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27 avril 2011

LA PHOTOGRAPHE DE LA CRISE DE 1929

  • Dorothea Lange – Mark Durden – Phaidon Éditions



Qui, mieux qu'un artiste tel que Mark Durden pouvait présenter la vie et l'œuvre de Dorothea Lange ? Déjà connue et reconnue pour ses portraits en studio des familles les plus riches et les plus en vues de San Francisco, Dorothea Lange va se consacrer, dès 1933, à la photographie socialement engagée.

Dès ses premiers clichés, elle va mettre en avant la vulnérabilité, l'anxiété, l'isolement de ses sujets, malgré le monde qui les entoure. Sa toute première photo, « Soupe populaire de l'Ange blanc », révèle son message, au visuel tranché. Dorothea Lange veut montrer le vrai visage de l'Amérique, de sa côte ouest, moins romantique, moins parfaite que certains ne l'imagine ou ne se la représente. A Sa Francisco comme à New York, en 1932, tout le monde souffre des conséquences de la Grande Crise de 1929. Dans l'ensemble de son travail artistique, la photographe s'attachera au langage du corps, à son mouvement, aux détails de celui-ci. Chez Dorothea Lange, les corps sont meurtris – physiquement ou moralement. Ils semblent cassés, brisés, par le travail éreintant, le handicap ou la misère des années 1930.

A partir de 1935, Dorothea Lange rejoint le Farm Security Administration (FSA), chargé de résoudre les problèmes économiques des fermiers les plus pauvres, frappés de plein fouet par la crise qui s'est abattue sur les États-Unis. De ce travail, il en ressortira des portraits empreints de dignité, de respect et d'humilité pour les personnages saisis par son objectif. Le cliché le plus célèbre de Dorothea Lange et l'un des plus reproduits dans le monde au 20ème Siècle – Mère migrante – également titré La Madone des migrants est à ce point symptomatique de l'idée que la photographe se faisait de son travail. Engagement social et politique seront portés par ses images. Dorothea Lange sait qu'elle peut apporter sa pierre à l'édifice du changement, et elle le fera. A l'issue de la diffusion de ce cliché, le gouvernement fédéral débloquera une aide d'urgence pour nourrir les travailleurs migrants.

Cependant, Dorothea Lange ne se limitera pas au seul sort des chômeurs, travailleurs pauvres ou aux ouvriers agricoles migrants. Elle captera aussi les contrastes sociaux, encore et surtout présents dans les États du sud des États-Unis. Elle accentuera ces différences sociales et ce racisme ambiant ancré, en photographiant des hommes blancs – souvent grands, gras, obscènes et opulents – et leurs employés noirs en arrière-plan comme pour bien marquer les distanciations tant physiques que sociales ou morales entre le dominant et les dominés.

A l'aube des années 1940 et l'entrée en guerre des États-Unis, Dorothea Lange se tournera vers d'autres opprimés, la communauté japonaise qui sera regroupée dans des camps pour mieux les circonscrire, les surveiller, les contrôler. Elle fera ressortir dans ces portraits d'inconnus aussi bien la noblesse morale de ces personnes qui ne voulaient pas donner l'impression de faiblir face à la honte d'une telle situation, mais aussi une sorte de résignation devant l'inhumanité de cette loi de 1942.

Tout au long de son travail documentaire et photographique, Dorothea Lange s'est attachée à montrer la part d'affectivité, d'humanité, de désarroi, mais aussi de décence ou de pudeur dans ses sujets. Quand on observe attentivement les clichés regroupés dans cet album, on constate une grande force de caractère chez chacun de ces hommes et de ces femmes pris sur le vif. Dans la pauvreté, le dénuement ou l'indigence, dans la privation même engendrés par la Grande Dépression, dans l'attente d'un improbable travail comme dans un effort harassant pour gagner quelques malheureux cents, les visages hâves, amaigris, défaits, chiffonnés, sur lesquels se lisent la peur du lendemain, l'angoisse de chaque instant, l'hébétude ou la consternation de la situation vécue, paraissent invincibles, courageux, opiniâtres, parce qu'expressifs. Ils en arrivent à devenir beaux dans le combat quotidien qu'ils mènent pour survivre.

Avec Dorothea Lange, la dignité, la droiture et la considération ne sont pas vain. Ils sont de rigueur. Alors qu'elle pouvait sagement rester à l'abri dans son studio de San Francisco et continuer son travail de portraitiste pour les plus fortunés de la côte ouest, elle a préféré partir à la rencontre de ces millions de malheureux jetés dans les rues et sur les routes des États-Unis, après la Crise économique de 1929. Chaque visage traduit le malheur, la charge d'émotions suscitée par une telle catastrophe économique et sociale dont les plus faibles feront les frais. Tous ces anonymes sont des indigents, des nécessiteux, mais ils s'acharnent à conserver leur honneur sauf.

En feuilletant cet album regroupant quelques photos symboliques du travail de cette artiste, on ne peut s'empêcher de penser aux ouvrages de Steinbeck, de Faulkner, de Dos Passos. Ensemble, avec leurs mots ou leur regard, ils ont contribué à donner à la souffrance et au manque le visage de l'honnêteté, de la probité, de la respectabilité.


245 - 1 = 244 livres dans ma PAL ...

22 mars 2011

LOULOU, LA BEAUTE DU DIABLE

  • Louise Brooks – Portrait d'une anti-star – Roland Jaccard – Phébus Éditions


« S'il n'y avait eu cette rencontre miraculeuse avec un personnage, « Lulu », et avec un metteur en scène, Pabst, nul doute que Louise Brooks serait vraisemblablement oubliée aujourd'hui. Cet hommage à la femme et à l'actrice se double donc d'un hommage à Pabst. Mais il nous invite surtout à réfléchir sur l'un des mythes les plus révélateurs de l'inconscient de notre époque, celui de Lilith : tout à la fois Éros et subversion ».

Dans l'esprit de chacun, Louise Brooks reste encore l'incarnation de la femme-objet, sensuelle avec un brin de perversité innocente, mutine, faussement naïve, à l'érotisme assumé, à la beauté fatale et incandescente. Ce serait caricaturer et amoindrir le talent de cette actrice du cinéma muet, interprète magnifique et magnétique de Loulou, pièce de Frank Wedekind, mise en images par un génie du cinéma expressionniste allemand, Georg Wilhelm Pabst. Car Louise Brooks était bien plus encore qu'une icône éphémère du cinéma des années 1920, destiné à s'effacer et à disparaître devant la prouesse technologique du parlant, infiniment moins expressif. Louise Brooks était une femme libre et indépendante. Elle devait ce caractère bien affirmé à sa mère, qui lui avait donné le goût d'une certaine liberté à travers la littérature. « Mais moi, j'étais libre ! Bien que ma mère nous ait quittés en 1944, elle ne m'a jamais abandonnée. Elle m'apporte le réconfort à travers chaque livre que je lis. Car chaque fois, c'est comme si j'avais cinq ans et que je lisais par-dessus son épaule, apprenant les mots comme au temps où elle lisait à voix haute Alice au pays des merveilles ».

C'est en cherchant sa Loulou, incarnation de la Femme « […] créature « démoniaque » (au sens dionysiaque du terme) dans la mesure où elle s'apparente aux forces naturelles – à l'Esprit de la Terre – par opposition aux structures figées de la société. Elle seule à la capacité de vivre réellement la parole de Nietzsche : « Tout ce qui se fait par amour se fait par-delà le bien et le mal ». Son existence seule suffit à menacer – par ce qu'elle incarne autant que par les rêves qu'elle fait naître – tout l'univers social. Elle ne détruit rien, mais tout se détruit, se consume autour d'elle », que G.W. Pabst découvre Louise Brooks. C'est un vrai coup de foudre cinématographique ! Pabst est déjà connu et reconnu dans le monde du cinéma. C'est lui qui a révélé Greta Garbo, entre autre. C'est lui qui donnera à Louise Brooks le rôle de toute sa carrière. En 1928, lorsqu'il décide de tourner « Pandora's box » de Wedekind, Pabst n'est pas encore le réalisateur de « L'Opéra de quatr'sous », mais il est déjà Pabst le Rouge, socialiste, pacifiste et désireux de réconcilier Français et Allemands. Pabst est un magicien du cinéma, un génie de l'image. Il va jouer avec les ombres et les lumières, les noirs et les blancs, avec les gros plans qui mettent en valeur Loulou, et donner tout le relief à la personnalité, à l'éclat, à la passion de Louise Brooks, à ce regard sombre et velouté dans lequel brûle un feu ardent et équivoque.

Auparavant, Louise Brooks avait joué un second rôle avec Howard Hawks dans « Une fille dans chaque port ». En 1930, c'est René Clair qui la fera tourner dans « Prix de beauté ». Avec la voix qu'elle possédait elle aurait pu continuer une carrière de star à Hollywood, devenant l'égale des Marlène Dietrich, Greta Garbo ou encore Marilyn Monroe. Seulement, Louise Brooks n'avait pas envie de servir d'image de marque et de faire-valoir à l'industrie du rêve qui commençait à émerger à la fin des années 1920. Trop affranchie, trop sincère et authentique, trop franche et – surtout – trop intelligente dans un univers trop artificiel. Elle préférera se retirer à temps et laisser place à un mythe qui ne s'est jamais démenti. « Les autres sont « les femmes » […] elle est Louise. Elle est beaucoup plus qu'un mythe, elle est une présence magique, un fantôme réel … Peut-on concevoir la laideur, la religion, l'abstinence si on a jeté ne serait-ce qu'un regard sur ce corps-lyre, sur ces yeux volcans ? ».

« Louise Brooks – Portrait d'une anti-star » relate la construction d'une légende du cinéma des années 1920. Louise Brooks reste pour nombre d'entre nous l'image de Loulou et de sa fameuse coupe à la Garçonne qu'elle mettra à la mode en 1925. Cet album iconographique revient sur la pièce de théâtre de Frank Wedekind, auteur et dramaturge allemand, par qui le scandale est arrivé. Parce qu'il y a entre Louise Brooks et Loulou comme une fusion, un amalgame, dont il est encore aujourd'hui difficile de se départir. A l'origine, la Lulu de Wedekind réuni deux de ces pièces de théâtre, dont « La boîte de Pandore ». Son auteur, futur et éphémère beau-père de Klaus Mann, a toujours été un redoutable adversaire de la société bourgeoise, de ses codes, de ses hypocrisies qu'il dénonçait sans cesse dans ses œuvres, lui qui prônait la liberté totale, y compris sexuelle.

Pour créer sa Lulu, Frank Wedekind s'inspirera de la personnalité ambiguë de Lou-Andréa Salomé, femme fascinante, passionnée, voluptueuse, sensible, à l'intelligence prodigieuse et qui le séduira comme elle a su ensorceler, séduire tous les intellectuels qu'elle a rencontrés, Freud inclus. Wedekind fera de sa Lulu un subtil mélange de l'idéal féminin, de Lou-Andréa Salomé et de Lilith – personnage biblique, libre et révoltée -, qui symbolise encore et toujours la subversion. Louise Brooks allait incarner de façon magistrale ce personnage tout à la fois pervertie et dépravée, jeune femme perdue et contrainte à la prostitution. Elle donnera à Loulou toute la force de sa conviction. Pour les cinéphiles, Louise Brooks restera cette ingénue à la beauté redoutable et vénéneuse, au regard profond et intense, innocente et dissolue, sorte de Lola avant « L'ange bleu » et Marlène Dietrich. Pour tous, Louise Brooks est devenue la représentation de la beauté absolue, parfaite, au sens expressionniste du terme.


249 - 1 = 248 livres dans ma PAL

15 mars 2011

SOFIA TOLSTOÏ, L’EGERIE

  • Ma vie – Sofia Tolstoï – Éditions des Syrtes


« Je tenterai d'être sincère et authentique jusqu'au bout. Toute vie est intéressante et la mienne attirera peut-être un jour l'attention de ceux qui voudront en savoir plus sur la femme que Dieu et le destin avaient placée à côté de l'existence du génial et complexe comte Léon Nikolaïevitch Tolstoï ». Les mémoires de Sofia Tolstoï - intitulées « Ma vie » - pourraient se résumer de manière laconique à ces quelques phrases placées en introduction. Rédigée à la demande expresse de Vladimir Vassilievitch Strassov, l'autobiographie de la comtesse Sofia Tolstoï – fille d'Andreï Bers, médecin attaché à l'administration de la cour impériale – est essentiellement composée de journaux intimes commencés à l'adolescence comme cela était souvent la coutume dans les milieux privilégiés, d'extraits de correspondance entretenus avec son mari, sa sœur cadette Tania dont Sofia restera toujours très proche, ses enfants et des amis qui lui étaient particulièrement chers.

Évoluant dans un milieu privilégié, Sofia Bers rencontrera très tôt son futur époux, le comte Léon Nikolaïevitch Tolstoï. Sa sœur aînée, Lisa, en étant secrètement amoureuse et Sofia s'étant promise à un ami de son frère Sacha, ce mariage n'aurait jamais dû avoir lieu. Ayant une haute idée du sentiment amoureux, Sofia Bers ne pouvait concevoir d'union qu'entre deux être demeurés purs, ce dont Tolstoï était exempt compte tenu de son passé tumultueux. « Tout cela ne devait pas se réaliser. Je crois fermement au destin, au caractère inéluctable de tout ce qui nous arrive dans la vie, j'appris même à ne jamais me plaindre, à ne jamais rien reprocher à personne, car les actes bons, tout comme les plus méchants des hommes envers moi ne sont rien d'autre que l'instrument, la volonté du destin qui guide ma vie. Ce même destin me précipita dans la vie de Lev Nikolïevitch, mais tout son passé, toute cette impureté que je découvris en lisant ses journaux d'avant le mariage ne devait jamais s'effacer de mon cœur et demeura une souffrance toute ma vie ».

Enfant et adolescente heureuse et insouciante, Sofia Bers baignera dans un monde où la culture et l'art seront la règle. Parlant couramment le français, comme dans toutes les familles de l'aristocratie russe, Sofia Bers s'ouvrira aux auteurs classiques à travers la lecture de leurs œuvres. Jeune fille élégante et cultivée, elle sera courtisée tout au long de son existence. Néanmoins, sa passion exclusive pour le comte Tolstoï et la conviction de son destin de muse l'ont toujours dissuadée de poser son regard ailleurs. « J'avais un caractère spécial pour ce qui concernait l'amour : si j'aimais quelqu'un, les hommes n'existaient plus pour moi en tant que sexe masculin. Le monde entier m'était indifférent. Il ne pouvait alors y avoir ni coquetterie, ni émotion, ni désir d'intimité. En revanche, celui que j'aimais devenait pour moi le centre du monde. La passion qui eut le plus d'ascendant pour moi, la passion pour l'homme aimé, me causa beaucoup de souffrances dans la vie, mais elle y apporta également un contenu immense. Ni les cartes, ni le jeu, ni l'ivresse du vin ou du tabac, ni les toilettes et les sorties, ni la coquetterie, rien de tout cela ne me captivait vraiment. Mais, n'était la sévérité de mes mœurs, c'est sur cette voie, celle de l'amour, que j'aurais pu trébucher. J'aimais et j'aime les gens en général et, dans ma longue vie, il m'arriva de rencontrer des personnes qui m'étaient particulièrement sympathiques ; il y eut alors des instants où, sans jamais cesser d'aimer mon mari, je fus distraite par mes sentiments envers d'autres hommes, toujours très bons, exceptionnels ».

Mariée à dix-huit ans, alors que Lev Tolstoï en avait déjà trente-deux, un passé mouvementé et bien rempli, la jeune comtesse Sofia Tolstoï sait que, désormais, son existence sera exclusivement consacrée à l'amour, à la dévotion, à la passion d'un seul homme, Tolstoï – déjà rongé par ses démons obsessionnels, en proie à des angoisses et à des craintes permanentes d'abandon de la part de celle qu'il chérit. Il n'aura de cesse de lui demander des preuves de cette affection exclusive qu'il attend de son épouse et inspiratrice. « Blottie dans un coin, toute brisée par la fatigue et le chagrin, je pleurais sans cesse. Lev Nikolïevitch semblait étonné, et même mécontent. Il n'avait jamais eu de vraie famille, il était un homme : il ne pouvait comprendre. Il laissa même entendre que je ne l'aimais pas assez, pour être aussi chagrinée par la séparation avec ma famille. Il n'avait pas compris que, si j'aimais les miens aussi passionnément, aussi fort, j'allais transférer cette capacité d'aimer sur lui et sur nos enfants. C'est ce qui arriva ». Personnage tout à la fois rustre, austère presque ascétique, bourru, à l'humeur versatile, prodigue avec son entourage, amant fougueux à l'âme mystique, Léon Tolstoï exigeait de sa jeune épouse un dévouement sans bornes, sans que jamais celle-ci ne reçoive une once de reconnaissance de sa part. « Comme je l'aimais, toute ma vie je fus mue par ce désir ardent de lui être utile, de lui plaire en tout. Oui, toute ma vie fut subordonnée à ce désir. Comment y répondait-il ? Eh bien, il devenait de plus en plus exigeant sans jamais m'encourager par son affection ni sa gratitude pour ce que je lui donnais. Je sentis toujours sa sévérité. Or, il était impossible de suivre ses changements d'humeur, de point de vue, d'envie ».

Très rapidement, Sofia Tolstoï prendra à sa charge la gestion du domaine d'Iasnaïa Poliana, laissé quasiment à l'abandon. Elle va y imprimer sa culture, ses origines aristocratiques et bourgeoises moscovites. Pour se sentir à la hauteur du grand homme qu'était son mari, Sofia Tolstoï ne cessera de s'élever intellectuellement, s'ouvrant à d'autres savoirs, lisant beaucoup, écrivant. Toutefois, toujours planera entre Sofia et Léon Tolstoï l'ombre de la jalousie, notamment en raison de la passion qu'elle éprouvait pour l'homme et son génie littéraire. Elle souffrira énormément de la présence imposée à Iasnaïa Poliana d'Axinia Anikanov et de son fils, ultime maîtresse de Léon Tolstoï avant son mariage.

Cependant, la vie sur ce domaine rustique offrira bien peu de distractions intellectuelles à la jeune et fougueuse comtesse. Celle-ci, habituée à une vie publique et mondaine autrefois très riche et variée, s'ennuiera parfois fermement dans ce coin de campagne russe, loin de Moscou, entourée de paysans farouches, rudes, taiseux, frustes. L'ennui et la nostalgie de sa jeunesse la rendront souvent triste et morose. « Parfois, l'idée d'être irrémédiablement enfermée dans cette vie campagnarde dont je n'avais pas l'habitude m'oppressait terriblement. J'avais envie de bouger, de m'amuser, de trouver à quoi employer mes jeunes forces. Par exemple, j'écrivis dans mon journal : « Ils me disent d'aller dormir, et moi, j'ai envie de faire des galipettes, de chanter, de danser … ». je m'occupais toute la journée, c'est-à-dire, je lisais, je jouais du piano, dessinais, parfois faisait la lecture à haute voix pour la tante ». Dès que Lev Tolstoï quittait le domaine, s'éloignait de Sofia et des enfants pour raisons professionnelles ou pour se divertir tout simplement, celle-ci ressentait un immense sentiment d'abandon, livrée qu'elle était à sa profonde solitude face aux problèmes du quotidien. Petit à petit, Tolstoï était devenu partie intégrante et vitale de son être, rendant ses absences toujours plus douloureuses. « Lev Nilolaïevitch me manquait terriblement. J'avais l'impression de faire partie de lui, et l'aimais si passionnément que la vie me paraissait vaine et insignifiante sans lui. Je lui écrivais tous les jours, surtout pour lui dire mon amour, mon inquiétude pour lui, lui demander de prendre soin de lui. Il n'existe pas d'amour plus grand que celui que j'éprouvais pour Lev Nikolaïevitch ».

« Ma vie » de Sofia Tolstoï est une somme considérable d'informations concernant le quotidien, les pensées, les sentiments et la vie de la famille Tolstoï à Ianaïa Poliana. Plus de mille pages pour dire, raconter, expliquer, explorer, non seulement l'existence de celle qui sera l'épouse attentive et aimante de Léon Tolstoï, mais aussi pour mieux comprendre la complexité, l'ambiguïté de celui qui est l'un des auteurs majeurs de la Russie. Sofia Tolstoï, femme amoureuse des mots, de la culture, de la littérature autant que de son talentueux mari, conservera tous ses écrits relatifs à sa relation avec ce dernier.

Dans « Ma vie », forme d'autoanalyse de son histoire intime et personnelle, de ses réussites et de ses échecs, de ses rêves et de ses frustrations, Sofia Tolstoï revient sur une vie entièrement dévolue à ses nombreux enfants, à la gérance d'Iasnaïa Poliana, à la transcription des œuvres de Tolstoï, dont « Guerre et Paix ». Cette jeune fille de dix-huit ans, vive, intelligente, instruite, élevée au Kremlin dans l'entourage de la famille du Tsar, à l'ambition certaine, acceptera de se dépouiller de ses désirs pour épouser le comte Tolstoï. Pour lui, elle s'exilera loin de Moscou, de sa famille et de ses amis pour partager le commun de paysans vivants encore dans une société dépassée et terminée depuis bien longtemps ailleurs.

Son adaptation sera lente et difficile, faite de renoncements et de questionnements. Pour oublier ce dépit, Sofia Tolstoï se consacrera entièrement à la transcription des écrits de son mari, corrigeant, modifiant, relisant attentivement, conseillant, inspirant sur les personnages et les faits décrits. Petit à petit, elle deviendra la compagne incontournable, attentive, discrète, aimante et amoureuse de l'homme, admirative de l'auteur et du penseur. Une réalité très éloignée de l'image que beaucoup de lecteurs se faisaient de cette femme.

D'autres blogs en parlent : Fabienne, Alice, Jacky ... Je n'ai pas trouvé d'autres lecteurs. Dans le cas contraire, merci de vous manifester par un petit commentaire, que je vous rajoute à la mini-liste !

Ici, je voudrais remercier particulièrement toute l'équipe de Babelio pour la grande patience dont elle a fait preuve à mon égard. En effet, "Ma Vie" était un livre de l'opération Masse Critique de fin 2010. J'ai pris le temps d'en parcourir une grande partie afin d'écrire ce billet. Mais mille pages ne se lisent pas aussi rapidement, surtout que c'est écrit en tout petit, petit !

251 - 1 = 250 livres dans ma PAL ...



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9 août 2010

DELACROIX, PEINTRE DU MAROC

  • Lettre à Delacroix - Tahar Ben Jelloun - Folio n°5086

« Je vous écris de Tanger en cette fin d'automne.

C'est une saison qui vous a échappé. La ville semble dormir encore. Le ciel est d'une blancheur subtile et légère. C'est que la lumière se lèvre très tôt sur cette rive de la Méditerranée, enveloppant doucement les collines et les arbres. Une brume, probablement venue d'Espagne, essaie de la couvrir. L'artiste a eu une insomnie cette nuit. Il dort et ne rêve même pas. Quand il se réveillera, la clarté du jour aura avalé tant de lumière qu'il regrettera d'avoir manqué les prémices d'une belle cérémonie. L'intensité de la lumière vous préoccupe. Elle est trop forte, trop brutale ».

Le 24 janvier 1832, Eugène Delacroix quitte son atelier de la rue des Fossés-Saint-Germain à Paris, son ciel maussade, délavé, blafard et bas où peinent à percer les quelques pâles rayons d'un timide soleil d'hiver, presque effacé, pour se jeter, se précipiter dans la luminosité, le flamboiement, la clarté, l'ensorcellement d'un Maroc encore chimérique, à Tanger. Tanger, ville portuaire. Le corps et le cœur ancrés dans la terre marocaine, le regard tourné vers l'Occident, les pieds plongés entre Atlantique et Méditerranée, tel un Dieu de la mythologie antique en quête d'un immuable repos. « Le ciel est haut. L'azur passe par plusieurs bleus. L'horizon est net, la population est vivante, je veux dire tumultueuse, gaie, différente de celle de votre pays. Vous êtes ailleurs, vous avez franchi la frontière de l'imaginaire. Tout cela vous étonne et va vous habiter ». Instinctivement, en artiste prompt à saisir chaque particularité, chaque détail du quotidien, à percevoir une couleur derrière chaque bruit ou résonance de la rue, derrière chaque fragrance d'épices provenant des étals des marchés, Delacroix reste discret, secret, modeste et note les états d'esprit, les états d'âme d'un peuple qu'il ne connaît pas encore, mais qu'il respecte déjà profondément.

Delacroix écrira dans son journal intime que la population de Tanger est « […] un peuple à part ». Il l'est assurément. Tout à la fois simple, humble, modeste, analphabète mais intelligent – voire savant dans leurs pratiques religieuses -, généreux, métissé, fidèle, pieux, ce peuple-là – majoritairement Berbères - sait que la vraie richesse est avant tout spirituelle. C'est celle de la foi apportée par les Arabes et adoptée, acceptée par lui. « Ils savent que la gloire n'appartient qu'à Dieu et que ceux qui tombent dans la vanité sont perdus. Ce sont des gens de la terre, des campagnes et des montagnes. Ils viennent en ville comme des étrangers de passage, se méfient de ses bruits et de ses éclats ». Ce Maroc rural et pastoral est à l'opposé des villes impériales – Fès, Meknès, Rabat ou Marrakech -, capitales de la dynastie régnante alaouite, protégées, à l'abri de la plèbe, derrière ses hautes murailles.

Essentiellement connu pour son célèbre tableau « La Liberté guidant le peuple » peint en 1830, Delacroix part en quête d'un Orient mythique, légendaire, onirique, source d'inspiration, de créativité, de nouveauté, de reviviscence, de hardiesse, de puissance évocatrice. Victor Hugo, le premier, a si bien écrit et décrit les couleurs exclusives qui caractérisent cet Orient à la fois si proche de chez nous, et si éloignés de nos coutumes occidentales. Sans le savoir, il sera inconsciemment le précurseur de ce tournant pictural que va être L'Orientalisme chez Delacroix. « […] les couleurs orientales sont venues comme d'elles-mêmes empreindre toutes ses pensées, toutes ses rêveries ; et ses rêveries et ses pensées se sont trouvées tour à tour, et presque sans l'avoir voulu, hébraïques, turques, grecques, persanes, arabes, espagnoles même, car l'Espagne, c'est encore l'Orient ; l'Espagne est à demi africaine, l'Afrique est à demi asiatique ». Et c'est dans ce Maroc à la genèse abondante et séculaire, aux ramifications culturelles et cultuelles complexes qu'Eugène Delacroix va retrouver ses références à l'Antiquité grecque et romaine. C'est au cours de ses pérégrinations marocaines que l'artiste accentuera sa passion pour le cheval, animal sacré et royal dans le pays. Tout au long de son séjour en Afrique du Nord, Delacroix se fera le témoin de cette culture sensuelle, charnelle, spirituelle, bigarrée, remplie de passions, d'émotions à fleur de peau, de sensations sublimes. Cela donnera une série unique de tableaux, esquisses, aquarelles qui révèlera l'âme profonde de ce Maroc magnifié par le peintre.

Tahar Ben Jelloun possède, au moins, deux passions : le Maroc – son pays d'origine -, et Eugène Delacroix. Dans sa « Lettre à Delacroix », petit essai par le nombre de pages – quatre-vingt quinze -, mais au combien abondant, brillant, captivant, érudit quant à sa connaissance de l'artiste et de son œuvre, chef de file des Romantiques français qui inspirera les impressionnistes quelques décennies plus tard. Par cette « Lettre à Delacroix », l'occasion est donnée à l'auteur d'exprimer toute son admiration, tout son amour pour un artiste qui a saisi les secrets de la lumière lors de son voyage en Afrique du Nord et en Espagne. Tahar Ben Jelloun invite le lecteur à suivre Eugène Delacroix dans ce périple marocain, encore inexploré à cette époque. C'est tout d'abord la découverte de Tanger, à une brassée de l'Espagne, à la confluence d'un Occident qui s'éveille lentement à la modernité et un Orient encore proche de cette Grèce antique de Winckelmann qui a tant fasciné et inspiré les œuvres de Delacroix. Quelle opulence culturelle ! Quelle vénusté amplifiée par cette luminosité qui jette sur chaque scène de la vie des couleurs uniques, scintillantes, coruscantes, éclatantes, chamarrées, diaprées, véritable don du ciel ou de Dieu. Car de Dieu, il en est aussi question dans « Lettre à Delacroix ». La religion – musulmane et juive -, est partout présente dans ce Maroc conjointe à Delacroix et à Tahar Ben Jelloun. Une religion apaisée, ouverte aux autres, tolérante et pudique à la fois. Elle règle l'existence de chacun, de la naissance à la mort. Elle se laisse découvrir à qui sait en pousser les portes tout en respectant ses préceptes. Si elle cache, c'est pour mieux protéger ce bien précieux qu'est la perfection, la grâce féminines. Il y a aussi cette munificence, ce don et ce partage que l'on trouve dans chaque foyer, du plus modeste au plus opulent. Ici, l'invité est le roi. Tout lui est dû. Il y a tout cela et plus encore dans cette « Lettre à Delacroix ». Par-delà l'admiration sincère et inconditionnelle pour l'œuvre picturale de Delacroix, on perçoit son affection pour ce Maroc sublimé par l'artiste. Ce Maroc si éloigné des clichés et poncifs habituels, plus proche d'une certaine réalité, à la fois poétique, ardente, romantique, raffinée, indépendante, noble et racé. « Vous avez été désigné par la lumière pour être son émissaire partout où vous peignez. Le Maroc vous a fait « saint de la lumière » un peu à votre insu, mais vous en êtes conscient et votre modestie vous oblige à le taire, à ne pas en faire état ».

"Lettre à Delacroix" de Tahar Ben Jelloun a été lu dans le cadre du partenariat avec BoB, que je remercie infiniment pour cette lecture passionnante et instructive. Que serions-nous sans l'investissement de la BoB Team et des ouvrages régulièrement proposés en partenariat ?! Je me le demande souvent ...


272 - 1 = 271 livres à découvrir ...

10 mars 2010

QUAND LE VIN RENCONTRE L'ART

Le vin dans l'Art - Montserrat Miret i Nin - Glenat Éditions


"La vigne et le vin ont joué, depuis des millénaires, un rôle prépondérant dans toutes les civilisations méditerranéennes. On constatera leur présence lors d'événements importants de l'histoire, dans la mythologie et diverses liturgies où ressortent leurs aspects sacré et symbolique. Le vin a été, et reste sans l'ombre d'un doute, objet de plaisir et source de joie. Dans le passé, on lui attribuait même des vertus curatives et antiseptiques, à l'express condition qu'il fût consommé avec modération. [...]. La vigne et le vin ont été, de toute évidence, des acteurs de premier ordre, comme en témoigne leur manifestation iconographique dans toutes les cultures. On pourrait ajouter, enfin, que la civilisation et le vin ont cheminé de concert. Comme l'écrivait Victor Hugo, "Dieu créa l'eau, mais l'homme fit le vin"".

Dans "Le vin dans l'Art", Monserrat Miret i Nin aborde la vigne et le vin à travers un voyage dans le temps et l'histoire de l'art et des cultures. Ainsi, apprend-
on que depuis l'origine, le vin a inspiré - consciemment ou non - le monde de l'art. En effet, les premières manifestations artistiques de l'ère préhistorique sont des peintures rupestres présentant des scènes de récolte de miel, d'olives et de raisin. Les plus anciennes et les plus connues étant celles du Levant Espagnol, dans les grottes des "Mallaetes" près de Valence, et dans les "Calaveres". Des vestiges archéologiques dans tout le pourtour méditerranéen confirment l'existence de vignobles dans les temps les plus reculés de l'humanité. Parmi les plus anciennes, celles découvertes à Jéricho, remontant à 7 000 ans avant J.C. Dans l'Égypte ancienne, le vin est une offrande aux dieux multiples lors de nombreux rituels religieux afin d'obtenir l'immortalité. De même, dans les tombes des premières dynasties découvertes dans la région, des amphores de vin ont été mises à jour lors de fouilles. Diverses peintures ornant ces tombes montrent les vendanges, le foulage du raisin, la pressée et les différentes méthodes d'élaboration et de conservation du vin, comment était servi celui-ci, à quel moment et à quelle personne.

La mythologie grecque et romaine, quant à elle, dévoilera une réalité mêlant
subtilement religion, philosophie et scènes du quotidien. Les représentations artistiques de la vigne et du vin dans le monde antique feront références aux mythes de Dionysos et de Bacchus. Ainsi, Dionysos, dieu du panthéon grec, fondateur de la civilisation du vin et de la fertilité, apparaît en Grèce au XVe Siècle avant J.C à Pylos. Il diffusera dans l'ensemble des contrées méditerranéennes la culture de la vigne et le culte du vin. Une légende prétendra même que le sang de Dionysos aurait été, en fait, du vin ! La tradition voudrait que Dionysos ait grandi à l'écart de la civilisation, dans une nature sauvage. C'est là qu'il y aurait planté des vignes et - avec le vin fabriqué - se serait enivré avec les satyres, les ménades et autres nymphes, ses compagnes et compagnons habituels. Actuellement, il reste peu de sculptures connues de cette époque hellénique : "Silène et Dionysos" au musée du Louvre, "Satyre avec Dionysos enfant", au musée Pio Clementino du Vatican et "Satyre au panier de raisin" de Pietro da Barga - qui date du 16e Siècle - au musée de Bargello à Florence. En l'honneur du dieu du vin et de la fertilité, les Grecs organisaient des agapes qui se déroulaient tout au long de l'année. Celles du printemps étaient les plus importantes par leur durée dans le temps. Les scènes qui s'y déroulaient alors seraient à l'origine du théâtre moderne.

C'est en Lydie exactement que Dionysos se transforme en Bacchus par les Romains. Les bacchanales consacrées à ce dieu ont perduré durant plus d'un millénaire. C'étaient essentiellement des fêtes de transgression de la morale au cours desquelles les cités étaient prises d'agitation frénétique, ses habitants se livrant à des orgies de toutes sortes, désobéissant à l'ordre établi. Les participants se peignaient le corps de sang, de jus de mûre ou de lie de raisin. Ces bacchanales ont été interdites en 186 avant J.C parce que considérées comme dangereuses pour la sécurité de l'État et contraire à la morale et à la religion. Plusieurs évocations artistiques existent, dont celle d'Albrecht Dürer, "Bacchanale avec Silène" à la galerie de l'Albertina à Vienne, "La Bacchanale" de Nicolas Poussin au musée du Louvre ou encore celle de Pierre-Paul Rubens, qui se situe au musée national de Stockholm.

C'est particulièrement avec la Bible que le vin va se développer. Il y est cité pas moins de quatre cent quatre trois fois, directement ou indirectement. Dans les Saintes Écritures, le vin a un caractère ambivalent. D'un côté, il a un rôle social prédominant et positif, participant à de nombreuses célébrations (mariages, anniversaires, fêtes laïques et religieuses). C'est le symbole de la joie et du partage, de la gaité. De l'autre, il a un sens clairement négatif, quand on en use et en abuse. L'ivresse est source de maux menant à la solitude du sujet et à sa disgrâce sociale. "Avec le vin, ne fais pas le brave, car le vin a perdu bien des
gens" (l'Ecclésiastique, XXXI, 25). La vigne, le raisin et le vin, produits de la terre et du travail des hommes, sont incarnés dans les paraboles des Évangiles. Deux épisodes de la foi chrétienne se déroulent dans le Nouveau Testament - la transformation de l'eau en vin dans "Les noces de Cana" et "La Cène" - devenant le sacrement du pain et du vin comme symbole du Christ. Dès lors, ces éléments seront associés au sang du Christ dans la religion catholique. Leurs représentations chrétiennes sont apparues au cours des premiers siècles de notre ère, sous domination romaine, donnant naissance à l'art paléochrétien.

Avec le Moyen-Âge, le vin dans les œuvres d'art sera d'essence religieuse. Il possédait une valeur surnaturelle et fondamentale dans la célébration de l'Eucharistie. Mais l'activité agricole constituant la base de l'économie à cette période, le temps, les changements climatiques, les cycles de la végétation et des travaux des champs régulaient la vie des hommes. Les calendriers feront leur apparition, dépeignant ces travaux de la terre. Les illustrations de la culture de la vigne, les images de la taille en mars, des vendanges et de l'élaboration du vin en septembre et octobre, étaient fréquentes. Dans son aspect laïc, le vin occupe aussi une place importante dans cette société médiévale qui s'organise. On le retrouve dans la tapisserie, forme artistique majeure de l'époque, appartenant aux classes sociales les plus élevées. Celles-ci faisaient tisser des thèmes aussi variés que les travaux des champs tout au long de l'année, les guerres, les banquets, la vie urbaine. L'œuvre la plus célèbre et la plus ancienne, "La Tapisserie de Bayeux" (1080 - 1090), met en scène un banquet normand, composé de soixante-dix tableaux réalistes, décrivant aussi bien la vie à la cour, les tournois, les scènes de chasse que la galante des chevaliers.

Dans les peintures du 16e et 17e Siècles, le vin était clairement présenté contrairement au 18e Siècle où il se transformera en invitation aux plaisirs. Au 19e Siècle, il acquiert un intérêt surtout esthétique. Bien que la fin du 19e et le début
du 20e Siècles soient ceux des bouleversements artistiques et thématiques dans l'art, la vigne et le vin continueront d'occuper une place certaine dans la peinture. Parfois, ils ont joué un rôle actif ; dans d'autres, ils n'ont été que des accessoires reproduisant le quotidien et la fête. En perdant leur sens religieux, mythologique et sacré d'autrefois, la vigne et le vin ont exprimé les sensibilités de l'artiste qui les peignait. "Le vin dans l'Art" de Montserrat Miret i Nin nous invite à un voyage iconographique et culturel rare. Grâce à cet ouvrage de qualité et riche d'enseignement, le lecteur peut mieux aborder un thème artistique que l'on retrouve à travers les différentes époques, les différentes cultures et mouvements au long des siècles précédents.

22 février 2010

SI LE BLUES M'ETAIT CONTE ...

  • Bluesman (édition définitive) - Vollmar / Callejo - Akileos Éditions - Regard Noir & Blanc

"Pratiquement toutes les communautés rurales du Sud, du Texas jusqu'à l'Atlantique, avaient leur ensemble de joueurs de blues, dont beaucoup voyageaient d'un endroit à l'autre, pour accroître leur renommée et, le plus souvent, leur répertoire. Le boom des enregistrements de blues dans les années 20 a non seulement établi la tradition du bluesman itinérant, mais aussi la possible existence au plan financer d'une classe non ouvrière. Bien que la vie sur la route puisse être éprouvante (et parfois même mortelle), les avantages de jouer dans des boîtes ou juke-joints, débordant d'alcool de contrebande, de femmes et de chansons, dans un environnement où leur imagination et leur créativité étaient activement stimulées représentaient souvent une meilleure alternative à une vie de labeur épuisante, pour une pauvreté identique et tout aussi sordide. [...] Pour la société rurale noire de cette région disparate du Sud, ces bluesmen représentaient à la fois une échappatoire à leur misère et une cible facile pour alimenter les préjugés négatifs uniformément attribués à tous les membres de leur race par la société anglo-saxonne dominante qui l'entourait".

"Bluesman
", c'est l'histoire de cette errance musicale réalisée par deux musiciens, Lem Taylor - fils de pasteur noir et initié au blues par un vieux joueur aveugle - et Avery "Ironwood" Malcott - coureur de jupons et bluesman hors pair -, sur les routes du Sud
des États-Unis. Nous sommes en 1929, au début de la Grande Dépression, la vie est dure pour tout le monde, mais pire encore pour la communauté noire américaine qui souffre déjà de la misère ambiante et des préjugés raciaux. Lem et Ironwood débarquent dans un petit bled perdu du nom de Hope - prémonitoire - après avoir traînés leur peine un peu partout dans le pays, mendiés pour un morceau de pain rassi et un abri de fortune dans une grange pour dormir à l'abri des intempéries et des voleurs. Mais à Hope, même au "Tuley's Kitchen", la tenancière noire ne veut pas de bluesmen qui répandent la débauche partout où ils s'arrêtent avec leur musique. C'est un certain J.L. Dougherty qui leur conseillera de se rendre au "Shug's", tripot malfamé en lisière du village, lieu de dépravation où le blues est toujours le bienvenu.

J.L. Dougherty, sombre vendeur de meubles le jour, se transforme en découvreur de talents pour la Eastern Star Record de Memphis, le soir. Il proposera à Lem et à Ironwood d'enregistrer leur premier disque. Une occasion unique de se sortir de
leur condition de chemineaux et de musiciens itinérants, et premiers pas vers une gloire méritée. Ce rêve à peine ébauché tournera vite au cauchemar à la suite du meurtre d'un blanc par Ironwood dans des circonstances particulières et plus qu'ambiguës. Même si cet homme était connu pour sa violence et son addiction à l'alcool, il reste un blanc dans une région des États-Unis où les noirs sont considérés comme des sous-produits humains. Malgré les deux autres cadavres - celui de Ironwood et d'une fille noire qui traînait au "Shug's" - c'est la mort suspecte du blanc qui devra être élucidé. Ainsi en a décidé le procureur général du comté de Hampstead. De toute façon, le meurtrier ne peut être quelqu'un d'autre qu'un noir, parce que Wyatt Bilyen était le fils d'un propriétaire terrien influent de la région. D'un coup, ce triple meurtre réveillent ce comté endormi. Les autres propriétaires se sentent désormais menacés par la population noire des alentours. Ils veulent leur coupable, leur noir à étriller, à pendre, à massacrer pour bien montrer que le pouvoir et la justice sera faite et ne peut être que blanche. Dès lors, Lem Taylor sera poursuivi, pourchassé, devra se cacher dans les bois, voyager dans des wagons à bestiaux, vivre dans des cavernes pour pouvoir rester en vie, arriver jusqu'à Memphis entier et espérer enregistrer son disque de blues comme promis.

Quelle époustouflante bande dessinée que l'édition définitive de "Bluesman" de Vollmar et Callejo ! En lisant ces deux cent pages sur l'origine du blues dans le Sud des États-Unis, on a l'impression de revivre à la fois le plus beau et le pire chapitre de l'histoire de l'Amérique. Le plus beau, dans la mesure où cette BD nous relate l'épopée du blues dans les années 20 et 30, permettant à de nombreux artistes noirs américains de se faire un nom en enregistrant les premiers disques. Ce blues qui influencera le jazz et lui fera prendre son essor quelques années plus tard. Le pire, parce que "Bluesman" rappelle au lecteur que le Sud des États-Unis a vécu de 1876 à 1965 sous la coupe de la Jim Crow Law, sinistre loi sur la ségrégation raciale. Avec cette loi, il existait deux catégories de personnes : les blancs d'un côté, les noirs de l'autre. Si, en apparence, ces deux groupes raciaux étaient
égaux, la réalité était très éloignée de la théorie. La ségrégation était bien présente dans les lieux et services publics, les écoles, les moyens de transport en commun. Le blues deviendra une forme de chant populaire noir, issu de cette forme de racisme officiel. Les chansons traduisaient le mal de vivre, la souffrance que vivait la communauté noire dès le 19e Siècle. "Bluesman" dessiné en noir et blanc avec des traits appuyés, forcés, sombre, presque noir, donne une impression d'oppression, d'angoisse permanente. On sent peser sur les deux personnages principaux toute les peurs, les craintes, les soucis de leur communauté. C'est une bande dessinée rare par la qualité du dialogue et des dessins très expressifs. C'est aussi un roman graphique à lire pour ne pas oublier que la Jim Crow Law a été abrogée en 1965 par Lyndon Johnson et remplacée par le Civil Rights Act.


303 - 1 = 302 livres restant à lire et à présenter !

1 juin 2009

L'ÂME DE MONTMARTRE

  • Le cabaret des Muses - "Au Moulin Rouge" Tome 1 - Gradimir Smudja - Delcourt Éditions


1889. Le comte Henri de Toulouse-Lautrec Monfa a délaissé l'ambiance cosy et feutrée de ses origines aristocratiques pour se plonger dans la vie nocturne de la Butte Montmartre et de son célèbre Moulin Rouge. Tel un oiseau de nuit, Henri de Toulouse-Lautrec fréquente ce quartier populaire et miséreux pour y puiser son inspiration, et être plus près des étoiles. Au Moulin Rouge, il y trouve un monde à sa mesure, où - devrait-on dire - à sa démesure. Ce petit grand homme s'est fait une réputation de fêtard invétéré et de coureur de jupons auprès de la bonne société de cette fin de siècle, ce qui le met au ban de celle-ci. "Son altesse ... volait comme une bulle de savon au-dessus d'un volcan plein de braises, éperdument prête à mourir pour un jupon".

Dans une sarabande délirante et surréaliste, Henri de Toulouse-Lautrec nous raconte sa vie quotidienne de noctambule, de peintre et d'affichiste du Moulin Rouge et de son quartier. Léger comme une bulle de champagne, en raison de sa petite taille, il se plait à chevaucher les jambes des danseuses de cancan de la troupe de Mademoiselle Églantine. Un léger lever de jambe, envoie Lautrec dans les seins voluptueux de Cha-Hu-Kao, célèbre artiste de ces lieux, rebondissant pour être immédiatement expédié sur les ailes du Moulin et finir en compagnie de Chocolat, danseur et clown de Bilbao et d'Alfred Dreyfus, pour quelque temps encore un simple capitaine anonyme, passionné de femmes et de batailles navales.

Henri de Toulouse-Lautrec, amoureux de la vie et des femmes, noyait sa tristesse dans le brandy, le cognac Hennessy et autres vins fins millésimés et pour oublier son
immense solitude. Seul au milieu d'amis intéressés, jet setter avant l'heure. Dans cette compagnie de noceurs, s'y trouvaient les anciennes petites amies de Toulouse-Lautrec, La Goulue et Jane Avril, le chansonnier de la Butte Aristide Bruant, Valentin le désossé - danseur de quadrille au Moulin Rouge - et quelques autres, inspirant ses affiches ou tableaux. Et dans son sommeil, Lautrec songe à des cirques féériques et merveilleux, de chevaux blancs et d'éléphants roses à tutus. Il rêve de grandeur qui - tel un Gulliver artiste - domine Paris de toute sa taille, se balance sur les dômes du Sacré Cœur, joue les équilibristes avec les tours de Notre Dame, et prend un repos mérité en s'endormant dans la cour du Louvre.

Dans le premier tome du "Cabaret de Muses", Gradimir Smudja nous relate les débuts artistiques de Henri de Toulouse-Lautrec dans le Montmartre de la fin du 19ème Siècle. Sous-titré "Au Moulin Rouge", ce tome nous promène dans le Paris de la Belle Époque qui regroupait tout une multitude d'artistes, de peintres, de sculpteurs connus et moins connus, de modèles, de femmes de petites vertus. C'est un univers singulier et fantastique qui renaît sous nos yeux ébahis dans cette sublime bande dessinée. C'est un Toulouse-Lautrec égal à lui-même, artiste et bohème dans l'âme, aristocrate de nom et noble de cœur. Un homme meurtri par sa petite taille qui s'est créé une vie à sa façon, pleine de couleurs, de vie, de fantaisie. Dans ce tome, prenant des libertés avec la réalité, Toulouse-Lautrec - outre sa présence permanente au Moulin Rouge, devenu son quartier général, sa source d'inspiration - rencontrera d'autres artistes aussi célèbres que lui, tels que
Vincent Van Gogh qu'il poussera à persévérer dans la peinture, Edgar Degas vieillissant, belliqueux et enfermé avec ses jeunes et fraîches danseuses de l'opéra, Auguste Rodin grondant et vitupérant contre ses statues et ses modèles, Gustave Eiffel tentant la construction éphémère d'une tour en cartes s'effondrant au moindre souffle, Claude Monet replié à Giverny avec ses nymphéas impressionnistes, Georges Seurat et ses œuvres pointillistes, Pierre-Auguste Renoir rhumatisant et ratiocinant sans fin sur tout et sur rien, Suzanne Valadon modèle au caractère bien trempé, Paul Gauguin bagarreur et pirate flamboyant. Tout un monde aujourd'hui disparu qui surgit par la palette admirable de Gradimir Smudja, dont le talent de caricaturiste, de conteur et de peintre est hors du commun.

Catherine a lu les quatres tomes du "Cabaret des Muses" et a beaucoup apprécié l'ensemble.

20 mai 2009

LA DIGNE FILLE DE BLUEBERRY

  • L'Irlandaise - Gilles Pascal & Jacques Pavot - Point d'Exclamation Éditions


Two Oates Valley, août 1861. Eva O'Connell, jeune fille habillée comme un garçon pour masquer ses séduisants attributs est à la recherche de son oncle - Richard O'Connell -, dans un bar glauque, tanière des immigrés Irlandais aux États-Unis. Dans cette bauge, elle espère trouver des éléments susceptibles de l'aider à trouver une piste pour revoir son oncle parti subitement, sans laisser de nouvelles.

C'est cette mystérieuse disparition qui a poussé la jeune et jolie Eva à quitter brutalement son milieu bourgeois, feutré et catholique de Washington pour les contrées sauvages d'Amérique. Dans cette famille irlandaise huppée, évoquer l'oncle Richard - disparu depuis plus de dix ans - revient à faire émerger un passé enfoui au fond de chacun et que tous s'efforcent de vouloir oublier. Sauf la jeune Eva. Pourquoi ? Pour quelles raisons ? Alors que sa famille est partie assister à une bataille entre troupes nordistes et sudistes, en pleine guerre de Sécession - comme on participe à une partie de campagne ou à une course de chevaux -, Eva profite d'un mouvement de panique pour fuir l'ambiance pesante et oppressante de son entourage.

Au milieu d'un no man's land - reste d'un affrontement violent entre soldats -, la belle Eva croise un mort-vivant, Brian McEkham. D'abord effrayée par les méthodes peu orthodoxes de ce drôle de soldat qui pille les morts avant les vautours, elle finira par se résoudre à prendre les mêmes habitudes que lui. C'est ainsi qu'elle troquera sa robe convenue de lady pour
une tenue plus adaptée à sa nouvelle situation. Cette rencontre lui permettra de s'affirmer, de prendre en main son destin et de pouvoir ainsi partir à la recherche de cet oncle à qui elle ressemble tant.

Chez "L'Irlandaise" de Gilles Pascal et Jacques Pavot, il y a beaucoup de toutes ces femmes qui ont écrit une page de la légende de
l'Ouest. On ne peut s'empêcher de lui trouver des similitudes avec Chicago May pour ses origines irlandaises, et à la terrible Calamity Janes pour son travestissement. Dans tous les cas, une jeune irlandaise au caractère bien trempé, qui ne s'en laisse pas compter malgré son apparente jeunesse. Dans ce premier tome, Eva O'Connell construit la personnalité qui lui permettra de poursuivre son introspection et de retrouver - tôt ou tard - cet oncle énigmatique, dont on ne sait que très peu de choses. Pour quelles raisons a-t-il quitté son milieu opulent ? Qui est réellement Richard O'Connell pour la jeune Eva ? Son oncle, ou plus ? Qu'est-ce qui la pousse à partir à sa recherche ? Autant de questions que le lecteur se pose à l'issue de cette lecture.

Les dessins sont absolument magnifiques, parfois bidimensionnels ou tridimensionnels, aux couleurs tout à la fois sombres et lumineuses jouant sur les ombres, les ors, les bruns et les rouges et aux traits marqués. Cette atmosphère, très proche des films de western de notre enfance, n'est pas sans rappeler la série "Blueberry", tant pour les tons utilisés que pour les personnages ou encore pour l'enquête de cette sacrée Irlandaise.

Le deuxième tome devrait sortir en septembre prochain. Pour suivre l'évolution du prochain album, le site de Gilles Pascal, superbe. Les avis de Sylvie, Florinette et Sébastien
très enthousiastes.

28 avril 2009

MEME DIEU LES A ABANDONNEES

  • Seules contre tous - Miriam Katin - Seuil Éditions


Budapest, 1944. Jusqu'à cette date-là, les Juifs de Hongrie avaient toujours été relativement épargnés par la solution finale qui s'était abattue sur l'ensemble de la communauté en Europe. Non pas qu'ils vivaient dans une grande sérénité d'esprit, mais le Général Horthy, alors régent du pays, refusait de les livrer aux nazis. Cette même année, Horthy - sentant le vent de la liberté souffler sur l'Europe -, décidait de changer secrètement d'allié. Ce retournement spectaculaire de situation n'a pas été du goût de l'occupant allemand. Leur ire s'est immédiatement retournée contre la communauté juive hongroise.

Or, Lisa et Esther - sa mère - sont juives. Et comme tous, elles doivent se plier aux diktats imposés par l'occupant. Après avoir été sommée de donner son chien, Esther doit rentre l'appartement qu'ils occupaient avec Karoly, son mari, suite à une dénonciation du concierge de l'immeuble. Ordre lui a été signifiée de déménager pour être parquée dans un quartier avec d'autres Juifs. Seulement Esther a entendu des rumeurs alarmantes concernant des déportations de populations, de disparitions. Elle ne veut surtout pas s'y rendre. Pour cela, elle est prête à tout, même à changer d'identité, à fuir sa vie citadine et bourgeoise pour la campagne, à mentir pour sauver sa vie et celle de sa petite Lisa.

Contre de l'argent, elle deviendra une simple domestique de campagne avec une enfant illégitime. Esther devra néantiser son passé, gommer son histoire, brûler ses photos personnelles et la Thorah, ne rien conserver de ce qui pourrait la trahir à
tout instant. Se faire oublier, se fondre dans la masse, disparaître corps et biens. Elle trouvera refuge chez des paysans rustres et sauvages qui n'auront pas grand chose à partager, mais le feront de bon cœur. Esther participera aux travaux quotidiens, tentant ainsi d'échapper aux angoisses et à la crainte d'être prises avec sa fille. La petite Lisa mettra du baume au cœur de sa mère et dans celui de ce vieux couple de campagnard reclus dans leurs rituels taciturnes.

Mais bientôt la fin de la guerre arrive. La débâcle allemande va laisser la place à la
violence soviétique avec des soldats sans foi ni loi. Sans sentiment, aussi. Les vainqueurs se comporteront de la pire manière qui soit, pillant, violant dans chaque lieu où ils passaient. Après la peur des nazis, la terreur des soldats de l'Armée rouge sensée apporter la liberté tant attendue par tous. Partout, les mêmes scènes de bataille pour un village gagné. Esther, Lisa et les habitants de ces hameaux en feront toujours les frais, pauvres civils pris qu'ils sont entre le marteau et l'enclume.

Le retour à la normalité, à la vie d'avant ne sera pas un exercice facile. Prise en charge par un centre de réfugiés, Esther cherchera à retrouver son mari, dont elle est sans nouvelles depuis son enrôlement dans l'armée hongroise, et à obtenir des informations sur sa famille disparue.

Dès les premières pages de "Seules contre tous" de Miriam Katin j'ai eu la nausée, un haut le cœur, une envie irrépressible de vomir et de pleurer tout à la fois. Dans cette bande dessinée magnifique, l'auteur relate son histoire personnelle, sa fuite avec sa mère à travers le pays, les risques que celles-ci ont dû prendre pour ruser et rester en vie. Et le récit est pour le moins édifiant. La haine, le mal, l'abjection transpirent partout dans le quotidien, dans leurs rencontres, chez les gens. Ici, pas de place pour l'espoir. Simplement se dire que chaque journée gagnée contre la barbarie, le désespoir, c'est une journée supplémentaire qui rapproche de la fin du calvaire qui finira par arriver.

Dans cette bande dessinée tragique parce que réellement vécue par son auteur, tout est noir et gris, dur et sombre. Même les sentiments doivent être masqués, cachés, réprimés. La petite Lisa, enfant de trois ans à peine en 1944, ne comprend pas cette méchanceté d'adulte. Elle essaie tant bien que mal de s'attacher à des
objets, à des animaux. En vain. Les moindres parcelles de bonheur lui sont arrachées par la bêtise des grandes personnes.

Sur leur route, elles croiseront des civils vraiment mauvais, hostiles, des allemands pas toujours aussi dangereux que cela, des femmes jalouses et perverses, des gens généreux, simples et bons, prêts à les aider dans leur désir de survivre, leur donnant le gîte, le couvert, un sourire, un bout de pain ou un peu de compassion.

Les dessins au crayon à papier aux des traits épais, durs, rageurs alternent avec des coups de crayon plus légers, lorsqu'il s'agit de se remémorer des instants fugaces de bonheur. Quelques planches aux couleurs tendres et lumineuses, symboles de la vie et de renaissance, viennent casser cet ensemble noir et adoucir certains passages. On est frapper par le ton de narration, sans rancœur, sans animosité qui tranche avec la dureté des dessins. C'est une lecture dont on ne sort pas indemne, mais qui marque et laisse une empreinte longtemps après l'avoir terminée.

Le site de Miriam Katin sur ses autres albums, les avis de Joëlle, de Florinette et de Sylire pour qui cette BD a été un vrai coup de cœur.

18 mars 2009

FAGIN, LE JUIF SELON DICKENS

  • Fagin le Juif - Will Eisner - Delcourt Éditions


Tous les inconditionnels de Dickens qui ont lu "Oliver Twist" se souviennent de l'ignoble Fagin, portrait-type du Juif cupide et avide de richesse, méchant comme une teigne et exploiteur d'orphelins. De créer - involontairement - un personnage aussi caricatural que Fagin le Juif allait marquer pour de nombreuses décennies l'esprit des lecteurs et laisser une image stéréotypée néfaste et persistante du Juif en général. Et chacun de se souvenir de la communication terrifiante faite cent ans plus tard par les nazis.

Will Eisner, maître incontesté de la bande dessinée mondiale, a voulu montrer - à travers "Fagin le Juif" - que rien ni personne ne peut être réduit à un simple cliché, qu'il est nécessaire et impératif d'aller au-delà des apparences pour tenter de comprendre les comportements et attitudes de chacun. Pour cela, l'auteur part sur les traces de la véritable histoire de Fagin, le Juif d'Oliver Twist.

Moses Fagin entreprend de raconter son existence à Charles Dickens alors que celui-ci vient de terminer "Oliver Twist". Fils d'immigrés juifs d'Europe Centrale,
l'Angleterre sera pour nombre d'entre eux une terre d'asile accueillante ayant déjà intégrée les Juifs séfarades espagnols et portugais. Malgré la pauvreté et les difficultés d'intégration, l'avenir s'annonçait prometteur. Celui de Moses Fagin commencera dans la rue comme les enfants de sa condition. C'est avec son propre père qu'il s'initiera au vol et à l'escroquerie. Adolescent, le jeune garçon ne rêvait que de s'insérer en allant dans une école anglaise. Au lieu de cela, il sera expédié chez le Rabbin Cohen qui se chargera de lui ôter ses illusions sur son devenir.

Très jeune, il perdra ses parents comme souvent chez les pauvres gens de cette triste époque. Le Rabbin Cohen - homme charitable - lui trouvera une bonne place chez Mr. Salomon, riche marchand juif de Londres. C'est l'occasion pour Moses Fagin de découvrir que l'intégration passe par le baptême et les alliances politiques et économiques dans les grandes familles de la communauté juive. Et pour faire évoluer les conditions de vie des Juifs Ashkénazes les plus pauvres, la subornation s'invitait aux négociations. Devenu adulte, il sera chassé de son emploi trouvé par son bienfaiteur pour avoir osé tomber amoureux d'une jeune fille de la bonne société juive anglaise.

C'est ainsi que Moses Fagin, élevé dans la rue, retournera à la rue. Obligé de vivre, sinon de survivre, il s'associera avec des voleurs et détrousseurs de riches anglais. Cela lui vaudra d'être expédié au bagne pour dix ans dans une colonie
anglaise des Antilles et y être réduit à l'esclavage. Volé, exploité par des personnages cupides, Fagin pourra finalement rentrer à Londres grâce à un honnête capitaine de port qui s'occupera de ses papiers.

Retour à Londres et aux bonnes vieilles habitudes d'escroc et autres attrape-nigauds. Plus âgé, moins naïf, Fagin s'associera avec une crapule, Sikes. Il acquiert, au fil des années, une réputation de spécialiste des arts de la rue, achetant et vendant tout ce qui lui tombait sous la main. Surtout, Moses Fagin deviendra le refuge des gamins pauvres et abandonnés dans la rue. C'est à cette période que sa vie croisera celle du petit Oliver Twist, né et élevé dans un hospice où la tendresse n'est pas la règle. Pour justifier sa place, Oliver Twist doit travailler jusqu'à épuisement. Plutôt qu'une vie de misère, il s'enfuiera pour Londres où le hasard - ou la prédestination - lui fera rencontrer Fagin. Devenu pickpocket par la force des événements, Oliver Twist sera récupéré par Mr. Brownlow qui le prendra sous sa protection. Mais Fagin et Sikes - homme brutal et dangereux - ne l'entendent pas de cette façon. Ils doivent le rattraper pour le remettre dans la rue.

Du fond de son cachot, attendant l'exécution de sa sentence, Moses Fagin contera à Charles Dickens la fin de l'aventure d'Oliver Twist, et lui démontrera qu'il n'y a pas une et unique vérité, mais des vérités, que rien n'est absolu ou définitif, que personne ne détient la vérité vraie, et qu'il est important de comprendre les choses avant de les ériger en grands principes. "Je suis Fagin, membre d'une race noble bien que dispersée ! Les juifs qui survivent, souvent contraints par les circonstances, dans des tanières immondes et confinées, et la misère et la crasse, dans la nuit londonienne ne sont pas devenus voleurs par choix !".

Avec "Fagin le Juif", Will Eisner décide de refaire le parcours de vie d'un individu que tout lecteur d'Oliver Twist s'est pris à détester tant il était avare, intéressé, brutal et inhumain envers les enfants démunis des rues. Dans cette bande dessinée - qui alterne les dessins et esquisses en noir et blanc au crayon à papier -, les dialogues sont riches, nombreux, clairs et explicites. Elle reprend la situation économique, politique et sociale du 19ème Siècle en Angleterre, pays de la liberté d'entreprendre et de s'enrichir, de la réussite sociale, mais aussi celui de la misère extrême et des corsets sociaux. En effet, il était inconcevable qu'un pauvre jeune homme et une jeune fille riche - ou inversement - puissent tomber amoureux et se marier. De même, les jeunes filles riches et juives ne pouvaient faire des mariages riches ou aristocratiques que si elles se convertissaient au protestantisme. De petits paragraphes entre les chapitres
synthétisent les situations et introduisent ainsi les thèmes abordés dans la bande dessinée. Une postface, écrite par Will Eisner, explique au lecteur les raisons qui l'ont poussé à réécrire cette partie d'Oliver Twist, et à tenter de rétablir - partiellement - une vérité plus conforme à la réalité de l'époque.

Au final, on sort de la lecture de "Fagin le Juif" avec une autre perception de ce personnage
caricatural et malmené par Charles Dickens dans "Oliver Twist", vision sans aucun doute différente, nuancée et plus tolérante. C'est une très belle bande dessinée qui - au-delà du classique de Charles Dickens - nous montre à voir une société de miséreux et misérables qui n'avaient d'autres choix pour s'en sortir que le vol, le recel, la prostitution ... ou la chance !

27 février 2009

L'ESPRIT JAPONAIS

  • Le corps japonais - Dominique Buisson (Hazan Éditions)


Alors que je participe au swap organisé par Goëlen sur le Japon, je me suis aperçue que je connaissais très peu de choses sur ce pays si éloigné de l'Europe sur de nombreux points. Aussi, lorsque errant dans les travées de la médiathèque à la recherche d'un ouvrage original sur l'art dans cette région, je suis tombée inopinément sur "Le corps japonais", je me suis dit que c'était là un sujet atypique et original pour mieux connaître cette énigmatique contrée. Neuf thèmes sont abordés autour du corps physique ou spirituel et son histoire culturelle, du sacré à la mort en passant par les codes sociaux ou amoureux, la gestuelle ou le maquillage.

Alors qu'en Occident le corps existe par lui-même depuis la Renaissance, au Japon il est irrémédiablement lié à son environnement. Véritable don du ciel, le corps ne peut être ni modifié, ni déguisé parce qu'il appartient à un grand tout. Vivant dans une double tradition religieuse - le Shintô et le Bouddhisme -, peuplée de croyances, d'esprits de la nature et de dieux ancestraux, le Japonais participe à des rites de purification et de respect des saisons pour s'attirer les bonnes grâces des puissances surnaturelles. Selon le Shintô, l'homme se doit de prendre soin du corps dont il dispose pour atteindre l'harmonie. Ainsi, dès l'enfance, le Japonais - placé sous la protection des divinités - est conditionné par des comportements issus de la religion, dont les plus importants restent les rituels
du bain et la pratique des arts de cérémonie, tels celui du thé. Le rite du bain est sacré, car synonyme d'équilibre et de symbiose avec la nature.

Les relations sociales ont longtemps été soumises aux règles du confucianisme, conçu pour gérer les droits et les devoirs de
chacun. Les Japonais ont longtemps été contraints par une autorité supérieure : cadet-aîné, parent-enfant, maître-élève, mari-épouse, suzerain-vassal, et même l'empereur qui devait rendre des comptes à la déesse du soleil, son ancêtre direct. C'est avec la restauration de l'ère Meiji et l'introduction de la civilisation occidentale que l'influence de l'étiquette se limitera aux cérémonies et autres rituels. Cependant, dans la vie quotidienne, certaines règles sont encore très prégnantes, comme celles de saluer, prendre un bain, se coiffer ou s'habiller, se comporter en public.

Tout au long de son existence, le Japonais contractera un ensemble d'obligations morales qu'il devra impérativement rembourser à l'empereur, à l'État, à ses parents, à ses ancêtres, à ses supérieurs, à son maître. Dans ce pays de la déférence, deux symboles survivent encore et toujours, le sourire et le salut. Dès sa naissance, l'enfant japonais apprend à saluer. C'est un élément complexe qui dépend des relations entre les personnes, de la différence de statut social et du fait d'être un homme ou une femme. De même, le sourire - si énigmatique pour les occidentaux -,
est une convenance pour communiquer. Il agit comme un rempart pour contrôler ses émotions, mais aussi pour éviter la honte de certaines situations. Dans ce pays où règne l'ambiguïté, deux principes coexistent, celui que l'on doit au monde extérieur et celui que l'on doit à soi-même, qui mènent parfois à une forme d'indifférence à l'autre dès que le Japonais se trouve dans la rue, seul endroit où les obligations disparaissent.

Si, à l'Occident la sexualité a longtemps été liée au Mal, au Japon le plaisir n'est pas condamné, mais
ne doit pas troubler l'ordre public ni entacher le nom d'une honte indélébile. Durant plusieurs siècles, la prostitution a été considérée comme un art à part entière. Et si la sexualité s'exerce de façon discrète et raffinée, le corps nu n'hésite pas à se donner en spectacle quand il est symbole de fertilité et de pureté originelle. Des sanctuaires phalliques lui sont consacrés et l'exposent tout comme dans les estampes, conçues pour l'initiation sexuelle. Le corps est aussi affiché au tout venant dans le train ou le métro bondé par la lecture des mangas érotiques qui offrent un catalogue illimité des déviances et cruautés sexuelles possibles.

De même, l'homosexualité n'a jamais été un motif de condamnation morale au
Japon. Jusqu'à la fin du 19ème Siècle, les guerriers et les moines considéraient que l'amour pour un autre homme était une passion plus élevée et plus spirituelle que celle portée à une femme. Si l'homosexualité subit juste les interdits de la société elle reste une pratique souterraine entre l'exhibitionnisme des travestis de Golden Gaï ou du quartier de Shingubu de Tokyo et la discrétion des jeunes gens en faisant l'expérience avant le mariage. Actuellement, on trouve une féminisation de l'homme chez les jeunes gens maquillés avec ostentation et richement vêtus, surnommés les garçons paons.

Concernant le maquillage, il reste - avec le tatouage et le masque - un moyen de
prouver l'immatérialité de l'âme. Au Japon, cet art est poussé à l'extrême et très sophistiqué, tissant un ensemble de codes complexes. De nos jours, une Japonaise en kimono renoue avec le passé des anciennes dames de cour au teint blanc et aux sourcils redessinés. L'acteur de Kabuki ou de Nô spécialisé dans les rôles féminins, l'interprète par son maquillage ou son masque. Le tatouage, expression de la virilité, était un ornement au 18ème Siècle pour les intellectuels et les artistes, marque de courage ou appartenance à une corporation au 19ème Siècle, avant d'être considérée comme une subversion malsaine devant être cachée au 20ème Siècle.

Toujours dans l'art et le maquillage, le théâtre au Japon est très présent dans la société. Quatre types se côtoient : le Bugaku représentant le raffinement aristocratique associant danses et musiques élégantes ; le Nô issu de la classe guerrière, transcrivant les tourments des âmes, il est joué avec des masques en bois ; le
Bunraku n'utilisant que des marionnettes et le renommé Kabuki, théâtre populaire traduisant la beauté cruelle ou émouvante des états d'âme. A côté de cet art scénique classique au Japon, on trouve un théâtre underground, le Butô, anti-danse exprimant la difficulté de vivre dans un pays obsédé par la honte de la défaite et refusant le matérialisme de la société moderne.

Dans "Le corps japonais", on trouve un tableau très vaste mais non exhaustif de la société japonaise actuelle. Grâce à ce très bel ouvrage, le lecteur apprend une foule d'éléments peu ou mal connus en Occident et permettant de mieux comprendre certains modes de pensées, d'actions et des comportements qui peuvent parfois nous choquer, nous heurter, nous gêner. Présenter en neufs chapitres à l'iconographie riche, belle et précieuse, on découvre un pays aux habitudes ancestrales et qui - pour la plupart - perdurent encore de nos jours, même si elles sont atténuées. "Le corps japonais" aborde le monde et la vie du Japonais en général, de la naissance à la mort, en passant par l'art, l'architecture ou la religion. C'est un livre d'art qui se lit comme un essai sur le fonctionnement de la société actuelle aux prises avec son passé, son histoire, ses codes et ses rites.