- Marie-Antoinette - Stefan Zweig - Livre de Poche n°14669
En 1766, l'impératrice Mari-Thérèse d'Autriche, digne représentante de la Maison des Habsbourgs, vieillissante et épuisée par le poids de sa fonction, ne souhaite plus qu'une chose, faire la paix. En politicienne avertie, en monarque avisée d'un immense empire s'étendant aux confins de l'Orient, Marie-Thérèse veut au moins se réconcilier avec les Bourbons, régnant en France. Aussi propose-t-elle à Louis XV la main de Marie-Antoinette, sa dernière fille - à peine âgée de onze ans -, pour le dauphin et futur roi Louis XVI. Après maintes circonlocutions, tractations secrètes, négociations en tout genre par l'intermédiaire d'ambassadeurs et autres intercesseurs, la demande arrive enfin au palais de Schoenbrunn en 1769. "Enfin, en 1769, Louis XV adresse à Marie-Thérèse la missive qu'elle attend fiévreusement depuis si longtemps ; le roi y demande solennellement la main de la jeune princesse pour son petit-fils, le futur Louis XVI, et propose comme date de mariage les fêtes de Pâques de l'année suivante. Marie-Thérèse accepte, comblée ; après de longues années de soucis, cette femme, tragique et résignée, peut vivre encore de belles heures. La paix de l'empire, et en même temps de l'Europe, lui paraît désormais assurée ; aussitôt les courriers et les estafettes annonçant officiellement à toutes les cours que, d'ennemis, Habsbourgs et Bourbons sont à jamais devenus alliés par le sang. Bella gerant alii, tu, felix, Austria, nube ; une fois de plus, la vieille devise des Habsbourgs se trouve confirmée". Marie-Antoinette a quatorze ans. C'est une archiduchesse gentille, aimable, agréable, belle, frivole, insouciante qui va bientôt devenir reine de France. Sa légèreté, son inconséquence vont peser lourds sur son éducation et sa culture. A peine sait-elle lire et écrire correctement l'allemand et le français ! Son immaturité intellectuelle fait soudain craindre le pire à l'impératrice Marie-Thérèse. Et si sa fille était incapable de tenir le rôle que le protocole royal va lui imposer ? Trop tard pour revenir en arrière. Le sort de Marie-Antoinette est inexorable et personne ne pourra l'arrêter.
En se rendant à Strasbourg à la rencontre de sa nouvelle existence, la jeune archiduchesse se dépouille de son passé des Habsbourgs pour revêtir celui des Bourbons et perpétuer la descendance royale. Strasbourg l'accueille dans la ferveur populaire, dans une joie et une liesse réelles et spontanées. Elle fait un pont d'or à la future reine de France. "L'arrivée de Marie-Antoinette marque une heure inoubliable pour le peuple français qui depuis longtemps a perdu l'habitude des fêtes. Il y a de nombreuses années que Strasbourg n'a plus vu de dauphine, et peut-être n'en a-t-elle jamais vue une aussi adorable que cette jeune fille. La svelte enfant aux cheveux blond cendré, aux yeux bleus et espiègles, rit et sourit du fond de son carrosse vitré aux innombrables Alsaciens et Alsaciennes accourus des villes et villages, dans leur joli costume national, pour acclamer le somptueux cortège. Des centaines d'enfants, de blanc vêtus, précèdent la voiture en jonchant le chemin de fleurs ; un arc de triomphe a été dressé, les portes sont pavoisées, sur la grande place le vin coule de la fontaine, des bœufs entiers rôtissent à la broche, on distribue d'énormes corbeilles de pain aux pauvres. Le soir toutes les maisons sont illuminées, des flammes serpentent autour du clocher et la dentelle rougeâtre de la divine cathédrale en devient transparente. [...] la blonde messagère d'Autriche semble avoir apporté un nouvel âge d'or ; une fois encore le peuple de France, oubliant ses maux et son ressentiment, reprend courage et se laisse aller à un joyeux espoir". Tout le monde l'aime, l'admire, l'adule. Louis XV, fin amateur de beauté féminine, trouve la jeune et fraîche Marie-Antoinette jolie et désirable. Et elle l'est. Mais de sombres présages, inaperçus ou jugés tels, s'amoncellent, qui pourraient annoncer un avenir sinistre à tout esprit quelque peu clairvoyant.
Mariée à quinze ans à peine, jeune fille douce et câline, Marie-Antoinette ne demandera qu'à vivre son destin de reine et de future mère. Cependant, Louis XVI éprouve des difficultés physiologiques et psychiques dans sa sexualité. Il est gauche, emprunté, timide, voire timoré, introverti, bourru. De là, naîtra la frustration pour l'un, l'aigreur pour l'autre. Lui se réfugiera dans les plaisirs virils pour oublier ses défaillances masculines ; elle, plongera dans la futilité, les dépenses exorbitantes, les festivités, le papillonnage amoureux pour fuir sa triste réalité. "Des nuits entières elle fuit le lit conjugal, lieu douloureux de son humiliation, et, tandis que son triste mari se repose des fatigues de la chasse en dormant à poings fermés, elle va traîner jusqu'à quatre ou cinq heures du matin dans les redoutes d'opéra, des salles de jeu, des soupers, en compagnie douteuse, s'excitant au contact de passions étrangères, reine indigne, parce que tombée sur un époux impuissant. Mais certains moment de violente mélancolie révèlent que cette frivolité, au fond, est sans joie, qu'elle n'est que le contrecoup d'une déception intérieure".
Le naturel gai et enjoué de Marie-Antoinette s'accommodera toujours difficilement de l'étiquette, de la pompe et de la rigueur protocolaire d'un Versailles autarcique et autiste à ce qui se passe à l'extérieur. Les batailles pour le pouvoir des comtes d'Artois et de Provence - frères de Louis XVI -, les luttes intestines, les méchancetés de Mesdames - filles bigotes et célibataires de Louis XV -, les manigances de la du
Écrit en 1933, "Marie-Antoinette" de Stefan Zweig reste une référence en matière biographique sur une des reines les plus malmenées et les plus mal connues de France. Par cette hagiographie, Stefan Zweig fait presque œuvre d'avocat pour la défense de Marie-Antoinette. Et cette pauvre reine en a bien besoin ! Flattée, courtisée, vénérée, copiée, admirée par une cour rococo jamais avare de flagorneries pour s'attirer les honneurs du couple royal, Marie-Antoinette a aussi été fêtée par un peuple qui a vu, en ce jeune couple, la fin de leurs malheurs, le terme de leurs souffrances. Avec la disparition de Louis XV, qui n'était plus depuis longtemps le bien aimé roi de France, le peuple a cru que Louis XVI et Marie-Antoinette allaient redorer le blason d'un royaume qui en avait bien besoin. La misère régnait en maître derrière les grilles dorées à l'or fin du château de Versailles. Marie-Antoinette ne s'en souciera jamais. Jamais elle ne visitera la province pour aller à la rencontre de cette population qui espérait tant que les choses évolueraient, que leur situation s'améliorerait. Jamais elle ne s'est intéressée à la politique intérieure comme l'a si bien fait sa mère, l'impératrice Marie-Thérèse. Jamais elle n'a questionné les ministres et le Parlement sur l'état des finances du pays. Tout ce qui captait son attention, c'était elle. Son univers s'arrêtait aux grilles des châteaux du royaume. La société se réduisait à cet aréopage de courtisans, de séducteurs, de galants et autres flatteurs dans laquelle elle se complaisait et se noyait pour ne rien voir de la réalité. De dépenses exorbitantes - en vêtements, coiffures, bijoux -, alors que la masse mourait de faim, en dettes de jeu qui grevaient encore et toujours plus les finances personnelles de la reine, Marie-Antoinette s'étourdissait de plaisirs mondains et futiles, au lieu de penser en monarque d'un grand royaume à l'avenir de ses sujets. Erreur suprême, Louis XVI, épris de sa femme, cède à sa requête d'un lieu pour elle seule. Avec le Trianon, Marie-Antoinette se coupe encore plus du réel, oublie complètement le quotidien. Le Trianon, c'est elle, son œuvre, son petit monde créé à son image, beau, élégant, raffiné. Et dispendieux ! Ici, on rit, on joue à la bergère, à la paysanne, on fait du théâtre, on chante, on danse, on courtise. On éloigne les grincheux, les tristes, les moralisateurs, pour laisser place à une bande de dépravés, débauchés, dépensiers, parasites qui abandonneront Marie-Antoinette dès les premiers signes de la révolution, dans quelques années. Devenue mère pour son plus grand bonheur, ayant - enfin - donné un dauphin à la France, elle n'en continue pas moins ses frasques. Les libelles, les pamphlets, les feuillets sarcastiques, méchants, odieux, obséquieux fleurissent partout. Tous l'accusent d'appauvrir le pays déjà ruiné, au bord de la banqueroute. Elle en rit et s'en moque.
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"Marie-Antoinette" a été lu dans le cadre des challenges de Karine:) Ich liebe Zweig et Marie sur les Classiques