Affichage des articles dont le libellé est Documents/Essais. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Documents/Essais. Afficher tous les articles

4 septembre 2011

LA MARQUE DU PERE

  • Un long silence - Mikal Gilmore - Sonatine Éditions



"Je fais un rêve terrible.
Dans ce rêve, c'est toujours la nuit. Nous sommes dans la maison de mon père - une vieille maison d'un brun charbonneux des années 1950, dotée de bardeaux, à deux niveaux, délabrée. Elle est située à l'extrémité de la périphérie d'une ville américaine moribonde, coincée entre les lumières de la nuit et les cheminées fumantes de gigantesques usines. Devant la maison, la séparant d'une forêt dans laquelle je n'ai pas le droit de pénétrer, s'étire une voie ferrée éclairée par la lune. Dans ce rêve, on entend toute la nuit durant le sifflement d'un train qui hurle au loin, annonçant l'approche d'un wagon de voyageurs venu d'un autre monde. Mais, pour une raison ou une autre, aucun train n'arrive jamais. Il n'y a que le hurlement
".

Il semblerait que chacun d'entre nous porte en lui son histoire familiale, cachée dans quelques sombres recoins de son âme - ou de ses gênes -, avec ses secrets enfouis, ses non-dits fardés, masqués. Cette histoire abritée sous des décennies de voiles obscurs, de mystères ténébreux, de secret jamais levés, déterminerait plus ou moins nos actes - conscients ou non -, et nous mènerait tout droit à notre destin. Mikal Gilmore, quant à lui, aura tout fait pour échapper à cette malédiction filiale. Il faut reconnaître pour sa défense que le garçon partait avec un sacré handicap génétique. Un de ses frères n'était autre que Gary Gilmore, le condamné à mort le plus célèbre des États-Unis au milieu des années 1970 et qui inspirera à Norman Mailer son célébrissime "Chant du bourreau". Mais avant d'en arriver à se sauver de lui-même, Mikal Gilmore a voulu savoir, comprendre les tenants et les aboutissants de son histoire personnelle, originelle, intime, comme pour ne pas être englouti - à son tour - par celle-ci. "C'est comme si le passé de ma famille avait acquis pour moi la dimension d'un mystère. Je veux savoir si, en examinant notre histoire, je peux y trouver une clé - un événement qui pourrait expliquer ce qui a causé tant de pertes et de violence. Peut-être que si je trouve quelques réponses, je parviendrai à éviter des pertes supplémentaires".

Remontant les fils emmêlés, embrouillés, intriqués de sa propre histoire, Mikal Gilmore va disséquer le passé intime de Bessie Brown, sa mère. Cette jeune femme, élevée dans l'idéologie mormone en plein cœur de l'Utah, au sein d'une fratrie de neuf enfants, poussera - sans beaucoup d'affection - comme une herbe folle. Ballottée, bousculée, elle s'affranchira petit à petit de cette éducation rigoureuse et aliénante, passant dans le camp des rebelles, jugée et condamnée par les siens. La mort tragique de sa jeune sœur Alta, signera le début de la fin de cette lignée maudite, qui ne connaîtra que les coups du sort, la violence, la marginalité, le reniement, la folie. "C'était l'endroit où, plus de soixante auparavant, la vie des Brown avait sombré dans une tragédie soudaine dont l'impact effroyable n'a jamais été ni oublié ni éradiqué. A la lueur du soleil couchant, on aurait presque dit qu'il restait une tache de sang sur le sol - du sang qui avait coûté tant d'espoir et, dans l'esprit de ma mère, annoncé une ruine si inébranlable que ni le temps ni les intempéries ne l'effaceraient jamais". Bessie refusait la violence, la haine, la loi du Talion des prédicateurs Mormons. Elle était convaincue que l'on pouvait prévoir les meurtres et, donc, les empêcher. Or, en Utah au début du 20ème Siècle, les
exécutions de meurtriers étaient publiques. Selon elle, les spectateurs de ces exécutions étaient eux-mêmes complices d'un meurtre.

Surtout, dans ce bric-à-brac de l'histoire filiale de Mikal Gilmore, il y a une large
place pour le mensonge. Peut-être pire que le non-dit, dans certains cas. Dans tous les cas, aussi dévastateur, ravageur, nuisible. Le mensonge, la mythomanie, le boniment, le baratin s'invite partout dans cette trame familiale déjà complexe. Elle s'infiltre dans chaque espace vide pour colmater les brèches du silence et créer un mur d'artifices, de faux-semblant. "Notre passé était plein de secrets et de dettes, de droits dont nous avions été lésés, de fantômes qui nous suivaient. Il y avait une obscurité au cœur de notre histoire. Une obscurité que nous ne comprenions pas pleinement, mais dont nous savions qu'elle était la partie la plus ancienne et la plus vraie de nous-mêmes".

En effet, comment - de fait - Gary Gilmore et ses frères auraient-ils pu vivre une telle existence sans en être profondément perturbés ? Trimballés, tiraillés, déstabilisés par tant de déménagements incessants, de départs précipités, promenés du nord au sud, d'est en ouest des États-Unis, pris entre des parents passant leur temps à escroquer, à berner, à tricher, à s'aveugler et à se voiler une réalité sordide, à se hurler dessus, à se battre, à s'entretuer presque, comment se construire, grandir sereinement et sans peurs ? Quelle image pouvaient avoir les deux aînés de leurs parents qui n'avaient ni travail stable, ni endroit sûr et défini pour se poser ? Chassés de partout, considérés pire que des parias, comment ces enfants auraient-ils pu échapper à leur destin, devenir des adultes équilibrés, sains, paisibles ? "Mes frères ont grandi durant des années au milieu d'inconnus désespérés - des gens qui avaient tout perdu, des gens qui étaient fous ou ivres ou violents, ou les trois à la fois. Ils ont vu des gens se faire poignarder, et d'autres mourir de faim ou de maladie".

Au fur et à mesure de ma lecture de "Un long silence", je me suis dit que Mikal Gilmore avait certainement eu beaucoup de chance dans son malheur par rapport à ces trois frères, Franck jr. Gary et Gailen. Au moins lui n'aura pas connu la vie de bâtons de chaise de ses aînés imposée par ce couple infernal qu'était Franck et Bessie Gilmore. De raclées en torgnoles, de coups de poing en coups de ceinturon, ces enfants ne connaîtront que la violence gratuite en guise d'éducation. Jamais d'explication, encore moins de discussion. Pas d'amour ni d'empathie. Gary le plus fragilisé par cet environnement, cumulera les bévues, les bêtises. D'abord enfantines et innocentes, ces sottises s’amplifieront jusqu'au point de non-retour. Ces attitudes seront autant de SOS lancés à sa famille, à son entourage, à la société pour dire l'impossible, la souffrance. Il attirait l'attention mais de manière excessive et toujours négative. Son cri d'amour, sa quête perpétuelle de reconnaissance, d'affection engendreront l'effet inverse. De maisons de redressement en prisons d’État pour des faits de plus en plus violents, cruels, la vie de Gary ne sera qu'une suite ininterrompue de catastrophes, d'actes manqués pour se prouver qu'il existait bien.

Avec "Un long silence", Mikal Gilmore analyse son passé, son enfance, sa jeunesse, revient sur son parcours avec le recul nécessaire pour être juste, objectif, impartial. Sans apitoiement et sans concession envers lui, Mikal Gilmore livre dans son roman biographique le résultat de son introspection, forme de psychanalyse par l'écriture qu'a été la rédaction de cet ouvrage. Au fur et à mesure de cette lecture dense, profonde, bouleversante - parfois éprouvante aussi - on sent son auteur se détacher de cette histoire, tourner la page pour - enfin - pouvoir écrire son histoire et vivre en paix. Hagiographie infiniment humaine, "Un long silence" ne peut laisser aucun lecteur indifférent ! "Dans un monde meilleur, mes parents ne se seraient pas rencontrés - ou du moins ils ne se seraient pas mariés et n'auraient pas fondé un foyer. Dans un monde meilleur, je ne serais pas né. Franck Gilmore et Bessie Brown étaient deux êtres pitoyables et misérables. Je les aime, mais je dois dire ceci : c'est une tragédie qu'ils aient eu des enfants".

D'autres blogs en parlent : Belle de Nuit, Des goûts et des livres, Corine, Stemilou ... D'autres, peut-être ?! Merci de vous faire connaître par un petit commentaire, que je vous rajoute à la liste.

234 - 1 = 233 livres dans ma PAL ...

13 août 2011

LE PLETZL AU COEUR DE PARIS

  • Rue des Rosiers : une manière d'être juif - Jeanne Brody - Autrement Éditions


L'ouvrage de Jeanne Brody s'ouvre sur la parole de quelques habitants de la Rue des Rosiers. Tout le monde sait que la parole libère, que les mots ont tout leur poids quand les ombres du passé font surface pour faire souffrir et ressentir l'absence des disparus. La Rue des Rosiers, c'est un peu comme la rue Kroshmalna à Varsovie, Josefov à Prague, Lower East Side à New York ou Méa Shéarim à Jérusalem, lieu de convergence de tous les Juifs arrivés en France, concentration de toute l'immigration des communautés Ashkénazes, Séfarades ou Orientales. Que l'on vienne d'Alsace, de Pologne, d'Allemagne, de Russie, d'Algérie, du Maroc, de Turquie ou de Tunisie, ce quartier est un Pletzl - petite place - sorte de Shtetl niché, caché, tapi dans Paris. Ainsi, pour le rédacteur en chef de "L'Arche", le square des Vosges appartient à son origine profonde, à ses racines. "Je suis un enfant de la rue des Rosiers ; je suis un enfant de la place des Vosges ; dans une certaine mesure mon père était un enfant de la rue des Rosiers et moi je suis un petit-fils de la rue des Rosiers. Alors tout ça compte ! Et si je ne pouvais plus m'y promener j'aurais un manque tragique, terrible ! La rue des Rosiers, c'est une manière d'être juif, de se mouvoir juif, l'endroit où les juifs vivaient, mes souvenirs !".

Bien sûr, il y a encore et toujours la sempiternelle rivalité entre les Juifs d'Europe de l'Est et centrale - ashkénazim -, et ceux d'Europe de l'Ouest, séfaradim ! Entre ceux s'exprimant en yiddish et ceux n'en comprenant pas le moindre mot ; entre ceux vivant dans la stricte obédience religieuse, et ceux l'adaptant à leur manière de vivre. Mais pour beaucoup, la Rue des Rosiers "C'est le quartier le plus pourri ! C'est le quartier où je vis et c'est le seul où je vivrais !".

La Rue des Rosiers n'est pas à proprement parler un quartier juif comme Montmartre ou Belleville l'ont été. Il est Le quartier juif enfoui au cœur de Paris par excellence. Ici se côtoient le riche et le pauvre, l'intellectuel et le manuel, le Hassid et
l'orthodoxe, le Juif libéral et le Loubavitch, sans parler des goys intégrés dans ce métissage. De ce melting pot social, culturel, cultuel, de ce brassage inter-ethnique, de ces miscellanées hétéroclites et parfois explosifs, a jailli un quartier atypique et singulier, vivant, remuant, vibrant, étourdissant où chaque civilisation a laissé sa trace. "Il ne s'agissait pas de couches pétrifiées, mais de traces bien vivantes - de personnes et de commerces existant côte à côte : des Juifs et des non-Juifs, de vieux artisans de province, des petits commerçants nés au début du siècle dont les parents étaient paysans, des représentants de presque toutes les vagues d'immigration. Toute son histoire était encore visible, inscrite sur les pavés, sur les façades des immeubles et sur les visages de ses habitants".

Pour qui ne connaîtrait pas encore la Rue des Rosiers et son foisonnement
communautaire et spirituel, sa ferveur religieuse, je ne saurais conseiller de (re)voir "Rabbi Jacob" pour l'atmosphère, ou encore d'écouter les sketches de Popeck pour l'humour juif mâtiné de l'accent yiddish bien appuyé ! Passer ces poncifs habituels, vous y rencontrerez un univers propre à cet arrondissement situé au centre de la capitale où le temps semble inexorablement suspendu depuis des décennies, voire des siècles parfois.

Dans "Rue des Rosiers : une manière d'être juif", Jeanne Brody nous fait vivre les bruits de la rue, entendre les murmures des prières dans la synagogue, à l'oratoire du coin ou derrière ses rideaux, à l'abri. Elle nous fait écouter les silences - lourds et pesants comme ces absents éternels que l'Histoire a engloutis sans jamais réussir à les faire oublier, encore moins disparaître -, et ceux imposés par le rythme de la Foi. Parce que dans cette Rue des Rosiers, c'est 5 000 ans de Judaïsme qui vibre à travers chaque habitant authentique, surprenant, déconcertant, curieux, cocasse, drôle, émouvant, extravagant. Ici, c'est tout à la fois la recomposition d'un Ghetto d'Europe centrale, d'un Mellah d'Afrique du Nord, que vous retrouverez dans chaque visage rencontré, dans chaque façon de vivre sa judaïté, dans chaque accent, mot ou intonation. Et que dire des odeurs, des saveurs de la cuisine, quand les parfums des épices orientales viennent subtilement se mélanger aux beygels chauds, quand le couscous rivalise avec le cholent !

Évidemment, dans "Rue des Rosiers : une manière d'être juif", l'histoire de la 2ème Guerre mondiale tient une place notable, de par son poids dans la mémoire des
lieux, des murs, dans les souvenirs mêmes de ses habitants. Ici, chacun est un pan de la réminiscence, de la souvenance de ce douloureux passé qui a failli engloutir un peuple. Mais ce serait réduire la chronologie de cette communauté juive de Paris si pittoresque, qui se maintient à cet endroit depuis le 12ème Siècle ! Elle fait partie d'un grand Tout qui appartient à cette collectivité, et dont la Rue des Rosiers est l'épicentre. "Face aux grands bouleversements sociaux tels que les pogroms et les guerres, les juifs n'ont trouvé que le yiskerbuh, le "livre de souvenir", comme moyen de ne pas perdre le lien avec le passé. Ces livres, écrits spontanément par les membres de plusieurs centaines de communautés disparues aujourd'hui, sont bien sûr une forme de qaddish collectif écrit".

Pour ceux et celles qui s'en souviennent, et pour les curieux, je vous mets une vieille chanson de Mort Shuman - Brooklyn by the sea. Les paroles racontent, elles aussi, un peu l'atmosphère de ces quartiers juifs ...




236 - 1 = 235 livres dans ma PAL ...

27 juin 2011

GRANDEUR ET MISERE DES COURTISANES

  • Le roman des maisons closes – Nicolas Charbonneau/Laurent Guimier – Éditions du Rocher


"J’ai veillé pendant toutes ces années sur un monde étrange. Sans le juger. Un univers que beaucoup, sans toujours le connaître, ont encensé ou méprisé. Interdit ou toléré. J’ai veillé sur des femmes et des hommes. Des brigands, des jeunes filles égarées, des maîtresses de maison au caractère bien trempé, des rabatteurs, des femmes légères et d’autres éternellement tristes, des clients salaces, des coquins, des gentils garçons ou de vrais pervers. Je n’ai jamais rien dit. Muette pour l’éternité. Jusqu’à ce jour où j’ai décidé de me confier. Oh, je ne vous dirai pas tout. Il y a des secrets qui partiront avec moi. Mais je veux être celle qui vous éclairera une dernière fois sur ce qui se passait derrière le velours des rideaux qu’il fallait écarter pour entrer dans ces maisons fermées. Des maisons closes. Qui portaient si bien leur nom ».

L’histoire des maisons closes et de la prostitution est aussi vieille que le monde. Tout le monde sait que le lupanar prend son origine dans la Rome antique où les hétaïres de la Cité Impériale étaient surnommées lupae, louves. Et que dire de Messaline, l’impératrice nymphomane qui – chaque soir – se transformait en vulgaire catin des bas-fonds. La putain impériale ! Ainsi était-elle baptisait. C’est dans le quartier de Subure, le plus pauvre, le plus populeux, le plus déshérité que cette mante religieuse partait assouvir ses fantasmes jamais satisfaits, jamais rassasiés. « Dans les ruelles de Subure, on volait, on trafiquait, on tuait pour rien. Et on faisait l’amour également. Car c’était un des hauts lieux de la prostitution romaine : dès la neuvième heure du jour, heure légale d’ouverture des bordels sous l’Empire, Subure devenait un gigantesque lupanar. On y croisait la lie de la plèbe, des vagabonds, des éclopés, des adolescents à peine pubères en mal de sensations fortes, à la recherche d’une prostituée à deux sous. Les pauvres filles du Subure n’étaient pas regardantes ».

Errons encore un peu dans le temps et arrêtons-nous un instant à Versailles, à l’époque de Louis XV et de ce cher Marquis de Sade ! C’est qui va donner ses lettres de noblesse au libertinage. Surtout après l’austère Louis XIV et sa peur du complot permanent. C’est à cette même période que l’on publie les premiers catalogues de prostituées recensant leurs caractéristiques physiques, morales ainsi que leurs prestations et leurs spécialités. Et à Versailles comme à Rome, il y en avait pour toutes les bourses ! « S’il [Louis XV] se faisait un malin plaisir de découvrir au matin le récit détaillé des péripéties d’un membre de la Cour qui était allé se perdre dans l’une de ces maisons libertines des plus réputées – des salons tenus par des maîtresses galantes, comme ceux de Mesdames Justine Pâris, Florence Dhosmont, La Gourdant, dite la Petite Comtesse, La Varenne ou encore La Launay -, le roi enrageait d’apprendre que certains préféraient les bouges du Val d’Amour, cet ensemble de ruelles puantes où les filles se vendaient à bas prix, entre la rue Pavée, la rue Beaurepaire et la rue des Deux-Portes. […] Là-bas, dans des gargotes honteuses, les clients s’adressaient directement aux greluchons, ancêtres des proxénètes, pour se payer les services d’une prostituée souvent mal en point ».

Traînons un peu dans le temps historique et rapprochons-nous. Nous voilà en 1889, en cette fin de 19ème Siècle où Paris a le sang chaud, bouillonnant et l’esprit égrillard et coquin. Arrêtons-nous devant le 12 de la rue Chabanais, dans le IIème Arrondissement, entre le Louvres et l’Opéra. Vous connaissez l’endroit ? Non. « Welcome to the Chabanais. The house of all nations ». Voilà ce que pouvait lire les clients à l’entrée de la plus célèbre maison de tolérance de la Capitale, le « Chabanais ». Tout est dit, ou presque. Laissons-nous porter par une visite de cet endroit (presque) mythique, temple de la luxure, où la religion était la débauche et l’idole, l’amour tarifé. Derrière une porte d’entrée sobre, voire quelconque, se cache en réalité un lieu d’exception par la qualité et le raffinement de son décor. Imaginez un immeuble de huit étages métamorphosé en lupanar de luxe dédié à tous les plaisirs, aux fantaisies sexuelles et lubriques – voire perverses – des grands de ce monde. Chaque chambre avait son style : japonais, espagnol ou mauresque, d’une magnificence digne d’un Palais des mille et une nuits. Et pas de consommation de masse. On dégustait. On appréciait. On s’amusait et on batifolait, quand on ne négociait pas entre ministres, présidents et ambassadeurs ! Car le « Chabanais » était proposé comme lieu touristique aux hôtes étrangers en visite à Paris. « […] les services du protocole n’inscrivaient pas le Chabanais dans le programme officiel. Ils utilisaient toujours le même code secret : une « Visite au Président du Sénat ». Cela signifiait qu’à l’heure dite, l’escorte officielle de l’hôte de la République s’arrêterait devant l’immeuble du 12, rue Chabanais ».

Et comme toujours s’il y a une face claire, opulente, aristocratique, élégante, il y a aussi une part sombre, misérable, populaire, vulgaire. Pour le premier, le « Chabanais » ; pour le second, le sinistre « Panier Fleuri » à l’angle du boulevard de la Chapelle et de la rue Caillié. Là, pas de champagne, pas de caviar, encore moins de princes ou de ministres en goguette. Seulement des passes, de jour comme de nuit, avec des filles réduites à n’être qu’un numéro accroché autour du cou. La spécialité du « Panier Fleuri » : l’abattage. « […] les immigrés, tirailleurs sénégalais, étrangers de toutes nationalités, Africains et Arabes essentiellement, mais aussi tous les ouvriers et « prolos » qui n’avaient pas le sou et s’en allaient tôt le matin vers les usines de la banlieue nord en s’arrêtant parfois au Panier Fleuri, seule maison de passe ouverte dès l’aube et même presque vingt-quatre heures sur vingt-quatre ».

Contrairement à ce que le titre pourrait laisser penser, « Le roman des maisons closes » de Nicolas Charbonneau et Laurent Guimier est un ouvrage tout ce qu’il y a de plus sérieux, historiquement et iconographiquement documentés, et à mettre entre toutes les mains. Je sais, la couverture est on ne peut plus suggestive. Mais ne vous leurrez surtout pas ! Si vous pensez lire un roman avec des histoires coquines, des détails croustillants ou des secrets d’alcôve des maisons closes, vous risquez d’être amèrement déçus. Maintenant, si vous recherchez un ouvrage sur l’histoire de ces maisons – petites ou grandes, parisiennes ou provinciales, distinguées ou obscènes, classieuses ou crasseuses -, alors le « Roman des maisons closes » aura quelques chances de vous intéresser. Car si le thème peut prêter à sourire ou à ricaner, le traiter n’est pas chose évidente. Et les deux auteurs ont réussi un pari pour le moins risqué. Ils nous font remonter le temps depuis l’antiquité romaine jusqu’à la fermeture des maisons au lampion rouge par la célèbre Marthe Richard, en 1946. Au cours de cette balade à travers le temps révolu, le lecteur croisera des inconnus venus s’encanailler dans un lupanar de luxe, dilapidant leurs économies en une soirée souvent mémorable ; certains emmenant leurs fils se faire déniaiser et passer ainsi de l’enfance à l’âge d’homme. D’autres enfin, connus – tels Toulouse-Lautrec ou Guy de Maupassant – grands consommateurs de ces lieux de luxe et de vice. Mais ne nous leurrons pas sur le sort réel des filles employées dans ces maisons qui portaient bien leur nom, closes.
Celles-ci ne sortaient jamais, ou très peu. Dès leur entrée, elles étaient redevables de sommes considérables pour leur entretien. Elles étaient prélevées sur leurs recettes pour tout : la chambre, le savon, les serviettes, les parfums, les vêtements … Esclaves, les filles passaient leur existence à payer. Bien peu s’en sont sorties honnêtement et par le haut. Beaucoup se sont tuées à la tâche !

Mais le plus étonnant c’est l’actualité des méthodes utilisées pour attirer le client. La publicité, les cartes de visite et un certain Guide Rose édité par le très sérieux Office Général du Commerce – bottin du libertinage à Paris et en province -, circulant sous le manteau, assurait la communication de ces endroits de plaisir tarifé. En résumé, « Le roman des maisons closes » est un ouvrage qui allie histoire et sociologie des mœurs à une époque où il était de bon ton de garder ses fantasmes pour soi, raconté par une vieille dame d’âge respectable à qui on a tout dit, tout confié. Le pire comme le meilleur. Il était temps pour elle d’ouvrir son album de souvenirs pour nous les transmettre … en toute pudeur !

Impossible pour moi de ne pas faire le lien - direct ou indirect - avec deux livres précédemment présentés et traitant du même thème : "La fermeture" d'Alphone Boudard et "L'éducation libertine" de Jean-Michel Del Amo.


238 - 1 = 237 livres dans ma PAL ...

6 juin 2011

PARCE QU’UN JOUR D’ETE ILS SONT VENUS

Paroles du jour J - Lettres et carnets du Débarquement, été 1944 - Jean-Pierre Guéno – Librio n°634


"Alors que nous avançons vers la terre, dans la pâleur grise de l'aube, l'embarcation de fer ressemble à un cercueil de 12 mètres, prenant des paquets d'eau verte qui retombent sur les têtes casquées des hommes serrés épaule contre épaule, dans l'inconfortable, l'insupportable, la dure solitude des soldats allant au combat » (Ernest Hemingway – 6 juin 1944). Il y a si longtemps déjà, que – parfois - notre mémoire nous fait défaut. Presque une éternité pour les générations les plus jeunes. Soixante-sept ans, l'âge de nos parents ou grands-parents qui, enfants ce jour-là, vous ont aperçus ou entendus avec vos drôles d'accent, mi-confiants, mi-méfiants. Ils ne savaient pas encore qui vous étiez, ni d'où vous veniez exactement. Parce qu'ils n'avaient connu que la peur, la guerre, les privations diverses.

Cependant, votre histoire demeure intacte. Elle n'a pas pris une ride. Elle restera éternelle, quoi qu'il arrive. Perfide aussi, l'histoire, qui vous a pris bien plus : votre jeunesse, vos espoirs, vos idéaux, vos illusions, vos rêves d'avenir. En une nuit et un jour, elle a fait de vous - presque encore adolescents, à peine sortis des jupes de vos chères mères - des adultes. Elle vous a envoyés par-delà la vie, le quotidien, le commun et la banalité. Vous avez été catapultés dans la grande histoire ; de celle dont la mémoire s'empare pour ne plus la lâcher, pour la perpétuer au long des générations, de plus en plus lointaines. Par votre désintéressement et votre humilité, l'histoire a fait de chacun de vous des héros.

En traversant les mers et les océans, les continents parfois, vous nous avez offert le plus beau des cadeaux. Par vos frayeurs dissimulées, vos plaintes silencieuses, vos sanglots retenus, vous nous avez rendu notre fierté : le droit de vivre en hommes et femmes libres. Bien sûr, avant d'arriver à ce jour tant attendu, tant espéré, tant rêvé pour des millions d'Européens, il y avait eu des précédents. A commencer par le débarquement de Dieppe en août 1942, ou de l'opération Tigre, ultime répétition du débarquement, en avril 1944. Et à chaque fois, les mêmes mots qui vous reviennent en bouche, comme une éternelle prière destinée à un hypothétique Dieu sensé vous préserver du pire. Ainsi, Robert Boulanger - jeune soldat québécois - qui envoie une lettre à ses parents, leur demandant pardon pour toute la peine et l'angoisse causées par le passé. "J'en profite pour vous demander pardon pour toute la peine que j'ai pu vous causer, sur lors de mon enrôlement. Si je reviens vivant de cette aventure, et si je reviens à la maison, à la fin de la guerre, je ferai tout ce que je pourrai pour sécher tes larmes, maman, je ferai tout en mon pouvoir afin de vous faire oublier toutes les angoisses dont je suis la cause". Robert Boulanger ne reviendra jamais à la maison, laissant ses parents, ses frères et sœurs désemparés, confondus dans la peine et la tristesse. Il repose en paix au cimetière canadien de Dieppe, avec ses camarades. Il était le plus jeune des combattants et venait de fêter ses 18 ans.

Puis vint le jour J. Destination la terre de France. Les plages normandes, avec leurs drôles de nom de code : Sword, Juno, Gold, Omaha, Utah. Que savaient-ils de la France ces GI's, ces tommies, ces canadiens - lointains cousins acadiens ? Sans parler de tous les autres, origines et croyances confondues, associées dans une même communion de pensée : Norvégiens, Hollandais, Belges, Polonais, Tchèques, Australiens, Grecs, quelques Allemands même refusant l'inique, tant d'autres encore ... Et les français. Ceux qui avaient décidé de se battre autrement. "Pour eux, la France n'est pas un drapeau, mais une maison, une lande, une mère, une fiancée ou la barque dans un monde en paix".

Bien sûr, il y a l'angoisse, la peur au ventre, celle qui vous pousse à vomir, qui vous empêche de dormir, de penser à autre chose qu'à la mort, aux siens une dernière fois. Vous vous êtes rattachés à l'espoir de la prière ; vous n'avez jamais autant prié que cette nuit-là. Un dernier Pater, un dernier Ave, avant le grand saut dans l'inconnu, le brouillard, la folie meurtrière. Robert Capa l'a décrit avec justesse avant le débarquement sur Omaha : "Attendant la première lueur du jour, les deux mille hommes se tiennent debout dans un silence total ; et quelle que soient leurs pensées, ce silence ressemble à une prière". Mais il n'est pas seul à vivre cette attente, pire que tout. Alfred Birra, capitaine qui débarquera à Utah Beach l'écrira à sa femme. "Il n'y a pas beaucoup d'hommes qui dorment en cette nuit du 5 juin ... la plupart d'entre nous sommes assis, occupés à parler, à jouer aux cartes, à boire du café et à faire le genre de choses que font les hommes quand ils sont anxieux, un peu effrayés, et qu'ils ne veulent pas le montrer [...]. Comment décrire le sentiment d'angoisse qui vous étreint dans ce genre de situation". Rien que ces deux témoignages nous donnent une idée de la tension qui existait en chacun d'eux.

Et d'un coup, tout explose, tout se rompt, tout saute, tout vole en éclats, tout part en morceaux : les hommes, le matériel, les barges, les âmes, la panique des premiers instants, les angoisses. Tout se mélange, les corps et le sable, le sang, la terre et l'eau. Pour ceux qui ont posé les pieds sur les plages de France cette aube-là, c'est une sensation de fin du monde. Omaha - bloody Omaha - devient un enfer pour ces soldats innocents, jetés par vague dans la nasse. Tous ceux qui ont débarqué sur ce bout de plage ne pourront jamais oublier cette irréalité, ce cauchemar vivant et permanent. William Marshall, futur ingénieur de 19 ans, la décrira comme la pire de toutes les plages. "La boucherie d'Easy Red est pire que tout. Des cadavres, que la mer a rejetés au bord des dunes, [...] abandonnés sans dignité [...]. Ils représentent tous les échelons de service, depuis le simple soldat jusqu'au grade le plus élevé ; ils illustrent l'adage suivant lequel, dans la mort, tous sont égaux. La mort ne fait pas de discrimination, c'est le plus grand niveleur qui soit".

Ce qui peut être paradoxal, c'est que - malgré toute l'horreur et la confusion - la vie reprend toujours le dessus. Plus forte que toutes les dévastations, les anéantissements, certains trouvent le courage, la force de voir le bon côté des événements. Edward Rhodes Hargreaves, des services médicaux anglais, compare le verger dans lequel il se trouve pour la nuit à ceux du Kent. Il trouve le temps de décrire le paysage - presque de carte postale - dans lequel il évolue. "La campagne avoisinante est parsemée de petits villages. Dans chacun d'eux, il n'est pas rare de trouver une ou deux maisons de campagne adorables". Un instant de rêve, dans un monde de haine, de douleurs et de violence. Il ne sera pas le seul à voir l'aspect insolite de ces journées tout à la fois épiques, picaresques et barbares. Jean-Paul Gagnon, soldat canadien, cantonné à Banville apercevra une hirondelle qui lui rappellera son Canada. L'hirondelle, oiseau porte bonheur ! D'autres verront des fleurs sur le bord des routes, parmi les traces d'obus, les maisons détruites. Tout pour retrouver une vie normale, dans un monde chamboulé, tourneboulé, chambardé, désorganisé, désordonné, transformé.

Évidemment, ceux qui tirent leur épingle du jeu, ce sont les enfants. Ils courent après ce qui porte un uniforme allié, en quête de chocolat, de bonbons, chewing gums, cigarettes et autres friandises. Tout le monde sympathise, malgré les destructions. C'est la Libération. La vraie, la seule et unique. Chacun sait que l'autre apporte la Paix dans ses bagages. Cela rapproche et créé des liens, indissolubles. Mais elle aura un coût, cette Paix. Nous le savons tous, par l'histoire racontée dans nos familles, par nos parents, nos grands-parents. Nous savons ce nous leur devons : tout ou presque. La liberté de penser sans risque ; la démocratie retrouvée ; la paix depuis plus de soixante ans. Et surtout, la réconciliation avec les Allemands. Plus de soixante ans que les gens visitent les plages, les cimetières, les lieux des batailles, pour toujours se rappeler qu'un jour - enfin - ils sont venus. "Il est très touchant de voir la façon dont ils prennent soin des tombes de nos soldats [...]. Sur chaque tombe, un vase de fleurs fraîches placé là par un civil ..." (Edward Rhodes Hargreaves - 25 juillet 1944). Il en est ainsi depuis soixante-sept ans !

Il arrive parfois que les blogs suscitent des rencontres qui ne doivent rien au hasard. De toute façon, je ne crois pas au hasard. Je lui préfère - de loin - la destinée. Après une première publication de ce billet sur mon précédent blog, j'ai reçu un mail. L'expéditeur de ce message se prénommait - Denise - et l'objet en était pour le moins sibyllin. J'avoue avoir failli le supprimer sans même l'ouvrir. Ma curiosité naturelle m'a conseillée d'y jeter un coup d'œil. Après hésitation, j'ai ouvert ce message quelque peu étrange. Quelle surprise ai-je eu en lisant ce message ! Celui-ci contenait deux photos qui concernaient un jeune soldat québécois - Robert Boulanger - tué lors du Débarquement de Dieppe en août 1942. Il était le plus jeune soldat et venait de fêter ses 18 ans. Je me suis alors souvenue en avoir parlé dans le billet consacré à cet ouvrage. Je dois reconnaître que l'envoi de ces deux photos - suivies d'autres plus tard - m'a profondément touchée, émue.

Le message expliquait qui était Denise - sa nièce - et pourquoi elle m'envoyait ces photos si personnelles. Elle était arrivée sur mon blog en cherchant des informations sur l'oncle qu'elle n'a jamais connu et avait lu cet article qu'elle avait apprécié. En remerciement de cet humble hommage, elle m'envoyait des photos de celui-ci. Il arrive souvent que l'on écrive des billets sur des livres qui nous marquent pour des raisons strictement personnelles. Tel était le cas pour cet article. Il arrive aussi que des personnes y reconnaissent un des leurs. Cela a été le cas pour Denise. Je la remercie infiniment pour son message et ses envois que je conserve précieusement. Depuis ce jour, je corresponds régulièrement avec Denise.

9 mars 2011

LA LEGENDE DE SCARFACE

  • Chicago ballade – Hans Magnus Enzensberger – Allia Éditions


« Dans les salles de bains des immeubles d'habitation, l'eau-de-vie coule des alambics. Dans les salles de jeu, les premiers visiteurs se rassemblent autour des crachoirs dorés. La crème de la société danse le charleston et le shimmy dans les caboulots aux portes closes ornées de judas. Pendant que les trains de camions des gangs de la contrebande de l'alcool, escortés de motards vêtus de blanc immaculé, roulent avec un bruit de tonnerre sur les grandes routes, les véritables maîtres de la ville se montrent aux combats de boxe. Ils portent des chapeaux de paille et des guêtres blanches. Leurs ceintures sont ornées de diamants et le mouchoir qu'ils ont dans leur poche de poitrine, au-dessus de l'étui à révolver, est d'un blanc de neige. Les présenter serait une véritable offense […] ».

Le texte intitulé « Chicago Ballade » est extrait du recueil écrit par Hans Magnus Enzensberger « Politique et crime ». L'auteur a voulu faire partager au lecteur sa vision du mythe du gangster. Si le 19ème Siècle a su produire plusieurs figures légendaires persistant encore de nos jours – Oscar Wilde ou Richard Wagner dans les catégories Dandy et Artiste -, le 20ème Siècle a été plutôt pauvre en icône mythique. Bien sûr, on pourrait citer Lénine ( ?), Lindbergh ou encore Gagarine. Seulement leur image a été ternie avec le temps et n'a pu résister à certains écrits ou reportages venus écorner une surface apparemment trop lisse pour être réelle. Le 20ème Siècle a surtout vendu du mythe en quantité phénoménale grâce à la consommation de masse et en fonction de la demande de l'instant. Dès lors, on est entré dans l'ère du quantitatif, pas du qualitatif. Par contre, l'incarnation du malfrat se résume bien souvent à un nom, resté célèbre : Al Capone. « La seule chose qui, dans Capone et son univers, mérite quelque intérêt, c'est sa fonction mythologique. Le personnage historique est indifférent : c'est celui d'un homme extrêmement vulgaire, avide, habile et antipathique, dont l'histoire ne révèle aucun aspect tragique. Elle est complètement dépourvue de grandeur humaine ; elle est à la fois monstrueuse et banale ; n'importe quel journal du soir romain offre des drames plus poignants que les quatorze années de l'histoire du gangstérisme desquelles il va être question ici. En dépit de ses couleurs violentes, c'est, au fond, une histoire ennuyeuse ».

S'il y a bien une référence, une légende ou un folklore – au choix – du gangstérisme, c'est bien lui. Pensez donc qu'à la grande époque – vers 1925 – 1930 -, son QG faisait partie des circuits touristiques de Chicago ! Ainsi, la célèbre Warner Bros lui avait même proposé un cachet de deux cent mille dollars pour jouer le rôle principal dans « L'ennemi public ». Sa réputation s'est construite à Chicago, ville d'immigration par excellence, des jeux de hasard et de la prostitution. Quand, le 17 janvier 1901 la Lex Volstead entre en vigueur, celle-ci aura l'effet inverse à celui souhaité. D'un coup, la Prohibition allait entraîner une vague d'hystérie alcoolique, non seulement à Chicago, mais à travers les États-Unis. « Des boutiques spécialisées dans la vente de levure, de houblon, de malt et d'alambics ouvrirent du jour au lendemain leurs portes. Une marée d'articles contenant des indications précises sur la manière de brasser de la bière chez soi inondèrent tous les magasins. Des tavernes secrètes, les blind hogs ou speakeasies surgirent de partout. New York qui, une année auparavant, comptait 15 000 débits de boissons légaux, put s'enorgueillir en 1921 de posséder le nombre imposant de 32 000 speakeasies. Ce n'était pas la clientèle qui manquait. L'alcool devint une manie américaine. La première décennie de prohibition aboutit au bilan suivant : un demi-million d'arrestations ; des peines de prison d'une durée totale de 33 000 ans ; 2 000 morts dans la guerre de l'alcool que se firent les gangsters, et 35 000 morts victimes d'intoxication alcoolique ».

C'est par John Tonio, surnommé le président du Conseil qui avait su s'assurer le monopole d'alcool de contrebande selon des méthodes éprouvées de marketing et de publicité qu'Al Capone va démarrer sa carrière légendaire de fraudeur. A la mort de son mentor, il deviendra le potentat inébranlable et incontournable de Chicago. Mais comme toutes les sagas basées sur le crime, la violence, la corruption, l'étoile d'Al Capone – ennemi public n°1 -, ne tarderait pas pâlir et à décliner. « Il considérait son mentor et père nourricier comme un inventeur et un pionnier, mais ne songeait pas une seconde à s'en tenir à ce qui avait été atteint. Aucun modèle ne lui paraissait trop haut placé. […] Il se croyait très supérieur à tous ses innombrables prédécesseurs. Il avait raison ».

Grâce à « Chicago Ballade », Hans Magnus Enzensberger nous fait partir à la découverte d'un symbole du gangstérisme des années de Prohibition, Al Capone. Homme sans grand intérêt apparent, d'une triste banalité, celui-ci va élever la contrebande d'alcool des années 1920 au niveau des affaires légales les plus florissantes. Al Capone s'assurera des protections, ou des silences complices, dans tous les milieux, de la politique à la police, de la justice aux négociants désireux de se protéger d'une concurrence jugée déloyale. Pour ce faire, il fondera un véritable empire économique et financier, avec une administration centrale rationalisée et une organisation dignes des plus grandes entreprises internationales. Bien qu'on lui attribue plus de quatre cents assassinats, Al Capone ne sera jamais poursuivi pour ces meurtres, faute de preuves tangibles !

Très tôt, il comprendra que pour grandir dans ce milieu où la concurrence ne fait aucun cadeau, où la violence est la loi du plus fort, il vaut toujours mieux s'associer, fusionner, s'allier plutôt qu'éliminer. L'empire d'Al Capone phagocytera les syndicats d'ouvriers, de commerçants, mais aussi la police au point que Chicago deviendra Sa ville, dans laquelle règnera Sa loi. Rien, ni personne ne pouvait lui résister. Sauf à Philadelphie, où les juges le feront arrêter pour détention d'arme. Al Capone sera jugé, condamné et emprisonné pour ne pas avoir payé ses impôts !

Au-delà de tout cela, Hans Magnus Enzensberger revient sur le profil du gangster, très éloigné des poncifs habituels que l'on nous donne à voir. Loin d'être des voyous dévoyés, bons à rien sauf à faire mourir leurs mères de chagrin, ils étaient très attachés aux valeurs morale et familiales, toujours pieux, voire un brin bigots, et soucieux de faire le bien autour d'eux. Mais malheur à qui tentait de les doubler dans une affaire, quelle qu'elle soit. Tous voulaient s'intégrer dans le pays où leurs parents avaient immigré. Ils ne voulaient surtout pas entendre parler d'assimilation. Ils voulaient faire partie du paysage, se fondre en lui, tout en conservant leurs traditions apportées du sud de l'Italie, comme le code et le sens de l'honneur. C'est pour cela que le mythe s'est poursuivi et a perduré jusqu'à nous. « Capone et les siens ont importé dans la société capitaliste un ordre plus ancien et plus barbare ; mais cette société l'a accueilli. Elle était prête pour la régression. C'est cela qui fait du cas Capone un paradigme et motive son droit à une place dans la mythologie moderne. Les années vingt de Chicago représentent un modèle de la société terroriste du siècle ».


252 - 1 = 251 livres dans une PAL infinie ...

24 octobre 2010

L’INDE, ENTRE PASSE ET AVENIR

  • Le défi indien Pourquoi le XXIe Siècle sera le siècle de l'Inde – Pavan K. Varma – Babel Poche n°798


« Qu'est-ce que c'est qu'être indien ? Une telle interrogation est particulièrement pertinente aujourd'hui, non seulement pour l'Inde elle-même, mais aussi pour le monde tout entier. Au XXIe Siècle, un humain sur six sera indien. L'Inde sera probablement devenue le deuxième marché de consommation du monde, avec une classe moyenne de plus d'un demi-milliard de personnes dotées d'un réel pouvoir d'achat. L'économie indienne est déjà la quatrième au monde en termes de parité de pouvoir d'achat. Elle se situe parmi les dix premières économies mondiales en termes de produit national brut ». Sir Winston Churchill a un jour dit que l'Inde était « […] une simple expression géographique ». Vision concise du colonisateur au colonisé. Cependant, malgré sa grande clairvoyance, celui-ci avait omis une donnée importante : sa démographie exponentielle, sa croissance politique et économique, essentiellement basée sur le clientélisme. Depuis la fin de l'impérialisme britannique, les indiens se sont développés pour devenir une puissance qui compte. Elle est la 2ème diaspora du monde, la communauté étrangère la plus riche des États-Unis et du Royaume-Uni. Les Indiens ont même rejoint les Juifs d'Anvers dans la Bourse des Diamants. En bref, l'Inde est un pays qui va bientôt se retrouver l'égal des grandes puissances occidentales et nucléaires. L'hebdomadaire « The Economist » évoque l'Inde comme « […] un éléphant à son réveil, traînant péniblement sa charge vers son emplacement réservé sur le marché ».

Vu de l'Occident, l'Inde est encore perçue comme un pays pacifique – tiré du mythe de l'ahimsa, vendu par Gandhi -, tolérant vis-à-vis des autres religions et souvent vue comme hors du monde du fait de ses traditions. N'en croyez rien. Au contraire, la société indienne est non seulement incroyablement avant-gardiste, mais elle est surtout pragmatique. La notion de caste et la hiérarchisation des relations sociales sont encore prégnantes et bien définies. « D'une manière générale, les Indiens sont opposés à la violence dès lors qu'elle crée un niveau d'instabilité ou de désordre qui menace le système social. Toutefois, dans un milieu contrôlé, comme l'application de la hiérarchie des castes ou de la pureté, lorsque la violence a une sanction sociale ou qu'elle est soutenue par une force supérieure en nombre, les Indiens peuvent être aussi violents que n'importe quel autre peuple ». Si elle n'était pas telle qu'elle s'est constituée pour survivre, sans doute que son système politique en serait moins corrompu.

En Inde, modernité et démocratisation de la société n'empêchent pas que chacun respecte et flatte l'autre. La corruption est une valeur contenue dans le quotidien de chaque Indien et codifie leur existence. Chacun est déférent vis-à-vis de son supérieur uniquement parce qu'il se sait respecté par son subalterne. « La corruption elle-même, selon une excellente réflexion récente, ne concerne pas seulement le gain matériel. « Dans une société comme la nôtre, où la valeur d'égalité morale de chaque individu est rarement affirmée, l'un des moyens par lesquels les gens expriment leur propre valeur est d'être capable d'exercer un pouvoir discrétionnaire sur d'autres. La corruption concerne tout autant l'attrait du pouvoir que celui de l'argent, et l'intensité frénétique de la compétition pour la puissance dans cette société est largement due au fait que, sans le pouvoir, votre valeur morale ne sera pas reconnue. La corruption est l'une des façons d'exercer ce pouvoir » ».

Dans cette société où les qualités ancestrales et la simultanéité se côtoient, un élément est prééminent, celle de la moralité attachée à la religion hindoue. En effet, chaque Indien a assimilé le moral et l'amoral. Le spirituel est incarné par le Karma, concept de naissance et de renaissance récurrent en fonction de la nature des actes commis. L'essentiel est que cela n'interfère pas avec les intérêts personnels et professionnels. Ainsi, les Indiens n'adhèrent pas aux valeurs d'honnêteté et de rigueur. Dans leur esprit, la fin justifie les moyens. Peu importe s'il faut pour cela donner des dessous de table pour atteindre le but fixé.

De même, l'altruisme, cette capacité à agir pour la communauté sans rien attendre en retour est une disposition suspecte chez les Indiens. C'est plutôt la suspicion qui règne en maître dans cette société où le mauvais œil et l'envie prédominent. « Cette ambiance de méfiance crée deux mondes opposés mais qui coexistent, l'un fait de déférence, l'autre d'hostilité. La déférence se montre quand l'attraction gravitationnelle du centre du pouvoir est forte ; l'hostilité fait surface lorsque cette attraction faiblit ; les deux coexistent lorsqu'il s'établit un équilibre ». L'Indien est ultra-matérialiste, jusque dans ses croyances et la religion. Seules comptent les offrandes financières dans les lieux cultuels visités par les dévots et les touristes étrangers. Et malheur à qui tenterait de réformer leur représentation de la charité !

Dans cette société basée sur le consumérisme à outrance et l'apparence, le capitalisme est roi. L'idée d'un État Providence social qui prendrait en compte les plus pauvres pour leur apporter assistance matérielle et réconfort psychologique serait immédiatement rejetée par la totalité de la population, riches et pauvres confondus. Les plus fortunés ne se soucient aucunement des plus nécessiteux de leurs congénères. De leur côté, les indigents des bidonvilles n'aspirent qu'à un seul et unique objectif, grimper l'échelle sociale et changer de statut. « Dans l'un des pays les plus pauvres du monde, l'aspiration à la richesse, en tant qu'objectif se suffisant à lui-même, est universelle ; les pauvres sont peut-être démunis, mais ils ne sont pas différents des riches à cet égard. Eux aussi veulent être riches et sont prêts à tout risquer pour y parvenir, pour peu que l'occasion se présente. Le montant total de la loterie organisée en Inde atteint pratiquement sept milliards de dollars, soit environ 2 % du produit intérieur brut du pays. Chacun ne peut pas gagner, mais chaque fois qu'un pauvre a réussi à grimper sur le char de la classe moyenne, ou même plus haut, il montrera exactement la même insensibilité que les riches à ceux qui sont restés derrière ».

Avec le « Défi indien », Pavan K. Varma a dû se faire quelques millions d'ennemis dans une Inde qui compte plus de un milliard d'habitants ! Ouvrage singulier, iconoclaste, l'auteur – ancien diplomate et haut fonctionnaire en charge des Relations Culturelles – a décidé de nous faire découvrir le vrai visage de l'Inde. Très éloignée des poncifs qui voudraient que ce pays soit celui de la spiritualité, apôtre de la non-violence – précepte du Mahatma Gandhi pour chasser l'occupant britannique -, l'image que nous donne Pavan K. Varma déboulonne toutes ces théories.

La spiritualité et la relation aux divers dieux de l'Hindouisme sont invoquées, non dans l'espoir d'une vie meilleure après, mais pour le présent, le concret. Chaque Indien, aisé ou malheureux, fait des offrandes essentiellement pour améliorer leur quotidien. On parle aux dieux et déesses comme on traite une affaire commerciale !

De même, avec nombre d'exemples, de témoignages, l'auteur relate l'ingéniosité, l'inventivité et la créativité des Indiens. En Inde, rien ne se perd, tout se transforme et 60 % de l'économie locale se fait dans la rue, grâce à la méthode de recyclage permanent. Cette économie informelle permet ainsi aux plus miséreux d'entre eux de percevoir des revenus de leur travail. De nombreuses micro-sociétés ont vu le jour grâce à la ténacité indienne et à la création de coopératives se développant par le micro-crédit bancaire. Cette économie qui s'apparenterait en Occident à une économie de bouts de chandelles, génère toutefois des millions d'emplois et de dollars en Inde.

« Le défi indien » de Pavan K. Varma sort des sentiers battus avec son Inde entre coutumes, vénérations et avant-gardisme. C'est un ouvrage à lire pour connaître une autre facette, la part immergée, réelle, quotidienne d'un pays qui – n'en doutons pas un instant – deviendra une puissance économique, technologique et financière avec qui il faudra compter dans les prochaines décennies.



266 - 1 = 265 livres dans ma PAL ...

16 octobre 2010

LES CHINOIS D’ISOLA DEL GRAN SASSO

  • Cent seize Chinois et quelques – Thomas Heams-Ogus – Seuil Éditions


« Il serait dix-huit heures passées, dans ce monde aux marges du monde. On serait le 16 mai 1942 dans les Abruzzes, le village s'appellerait Isola del Gran Sasso, quelques kilomètres au sud de Teramo, il ferait vingt degrés. Cette bille serait venue effleurer une tentative de monde, et sa furie contenue, car dans cette campagne isolée la fureur prend souvent les habits du silence. Autour d'elle le flou de sa vitesse aurait laissé place à un univers de précisions : les feuilles frissonnantes, les rides d'un homme au regard vide, la peinture qui s'écaille sur un banc public, des odeurs de terre séchée, et tant d'autres qui contribueraient à cette quiétude apparente, et donc à cette furie qui ne disait pas son nom. Et serait à présent immobile ».

1940. Les Abruzzes, région aux confins de l'Italie, terre de paysans taiseux, taciturnes, coriaces et entêtés, avaient vu se construire tout un maillage de camps pour opposants politiques et détenus raciaux. C'était une de ces lubies administratives dont la dictature mussolinienne était friande depuis qu'elle se reposait sur les lauriers d'une gloire éphémère. Les Juifs, les Tziganes avaient été les premières cibles désignées. Happés, ingérés puis absorbés pour mieux disparaître, broyés par l'infernale machine fasciste. Ils s'étaient tous croisés avec les suivants sans avoir eu le temps, ni les moyens d'ébaucher un échange verbal.

Par on ne sait quel prodige – que seuls les régimes hégémoniques conçoivent quand ils s'ennuient ferme – les quelques Chinois exilés en Italie deviendront, à leur tour, leur ligne de mire. Leur seul et unique délit ? Appartenir à un pays ennemi de l'Italie. Raison suffisante, absurde et incongrue pour décider de leur enfermement. « Certains étaient à Gênes ou à Bologne, individus, singuliers, déconcertants, et néanmoins encore libres d'être, d'aller et venir, petits commerçants en textile, revendeurs de rue d'articles de maroquinerie, de cravates, de ceintures, ceux-là étaient encore dans leur dignité d'homme, chacun portait une histoire et des choix d'avenir, certes perdus dans la sidération de leur nouvelle vie, dans l'irréalité des pluies froides de Turin, des ocres de Sienne ».

C'est proche du village d'Isola del Gran Sasso, sur le sanctuaire de San Grabriele, que ces Chinois seront concentrés. Isola, village aux ruelles étroites, tortueuses et labyrinthiques contraste avec l'étendue du paysage alentour. Construit sur les contreforts du Gran Sasso, Isola disparaissait, se recroquevillait, se courbait et semblait – en apparence - se soumettre à l'écrasante masse du Sasso. De même que le sanctuaire de San Gabriele, malgré son église antédiluvienne, malgré la foule des croyants et autres pèlerins espérant un improbable miracle. Cet ensemble hétéroclite et baroque paraissait submergé par les sommets crantés du Gran Sasso, interminable mâchoire naturelle destinée à ne pas recracher ce qu'elle avalait.

Dans cette cavité abruzzaise, les Chinois avaient la possibilité d'aller et de venir à leur gré, surveillés d'un œil bienveillant par leurs gardes. Mais, ici comme ailleurs, ils n'étaient pas chez eux. La plupart du temps, ils restaient aux abords des baraquements. Cependant, les habitants d'Isola avaient décidé de les voir, non comme des adversaires d'un régime qu'ils méprisaient secrètement – attendant l'heure prochaine du renversement -, mais comme d'hypothétiques compagnons d'infortune. Ce qu'ils deviendraient très vite. « La brutalité assenée à l'Italie empêcha les amitiés et les alliances. Mais les habitants d'Isola, ce petit peuple de montagnes, qui avait à la vérité édifié plus de refuges d'altitude que d'églises rutilantes, savait aussi, dans sa distance, dans sa réserve, dans son refus de s'étendre sur ces passages imprévus, dans sa réticence à toute démonstration impudique, lancer des indices discrets qui ne se payaient pas de mots, mais disaient aux Chinois qu'au-delà de leur gouffre, au-delà de leur nuit, des portes leur étaient ouvertes et qu'un jour, quand cette inertie se fracasserait enfin, on se retrouverait et on pourrait écrire ensemble une histoire un peu plus digne ».

On ne demandait rien à ces Chinois que le régime mussolinien avait contingenté à Isola. Isola, comme isolé, démembré, enfermé, relégué, abandonné, ignoré, relégué dans ces Abruzzes retirées du monde vagissant de la guerre. Tantôt, ils se rendaient utile par de menus travaux dans les rues, dans les champs. Le plus souvent, ils restaient là, à ne rien faire d'autre qu'attendre, regardant le temps filer sous leurs yeux mi-clos.

En 1941, un franciscain du collège missionnaire d'Assise leur sera envoyé, suivant leur errance de camp en camp. Chinois d'origine, Antonio Tchang sera l'émissaire du Vatican auprès de ces déracinés, œil vigilant de l'Église dans leur geôle à ciel ouvert. « L'Église était cette mécanique complexe qui fit ces coups d'éclat en entretenant par ailleurs résolument des silences criminels. Cette vigilance sélective n'était pas de l'audace, tant elle savait composer avec les règles en vigueur : le mandat de Tchang avait dû franchir tous les échelons de l'administration pénitentiaire, et de fait le prêtre était malgré lui, sinon un agent, du moins un maillon d'un système total qui se dessinait avec camps, et hommes dedans. A son échelle, il maintenait un lien entre les Italiens et eux, en sachant trop bien que ce lien ne pouvait être qu'une chaîne ». Pour quelques-uns d'entre eux, on organisera même une cérémonie ronflante – dont seuls sont capables les autocraties – de conversion au catholicisme. Puis, ces Chinois, relégués dans les Abruzzes qui vivront les bouleversements du régime mussolinien en direct, retourneront à leur mutisme, vrai rempart contre la bêtise humaine.

En écrivant « Cent seize Chinois et quelques », Thomas Heams-Ogus a rendu visible et lisible une page de l'histoire majuscule de l'Italie de Mussolini, totalement occultée par les chercheurs en histoire. Sans savoir exactement le pourquoi et le comment de ce déracinement si loin de leurs origines, on sait que tous provenaient des abords du Tche Kiang. Ils s'étaient retrouvés à Venise, à Brescia ou Milan, étaient commerçants et vivaient leur quotidien sans rien demander, ni déranger personne.

Personne, dans l'Italie des années 1940, ne se préoccupait de cette communauté de quelques centaines d'âmes qui cohabitaient pacifiquement avec ses codes, son langage, ses coutumes. Personne, sauf un sombre fonctionnaire trop zélé qui avait dû trouver judicieux de les réunir pour les parquer, parce que jugés opposants de Mussolini. Il faut dire qu'en ce temps-là, la Chine et le Japon – partenaire de l'Axe Berlin, Rome – se faisaient une guerre impitoyable. Ils étaient cent seize - parfois plus, parfois moins -, à faire peur aux autorités au point de faire vaciller leur superbe.

Ils remplaceront les Juifs, partis vers un ailleurs synonyme de tragiques souffrances, et seront – à leur tour -, remplacés par les Tziganes, la lie de la société. Ils se situeront dans cet entre-deux, victimes de la tragédie des Hommes. Leur mutisme sera une arme absolue et résolue contre l'absurdité publique, forme de résistance aussi puissante que celles des armes. Ils recréeront un groupe communautaire singulier et autarcique. Certains amorceront des relations plus ou moins intimes avec les natifs. Preuve, s'il en était besoin, que ces Chinois étaient avant tous des êtres humains dotés de sentiments, capables de penser, d'agir, d'être et de s'adapter aux conditions imposées. En 1944, ce qui restera de ce groupe sera libéré. D'autres, avant eux, auront choisi la liberté en fuyant le camp petit à petit, rejoignant les groupes de résistance des Abruzzes. A plusieurs, on se sent toujours plus forts et rassurés sur son droit à exister.

« Cent seize Chinois et quelques » met à jour l'existence de ces personnes qui se demandaient quel mal ils avaient pu commettre pour subir un tel sort. Roman proche de l'essai historique, au phrasé court, percutant et pertinent, monobloc où chaque mot est pesé, choisi, à sa place, Thomas Heams-Ogus lève un voile pudique mais tangible sur un fragment important de l'histoire de la 2ème Guerre mondiale, elle qui fourmille de détails éloquents et considérables. Autre détail, l'auteur est enseignant chercheur en biologie, et non pas historien. Une fois refermé cet ouvrage à la qualité littéraire confirmée, on peut objectivement se demander si les scientifiques ne sont pas cette nouvelle vague qui renouvelleront notre paysage intellectuel ?

D'autres blogs en parlent : Pierre Assouline fait l'éloge de ce premier roman, Télérama, Bibliobs ...

L'interview de l'auteur autour de son livre et du thème abordé

11 octobre 2010

DOMINICI, REELLE VICTIME OU COUPABLE EXPIATOIRE ?

  • La tragédie de Lurs – Jean Meckert – Joëlle Losfeld Éditions

« Sir Jack Drummond, sa femme lady Ann et leur fille Elizabeth âgée de dix ans, après avoir assisté à un spectacle taurin à Digne le 4 août 1952, prennent la route en direction de Villefranche-sur-Mer, où ils doivent séjourner chez des amis. En chemin, ils s'arrêtent à Lurs, non loin d'une ferme, et décident de camper pour la nuit. Le lendemain matin, Gustave Dominici – fils de Gaston et de Marie, cultivateurs et propriétaires de la ferme – arrête un homme à moto sur la route et lui demande d'aller prévenir les gendarmes qu'il a découvert un cadavre. Lorsque ceux-ci arrivent ce n'est pas un mais trois corps qu'ils trouvent : ceux des parents tués par balles et celui de l'enfant assommée à coups de crosse de fusil ». En 1952, Jean Meckert – Alias Jean Amila – est envoyé pour le journal « France Dimanche » à Lurs dans les Alpes de Haute-Provence pour suivre ce qui allait devenir une des affaires les plus connues, les plus complexes et les plus étranges du 20ème Siècle, « L'affaire Dominici ». Ce qui ne devait être au départ qu'un triple meurtre crapuleux, barbare et gratuit, allait bien vite se transformer en un fait divers sordide à retentissements, rebondissements, construit sur des mensonges et des contradictions, des non-dits et autres silences obtus, abscons, basé sur de faux témoignages et de vrais règlements de comptes.

Cette affaire pas comme les autres allait passionner, fasciner non seulement le Français moyen, mais aussi des intellectuels tels Jean Giono ou Roland Barthes, chacun à leur façon. Jean Meckert, en journaliste intègre, probe et détaché de l'événement va analyser l'ensemble du dossier a posteriori pour tenter de comprendre le rôle et l'impact de la presse de l'époque dans l'orientation de cette enquête. « Toutes ces erreurs (et ces rectifications) n'étant pas dues aux réticences des témoins mais à la nature même de l'information qui, toujours, hume, cherche, rejette, choisit, construit, avec la meilleure foi du monde. (J'emploierai désormais le terme d' « information » dans son sens le plus général pour indiquer la Presse, et non plus dans son sens usuel, de Droit, où il signifie : enquête policière). Toute l'histoire est d'ailleurs dans ces contradictions. A part la découverte, capitale, de l'arme dans la Durance, il n'y aura désormais plus aucun fait nouveau, rien que des interprétations nouvelles ».

C'est au commissaire Sébeille, de Marseille, que revient la charge de cette investigation qui s'annonce – au départ – presque comme une banalité pour un officier de police de son rang. Trop, peut-être. Les faits sont clairs, les témoignages sûrs. Les mêmes détails reviennent dans la bouche de chaque témoin entendu, les Dominici : coups de feu vers une heure du matin, absence de cris, réveil habituel à cinq heures, découverte du corps martyrisé de la jeune Elizabeth. L'arme de ce triple crime – une Rock-Ola matricule 1702864 – est d'origine anglaise ou américaine, reste d'une libération encore présente dans le quotidien de ces habitants ombrageux et prégnante dans la mémoire de tous. Des initiales, RMC. Tout est là. Manque uniquement le coupable pour mettre un point final à un événement qui perturbe le cours tranquille de l'existence des habitants de cette région sauvage.

Et cela devient pressant, parce que – d'un coup – la presse pressentant sans doute une histoire bien plus complexe, s'installe à demeure et commence son travail en fouillant, cherchant, interrogeant, interviewant, émettant des hypothèses autres que celles de la police et tient son lectorat en haleine déjà avide de sensationnel. « Ils arrivent, les uns après les autres, quêtent des renseignements tandis que les photographes opèrent. Ils connaissent et aiment leur métier. Humainement, un à un, ils sont révoltés et indignés. Professionnellement, ils se frottent les mains. La conjonction Triple meurtre + Fillette achevée à coups de crosse + Illustre savant + Assassin en fuite = Boum ! Les renseignements sont difficiles à obtenir. L'affaire est toute neuve. On ne sait même pas très bien comment s'écrivent les noms propres. Les Dominici deviennent des Italiens, ou des Corses, des Piémontais, des Calabrais d'origine. On fait épeler le nom du commissaire Edmond Sébeille, ceux des inspecteurs Ranchin, Girolami, Amédée, Tardieu, Culioli … Il faut faire vite, trouver pour chaque personnage le mot qui fait image. Le vieux Dominici devient donc rapidement « un paysan à la Giono ». Pour le fils, on ne sait pas trop. On le photographie en maillot de corps bleu marine et en chapeau de toile rabattu sur les yeux. Il devient : le « témoin n°1 ». Tout autour de la ferme des voitures sont arrêtées. C'est un véritable campement. On a pratiqué la levée des corps et les curieux affluent ». Mais voilà que l'on jase. Les éléments trouvés paraissent trop évidents pour les autochtones. Leur pays, ils le connaissent bien. Les braconniers pullulent dans le coin qui – rusés, madrés comme des renards aux aguets -, savent tous les lieux probables ou improbables pour faire disparaître à tout jamais une telle arme. La Durance ! Quelle bonne blague !

On évoque bien, ici et là, quelques histoires de maquis, crimes étouffés du temps de l'Occupation et jamais élucidés. Il y aura bien quelques pistes brèves, éphémères, fortuites, inconsistantes : celle du légionnaire déserteur, d'ouvriers italiens saisonniers passant la frontière régulièrement, de locaux endettés, de motocyclistes étrangers jamais retrouvés, de fermes trop à proximité du lieu du crime, de chasseurs pris en flagrant délit. Tout le monde devient suspect. Il faut un coupable. A tout prix. « Les gens de Lurs comprennent très vite, en voyant les policiers qui prennent possession des champs, des sentiers et des garrigues, qu'ils sont tous suspects pour la bonne raison qu'ils n'habitent pas plus loin ! ». La presse locale, nationale et même internationale finira par se déchaîner, argumentant, détricotant l'enquête pour mieux la rebâtir, dénichant des témoins plus ou moins sérieux - parfois pittoresques, souvent grotesques -, apportant des preuves probables, incertaines ou farfelues. Dans tous les cas, cette presse sera partie prenante dans une affaire qui conserve, encore de nos jours, sa part d'ombre, de mystère et de questionnement.

Écrit en 1954, deux ans après le début des faits, « La tragédie de Lurs » de Jean Meckert est un ouvrage pour le moins singulier sur le fond et la forme. Ayant suivi l'affaire Dominici de près dès l'origine, l'auteur va s'en tenir aux faits stricto sensu et essayer de révéler les faiblesses d'une enquête qui devra se clore – quoi qu'il advienne -, par un coupable à présenter à la vindicte populaire pour un crime qui fait frémir les bonnes âmes de l'époque.

Dans un récit distancié et impartial, Jean Meckert revient sur la personnalité des principaux protagonistes de cette sombre histoire. La famille Dominici bénéficie d'une excellente réputation dans la région de Lurs. Le père, Gaston, taiseux, atrabilaire, emporté est une vraie force de la nature, dans tous les sens du terme. Tous apparaissent comme des gens travailleurs, honnêtes, durs à la tâche, ne rechignant pas face à la besogne. Dès la découverte des corps de la famille Drummond, Gustave – un des fils Dominici – et son père aident la police dans leurs recherches. Ce crime, comme pour le reste de la population, les indigne. Particulièrement le sort de la petite Elizabeth. Personne ne comprend et ne s'explique cet acharnement sur cette enfant.

Les Dominici ne seront pas les seuls suspects. Pierre Maillet, un voisin habitant à peine à trois minutes du lieu du crime, est aussi interrogé. Lui aussi n'a rien vu, rien entendu. Mais il a été chef d'un maquis dans la région. Et surtout, il est communiste. Or, les Dominici sont aussi suspectés d'affinités partisanes. Dès lors, l'instruction de l'affaire va être biaisée, parasitée par cette information en apparence anodine.

L'enquête va présenter des lacunes, des vides, des questions restées sans réponse, jamais éclaircies. Très vite, de témoin n°1, Gustave Dominici va se métamorphoser en suspect n°1. Il cache quelque chose. Il sait, mais quoi ? A-t-il entendu, vu, quelqu'un cette nuit-là roder autour de la voiture des Anglais ? Il cherche à protéger cette personne. Qui est-elle ? Son frère, Clovis ? Gaston, le patriarche ? Un ancien de son maquis ? Quelqu'un d'autre ? Pourquoi ? Pour quelles raisons ? Dans quel but ? D'autres témoins importants seront entendus, habitants des fermes environnantes situées à proximité de l'endroit du massacre. Toujours, la police reviendra vers les Dominici.

Dans « La tragédie de Lurs », Jean Meckert s'attache – tout comme Jean Giono – aux traits de caractère des Dominici, père et fils. Sous sa plume, on peut difficilement imaginer le patriarche commettre pareille monstruosité, même seul. Gens simples, issus de la terre et y tenant comme à la prunelle de leurs yeux, enfermés dans leurs us et coutumes, mutiques, parfois vifs, défendant leur probité avec force et conviction, souvent avec hargne et emportement, ils n'en font pas moins des coupables parfaits. Les journalistes, par leur comportement à rechercher le scoop à tout prix, leur avidité à surenchérir sur le détail sensationnel, alimenteront la culpabilité des Dominici et apporteront de l'eau au moulin d'une enquête policière qui piétinera rapidement.

Jamais, Jean Meckert n'apporte la preuve de l'innocence ou de la culpabilité des Dominici. Il se contente, en fin psychologue, en observateur aiguisé, intuitif -, de décrire les faits bruts. Le reste ne concerne que le lecteur et sa conscience, une fois la dernière page de « La tragédie de Lurs » tournée.

267 - 1 = 266 livres encore en attente ...

25 septembre 2010

LA CLAUSTRATION PAR LE VOILE

  • Bas les voiles ! – Chahdortt Djavann – Folio n°4332

« J'ai porté dix ans le voile. C'était le voile ou la mort. Je sais de quoi je parle ».

Chahdortt Djavann a porté le voile de treize à vingt-trois ans. Durant ces dix années, elle a vécu un cauchemar religieux, intime, physique, psychique, en vivant dissimulée, masquée, emprisonnée sous une chape de tissus sombre. Parce que Chahdortt Djavann est née femme en Iran, pays théocratique et islamique et non dans une démocratie où les libertés fondamentales et la laïcité prédominent, comme en Europe. « J'aurais mérité, comme tout être humain, d'être née dans un pays démocratique, je n'ai pas eu cette chance, alors je suis née révoltée ».

Qui a décrété qu'une enfant, une adolescente, une jeune fille ou une femme mûre devait se voiler, ne pas montrer sa beauté physique, son visage, son corps, ses mains, ses pieds, ses cheveux ? Au nom de quel précepte moral, social, spirituel, doit-on imposer cette claustration vestimentaire aux femmes ? Pourquoi seulement elles et jamais les hommes ? Parce que naître femme dans un pays islamique est une humiliation, un anathème, un péché, un châtiment pour la mère et la fille. La femme sera toujours la coupable désignée de son propre malheur. C'est par elle que la tentation naît chez l'homme. Dès lors, elles doivent assumer le risque de se faire violenter par eux. Être femme est une tache indélébile, une meurtrissure, le péché originel. « Elle est l'objet potentiel du délit. Toute tentative d'acte sexuel par l'homme avant le mariage relève de sa faute. Elle est l'objet potentiel du viol, du péché, de l'inceste et même du vol puisque les hommes peuvent lui voler sa pudeur d'un simple regard. Bref, elle est la culpabilité en personne, puisqu'elle crée le désir, lui-même coupable, chez l'homme. Une fille est une menace permanente pour les dogmes et la morale islamiques. Elle est l'objet potentiel du crime, égorgée par le père ou les frères pour laver l'honneur taché. Car l'honneur des hommes musulmans se lave avec le sang des filles ! ».

Le voile ou hijab n'est pas un simple foulard couvrant la tête. Loin de là. C'est le symbole, la transcription visible de la séparation entre la communauté masculine – valorisée -, et la société féminine, outragée, dépréciée. Avec le hijab, la femme disparaît, n'existe plus, fantômes errant par les rues, hantant les espaces qui leur sont dévolus. Le hijab n'a rien de commun avec la croix chrétienne ou l'étoile juive. C'est une punition, une sanction suprême. La femme est néant, imperfection, négation. « Une fille n'est rien. Le garçon est tout. Une fille n'a aucun droit, le garçon a tous les droits. Une fille doit rester à l'intérieur, à sa place, elle ne peut circuler à l'air libre. Nul ne peut ignorer que, dans les pays musulmans, les hommes, seulement les hommes, sont agglutinés sur les places publiques ». Le corps féminin est source de désir et de cupidité chez l'homme. Il est non seulement concupiscence, mais aussi objet sexuel. Les mères transmettent à leurs filles l'appréhension, la menace, l'atteinte d'un regard insistant de l'homme, forme psychique du viol et premier pas vers l'humiliation, la souillure et la culpabilité d'être tout simplement soi.

Aujourd'hui, les jeune filles d'origine musulmane qui revendiquent haut et fort leur libre choix de porter le voile intégral est plus souvent un cri de désespoir, un appel à l'aide en Occident, une autre façon de montrer qu'elles existent, qu'elles sont présentent dans une société où il est de plus en plus ardu de trouver sa place. On les voit, on les remarque, on les regarde dans la rue. Donc, elles sont ! Mais c'est aussi une sorte de refuge face à l'exclusion sociale, à l'ostracisme, au reniement de soi et de l'autre. Plutôt le foulard que le RSA et l'indépendance ; plutôt l'aliénation religieuse que le renoncement au dogme d'une éducation familiale pesante, prégnante. Quant aux plus cultivées, elles se revendiquent « libérées par le port du voile ». En sont-elles si persuadées que cela ? « Exclues de leur communauté musulmane quand elles se sont battues pour leur émancipation (cette émancipation qui leur vaut tout au plus le montant du RMI), exclues de la société française, du marché de l'emploi, elles ont payé cher leur indépendance. La société française n'a pas fait assez pour leur intégration. Comment s'étonner que certaines d'entre elles se réfugient sous le voile et essaient de trouver un mari qui les nourrira pour le prix de leur virginité ? ».

« Bas les voiles » de Chahdortt Djavann a le mérite de dire les choses telles qu'elles sont et d'entrer dans le vif du sujet. Elle appuie où cela fait mal. Et elle y réussit parfaitement. Ce texte court, pertinent, percutant, fait le tour d'une question qui dérange, perturbe, gêne bon nombre de personnes en Occident, mais aussi en Orient, n'en doutons pas.

Le voile dans la religion musulmane est au cœur même de notre débat politique et social autour de la notion de laïcité dans nos démocraties. L'auteur prend à partie ces intellectuels français qui parlent pour les autres, celles que l'on ne voit pas, que l'on n'entend pas, drapées qu'elles sont – au propre comme au figuré – dans leur mutisme contraint. Que savent-ils, ces intellectuels, de la réalité d'une situation dramatique et avilissante pour ces femmes ? Peu, voire pas grand-chose. Il est toujours si aisé de parler, de s'agiter, de s'indigner dans un pays, sur un continent, où la parole est libérée et les actes autorisés, légitimés. Ils s'insurgent du port du voile imposé ; ils s'indignent de la proscription de ces femmes voilées dans les écoles, les universités, les administrations. Ils se donnent bonne conscience sans en faire plus, ni alerter sur cette situation sordide. Mais Chahdortt Djavann épingle aussi les intellectuels musulmans qui font partie d'un grand Tout – l'Islam -, et modèrent, temporisent, relativisent la condition féminine dans les pays islamique. Quels sont ceux qui osent hausser le ton face aux violences physiques et psychiques, aux mariages forcés, à la lapidation pour adultère, à la pédophilie, aux arrestations, aux assassinats, à la misère ou à la pauvreté ? Très peu. L'immense majorité soutient le rôle bénéfique de l'Islam et de ses pratiques en Occident. Mieux vaut cela que le chaos dans les banlieues !

Avec « Bas les voiles », Chahdortt Djavann libère la parole d'une certaine manière concernant un tabou social et religieux en France et en Europe plus généralement. Écrit sur un ton sec, froid, distancié, l'auteur sait de quoi elle parle, elle qui a connu la terreur du voile. Elle ne mâche pas ses mots. Elle explique. Elle prévient. Elle rappelle certains faits concernant l'existence de ces ombres voilées qui n'ont de femmes que le terme. Elle souligne les demi-vérités, les vrais mensonges, les sinistres réalités masquées derrière les discours d'intellectuels modérés relatifs au voile. Chahdortt Djavann a fait un choix, crucial. Celui de quitter son pays pour vivre libre de toute emprise. Elle a décidé de témoigner, de dire, d'écrire, de faire savoir la vérité vraie qu'est le quotidien de la femme voilée.

Ce petit livre mériterait d'être lu par toutes les femmes pour mieux comprendre notre chance d'être nées en Occident et à notre époque ! « Ce que chacun de nous doit respecter, c'est l'être humain en tant qu'individu libre de penser et de vivre sa vie comme il l'entend, hors de toute contrainte ».

Les blogs qui en parlent : Ex-musulmans, Majanissa ...

269 - 1 = 268 livres ...