17 novembre 2008

SYBILLE AUX LARMES DE CARTHAGE

  • Le Portrait de Madame Charbuque - Jeffrey Ford (Livre de Poche n° 27059)


Piambo, portraitiste de renom pour une clientèle huppée de New York, se pose beaucoup de questions sur sa réelle qualité d'artiste après la houleuse réception pour le vernissage du portrait de Madame Reed. Il se demande particulièrement quel pourra être son devenir proche alors que la photographie - en cette fin du 19ème Siècle -, vient de faire son apparition et rend possible aux communs de se faire tirer le portrait à moindre frais.

Alors qu'il déambule par les rues, la tête pleine de questions esthétiques et philosophiques sans réponses, Piambo reçoit une invite pour le moins inattendue. Un certain Watkin l'attend devant chez lui pour lui proposer de peindre le portrait de sa maîtresse. "J'hésitai, sentant bien que je ne tenais pas à m'impliquer avec ce Watkin, mais il y avait, dans sa façon de dire "un travail à nul autre pareil", quelque chose qui me poussa finalement à la prendre". Pour accepter ce contrat,
Piambo devra se soumettre à une étrange stipulation : la rencontre entre celui-ci et Madame Charbuque ne se fera qu'au travers d'un paravent. Pour la peindre, inutile de la voir, seulement lui poser des questions et l'écouter raconter son histoire pour imaginer son portrait.

Commencent dès lors les premières séances de pose derrière la cloison laquée où se cache Mme Charbuque. Au cours de leurs rendez-vous, Piambo apprend que son père était un cristalologue célèbre travaillant pour le compte d'un certain Malcom Ossiak, riche industriel, à la fois homme d'affaires aguerri et grand mystique s'appuyant sur les avis d'une cohorte de devins en tous genres. Madame Charbuque était l'assistante de son père. C'est lors de la découverte de deux flocons de neige strictement identiques, surnommés les Jumeaux, que se manifesteront ses premières prémonitions. "Peu après, je me mis à faire d'étranges rêves, la nuit, des couleurs et des visions hantaient mon crane, des images délirantes aussi nombreuses que si j'avais rêvé pour trois. Les nuits
n'étaient pas assez longues pour qu'elles s'évacuent toutes et elles commencèrent à se manifester dans la journée".

Une atmosphère étrange s'insinue dans ce huis clos entre Piambo et Mme Charbuque. Le peintre est très vite envoûté par son modèle. Il cherchera vainement à savoir par tous les moyens qui est réellement cette personne qui se fait appeler Mme Charbuque et qui refuse obstinément de se révéler au monde malgré son talent d'extralucide. Lorsqu'il souhaite enfin revoir les premières esquisses réalisées lors de leurs rencontres régulières, Piambo est effrayé par son propre travail. Il constate que - hormis des formes confuses et autres gribouillis -, il n'a rien dessiné de concret. Parallèlement à son introspection, Piambo se heurtera à plusieurs cas de jeunes inconnues mourant bizarrement d'hémorragies oculaires, sans arriver à trouver l'origine de ce mystère.

Au fur et à mesure où l'artiste côtoie son modèle dissimulé, il en devient de plus en plus perturbé au point de friser la paranoïa et de s'imaginer que chaque personne croisée le surveille, l'épie. Plus Piambo cherchera à percer le mystère entourant Madame Charbuque, plus il trébuchera sur ses théorie et se perdra en conjectures. Il en arrivera à se déposséder de ses qualités de portraitiste et à douter de ses talents d'artiste. Néanmoins, le projet d'imaginer le portrait de son modèle l'obnubilera car il reste persuadé que celui-ci marquera un tournant décisif dans sa
carrière.

Ce que l'on peut dire du "Portrait de Madame Charbuque", c'est que ce roman ne
laisse pas indifférent. Même une fois terminé, on se souvient longtemps après de ce livre, tant l'ambiance est pesante et absconse. On cherche tellement à connaître la suite, à savoir ce qui se passe à chaque page, que l'on reste accroché jusqu'au bout. On ne peut s'empêcher de trouver des analogies entre "Le Portrait de Madame Charbuque" et "Le Portrait de Dorian Gray" d'Oscar Wilde. Si dans l'œuvre de Wilde, c'est le portrait de Dorian Gray qui se flétrit des horreurs et de l'égotisme de son sujet, il en va différemment dans celle de Jeffrey Ford. Piambo cherche plutôt à magnifier son sujet. Le portrait qu'il exécute se révèle terriblement narcissique. Comme s'il projetait tous ses fantasmes de beauté et d'esthétique dans la vision idéale qu'il se fait de Madame Charbuque. Ce qui rend aussi ce roman si admirable c'est la richesse des descriptions. L'écriture est délicate et ressemble à de petits coups de pinceaux subtilement posés pour mieux faire ressortir chaque détail. Enfin, il y a cette omniprésence de la peinture et la comparaison avec la période de la Renaissance italienne, l'évocation des Préraphaélites et des artistes majeurs du 19ème Siècle tels que Constable ou encore Sargent. Pour tout cela, et plus encore, c'est un livre que l'on dévore.

17 commentaires:

Anjelica a dit…

la couverture de ce livre est superbe :)

Chimère a dit…

C'est surtout la couv qui est attirante ensuite si à l'intérieur c'est bien, ça promet d'être intéressant.

Chouette le nouveau blog !:)

Nanne a dit…

@ Anjelica : Non seulement la couverture est superbe, mais le livre est extraordinaire ;-D Coup double !!

@ Chimère : La couverture m'a attirée, puis le contenu m'a séduite. Un mélange de fantastique et de policier, proche d'Oscar Wilde et de Conan Doyle ... Le bonheur ;-D

geishanellie a dit…

Voilà qui est vraiment intéressant, j'adore les romans qui parlent d'art car cela me donne le goût de créer. Ça fait bien trop longtemps que je ne me suis pas plongée dans ce type de livre.

Nanne a dit…

@ Geishanellie : Ce n'est pas un livre qui parle uniquement de peinture. C'est aussi un formidable ouvrage fantastique, proche du "Portrait de Dorian Gray".

Lamousmé a dit…

preraphaelites quelqu'un a dit preraphaelites???? mouhahahhahahahaha keski fo pas faire pour me faire sortir de ma tanière!!!
bon inutile de dire que j'ai lu et aimé ce livre!!!!

Manu a dit…

Le thème et ton parallèle avec la portrait de Dorian Gray, un de mes romans cultes, m'interpellent ! Je crois que je vais le noter :-)

Lou a dit…

Pff, j'avais déjà envie de le lire, là ça devient une obligation ! :)
Ah, et j'adore Sargent, merci pour cette belle illustration de ton article.

Nanne a dit…

@ Lamousmé : C'est moi qui ai parlé des préraphaélites, uniquement pour que tu réapparaisses dans la blogosphère ... Je crois que je viens de réussir ;-D Je me doute que tu as adoré ce livre magnifique !!

@ Manu : Si tu veux le lire,je peux aussi te l'envoyer sans problème. Je crois qu'il te plaira si tu es une adepte du "Portrait de Dorian Gray" ;-D

@ Lou : Ça va devenir une obligation, car c'est un livre formidable tant par l'histoire que par les passages sur la peinture. Si cela te dit, il peut voyager ...

Manu a dit…

Celui-ci, je pense que je vais me l'offrir, tant la couverture me plait et que l'histoire me tente mais merci de ta proposition :-).

Au fait, en parlant de prêt, il me semble avoir lu quelque part, et tu l'avais peut-être même dit sur mon blog, que tu souhaitais lire "Le cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates". Mon exemplaire est en voyage en France, si tu es intéressée, il peut faire escale chez toi.

Nanne a dit…

@ Manu : J'accepte volontiers ta proposition concernant "Le cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates". Je serai heureuse de le lire, car je crains de ne pas avoir le temps de le chercher en librairie.

La liseuse a dit…

c'est le second avis que je lis et ils sont tous les deux très positifs. chouette ! comme je participe au swap victorien, je l'ai rajouté à mes souhaits. Merci pour cet avis développé.

Nanne a dit…

@ La liseuse : Je pense que tu as fait un excellent choix en le mettant dans tes souhaits pour ton swap car c'est un livre extraordinaire, dense et intriguant à souhait.

Isil a dit…

Il devient urgent que je le lise ce roman qui me fait de l'oeil depuis des mois.

Nanne a dit…

@ Isil : Succombe à ses œillades infernales, car ce roman est une lecture merveilleuse dans tous les sens du terme ...

Lou a dit…

Finalement je l'ai reçu dans le cadre du swap, comme Lilly :) Je vais donc bientôt le lire, ce qui tombe bien car il me tente terriblement ! ça me permettra peut-être de mieux comprendre ce qu'est l'uchronie :)

Nanne a dit…

@ Lou : Magnifique cadeau pour ton swap ... J'ai été enthousiasmée par ce livre ... Ce n'est pas une uchronie, c'est un roman fantastique et policier. Une uchronie appartient à la Science Fiction. Le sujet de l'uchronie refait l'histoire avec une autre hypothèse !! J'en reparle bientôt ...