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8 juin 2010

LA VEUVE CAPET

  • Marie-Antoinette - Stefan Zweig - Livre de Poche n°14669

"Pendant des siècles, sur d'innombrables, champs de bataille allemands, italiens et flamands, les Habsbourgs et les Bourbons se sont disputé jusqu'à épuisement l'hégémonie de l'Europe. Enfin, les vieux rivaux reconnaissent que leur jalousie insatiable n'a fait que frayer la voie à d'autres maisons régnantes ; déjà, de l'île anglaise, un peuple hérétique tend la main vers l'empire du monde ; déjà la marche protestante de Brandebourg devient un puissant royaume ; déjà la Russie à demi païenne s'apprête à étendre sa sphère à l'infini : ne vaudrait-il pas mieux faire la paix, finissent par se demander - trop tard, comme toujours - les souverains et leurs diplomates, que de renouveler sans cesse le jeu fatal de la guerre, pour le grand profit de mécréants et de parvenus ?".

En 1766, l'impératrice Mari-Thérèse d'Autriche, digne représentante de la Maison des Habsbourgs, vieillissante et épuisée par le poids de sa fonction, ne souhaite plus qu'une chose, faire la paix. En politicienne avertie, en monarque avisée d'un immense empire s'étendant aux confins de l'Orient, Marie-Thérèse veut au moins se réconcilier avec les Bourbons, régnant en France. Aussi propose-t-elle à Louis XV la main de Marie-Antoinette, sa dernière fille - à peine âgée de onze ans -, pour le dauphin et futur roi Louis XVI. Après maintes circonlocutions, tractations secrètes, négociations en tout genre par l'intermédiaire d'ambassadeurs et autres intercesseurs, la demande arrive enfin au palais de Schoenbrunn en 1769. "Enfin, en 1769, Louis XV adresse à Marie-Thérèse la missive qu'elle attend fiévreusement depuis si longtemps ; le roi y demande solennellement la main de la jeune princesse pour son petit-fils, le futur Louis XVI, et propose comme date de mariage les fêtes de Pâques de l'année suivante. Marie-Thérèse accepte, comblée ; après de longues années de soucis, cette femme, tragique et résignée, peut vivre encore de belles heures. La paix de l'empire, et en même temps de l'Europe, lui paraît désormais assurée ; aussitôt les courriers et les estafettes annonçant officiellement à toutes les cours que, d'ennemis, Habsbourgs et Bourbons sont à jamais devenus alliés par le sang. Bella gerant alii, tu, felix, Austria, nube ; une fois de plus, la vieille devise des Habsbourgs se trouve confirmée". Marie-Antoinette a quatorze ans. C'est une archiduchesse gentille, aimable, agréable, belle, frivole, insouciante qui va bientôt devenir reine de France. Sa légèreté, son inconséquence vont peser lourds sur son éducation et sa culture. A peine sait-elle lire et écrire correctement l'allemand et le français ! Son immaturité intellectuelle fait soudain craindre le pire à l'impératrice Marie-Thérèse. Et si sa fille était incapable de tenir le rôle que le protocole royal va lui imposer ? Trop tard pour revenir en arrière. Le sort de Marie-Antoinette est inexorable et personne ne pourra l'arrêter.

En se rendant à Strasbourg à la rencontre de sa nouvelle existence, la jeune archiduchesse se dépouille de son passé des Habsbourgs pour revêtir celui des Bourbons et perpétuer la descendance royale. Strasbourg l'accueille dans la ferveur populaire, dans une joie et une liesse réelles et spontanées. Elle fait un pont d'or à la future reine de France. "L'arrivée de Marie-Antoinette marque une heure inoubliable pour le peuple français qui depuis longtemps a perdu l'habitude des fêtes. Il y a de nombreuses années que Strasbourg n'a plus vu de dauphine, et peut-être n'en a-t-elle jamais vue une aussi adorable que cette jeune fille. La svelte enfant aux cheveux blond cendré, aux yeux bleus et espiègles, rit et sourit du fond de son carrosse vitré aux innombrables Alsaciens et Alsaciennes accourus des villes et villages, dans leur joli costume national, pour acclamer le somptueux cortège. Des centaines d'enfants, de blanc vêtus, précèdent la voiture en jonchant le chemin de fleurs ; un arc de triomphe a été dressé, les portes sont pavoisées, sur la grande place le vin coule de la fontaine, des bœufs entiers rôtissent à la broche, on distribue d'énormes corbeilles de pain aux pauvres. Le soir toutes les maisons sont illuminées, des flammes serpentent autour du clocher et la dentelle rougeâtre de la divine cathédrale en devient transparente. [...] la blonde messagère d'Autriche semble avoir apporté un nouvel âge d'or ; une fois encore le peuple de France, oubliant ses maux et son ressentiment, reprend courage et se laisse aller à un joyeux espoir". Tout le monde l'aime, l'admire, l'adule. Louis XV, fin amateur de beauté féminine, trouve la jeune et fraîche Marie-Antoinette jolie et désirable. Et elle l'est. Mais de sombres présages, inaperçus ou jugés tels, s'amoncellent, qui pourraient annoncer un avenir sinistre à tout esprit quelque peu clairvoyant.

Mariée à quinze ans à peine, jeune fille douce et câline, Marie-Antoinette ne demandera qu'à vivre son destin de reine et de future mère. Cependant, Louis XVI éprouve des difficultés physiologiques et psychiques dans sa sexualité. Il est gauche, emprunté, timide, voire timoré, introverti, bourru. De là, naîtra la frustration pour l'un, l'aigreur pour l'autre. Lui se réfugiera dans les plaisirs virils pour oublier ses défaillances masculines ; elle, plongera dans la futilité, les dépenses exorbitantes, les festivités, le papillonnage amoureux pour fuir sa triste réalité. "Des nuits entières elle fuit le lit conjugal, lieu douloureux de son humiliation, et, tandis que son triste mari se repose des fatigues de la chasse en dormant à poings fermés, elle va traîner jusqu'à quatre ou cinq heures du matin dans les redoutes d'opéra, des salles de jeu, des soupers, en compagnie douteuse, s'excitant au contact de passions étrangères, reine indigne, parce que tombée sur un époux impuissant. Mais certains moment de violente mélancolie révèlent que cette frivolité, au fond, est sans joie, qu'elle n'est que le contrecoup d'une déception intérieure".

Le naturel gai et enjoué de Marie-Antoinette s'accommodera toujours difficilement de l'étiquette, de la pompe et de la rigueur protocolaire d'un Versailles autarcique et autiste à ce qui se passe à l'extérieur. Les batailles pour le pouvoir des comtes d'Artois et de Provence - frères de Louis XVI -, les luttes intestines, les méchancetés de Mesdames - filles bigotes et célibataires de Louis XV -, les manigances de la du
Barry pour s'assurer les bonnes grâces de la future reine de France, sont étrangères à Marie-Antoinette, tout à la fois naïve et spontanée. Le rituel rigide et guindé de Versailles lui déplaisent profondément. Ce qu'elle désire, c'est vivre normalement, être heureuse et aimée, jouir des bonheurs que lui procure l'existence et son sang royal. Sa première visite officielle à Paris la confortera dans sa volonté d'être toujours aimée pour elle. Une nouvelle fois, c'est une foule euphorique qui l'accueille. S'étonnant de cette marée humaine en son honneur, le maréchal de Brissac lui murmurera : "Madame, n'en déplaise à Son Altesse le Dauphin, mais vous voyez ici deux cent mille hommes épris de vous". D'un coup, en apercevant cette cohue ivre du bonheur de l'apercevoir enfin, Marie-Antoinette prend conscience de la grandeur de son rang. Perçoit-elle aussi la pesanteur de cette charge et les conséquences de ses inconduites et de ses enfantillages sur son avenir ? "La belle émotion provoquée par cet amour populaire immérité, et pourtant si ardemment offert, éveille en elle un sentiment généreux et reconnaissant. Mais si Marie-Antoinette s'émeut vite, elle oublie aussi tout aussi vite. Après quelques visites à Paris, elle accepte déjà cette allégresse comme un hommage qui va de soi, dû à son rang et à sa situation, et s'en réjouit avec l'insouciance enfantine qui lui fait accepter nonchalamment tous les cadeaux de la vie. C'est pour elle quelque chose de merveilleux que d'être acclamée par cette foule ardente, aimée par ce peuple inconnu : désormais elle jouit de l'amour de ces vingt millions d'hommes comme s'il lui revenait de droit, sans se douter qu'un droit comporte des devoirs et que l'amour le plus pur finit par se lasser quand il n'est pas réciproque".

Écrit en 1933, "Marie-Antoinette" de Stefan Zweig reste une référence en matière biographique sur une des reines les plus malmenées et les plus mal connues de France. Par cette hagiographie, Stefan Zweig fait presque œuvre d'avocat pour la défense de Marie-Antoinette. Et cette pauvre reine en a bien besoin ! Flattée, courtisée, vénérée, copiée, admirée par une cour rococo jamais avare de flagorneries pour s'attirer les honneurs du couple royal, Marie-Antoinette a aussi été fêtée par un peuple qui a vu, en ce jeune couple, la fin de leurs malheurs, le terme de leurs souffrances. Avec la disparition de Louis XV, qui n'était plus depuis longtemps le bien aimé roi de France, le peuple a cru que Louis XVI et Marie-Antoinette allaient redorer le blason d'un royaume qui en avait bien besoin. La misère régnait en maître derrière les grilles dorées à l'or fin du château de Versailles. Marie-Antoinette ne s'en souciera jamais. Jamais elle ne visitera la province pour aller à la rencontre de cette population qui espérait tant que les choses évolueraient, que leur situation s'améliorerait. Jamais elle ne s'est intéressée à la politique intérieure comme l'a si bien fait sa mère, l'impératrice Marie-Thérèse. Jamais elle n'a questionné les ministres et le Parlement sur l'état des finances du pays. Tout ce qui captait son attention, c'était elle. Son univers s'arrêtait aux grilles des châteaux du royaume. La société se réduisait à cet aréopage de courtisans, de séducteurs, de galants et autres flatteurs dans laquelle elle se complaisait et se noyait pour ne rien voir de la réalité. De dépenses exorbitantes - en vêtements, coiffures, bijoux -, alors que la masse mourait de faim, en dettes de jeu qui grevaient encore et toujours plus les finances personnelles de la reine, Marie-Antoinette s'étourdissait de plaisirs mondains et futiles, au lieu de penser en monarque d'un grand royaume à l'avenir de ses sujets. Erreur suprême, Louis XVI, épris de sa femme, cède à sa requête d'un lieu pour elle seule. Avec le Trianon, Marie-Antoinette se coupe encore plus du réel, oublie complètement le quotidien. Le Trianon, c'est elle, son œuvre, son petit monde créé à son image, beau, élégant, raffiné. Et dispendieux ! Ici, on rit, on joue à la bergère, à la paysanne, on fait du théâtre, on chante, on danse, on courtise. On éloigne les grincheux, les tristes, les moralisateurs, pour laisser place à une bande de dépravés, débauchés, dépensiers, parasites qui abandonneront Marie-Antoinette dès les premiers signes de la révolution, dans quelques années. Devenue mère pour son plus grand bonheur, ayant - enfin - donné un dauphin à la France, elle n'en
continue pas moins ses frasques. Les libelles, les pamphlets, les feuillets sarcastiques, méchants, odieux, obséquieux fleurissent partout. Tous l'accusent d'appauvrir le pays déjà ruiné, au bord de la banqueroute. Elle en rit et s'en moque. L'affaire du collier finira de rendre Marie-Antoinette impopulaire et détestée par une population qui ne demandait qu'à l'aimer. A travers "Marie-Antoinette", Stefan Zweig relate - plus que la fin d'un règne - le terme d'une époque. C'est aussi l'histoire personnelle d'une femme indépendante et libre qui n'a pas pu - ou su - comprendre à temps le sens de son destin, moins encore la portée de ses faits et gestes. Spontanée, légère et futile, elle voulait vivre comme une simple aristocrate, alors que sa naissance la préparait à un avenir de reine. En fin psychologue de l'âme féminine qu'il était, Stefan Zweig réussi, une fois de plus, à nous faire ressentir de l'empathie pour une personnalité égocentrique, stipendiée, haïe, abhorrée par tous et qui finira dans une immense et profonde solitude, elle qui avait tant peur de se retrouver seule.

D'autres blogs en parlent : Pichenette, Karine (et ses livres), Doudou, Lisa, Karine:), Jules, Elzevier ... D'autres peut-être ?! Faites-vous connaître par un commentaire en me laissant votre lien que je vous ajoute à la liste.

"Marie-Antoinette" a été lu dans le cadre des challenges de Karine:) Ich liebe Zweig et Marie sur les Classiques



281 - 1 = 280 livres ...

1 février 2010

TILLA DURIEUX PAR RENOIR

  • Séance de pose chez Renoir en 1914 - Tilla Durieux - L'Échoppe Éditions

"En juillet 1914, lorsque Renoir peint le portrait de Tilla Durieux, l'actrice a 33 ans et est un personnage bien connu en Allemagne. Elle fait partie depuis plus de dix ans de la fameuse troupe théâtrale de Max Reinhardt à Berlin, et dans les années qui précèdent la Première Guerre mondiale, elle participe aussi à des tournées à l'étranger : Saint-Petersbourg, Vienne, Prague et Zurich. En 1913, elle incarne Lulu de Wedekind au Künstlertheater de Munich ; la pièce, censurée après la première, continue d'être donnée devant un parterre d'invités".

Le portrait de Tilla Durieux, célèbre actrice autrichienne, connue à son époque pour être la femme la plus élégante et la mieux habillée de Berlin est heureuse de voir son souhait le plus cher se concrétiser. En effet, Auguste Renoir, peintre de talent vieillissant, perclus de rhumatismes et handicapé a accepté de réaliser son portrait. "Être portraiturée par le "peintre du bonheur" était son vœu le plus cher, elle, dont tant d'artistes, peintres, sculpteurs et dessinateurs, avaient fait le portrait". Tilla Durieux, femme de tête, qui n'hésitera pas à devenir infirmière sur le front durant la Grande Guerre, qui aidera financièrement le tragédien Erwin Piscator et son théâtre politique, qui jouera pour Bertolt Brecht, qui s'engagera dans la résistance aux côtés des partisans yougoslaves, se sentira toute petite, presque honteuse devant le grand peintre qu'était Auguste Renoir, pourtant très diminué physiquement par la maladie. "La garde-malade plaça un siège près du chevalet, il me fit signe de m'asseoir, tandis que la jeune fille lui mit la palette dans la main gauche, le pinceau dans la main droite qu'elle attacha à la main. Je vis alors que l'arthrose avait aussi déformé sa main gauche selon le geste du peintre, et que les doigts recourbés avaient pris exactement la forme de la palette".

Pour les séances de pose, Tilla Durieux - comme à son habitude - avait choisi avec soin la robe qu'elle porterait pour son portrait par Renoir. Ce sera celle, superbe, dessinée par le couturier français alors très en vogue avant 1914, Paul Poiret, et
réalisée pour la pièce de théâtre "Pygmalion" de G.B. Shaw. C'est dans un silence de cathédrale que se passera la première séance de pose, Tilla Durieux impressionnée par la seule présence de Renoir derrière son chevalet, figée telle une statue de marbre ; Renoir posant ses yeux alternativement sur son modèle et sur la toile, allant de l'un à l'autre, tel le balancier d'une invisible pendule.

Au fil des séances, une certaine complicité s'installera entre l'artiste et son modèle. Malgré la barrière de la langue, Tilla Durieux et Auguste Renoir échangeront sur Munich, le théâtre de Berlin et sur Wagner dont il avait été un fervent admirateur avant de lui préférer la musicalité d'un Mozart facétieux. "De Munich, nous enchaînâmes sur Wagner et la musique en général. Il me raconta qu'il avait été jadis un amateur de Wagner, mais qu'il ne le supportait plus. Ses musiciens préférés étaient Bach et ... - il s'arrêta et dit : "Je suis vieux, je ne me souviens même plus du nom de celui dont les airs me trottent dans la tête". Il laissa tomber ses bras et regarda dans le vide, mais avant même de pouvoir citer d'éventuels nom, la garde-malade souffla du fond "Gounod", sur quoi Renoir lui jeta un regard furibond et lança "un monstre", puis se tournant vers moi : "Ça y est, j'ai trouvé, c'est Mozart bien sûr". Et nous nous mîmes, à qui mieux mieux, à siffloter et à chanter des airs de Mozart ; le tableau progressa et devint de plus en plus beau".

A travers les œuvres de Mozart, Renoir - au caractère acariâtre et regimbeur - se découvrira comme un homme doué d'une grande sensibilité, d'un humanisme profond, ce qui touchera Tilla Durieux aux larmes, elle à qui nombre de critiques de théâtre reprocheront son "manque de larmes". Renoir qui ne voulait plus peindre de portrait, avouera à son célèbre modèle avoir encore fait des progrès en peinture. C'était à la mi-juillet 1914. Tilla Durieux n'aura pas le plaisir de contempler son portrait par Renoir, tant désiré, tant attendu, en raison d'une guerre qui allait durer quatre longues années.

"Séances de pose chez Renoir en 1914" de Tilla Durieux offre au lecteur un instant d'intimité artistique entre le peintre impressionniste et la comédienne autrichienne en vogue à la Belle Époque. En vingt-quatre pages, on se retrouve plongé dans un univers extraordinaire où la magie de la création fait disparaître, le temps de quelques séances de pose, une réalité bien plus sordide qui se prépare pour tout le monde. On sent, au travers de l'écriture fluide, légère, poétique de Tilla Durieux toute l'admiration qu'elle éprouve pour ce peintre de renommée qu'était devenu Auguste Renoir à la fin d'une existence bien remplie. Ce tout petit opuscule se lit d'une traite et permet de mieux comprendre les liens de complicité qui se tissent entre l'artiste et son modèle.

Une lecture bonheur et un instant magique qui m'a été permis grâce à Alice qui m'a offert ce petit bijou littéraire dans le cadre du swap Book Inside. Encore merci à elle.

308 - 1 = 307 livres dans ma PAL qui baisse, qui baisse, qui baisse !

25 janvier 2010

ZWEIG ET SES MONDES

  • Le Monde d'hier - Stefan Zweig - Livre de Poche n°14040

"Rien n'est plus éloigné de mon dessein, ce faisant, que de me mettre en évidence, si ce n'est au même titre qu'un conférencier commentant les images projetées sur l'écran ; le temps produit les images, je me borne aux paroles, et ce n'est pas tant mon destin que je raconte que celui de toute une génération, notre génération singulière, chargée de destinée comme peu d'autres au cours de l'histoire. Chacun de nous, même le plus infime et le plus humble, a été bouleversé au plus intime de son existence par les ébranlements volcaniques presque ininterrompus de notre terre européenne ; et moi, dans la multitude, je ne saurais m'accorder d'autres privilèges que celui-ci : en ma qualité d'Autrichien, de Juif, d'écrivain, d'humaniste et de pacifiste, je me suis toujours trouvé à l'endroit exact où ces secousses sismiques exerçaient leurs effets avec le plus de violence. Par trois fois, elles ont bouleversé mon foyer et mon existence, m'ont détaché de tout futur et de tout passé et, avec leur dramatique véhémence, précipité dans le vide, dans ce "Je ne sais où aller" qui m'était déjà bien connu. Mais je ne m'en suis pas plaint : l'apatride, justement, se trouve en un sens libéré, et seul celui qui n'a plus d'attache à rien n'a plus rien à ménager".

Cher Stefan Zweig,

Me permettez-vous de vous appeler par votre prénom et votre nom, et non par ce terme usuel et impersonnel de Monsieur, parce que je vous connais un peu et vous admire tant. Je sais vos grandes qualités d'écrivain, d'homme, d'humaniste soucieux de votre prochain et de l'avenir d'un monde qui a sombré - peu à peu - dans le chaos, au point de vous engloutir avec lui. Je vous écris cette longue missive parce que j'ai lu avec attention et concentration votre magnifique "Monde d'hier", que j'ai plongé avec délice, bonheur et nostalgie dans une époque et dans une région d'Europe chère à mon cœur.

Avec toujours autant d'humilité, de simplicité et de sensibilité propres à votre écriture, vous nous racontez votre famille. Celle de votre père, viennois et originaire de Moravie dans ce qui fût - avant 1914 - l'empire austro-hongrois. Ce père qui a fait fortune dans l'industrie et le commerce des tissus, sorti des ghettos d'Europe centrale, érudit, cultivé, raffiné et réservé, a toujours refusé les charges honorifiques. "Quoi qu'il fût infiniment supérieur à la plupart de ses collègues par son maintien, ses qualités sociales et sa culture - il jouait excellemment du piano, écrivait avec élégance et clarté, parlait le français et l'anglais -, il se déroba aux distinctions et aux charges honorifiques et, de sa vie, ne sollicita ou n'accepta aucun titre ni aucune dignité, bien qu'en sa qualité de gros industriel on lui en offrît bien souvent. N'avoir jamais rien demandé, n'avait jamais dû dire "s'il vous plait" ou "merci", cette secrète fierté lui était plus chère que tout signe extérieur de distinction". En cela aussi, vous êtes son digne descendant, vous qui avez cultivé l'élégance et la discrétion jusque dans vos œuvres. Par votre mère, vous voilà avec un soupçon de sang italien. Sa famille a essaimé partout dans le monde à la manière des Rothschild ou des Camondo. Comme eux, elle descend d'une lignée de patriciens, de banquiers et ne se sentait aucun lien ni attache avec l'orthodoxie juive. Elle en tirait une sorte de fierté qui, parfois vous amusait, souvent vous exaspérait.

Vous avez été élevé à Vienne, capitale de cet immense empire s'étendant jusqu'aux confins de l'Europe et où il faisait si bon vivre. Vienne, épicentre culturel et intellectuel de votre vie, ville deux fois millénaire, cité du théâtre et de la grande musique accessible à tous, qui a rassemblé en son sein tant d'écrivains, d'artistes, de musiciens prestigieux. Vienne, à la confluence de toutes les nations de son empire,
dont le cœur était le château des Habsbourg. "Le Château était au centre de ce qui, dans la monarchie, transcendait les limites des nationalités. Autour de ce château, les palais de la haute aristocratie autrichienne, polonaise, tchèque, hongroise formaient en quelque sorte la seconde enceinte. Venait ensuite la "bonne société" que constituaient la petite noblesse, les hauts fonctionnaires, les représentants de l'industrie et les "vieilles familles" ; enfin, au-dessous, la petite bourgeoisie et le prolétariat". Vienne, ville d'art grâce à cette grande bourgeoisie juive qui allait permettre d'étendre le rayonnement de votre capitale partout en Europe par la constitution de grandes collections privées et de mécénat. Par leur intégration et leur désir d'assimilation, la communauté juive d'Autriche allait donner d'éminents artistes, universellement reconnus pour leur talent : Gustav Mahler, Schoenberg pour la musique ; Hoffmannstal, Schnitzler, Altenberg pour la littérature et la poésie, Max Reinhardt pour le théâtre, Freud pour la psychanalyse, sans vous oublier, vous, Stefan Zweig.

Quoi que votre enfance ait été belle, vous avez eu du mal à supporter l'austérité d'un enseignement strict et ennuyeux. Le jour où vous avez quitté cet endroit malodorant, sinistre et morne aura été un de vos plus beaux souvenirs. De cette période, vous avez conservé le goût, la passion de la liberté et une haine pour l'autoritarisme et le doctrinaire. Inconsciemment, vous prépariez votre personnalité à ce devenir fait de voyages et d'errance. C'est toujours au lycée que vous vous êtes épris d'art et de culture. Quoi de plus naturel, au vu de votre milieu social et de votre ville d'origine. Très tôt, donc, le théâtre, la littérature, les concerts de musique classique et la poésie empliront votre quotidien, orienteront votre avenir. Vous cachiez les poèmes du jeune Rilke dans les couvertures de vos cahiers de lycéens. Le plaisir du risque était plus fort que tout. "Nous fourrions notre nez partout avec une avide curiosité. Nous nous glissions aux répétitions de la Philharmonique, nous furetions chez les bouquinistes, nous inspections chaque jour les vitrines des libraires afin de savoir aussitôt ce qui avait paru la veille. Et avant tout, nous lisions, nous lisions tout ce qui nous tombait entre les mains. Nous empruntions des livres dans les bibliothèques publiques, nous nous prêtions mutuellement tout ce que nous dénichions. Mais le meilleur endroit pour nous instruire de toutes les nouveautés restait le café".

Vous sentiez un vent nouveau venir. Cette jeunesse pleine d'espoir et talentueuse poussait déjà les anciens vers la sortie, en douceur, en ce début de 20ème Siècle pleins d'aspirations de toutes sortes. Arthur Schnitzler formera le mouvement culturel "Jeune Vienne" avec Hermann Bahr, Richar Beer-Hofmann, Peter Altenberg. Mais celui qui vous fascinait tous était Hugo Von Hofmannsthal, bien plus précoce, bien plus brillant que Rainer Maria Rilke. Cela a donne à votre groupe de lycéens l'envie de vous lancer dans le théâtre, la musique, la littérature. Certains seront même publiés dans des revues d'avant-garde. Pour vous, ce seront deux des plus remarquables, Die Gesellschaft et Die Zukunft. Malgré votre jeune âge, vous avez préféré les joutes intellectuelles aux combats sportifs, les découvertes intellectuelles aux promenades campagnardes des environs de Vienne pourtant si promptes au repos et à l'apaisement, les discussions subtiles aux conversations oiseuses avec des jeunes filles.

Mais la naissance de ce nouveau siècle verra aussi d'autres libérations, moins spirituelles et plus sociales. Vous découvrirez le socialisme du Dr. Victor Adler militant pour une démocratie vraie et non limitée aux seules classes bourgeoise et aristocratiques, ouvertement prolétarienne et qui effrayait la bonne société viennoise. "Les socialistes ! Ce mot avait alors en Allemagne et en Autriche un arrière-goût de sang et de terreur, comme autrefois le mot jacobins et depuis le mot bolchevistes. Au premier instant, on ne pouvait croire possible que cette tourbe rouge des faubourgs défilât sans mettre le feu aux maisons, piller les magasins et commettre toutes les violences imaginables. Une sorte de panique gagna de proche en proche". Un contre-courant allait apparaître - le parti chrétien social - petit bourgeois et ouvertement antisémite du Dr. Karl Lueger. Vous ne le savez pas encore, mais il allait servir de marche-pied au national-socialisme en Autriche trente ans plus tard. Que cet antisémitisme paraîtrait bien timoré face à celui, vociférant, haineux, hargneux, violent, terrifiant, des nationaux-socialistes autrichiens dans quelques années !

Avant le désespoir d'une situation sans issue, vous voilà étudiant à l'université. Vous choisissez la philosophie en humaniste que vous êtes et serez toujours. Les corporations étudiantes se battant en duel et tirant fierté de leurs balafres sur le visage comme autant de marques de virilité vous gênent. Non, ce qui vous passionne, c'est la poésie. Quelle joie lorsque vos premiers poèmes sont publiés et que vous recevez les encouragements de Rilke. Le compositeur Max Riger - l'égal de Richard Strauss - mettra en musique six de vos poèmes. La gloire frappe à votre porte. Vous avez à peine dix-neuf ans. Ce premier recueil sera publié à la Neue Frei Press, dont le rédacteur n'est autre qu'un certain Théodore Herzl. Celui-ci vous exhortera à voyager, à découvrir d'autres horizons, à vous ouvrir à d'autres cultures afin de mieux ressentir les différents mouvements littéraires.
Votre premier séjour sera Berlin. Ce court déplacement en Allemagne sera une parenthèse d'intense liberté où vous fréquenterez la bohème berlinoise mêlant aristocrates, bourgeois, prolétaires, homosexuels, morphinomanes, repris de justice, êtres jugés amoraux par votre milieu et dont vous recherchez la présence tout au long de votre existence. Après Berlin, ce sera la Belgique et la rencontre avec celui qui deviendra un de vos intimes, le poète Emile Verhaeren." Ainsi il se tenait en chair et en os devant le jeune homme que j'étais, lui, le poète, tel que je l'avais souhaité, tel que je l'avais rêvé. Et dès cette première heure de contact personnel, ma résolution était prise : servir cet homme et son œuvre". Puis, ce sera Paris, ville qui vous a émerveillé pour son vent de liberté apparente. Vous en aviez sans doute une image édulcorée et romantique, mais qu'importe, elle vous a emballé, emporté, vous l'avez sublimée. C'est toujours à Paris que vous rencontrerez Rilke qui vous avait encouragé à persévérer dans la poésie. Homme discret, Paris ne savait encore rien de son talent. Il était - comme vous - un inconnu dans la capitale et cela vous convenez à tous deux. De votre rencontre avec Rodin, vous aurez appris "[...] la concentration, le rassemblement de toutes les forces, de tous les sens, la faculté abstraite de soi-même, de s'abstraire du monde, qui est le propre de tous les artistes".

En plus de l'art, vous vous lierez avec des hommes politiques brillants de votre époque, particulièrement Walter Rathenau, qui vous a ébloui par son envergure politique et intellectuelle, son dualisme, sa volonté de tout faire, tout tenter pour sauver l'Europe. C'est Rathenau qui vous incitera à visiter l'Inde et les États-Unis afin de mieux comprendre le vieux continent. Petit à petit, ce siècle naissant
apportait le confort matériel et spirituel, l'assurance, la quiétude, l'ouverture à d'autres horizons pour tout le monde. Chacun pouvait enfin voyager, se cultiver, aller au théâtre, au cinéma débutant. Tout se démocratisait. Les femmes se libéraient de leurs entraves corsetées et voilées ; les hommes voulaient rajeunir. La vie était belle pour tous. Les conditions de travail s'amélioraient pour les ouvriers et les employées. Vous vous sentiez profondément européen, et persuadé - avec vos amis poètes, écrivains, artistes -, que la guerre ne s'imposerait jamais, que les hommes se lèveraient pour refuser cette ignominie. Vous aviez foi en Jaurès et en son International Socialiste et pacifiste. Cette situation entre ombre et lumière, espoir et angoisse, optimisme et pessimisme vous permettra de faire une autre rencontre, tout aussi décisive pour vous, celle de Romain Rolland. Surtout, l'été 1914 était splendide, chaud, ensoleillé. Vous deviez rejoindre Verhaeren en Belgique. Les batailles diplomatiques autour de l'archiduc François-Ferdinand vous inquiétaient bien un peu. Mais sans plus. Beaucoup de bruits pour rien ! Hélas, vous alliez faire l'amère expérience de la guerre, de la haine, de la fureur. Par deux fois, vous connaîtrez cette ferveur populaire qui mène au fanatisme, à la rage de combattre l'autre sans savoir, à la hargne de piétiner la culture, l'histoire, la vie sans la moindre concession à attendre. Vous refuserez toujours de cautionner de tels comportements. Au contraire, le Berliner Tageblatt publiera votre article, " A mes amis étrangers", pour leur prouver - si besoin en était - votre amitié fidèle et inébranlable, votre foi en la paix et la construction d'une culture européenne. "La plupart de nos anciennes relations s'étaient rompues par la faute de l'aveuglement patriotiques de nos camarades d'antan. Nous avions besoin d'amis nouveaux, et comme nous étions sur le même front, dans les mêmes tranchées spirituelles, luttant contre le même ennemi, il se forma spontanément entre nous une sorte de camaraderie passionnée [...]".

Le retour dans l'Autriche de cet entre-deux guerres vous désespérera. Qu'ont-ils fait de votre bel empire, si paisible ? Ils l'ont réduits à néant. Un état minuscule, dépouillé, amoindri moralement et économiquement. Cela vous désolera. Cependant, dans tout négatif, il y a toujours une part de positif. La société autrichienne voudra oublier, rayer, enfouir ces quatre années d'horreur pour vivre, vivre intensément, se dépouiller des oripeaux du passé, de tout ce qui corsetait, enfermait, vrillait la société, bridait l'esprit. L'art allait évoluer vers de nouvelles formes. Plus de liberté, plus d'audace ! On dépoussière les traditions, l'ordre des choses est bouleversé. On bouscule les modes de penser, d'être, de vivre. "Une époque d'extase enthousiaste et de fumisterie confuse, mélange unique d'impatience et de fanatisme. Tout ce qui était extravagant et contrôlable connaissait un âge d'or : la théosophie, l'occultisme, le spiritisme, le somnambulisme, l'anthroposophie, la chiromancie, la graphologie, le yoga indou et la mysticisme paracelsien. On s'arrachait tout ce qui promettait des états d'une intensité dépassant ce qu'on avait connu jusque-là, toute espèce de stupéfiants, la morphine, la cocaïne et l'héroïne ; au théâtre, l'inceste et le parricide, dans la politique, le communisme et le fascisme étaient les seuls thèmes, extrêmes, qu'on accueillît favorablement : en revanche, on proscrivait
sans appel toute forme de normalité et de mesure".

Mais très vite, de sombres et inquiétants nuages vont plomber votre ciel serein. D'abord l'Italie mussolinienne avec ses Chemises noires vous angoisseront. Puis, ce sera au tour de l'Allemagne d'être viciée par cette atmosphère délétère et nauséabonde avec la montée du national-socialisme. Cet entre-deux guerres qui verra la firmament de votre reconnaissance partout en Europe quoi que vous publiiez, sera bientôt annihilé par les forces fascistes qui pratiqueront la censure et les autodafés d'auteurs jugés indignes, dégénérés. Par votre religion et votre pacifisme, vous ne serez pas épargné. Ils vous pousseront à l'exil. Ils vous rendront la vie impossible et désespérante au point de préférer une mort digne et consentie à une errance contrainte et humiliante. En vous suicidant le 22 février 1942, vous laisserez un vide difficile à combler dans le monde littéraire qui se sentira désemparé, orphelin, désolé, perdu. Il faudra attendre trois ans pour que le monde vous redécouvre et vous rende votre dignité perdue en faisant de vous l'un des auteurs de langue allemande les plus appréciés et les plus connus de votre génération.

"Le Monde d'hier" de Stefan Zweig est un (re)lecture commune avec Karine:) et Flo.


309 - 1 = 308 livres dans ma PAL ...

22 novembre 2009

LE MYSTERE DE LA CREATION

  • Les Prodiges de la vie - Stefan Zweig - Livre de poche n° 14016


"Le prêche matinal était lui aussi froid, rude, sans un rayon de soleil ; il était consacré aux protestants et une colère sauvage le sous-tendait : la haine s'y associait à une grande assurance, car le temps de la clémence semblait révolue et d'Espagne parvenait aux ecclésiastiques l'heureux message que le nouveau roi servait les œuvres de l'Église avec une rigueur digne de louanges. Aux représentations menaçantes du Jugement dernier se mêlaient des paroles sombres de mise en garde pour les temps à venir [...]". Nous sommes à Anvers, à la veille de l'indépendance des Pays-Bas qui veut se libérer du joug de la couronne d'Espagne est se terminera dans le sang et la violence.

Au cours de ce sermon enflammé, deux hommes se glissent furtivement et incognito dans la nef latérale pour y admirer un tableau représentant la Madone au cœur transpercé d'un glaive. Malgré la douleur et la tristesse apparente de l'œuvre, se dégage une atmosphère de paix et de réconciliation. Le premier est un riche négociant qui a commandé ce tableau à un jeune peintre italien, après un vœu pieux exaucé. Il souhaite compléter ce chef d'œuvre religieux d'un second tableau, en l'honneur de la Vierge. Celui qui l'accompagne sera chargé de cette conception artistique.

Incapable de peindre de mémoire un visage d'une grande pureté, le peintre part à la recherche de son modèle absolu, unique, incarnant la perfection de la Vierge.
C'est au hasard des rues d'Anvers qu'il aperçoit une très jeune fille d'une pâleur mystérieuse et fantastique, aux traits durs exprimant la colère. En la découvrant il décide que cette fille sera son modèle. C'est auprès de l'aubergiste chez qui elle loge que l'artiste apprend qui elle est et d'où elle vient. Esther est Juive, échappée d'un pogrom en Allemagne, grâce au tavernier. "Je ne sais plus pourquoi, mais la population s'était ameutée pour assommer les Juifs, et je suivis, attiré par l'espoir de tirer quelques profits, et curieux aussi de voir ce qui allait se passer. Tous étaient déchaînés, on assaillait, on assassinait, on pillait, on violait [...]". D'ailleurs, son comportement est bizarre, elle se terre dans un silence quasi total, elle est craintive, s'enfuit et hurle dès qu'on la touche ou qu'on l'approche. Cependant, Esther accepte de se rendre à l'atelier, malgré ses réticences, ses angoisses. Petit à petit, ces deux-là vont s'apprivoiser mutuellement, les barrières tomber d'elles-mêmes entre deux être que la religion sépare, que la vie oppose.

Toutefois, le peintre éprouvera des difficultés dans la création de son tableau, œuvre ultime de sa vie. "Le peintre sentait que toutes les ébauches qu'il faisait n'étaient que des essais et qu'il n'avait pas trouvé l'atmosphère définitive. Il manquait encore quelque chose dans l'idée même de ses esquisses, qu'il était incapable de concevoir nettement ou d'exprimer par des mots, et qu'il percevait pourtant au plus profond de lui avec une telle précision que souvent une hâte fébrile l'entraînait d'une feuille à l'autre ; il les comparait minutieusement, mais il était toujours mécontent, aussi fidèles que soient ses croquis". En choisissant de faire d'Esther non pas l'Annonciation, mais sa Vierge à l'enfant, il voit enfin son chef d'œuvre prendre forme, au fur et à mesure où il brosse les comportements, les gestes, les attitudes tendres et maternelles d'Esther vis-à-vis du nourrisson incarnant l'enfant Jésus. "[...] il créa le regard d'une mère. Une grande œuvre empreinte de calme - toutes simple - naissait. [...] Mais les couleurs étaient d'une douceur et d'une pureté comme il n'en avait jamais trouvé [...]".

Mais si l'œuvre incarne la plénitude, la vie apaisée et heureuse, autour, la colère monte. La population se soulève, complote contre les Espagnols. Des alliances clandestines de protestants se créent. La tension entre protestants et catholiques ira crescendo, jusqu'au 15 août 1566 - Fête de l'Assomption - où la révolte éclatera avec le pillage en règle des églises et la destruction des tableaux, des statues et autres ouvrages religieux.

"Les Prodiges de la vie" est la première nouvelle écrite par Stefan Zweig. Et le moins que l'on puisse dire, c'est qu'elle annonce d'ores et déjà les chefs d'œuvre qui émailleront son parcours d'écrivain, d'essayiste et de biographe. Ce surdoué de la littérature nous livre une œuvre forte, puissante, riche, qui rassemble les futurs grands thèmes de ses livres : l'angoisse face à la création, les relations complexes entre les êtres, la religion et son poids dans la vie quotidienne, l'histoire ... Mais c'est aussi et surtout une réflexion philosophique sur la question du hasard dans le destin de chacun.


* Billet précédemment publié sur mon ancien blog en décembre 2007.

22 octobre 2008

L'EXALTATION CREATRICE

  • La Confusion des sentiments - Stefan Zweig (Livre de Poche n°9521)


"Ce livre ignore tout du secret de mon avènement à la vie intellectuelle : c'est pourquoi il m'a fallu sourire. Tout y est vrai, seul y manque l'essentiel. Il me décrit, mais sans parvenir jusqu'à mon être. Il parle de moi sans révéler ce que je suis. L'index soigneusement établi comprend deux cents noms : il n'y manque que celui d'où partit toute l'impulsion créatrice, le nom de l'homme qui a décidé de mon destin et qui, maintenant, avec une puissance redoublée, m'oblige à évoquer ma jeunesse".

Alors qu'un universitaire reçoit les honneurs de ses collègues et étudiants lors de son départ à la retraite, celui-ci se souvient. Il se remémore la personne qui l'a le plus
marqué, celle qui a inspiré sa vie, son œuvre, son caractère ; celle qui a fait de lui l'homme auréolé de gloire et de reconnaissance, son professeur. Il se rappelle sa jeunesse, ce vieux professeur au crépuscule de sa carrière. De ses relations avec son père, simple proviseur dans une petite ville d'Allemagne du nord, il ne conserve que l'instinct de contradiction. La culture seulement vue comme une fonction. Son père aimait les livres ; son fils les méprisait. Son père vénérait les classiques ; lui les détestait. Dans cette liberté acquise avec son statut d'étudiant en anglais à Berlin, le futur professeur a besoin de s'affirmer comme un garçon viril et sûr de lui. Vient alors l'heure d'appartenir à une association d'étudiants - adepte des duels -, et de séduire les filles faciles et légères. Mais cette vie de bohème ne durera qu'un court semestre. Après Berlin, c'est l'arrivée dans une modeste ville universitaire. Ce changement d'atmosphère signera pour Roland sa rencontre avec un professeur charismatique, qui l'attirera tel un aimant. "Quant à moi, je ne pouvais pas bouger, j'étais comme frappé au cœur. Passionné et capable seulement de saisir les choses d'une manière passionnée, dans l'élan fougueux de tous mes sens, je venais pour la première fois de me sentir conquis par un maître, par un homme , je venais de subir l'ascendant d'une puissance devant laquelle c'était un devoir absolu et une volupté de s'incliner".

Cette exaltation d'apprendre, cette émulation intellectuelle, cette frénésie de lire, ce bonheur de découvrir les auteurs proposés
de son maître à penser seront contre-balancés par une déception chez le jeune garçon. Il aura vite conscience que son cher professeur est un homme comme les autres, et non pas le héros de ses désirs. Est-il possible qu'une seule et même personne soit entraînée par le foisonnement de l'esprit un instant, et comme lassé par le poids des ans le moment d'après. Lors de ses visites fréquentes à son vénéré professeur, mentor et maître, Roland est de plus en plus troublé par le comportement ambigu de celui-ci. Lors de ses entretiens, il refusait la présence de sa femme ; la dédaignait, la méprisait. Il n'avait à son égard aucune marque de sympathie, de politesse, de tendresse. Il pressent bien un lourd secret de la part de son maître. Secret qui le tourmente et le déstabilise, car en complète contradiction avec l'image austère, rigide et froide de cet homme uniquement préoccupé de culture. "Il partait soudain, comme un bouchon saute d'une bouteille, et revenait ensuite sans que personne ne sût où il était allé. Cette disparition brusque m'affectait autant qu'une maladie : pendant ces deux jours je ne fis qu'errer ça et là, l'esprit absent, inquiet et distrait". Le vieux professeur finira par avouer le brûlant secret de sa vie à son jeune élève. Cet aveu sera une vraie libération pour cet homme vénérable et honorable, enfin reconnu comme un être humain et non pas comme une curiosité.

En lisant "La Confusion des sentiments" de Stefan Zweig, on ne peut s'empêcher de faire un lien avec "L'ami retrouvé" de Fred Uhlman. Même ton d'écriture, même délicatesse pour décrire les situations, les personnes, les sentiments, même patriotisme lyrique. Cette passion que l'on retrouve dans toute l'œuvre de Stefan Zweig. Tout comme dans "L'ami retrouvé", "La Confusion des sentiments" est un hymne à l'amitié entre deux hommes. Mais amitié où la femme n'a pas sa place ; où elle est objet de dissention, de discorde, de désordre. Les sentiments amicaux se rapprochent de l'amour ; de l'angoisse liée à la perte de l'Autre ; de la volonté de sublimer, de magnifier l'Autre ; de l'envie de faire corps et
âme avec lui, de lui ressembler dans ses intonations, ses gestes, ses habitudes, de s'oublier pour ne faire qu'un. Freud ne s'y est pas trompé, lui qui a salué "La Confusion des sentiments" dès sa sortie en 1927. On y voit presque un récit psychanalytique sur la complexité des sentiments de la nature humaine et sur l'ambivalence entre amité profonde et amour platonique, sur le transfert. "La Confusion des sentiments" reste néanmoins un texte délicat et subtil sur l'homosexualité à une époque où ce thème était - encore - très largement tabou.

Les avis sur Rats de biblio, de Papillon, de Tamara, de Lilly, pour qui ce récit fait l'unanimité.