente-cinq ans, Antonio Vivaldi peut désormais régner : violoniste virtuose, compositeur de musique religieuse, instrumentale et d'opéras, entrepreneur de spectacles enfin établi sur sa propre scène. Le peu de témoignages laissés par le compositeur sont consacrés pour une bonne part aux affres du métier d'imprésario, que Vivaldi n'exerce – parfois sous des noms d'emprunt – que pour pouvoir monter comme il le souhaite ses propres compositions : « Je m'engage franchement dans de telles entreprises, risquant mes propres deniers et sans avoir recours à des emprunts ».

A l'issue de la lecture de cet « Antonio Vivaldi » de Sophie Roughol, le lecteur est tenté de se demander qui était réellement ce drôle de personnage, multiforme, changeant, excentrique, capricieux, ambigu. Religieux, génie du violon, compositeur de musique profane et sacré pour magnifier son amour de Dieu, lui qui ne dira jamais une seule messe de sa vie ? Un opportuniste, musicien avisé, auteur de pièces de théâtre, d'opéras, profitant de sa situation de prêtre et de directeur de l'Ospedale della Pietà pour être l'impresario avide et corrompu de ses œuvres les moins spirituelles ? Quoi qu'il en soit, Antonio Vivaldi nous a légué une œuvre dense, abondante, hétéroclite que le 20ème Siècle a permis de redécouvrir, après une trop longue période de disgrâce.

On serait aussi tenté de se dire que ce diable de Vivaldi a tout fait pour se faire oublier de ses contemporains. Ludion facétieux de la musique, artiste subtil de son temps, il a pris un certain plaisir à mélanger les styles musicaux, alternant la musique liturgique et la musique laïque, passant de l'opéra au théâtre populaire, brouillant volontairement les pistes de sa vie privée. Des pans entiers de son existence nous sont – encore aujourd'hui – presque totalement inconnus. Comme si Antonio Vivaldi avait pris un malin plaisir à s'extraire du monde, à disparaître le temps nécessaire pour mieux revenir sur le devant de la scène.

Ce prêtre sans paroisse, ni paroissiens, vivra exclusivement pour l'amour de son art. Il refusera que ses opéras soient chantés par les grands castrats du 18ème Siècle, tels Farinelli, Carestini ou Caffarelli, comme cela était la norme à son époque, et imposera sa cantatrice – ancienne élève de l'Ospedale della Pietà -, Anna Giraud (Giró). Beaucoup s'interrogeront sur la réalité de cette relation. Amour réel et consommé entre le maître et son élève ? Amour platonique et néanmoins puissant, puisé dans la foi et l'amour de la musique ? Nul ne le saura vraiment jamais.

Dans « Antonio Vivaldi », le lecteur discerne un personnage mystérieux, compositeur prolixe, impresario cupide, un caractère singulier, individualiste et indépendant, n'en faisant qu'à sa tête, amis des princes européens, des grandes familles patriciennes de Venise, s'opposant au diktat de Rome et de l'Inquisition encore prégnante dans la société de son Siècle. Personnalité virevoltante, tourbillonnante, instable, ne tenant jamais en place, pétulante et brillante, ingénieuse, Antonio Vivaldi nous a légué une œuvre protéiforme, d'une richesse non encore totalement exploitée.

« Ville et vie kaléidoscopiques, imbriquées au point d'en mourir chacun à son tour quand la séparation devient définitive. Car Vivaldi disparu, une certaine Venise s'efface simultanément. Retrouver Vivaldi, c'est retrouver Venise. Écouter Vivaldi, c'est écouter Vivaldi ».


260 - 1 = 259 livres à lire ... Le problème, c'est que le père Noël est passé par là ces derniers jours !

6 décembre 2010

UN DEJEUNER MEURTRIER

Obscura – Régis Descot – JC Lattès Éditions


« Chaque année à la même époque il fallait remettre la maison en état, la préparer pour les propriétaires : ouvrir les volets et les fenêtres en grand pour faire circuler l'air et chasser l'odeur de renfermé, battre les tapis dehors, libérer chaque fauteuil de son drap protecteur, laver les carreaux, faire les lits, passer la serpillère, traquer les toiles d'araignée. Mais tous ces efforts, et même l'installation des maîtres, ne parvenaient pas à supprimer cette impression d'abandon. Comme si la maison livrée à elle-même pendant sept mois de l'année ne pouvait se départir de cette atmosphère de sépulcre. A moins que ce ne fût aussi dû à ces gens trop sérieux qu'elle n'avait jamais entendus rire. A peine un fredonnement timide un jour, tandis qu'elle épluchait des légumes dans la cuisine ; mais si fugace qu'elle avait cru avoir rêvé ». Lucie et sa mère s'apprêtent à ouvrir la riche demeure des Autran afin de l'aérer avant leur prochaine arrivée de Marseille. Les Autran passent leurs étés sous le soleil de la Provence. Lucie n'a jamais aimé cette maison, qui lui donne une étrange sensation d'oppression, d'angoisse. Une tombe. Voilà l'image que s'en fait la jeune femme.

En pénétrant dans la demeure bourgeoise une odeur méphitique, insupportable, pestilentielle les prend à la gorge. Quel animal a bien pu venir mourir dans un endroit pareil, fermé sept mois dans l'année au point de dégager de tels remugles à faire rendre tripes et boyaux ? C'est une scène des plus morbides que découvriront ce jour-là la mère et la fille. Quelqu'un a recréé à l'identique le fameux et déshonorant tableau d'Édouard Manet, « Déjeuner sur l'herbe », avec le cadavre d'une jeune parturiente décédée en couches quelques semaines plus tôt, et déterrée pour l'occasion. « Dans la pièce qui m'avait été indiquée, un grand salon à trois fenêtres, j'ai découvert la chose la plus macabre qu'il m'a jamais été donné de voir. Il s'agissait du cadavre d'une femme qu'on avait positionne assis par terre, une jambe repliée, un coude fixé au genou par une cordelette et le menton reposant sur la main. Ce cadavre était entièrement nu, et à côté de lui étaient disposés deux mannequins de bois revêtus d'habits d'homme : redingote noire, cravate ; béret pour l'un d'eux, et tout le reste. A l'arrière-plan, on avait tendu une toile sur laquelle était peint un paysage champêtre avec une mare et une femme en chemise s'y baignant. As-tu deviné ? Il s'agissait d'une reconstitution du tableau de ce peintre dont j'ai oublié le nom que tu m'avais fait voir un jour. Même moi qui en ai pourtant vu, des cadavres, et pas toujours des plus propres, je n'en ai pas dormi pendant deux nuits ».

Paris. Au même moment, Jean Corbel, médecin soignant les laissés-pour-compte de la société – miséreux, prostituées, ouvriers, tâcherons – se bat contre la syphilis et la tuberculose, pathologies mortelles et vraies plaies sociales. Au cours d'une consultation, il reçoit une étrange patiente, Marceline Ferrault – surnommée « Obscura » -, ancienne prostituée échappée d'une maison de tolérance et au charme troublant. Celle-ci lui raconte avoir reçu une demande particulière de la part d'un drôle de client. Ce dernier souhaitait qu'elle incarne Olympia de Manet, dans la reconstitution vivante de l'œuvre de l'artiste. Ce tableau avait scandalisé la société et heurté les bonnes mœurs lors de sa première exposition. « Jean se rappela les commentaires haineux qui avaient accueilli le tableau lors de sa première exposition au Salon : « odalisque au ventre jaune », « guenon grimaçant la pose et le mouvement du bras de la Vénus de Titien », « Vénus hottentote exposée nue comme un cadavre sur les dalles de la Morgue ». Et cette main soi-disant impudiquement crispée, qui avait choqué. Mais que lui reprochait-on, à cette main ? Comme si Olympia était en train de se titiller le clitoris placé très haut, rit-il intérieurement. Cette toile qui les premiers jours avait nécessité la présence de deux gardiens pour éviter qu'elle ne soit vandalisée, et qui moins de vingt-cinq ans plus tard, à en croire les démarches de Monet qui s'employait à lever une souscription pour qu'elle soit rachetée à sa veuve, était pressentie pour entrer au Louvre ».

Deux cas de création de tableaux vivants à quelques semaines d'intervalle dans la vie de Jean Corbel. Cela commençait à l'interpeler. Surtout, il voulait en savoir plus sur ce client, amateur d'art, qui avait fait poser sa patiente en tant qu'Olympia. Flanelle, tel était le surnom que Marceline lui avait donné. Pourquoi ? Mais quand un collègue – médecin légiste - lui apprend qu'un assassinat par asphyxie d'une jeune prostituée la mettant en scène tel Victorine Meurent dans le « Déjeuner sur l'herbe » d'Édouard Manet, Jean Corbel ne peut s'empêcher de faire le lien avec les précédentes affaires. Qui est donc cette personne qui prend un plaisir sadique à reconstituer cette œuvre d'art semblant le fasciner ? Et pour quelles raisons ? « Quelle sorte d'esprit dérangé pouvait avoir été amené à tuer pour reproduire un tableau ? Sans que son nom ne soit même jamais connu ? Quel genre de folie pouvait présider à un tel crime ? Avec une telle méthode, une telle préparation, jusque dans les moindres détails, jusqu'aux cerises du tableau, jusqu'au fond peint ? Et pourquoi une telle cruauté consistant à installer la victime face au poêle, son instrument de torture et de mort ? Et puis, il était curieux de s'intéresser de cette façon à l'œuvre d'un peintre disparu, à un tableau en particulier. Deux reconstitution du Déjeuner sur l'herbe, à quelques semaines d'intervalle, ça ne pouvait pas être un hasard ni une coïncidence. Cela ne pouvait être que l'œuvre d'un même individu, même si l'une et l'autre étaient distantes de plusieurs centaines de kilomètres. Comment une œuvre d'art pouvait-elle provoquer une telle passion et inspirer un tel crime ? Être à l'origine d'un homicide ? ».

Pour ceux que les conditions de vie et d'hygiène de la fin du 19ème Siècle intéressent, « Obscura » de Régis Descott pourra satisfaire leur curiosité. En effet, au travers de son personnage principal, Jean Corbel – jeune médecin généraliste exerçant dans le Paris populaire à l'aube du 20ème Siècle – l'auteur relate le quotidien d'un praticien idéaliste et rompu aux innovations médicales de son époque.

Grâce à Jean Corbel, le lecteur pénètre dans le milieu ouvrier où règne la promiscuité des lieux de vie, où s'entassent des familles très nombreuses dans une seule pièce, malsaine, sans aération et à la propreté douteuse. Les conditions de vie et de salubrité y sont d'autant plus précaires que les personnes sont souvent atteintes de maladies contagieuses ou phtisiques. On y rencontre aussi les prostituées, vecteur infini de pathologies vénériennes aussi dangereuses que morbides, dont la syphilis, qui mènera - encore pour longtemps - au cimetière à l'issue d'une dégradation lente mais sûre.

Toutefois, par-delà la description sociologique et physiologique de cette société à l'industrialisation balbutiante, Régis Descott décortique l'univers hésitant de la psychiatrie et des pathologies mentales. Partant de l'enquête sur une série de meurtres autour d'une œuvre d'art jugée infamante – « Déjeuner sur l'herbe » de Manet -, le romancier en profite pour nous raconter les débuts encore tâtonnants d'une science qui allait métamorphoser un pan entier de la médecine traditionnelle et donner une autre description des patients atteints de psychopathologies. Ces hommes et ces femmes n'étaient plus des fous au sens populaire du terme. Par les travaux de Charcot, d'Esquirol et de quelques autres, ces personnes devenaient des malades, des patients nécessitant des soins, comme les autres.

Surtout, Régis Descott traite du lien ténu préexistant entre folie et création artistique. Il revient sur cette question récurrente en psychiatrie : les artistes de génie doivent-ils être atteints de troubles psychiques ou d'addictions – alcool, drogue -, pour composer, concevoir et sublimer leur art ? Un artiste est-il raté sans cette folie qui n'engendre pas cette création ?

D'autres blogs en parlent : Hannibal le lecteur, De livres et d'eau fraîche, Al Capone, Ys, Keltia, Jess, Belle de Nuit, d'autres avis sur Blog o Book ...

Merci à Belle de Nuit pour son (long et patient) prêt de ce roman de Régis Descott que je ne connaissais que de réputation. Maintenant, j'ai envie de lire d'autres ouvrages de cet auteur ...


263 - 1 = 262 livres dans ma PAL

7 novembre 2010

CHOPIN, L’ÂME DE LA POLOGNE

  • Frédéric Chopin, l'âme du piano - Claude Clément - Éditions du Jasmin


Le 1er mars 1810 voit la naissance de Frédéric Chopin sur le domaine de Zelazowa Wola à quelques kilomètres de Varsovie. Personne ne le sait encore, mais ce nouveau-né va bouleverser la musique classique, la faire entrer dans ère nouvelle, celle des Romantiques – dont il sera le chef de file – et influencer toute une génération de compositeurs au début du 20ème Siècle.

Frédéric Chopin aurait pu naître en France, dans le Dauphiné, région d'origine de ses ancêtres paternels. L'histoire des Hommes étant ce qu'elle est, et certains ayant l'âme plus aventureuse que d'autres, c'est dans la province de Mazovie – dont dépend Varsovie -, que ce dernier verra le jour. Issu d'un père Français – professeur de langue et de littérature française au lycée de Varsovie qui reçoit les enfants de l'aristocratie et de la haute bourgeoisie polonaises -, et d'une mère venant de la noblesse polonaise, Frédéric Chopin grandira et s'épanouira dans un milieu privilégié. « Les Chopin sont heureux dans cette ville cosmopolite, riche en couleurs, où les dandys aristocrates côtoient les Juifs, les Turcs, les Grecs, les Italiens, les Français, les forains montreurs d'animaux étranges, les moines et les religieuses … ».

Dès l'âge de six, le jeune Chopin écrit déjà des poèmes de qualité. De plus, il est parfaitement bilingue, comme ses trois sœurs. Ce qui lui permettra de toujours se sentir chez lui en France comme en Pologne. « On y parle le polonais, mais aussi le français et l'allemand. Du fait de la dualité de leurs origines, les enfants Chopin sont tous parfaitement bilingues. Plus tard, Frédéric sera à Paris, séparé de sa famille, il écrira à son père en polonais. Nicolas lui répondra en français. Dans l'esprit du musicien, les deux langues sont aussi familières l'une que l'autre. Il gardera toute sa vie un léger accent en français, trace de cette double appartenance ». A sept ans, il écrit sa première composition musicale, « Polonaise pour piano forte, en si bémol majeur », largement inspirée du folklore local. Un prodige est né, à l'égal de Wolfgang Amadeus Mozart. A la différence que Chopin n'est pas Autrichien, mais Polonais, et que son pays natal reconnaîtra toujours son talent. Son entourage perçoit très tôt ses prédispositions pour la musique en général, le piano en particulier. On loue d'ores et déjà son génie, ses dons exceptionnels, ses aptitudes tant dans l'écriture que dans l'interprétation musicales.

A peine jeune homme, tout juste sorti de l'adolescence, Frédéric Chopin étouffe à Varsovie. Le poids de l'empire Russe pèse sur la Pologne qu'il cherche à engloutir, à faire disparaître. Surtout, brillant musicien et compositeur, Frédéric Chopin veut découvrir l'Europe, rencontrer d'autres grands musiciens et artistes, s'en inspirer. L'Autriche, l'Allemagne, l'Italie, la France. Tel sera l'essentiel de son périple. « Libre de s'épanouir à sa guise au gré de son inspiration, de ses recherches et de ses rencontres, le jeune homme ne ressent qu'une entrave : les frontières. En mai 1829, un nouveau tsar, Nicolas 1er, se fait couronner roi de Pologne à Varsovie. Le désenchantement que le peuple polonais avait ressenti durant le règne d'Alexandre ne fait que s'accentuer. En effet, le nouveau souverain se comporte plus durement que son prédécesseur, supprimant la liberté de la presse, installant un contrôle policier d'acier, renforçant les intérêts russes dans le pays au détriment de ceux des patriotes. Ce n'est qu'avec une apparente soumission que ceux-ci se résignent et participent, de mauvaise grâce, aux festivités lors de bals et de concerts ». Ses parents l'y encouragent vivement, alors que l'année 1830 voit l'Europe s'embraser par des soulèvements sociaux et révolutionnaires.

En France, sa rencontre avec Franz Liszt sera déterminante pour son avenir de concertiste et de compositeur, de même qu'avec Camille Pleyel, inventeur du piano moderne. Bien que de caractères diamétralement opposés, ces deux là se complèteront au point de devenir les deux facettes d'une même médaille musicale, romantique et novatrice, préfiguration d'une musique classique dépoussiérée de ses anciennes scories.

L'année 2010 voit le bicentenaire de la naissance de Frédéric Chopin. De fait, il paraissait difficile, voire impossible, de faire l'impasse sur l'ouvrage de Claude Clément, « Frédéric Chopin, l'âme du piano », et de rendre un hommage appuyé à celui qui va rénover – par ses apports créatifs, son approche très personnelle de la musique populaire polonaise et juive – les canons de la musique classique. Précoce, imaginatif, génial, tels sont souvent les adjectifs qualifiant Frédéric Chopin. Enfant éveillé, cultivé, binational, il prendra très vite conscience que pour évoluer dans son art, l'ouverture à d'autres cultures lui sera nécessaire, vital.

Il voyagera donc, souvent et beaucoup. Vienne, Berlin, Dresde, Prague, Breslau, Cracovie sont les villes visitées, partant à la découverte de ses pairs, Berlioz, Schuman, Liszt et Mendelssohn aussi doué que lui. De même, sa rencontre avec le peintre Eugène Delacroix sera l'amorce d'une solide amitié qui ne se démentira pas avec le temps. Partout où il se produira – de concerts publics en récitals privés – Frédéric Chopin sera ovationné, admiré. Ses qualités artistiques lui ouvriront les portes des plus grandes familles aristocratiques, les Radziwill, les Rothschild, les Beauvau, les Esterhazy, les Noailles, les d'Agoult. Les femmes, surtout, seront sensibles à son charme de dandy à l'élégance raffinée, à sa mélancolie, à sa douceur et à sa fragilité.

Cependant, toujours planera sur Chopin un mystère, celui de son éventuelle homosexualité. En effet, son côté artiste, sa précocité en toutes choses, sa correspondance ambigüe avec son ami de jeunesse Tytus Woyciechowski, sa fréquentation du marquis de Custine – homosexuel reconnu et affiché -, les écrits post mortem de Liszt, jetteront un doute sur sa réelle orientation sexuelle. Et ce n'est pas un hasard si Frédéric Chopin et George Sand se reconnaîtront l'un dans l'autre, même si les débuts de leur relation sont difficiles. Chopin sera révulsé par l'aspect masculin, hommasse de la romancière ; George Sand appréciant les hommes cachant leur côté féminin. Très vite, celle-ci le prendra sous son aile protectrice, devenant tout à la fois l'amante, la mère, la soignante, l'amoureuse et l'égérie d'un Frédéric Chopin de plus en plus fragile moralement et physiquement. Ces deux-là étaient fait l'un pour l'autre. Le destin, dans son immense mansuétude, les a réunis pour le meilleur de l'art.

« Frédéric Chopin, l'âme du piano » est une biographie qui en dit long sur cet artiste romantique, neurasthénique et phtisique qu'était Chopin. L'auteure le montre tel qu'en lui-même, tantôt doutant de ses capacités artistiques avérées, tantôt faisant preuve d'inconstances et de fantaisies. Dandy précieux, évoluant dans un univers où l'argent coulait à flot, Frédéric Chopin s'est servi intelligemment de sa notoriété pour vivre dans un monde fastueux, à la richesse ostentatoire.

Cette hagiographie, aisée à lire pour qui ne connaît ni Chopin, ni la musique classique, se concentre avant tout sur l'homme et sa relation aux autres. Elle aborde le couple atypique, singulier formé avec George Sand qui a permis l'épanouissement artistique d'un compositeur prolifique et imaginatif.

Au final, Frédéric Chopin était bien ce qu'a écrit Cyprian Norwid dans le « Quotidien polonais » à l'annonce de son décès : « Varsovien de naissance, Polonais de cœur et, par le talent, citoyen du monde ».

D'autres blogs en parlent : Alice, Izabel, Mimipinson ...

"Frédéric Chopin, l'âme du piano" a été lu dans le cadre de l'opération Masse Critique de Babelio.


31 octobre 2010

ROBERT CAPA, PREMIER REPORTER DE GUERRE

  • De Delphot à Magnum : l'histoire du photo-reportage

"If your pictures aren't good enough, you aren't close enough" (si vos photos ne sont pas bonnes, c'est que vous n'êtes pas assez près).

S'il est un nom connu dans l'histoire du photo-reportage, c'est bien celui de Robert Capa. Et pour cause... Il en est le pionnier. Il arrive parfois que l'histoire avec un grand H vienne se mêler de votre existence pour en modifier le sens. C'est toute la vie de Robert Capa.

Originaire de Hongrie, rien ne prédestinait Endré Erno Friedman à se métamorphoser en Robert Capa. Plutôt les vicissitudes de l'histoire. En 1931, il quitte précipitamment son pays natal et sa dérive fascisante pour un Berlin encore épargné pour quelques temps par la peste brune. Bien décidé à devenir journaliste, il entreprend des études de sciences politiques. Pour aider sa famille, il travaille comme assistant à la Delphot, prestigieuse agence photographique de presse de Simon Gutman. Cette rencontre - providentielle - lui permettra de réaliser son premier photo-reportage sur Léon Trotsky, en exil au Danemark. Son destin est tracé, bien qu'il n'en n'ait pas pris conscience. Il va devenir l'un des plus grands photographes et le premier reporter de guerre du 20ème Siècle. Seulement, des nuages sombres et funestes s'amoncellent au-dessus de la plupart des pays d'Europe. Avec l'accession au pouvoir d'Hitler en 1933 et sa situation de juif communiste, il quitte Berlin pour Paris. C'est là qu'il rencontrera André Kertesz, David Seymour et Henri Cartier-Bresson. De cette amitié, naîtra l'une des plus grandes agences photos connues : Magnum.

Avant cette aventure professionnelle, il rencontre l'amour à Paris, sous les traits de Gerda Pohorylle - alias Gerda Taro - réfugiée juive allemande d'origine polonaise. C'est elle qui façonnera le personnage de Robert Capa qui - pour peu temps encore - s'appelle toujours André Friedmann. Bien avant Magnum, il créera une autre agence : Alliance-Photo avec Maria Eisner. C'est Gerda Taro qui a l'idée de créer la légende d'un prestigieux photographe, travaillant aux côtés de l'équipe. Il est riche. Il est américain. Il est mondain. Petit à petit, André Friedmann cède le pas à Robert Capa. Mais Capa ne serait pas Capa sans la guerre d'Espagne.

En 1936, il couvre la guerre civile aux côtés des Républicains, pour les magazines Vu et Regards. Gerda Taro le suit. A eux deux, ils seront de tous les fronts. C'est aussi là que se développe son style - bien particulier - au plus près de l'action, lorsque l'homme fait face au danger, prend des risques, se met en péril, devient authentique, sincère, fait face à la mort souvent. C'est pourquoi les photos les plus représentatives sont souvent approximatives, floues et mal cadrées. Il obtiendra la renommée grâce à une photo célèbre, intitulée "Mort d'un soldat républicain". Elle sera le symbole de la guerre d'Espagne, même si cette image reste sujette à caution aujourd'hui encore. Beaucoup de spécialistes se demandant si celle-ci est une reconstitution d'une réalité vue, ou bien une photo prise sur le vif. Gerda Taro tombera pendant la guerre d'Espagne sur le front, en 1937. Robert Capa ne se remettra jamais complètement de cette disparition. En 1938, Robert Capa est envoyé par Life sur le conflit sino-japonais. La même année, il est couronné plus grand reporter de guerre du monde. Entre la guerre d'Espagne et la 2ème Guerre Mondiale, Robert Capa va se consacrer à des sujets plus légers. Il abordera des thèmes comme le pèlerinage de Lisieux ou le Tour de France, pour Match ou Paris Soir.

En 1940, toujours menacé parce que Juif et communiste hongrois, Robert Capa se réfugie aux États-Unis. Il sera chargé, par les magazines Colliers et Life, de couvrir tous les combats d'Europe des troupes américaines. Le 6 juin 1944, Robert Capa débarquera avec la 1ère vague d'assaut d'Omaha Beach. Pendant six heures, il photographiera sans relâche la guerre et les hommes qui la font. Au plus près. Une fois de plus. Pour Life, il prend une centaine de clichés, qu'une erreur fera presque tout détruire. Il ne reste que onze photos qui serviront l'histoire et l'horreur vécues par ces hommes se battant et se débattant contre les flots et la mort, aux premières heures de la Liberté. Robert Capa sera toujours à la recherche de la photo différente, qui sorte de l'habituel, du classique et itératif. Il gardera jusqu'au bout une vision humaine et humaniste d'événements souvent douloureux, parfois effrayants et inhumains. C'est au nom de tout cela qu'il refusera de photographier la libération des camps de concentration, contrairement à Lee Miller ou d'autres.

En 1947, il fonde avec Cartier-Bresson et Seymour l'agence coopérative Magnum. Parallèlement à ses activités, son amitié avec John Steinbeck l'amène à visiter la Russie. De ce voyage commun, naîtra un livre "A Russian Journal", dont les photos ont toutes été prises par Robert Capa. En 1948, c'est le Proche Orient qui l'attire et la création de l'État d'Israël. Ses photos feront l'objet d'un livre "Report on Israël", écrit par Irwin Shaw. En 1954, Capa est au Japon et apprend que Life cherche un correspondant pour suivre la guerre d'Indochine. Il se porte volontaire. En parcourant le Tonkin, Robert Capa marche sur une mine. C'était le 25 mai 1954.

Il nous reste de Robert Capa ses photos qui, toutes, reflètent son profond humanisme, son amour des êtres et sa compassion pour les grandes douleurs et les petites misères des humbles, des sans noms, sans titres, des victimes. Lui qui disait "Like people and let them know it" (aime les hommes et fais leur savoir) nous a légués de véritables chefs d'œuvre sur pellicule. Franck et Vautrin se sont largement inspirés de la vie de Robert Capa pour leur série "Les aventures de Boro, reporter photographe". Actuellement, une exposition a lieu à New York autour de clichés relatifs à la Guerre civile espagnole retrouvés dans une valise.