23 février 2009

SOEUR SOURIRE DE LA BD

  • Carmen Cru - Lelong - Intégrale Tome 1 (Audie/Fluide Glacial)


Qui ne connait pas Carmen Cru, la petite vieille autiste de la bande dessinée ? Pour les quelques rares qui seraient passés à côté de ce phénomène de la nature, je vais tenter de vous en brosser un rapide portrait.

Carmen Cru est une pie-grièche sans âge, acariâtre, venimeuse, méchante comme la teigne, qui ne parle pas ou - quand elle parle - c'est pour sortir des horreurs à tous ceux qui l'entourent et la supportent. Elle est née il y a très, très (trop ?!) longtemps pour s'en souvenir, sans doute avant la guerre - la Grande - peut-être même avant 1870. Elle traîne avec elle un vélo qui date de la même période avec un cageot pourri en bois. Un conseil, si vous en trouvez un comme le sien, gardez-le ! On en fait plus depuis longtemps !

Physiquement, Carmen Cru porte sur son visage les stigmates des bêtises vue, vécues et entendues tout au long de son existence. Et elle en a vu ! Deux yeux exorbités et strabiques qui vous fixent et vous glacent les sangs, un nez proéminent avec une verrue pour accentuer encore ce regard de sorcière à l'âge canonique. Un menton
crochu et velu, une mâchoire édentée depuis belle lurette, des mains aux doigts coudés et rabougris par une arthrose déformante, une paire de charentaise aux pieds et un chapeau cloche vissé sur la tête. Voilà un portrait saisissant de cette infâme rombière apparue dans "Fluide Glacial", le magazine d'Umour et Bandessinées en 1982.

Carmen Cru use et abuse de son grand âge et de sa
supposée fragilité mentale pour vivre comme bon lui semble. Refusant obstinément la société et son époque, elle est le symbole d'une certaine France, nostalgique des années 1950, cultivant un art de vivre unique en son genre, celui de la France profonde, volontiers râleuse, grincheuse et contestataire. Elle profite de son déclin physique et mental pour vivre de l'humanité de son entourage et ne rien payer partout où elle passe ! Adepte des fernet-branca qu'elle avale comme on boit du petit lait ou de vins chauds accompagnés de gâteaux secs, cette harpie n'hésite jamais à faire partager ses douceurs aux petits enfants. Et quand ce n'est pas avec du vin chaud que la mémé empoisonne les petits qu'on lui impose, Carmen Cru distribue aussi ses chiques de tabac !

Dans l'intégrale "Brut de décoffrage", c'est une Carmen Cru égale à elle-même, odieuse, peu amène, roublarde en diable, malicieuse et pas souriante du tout que l'on lit avec avidité, un sourire au coin des lèvres et le ricanement permanent. On y trouve pêle-mêle une série de sketches toujours drôles, parfois émouvants et touchants ou hilarants. Ainsi "Les escrocs" avec une Carmen Cru décidément en forme olympique, qui confond -intentionnellement - anciens et nouveaux francs (la
BD date des années 1980) et perturbant le fonctionnement des machines performantes de l'Ecureuil. Avec "Le cageot cassé", elle coupe le courant à toute sa cour d'habitation pour le seul plaisir de les polluer. On rencontre à cette occasion quelques personnages récurrents de cette BD, dont Poupi Mouvillon, le voisin atrabilaire, anti-vieux, nationaliste et xénophobe de Carmen Cru, mais aussi le concierge de cette arrière-cour surréaliste où la misère morale et intellectuelle semble s'être donnée rendez-vous pour se pourrir l'existence, M. Raoul. Ivrogne mais magnanime avec sa sympathique voisine, il passe son temps à lui porter sa bicyclette de la rue à la bicoque et retour. "Le portrait artistique" est sans aucun doute une des saynètes les plus drôles de cette intégrale, avec une Carmen Cru qui décide de se faire tirer le portrait pour l'envoyer à sa mère (?!). Un vrai portrait, digne des momies égyptiennes embaumées avec un sourire d'outre-tombe !

Dans cette intégrale, on fait aussi la connaissance d'un des personnages principaux de cette BD hors norme dans le 9ème Art, Monsieur l'abbé. Toujours généreux avec plus faible que lui, il passe presque tout son temps libre à rendre service à une Carmen Cru revêche et peu accort. A chacune de leur rencontre, M. le curé raconte avec toute sa verve, sa faconde et son langage fleuri ses souvenirs et ses déboires mécaniques avec le garage à vélo du séminaire. Dans "Le terreau", il vient encore
en aide à une Carmen Cru toujours aussi agréable qui a décidé de préparer son jardin. Et où va-t-elle trouver son terreau, mémé ? Au cimetière de son patelin perdu, parmi les tombes oubliées depuis des lustres par les familles de certains morts ! S'ensuit une série de gags truculents entre l'abbé et la petite vieille.

"Le caniveau" met en scène Carmen Cru avec un éboueur noir croisé dans la rue. Dans un geste de philanthropie comme on lui en connaît peu, elle lui proposera de venir dans son jardin pour y manger les asticots, les limaces et autres bêtes gluantes et rampantes, persuadée qu'elle est que tous les Africains sont cannibales ou mangent des vers ! "L'héritage" avec le neveu de l'infâme grabataire. Idiot congénital, ivrogne et fainéant, c'est un autre personnage récurrent de la bande à Carmen. Toujours intéressé par le devenir de sa Tanti qui le déteste et n'hésite à le lui rappeler à chacune de ses visites, leurs rapports sont toujours froids, pour ne pas
dire gelés voir glaciaux ! Pour se venger de ne pas avoir pu récupérer une photo de famille, la vieille revêche lâchera les cochons dans le jardin de la ferme.

La dernière partie de cette intégrale, outre les habitués de la BD, on rencontre une Carmen Cru allant à la bibliothèque et qui n'hésite pas à déchirer les pages
intéressantes dans les livres. Et quand le bibliothécaire la menace d'une amende pour dégradation d'ouvrage, l'aïeule détourne le problème en accusant son voisin de table de vol de livres. Dans "Trois heures du matin", elle devient malgré elle mémé à chats qu'elle voudrait bien noyer pour s'en débarrasser, mais qu'elle refile en douce à M. Raoul, son gardien ivrogne. Enfin, dans une ultime saynète, Carmen Cru met la pagaille dans le courrier de son voisinage pour retrouver la lettre envoyée par sa mère (?!) pour son anniversaire. Elle refusera de payer la taxe pour le timbre périmé d'avant-guerre et se verra menacer d'expulsion par Poupi Mouvillon.

Voici, par l'intégrale "Brut de décoffrage", un portrait sur le vif de cette vétérante de la bande dessinée qui réussit malgré sa méchanceté, sa scélératesse et son aigreur à nous émouvoir et à nous la rendre attachante, sans doute par les quelques confidences qu'elle nous distille sur sa vie. Car, à y regarder de plus près, Carmen Cru n'est pas simplement une BD d'humour. C'est aussi - et avant tout - une série d'historiettes sur la solitude, la décrépitude et l'outrage du temps. Avec la série "Carmen Cru", et la vie de la vieille recluse dans sa bicoque au fond d'une
arrière-cour insalubre, c'est toute la misère des personnes âgées, esseulées, oubliées, voire abandonnées que l'on lit entre les lignes. Même les personnages - dignes des romans naturalistes de Zola ou de Huysmans - traînent dans leur sillage toute les calamités de la société : l'alcoolisme, exclusion, bêtise, pauvreté, égoïsme, intérêt, xénophobie, et j'en passe. Au fond, à la fin de cette lecture délassante, on se dit que ce n'est pas Carmen Cru qui est détestable, c'est surtout la société et les autres qui sont haïssables. Leurs travers, leurs manies, leurs volontés de faire enfermer cette petite vieille ou de l'expulser de chez elle, la rend au lecteur de cette BD encore plus touchante et pathétique !

22 février 2009

VIENNE, BELLE AU BOIS DORMANT


"Comment ne pas être émue par ces façades anciennes bleu crème, vert pâle, grises, jaunes et ocres, ces enseignes et ces noms de rues écrits dans une typographie gothique, ces vieux tramways rouge et blanc, ces panneaux de signalisation quasiment au cœur de la ville, indiquant qu'il fallait bifurquer à gauche vers Budapest et Bratislava, à droite vers Prague ? Elle se sentait ramenée des décennies en arrière en observant ces piétons qui patientaient aux feux et n'imagineraient pas traverser au vert, bien qu'aucune voiture ne passe. Elle regardait leurs visages osseux, campagnards. Des hommes sans goût, des femmes dénuées de grâce. Elle s'étonnait de l'alternance entre des immeubles plutôt bas, dont certains d'une grisaille semblable à celle des banlieues parisiennes, puis presque aussitôt des bâtisses rococo sorties tout droit d'un décor d'opérette, et partout des rues incroyablement désertes pour une heure d'affluence dans cette grande avenue d'une vaste capitale. Décidément, elle n'avait rien vu de son précédent voyage. Maintenant qu'elle était seule, elle avait l'impression de regarder Vienne pour la première fois. Dans cette ville où l'est l'emportait sur l'ouest, où le maigre soleil d'hiver à peine levé semblait prêt à se coucher, les Viennois faisaient mine d'entrer à tout petits pas dans un XXe siècle dont la grande partie de l'Europe tournait déjà allégrement la page. Etait-ce le poids des sucreries ou celui des souvenirs qui faisait de Vienne une ville assoupie, au bois dormant ?".


Extrait - "Café viennois" - Michèle Halberstadt

19 février 2009

COMME UN CHANT TZIGANE

  • Petite, allume un feu ... - Martin Smaus (Syrtes Éditions)


Andrejko Dunka aurait eu de qui tenir. Né tzigane dans une famille dont le père et le grand-père étaient tout à la fois voleur et dresseur de chevaux et un oncle - Ferko - qui avait dû fuir le village à la suite de quelques soucis avec les habitants du coin, son avenir était tout tracé. Andrejko ne pouvait que devenir pickpocket. Ce qu'il a commencé à faire inconsciemment dès l'âge de quatre ans avec la chaîne en or et la montre de l'oncle Ferko. Admiratifs devant autant d'audace, la famille décide d'envoyer l'enfant à Prague parmi les voleurs des rues de la capitale tchèque. "Pour donner à Andrejko le bon exemple, l'oncle ne chôma pas, même cette nuit-là. Il disparut à deux ou trois reprises dans le train où régnait le silence et lorsqu'au matin, à Prague, il sortit de ses poches des papiers d'identité et qu'il compta des billets de banque tout froissés, cela sembla au petit Andrejko tout à fait naturel".

A peine arrivé à Prague, le petit - arraché à l'amour des siens et plus particulièrement à celui de sa douce maman, la belle Maria - est laissé aux bons soins de la tante Ida et de l'oncle Stefan, respecté du clan Dunka à cause de son passé de mineur et de sa pension d'invalidité. Sachant que les gadjé allaient s'apitoyer sur un enfant maigre, grelottant, décharné, morveux et pleurnichard, Andrejko commencera sa vie dans les rues de Prague pour gagner sa pitance. Dans
cette nouvelle habitation, les parents Dunka vont et viennent au gré des vols et autres chapardages. Et comme l'appartement est bien trop petit pour contenir tout ce monde en transit, les plus jeunes font de la rue leur seule et unique demeure. En voyant cette farandole d'adultes égarés et d'enfants perdus, Andrejko comprend très vite que le nerf de la guerre, c'est l'argent. Pour lui, pour ses jolies cousines Anetka et Jolanka, pour ses futurs enfants, il veut et exige le même avenir que les gadjé. "Les enfants tziganes, débraillés, flânaient rue Matejska en faisant la manche pour s'acheter de la barbe à papa et lorgnaient d'un œil envieux les enfants gadjé qui faisaient des tours de manège ou de balançoire. Les enfants tziganes s'arrêtaient près des vitrines des jouets ou devant la pâtisserie, alléchés par l'odeur de tartes qui sortaient du four et du chocolat chaud, le nez collé contre la vitrine derrière laquelle se bousculaient les petits gadjé avec leurs ours en peluche et leurs poupées, les garçons en blouse de marin et les filles en robe rose, avec des nœuds dans les cheveux ; [...] Face à une telle injustice, Andrejko n'arrivait pas à trouver le sommeil et passait des nuits entières à sangloter ; les doigts crispés sur la croix de sa mère, il écrasait ses larmes sur ses joues sales".

Petit de taille, son terrain de prédilection pour le vol à la tire sera le tramway et l'autobus bondés, le magasin surpeuplé où Andrejko passe inaperçu. Mais le petit est
doué et il apprend vite et bien. Il invente sans cesse de nouvelles combines pour gagner toujours plus d'argent. Et c'est l'oncle Stefan qui récolte et boit le fruit de ses larcins parce que, selon lui, un vrai tzigane qui se respecte ne travaille pas. Mais l'habileté et la dextérité d'Andrejko ne lui attireront pas que des sympathies, même parmi ses cousins, qui voient en lui un sérieux concurrent. Comme souvent chez les Dunka, les problèmes se règlent à coups de pieds, de poings et de couteaux bien sentis. Les jeunes, oubliant la tradition séculaire de respect, veulent jouer les caïds et les gros bras. Seulement, la justice des gadjé est la même pour tous, tzigane compris. Andrejko et ses cousins connaîtront l'enfermement et la maison de correction où la loi du plus fort prédomine.

Une fois de plus, Andrejko réussira à fuir et à trouver refuge dans le village où il a vu le jour, celui de la patrie des Dunka, Poljana. Il y sera accueilli et hébergé par des gadjé. On lui apprendra à revivre après les épreuves subies, à renaître de ses cendres. Il tentera de se socialiser, de s'intégrer dans un monde créé par et pour les gadjé et où les tziganes n'ont pas droit de citer. Mais la vie est dure. De prison en asile psychiatrique, Andrejko errera comme une âme en peine, cherchant sa voie et sa place dans une société trop rigide pour un jeune tzigane avide de liberté. Le nouveau régime politique, ce vent de liberté et de paix, venu de très loin, lui offrira cette délivrance. Il retrouvera les siens pour mieux les fuir, choisissant une
autre voie que celle toute tracée. Quitter cette fange, cette jungle des grandes villes et ses tentations maléfiques. Andrejko partira pour la campagne, pour un retour aux sources, aux origines de son clan. Lui qui rêve d'une vie plus saine, plus pure, plus propre, amènera Anetka sa cousine pour se construire un avenir plus beau, plaçant les valeurs morales au-dessus de tout.

A travers l'histoire sombre et tragique d'Andrejko, le lecteur de "Petite, allume un feu ..." perçoit celle de tout un peuple, les tziganes d'Europe centrale et orientale. Par les Dunka, c'est toute l'épopée de ces gitans haïs et honnis de tous que l'on découvre. A peine installés dans un quelconque hameau, ils sont repoussés aux marges de celui-ci par ses habitants. Considérés pire que les juifs, ils en partageront souvent le sinistre sort lors de l'invasion de la région par les nazis. Lorsque les russes chasseront les précédents, les Dunka et les autres tziganes devront partir à nouveau, considérés - une fois encore -, comme des parias, des sans-terre, des asociaux, des dangers potentiels pour le communisme. Marginalisés, mis au ban de la société, ils n'auront d'autres choix que celui de la débrouille, de l'art et de la manière de tricher, de feinter, de gruger, de mentir, de se servir du système pour continuer à vivre libre comme leurs ancêtres. La liberté d'être et d'aller où bon leur semble est leur credo, leur chant, leur litanie. Les enfermer, les
sédentariser, revient à les faire mourir, à détruire tout ce qui fait la matière originelle de leur culture. Dans une écriture belle, tout à la fois poétique et âpre, réaliste, l'auteur nous raconte l'histoire de ce peuple si peu ou si mal connu, rejeté de partout et de tous, ou presque. "Petite, allume un feu ..." est une ode à cette liberté, pleine, entière et totale. De celle qui ne mérite aucune concession, parce que la plus exigeante. Cette liberté d'aller, au gré des humeurs, du temps, de l'envie, d'être et de vivre comme les Anciens. Dans ce roman construit comme un conte oral, Martin Smaus nous parle d'une histoire unique qui s'inscrit dans notre patrimoine universel.

Un merci sincère à Babelio et aux éditions des Syrtes qui, grâce à l'opération Masse Critique, m'ont ouvert à un monde quasiment inconnu et que j'ai pris plaisir à découvrir par ce superbe roman. Ce roman est sorti aujourd'hui en librairie. J'ai donc eu la chance de lire ce livre en avant-première et j'en suis très heureuse.

13 février 2009

CAUCHEMARDESQUES NOUVELLES

  • Plongée dans la vie nocturne - Henry Miller (Folio 2€ n° 3929)


Deux nouvelles pour nous plonger dans l'univers paradoxal et scandaleux de Henry Miller. Deux nouvelles à l'écriture particulière, vision onirique, violente, érotique, désenchantée de la société moderne par un grand auteur de la littérature américaine.

"La boutique du tailleur" est une vision tout à la fois merveilleuse et dantesque de New York au début du 20ème Siècle ; nouvelle largement inspirée de son enfance à Brooklyn dans le milieu des petits boutiquiers juifs de ce quartier typique. "La journée commençait ainsi : "Demande à un tel un petit quelque chose en acompte. Mais surtout ne l'offense pas". C'est qu'ils étaient chatouilleux tous ces vieux cons de nos clients. Il y avait bien de quoi pousser le meilleur des hommes à boire. Nous étions installés juste en face de l'Olcott, tailleurs de la Cinquième Avenue, bien que nous fussions pas sur l'Avenue même. Association du père et du fils, avec la mère pour s'occuper du pognon".

Dans cette boutique se côtoie une clientèle pour le moins baroque, digne d'un inventaire à la Prévert. A commencer par les trois frères Bendix. H.W. Bendix toujours à grogner contre quelque chose ou quelqu'un ; A.F. Bendix qui collectionnait les gilets à pois et R.N. Bendix, cul-de-jatte. Ces trois frères
s'évitaient comme la peste, se détestant et s'ignorant royalement. Dans la rue, en face de la boutique paternelle, se trouvait l'Olcott, hôtel où officiait Georges Sandusky. Georges partageait son temps entre le chargement de malles des clients sur les taxis, les ouvertures de portes et les courbettes aux clients. "Il avait élevé le léchage de cul à la hauteur d'un art. Je fus stupéfait de le voir monter chez nous un jour et nous commander un complet. Pendant ses heures de congé c'était un Monsieur que Georges Sandursky ! Il avait des goûts discrets - toujours une serge bleue ou un gris Oxford. Un homme qui savait se conduire à un enterrement ou un mariage".

Parmi cette clientèle extravagante, il y avait Tom Moffat. C'était le seul ennemi du tailleur, parce que celui-ci avait l'impression que l'autre le méprisait et qu'il avait refusé de payer sa commande de costumes sur mesure. Pour se venger, le tailleur allait manger tous les jours dans le restaurant de Moffat à ses frais, pour se rembourser de son travail ! On y trouve aussi Paul Dexter, chômeur professionnel, et portrait-type du rêveur éternel. Il possédait une telle capacité de persuasion et un tel magnétisme qu'il en devenait irresistible. Mais Paul avait un défaut, l'alcool. Dès qu'une frénésie de boire le prenait, rien ni personne ne pouvait l'empêcher. Ils disparaissait des jours et des semaines entières sans que l'on sache où il était. Et lorsqu'il revenait, penaud et honteux, il discourait sans fin sur Marc Aurèle, son idôle.

Dans la deuxième partie de cette nouvelle, l'auteur élargit son champs d'observation à sa famille. Il a toujours été impressionné par la joie émanant d'eux, malgré les catastrophes vécues. "Gais, en dépit de tout ! Il y avait le cancer, l'hydropisie, la
cirrhose du foie, la folie, le brigandage, le mensonge, la pédérastie, l'inceste, la paralysie, les vers solitaires, les avortements, les trijumeaux, les idiots, les pochards, les bons-à-rien, les fanatiques, les marins, les tailleurs, les horlogers, la scarlatine, la coqueluche, la méningite, les otites suppurantes, la danse de Saint-Guy, les bredouilleurs, le gibier de prison, les rêveurs, les fabulateurs, les barmans - et enfin il y avait l'oncle Georges et Tante Mélie". Oncle Georges et tante Mélie ne sont pas tout à fait sain d'esprit, tout ça parce que leur mère - la grande Maggie - couchait avec tout le monde sauf le principal intéressé, son mari !

On aurait pu en rester là de la vision particulière et personnelle de la ville moderne selon Henry Miller. Ville au corps chaud dont l'auteur à l'impression de fouiller, de fourrager dans les entrailles tièdes et gluantes. Une ville-fleuve qui charrie aussi bien de l'amour que de la haine. Seulement voilà, il y a une 2ème nouvelle, titre éponyme de ce petit recueil. Et avec "Plongée dans la vie nocturne"
la lecture s'est avérée, très, très difficile, laborieuse, pénible, pesante, harassante. En bref, une vraie catastrophe. Et là, c'est mon cauchemar qui a commencé. Une lente et sournoise descente aux enfers pour tenter de comprendre l'idée sous-tendue dans cette nouvelle. Impossible d'aller plus loin que les trois premières pages. Trop long, trop âpre, trop avant-gardiste et peu aisé à interpréter. Vision fantasmagorique et fictionnelle d'un monde devenu moderne trop vite, engloutissant tout sur son passage, broyant les rêves et les individus, un monde peuplé de monstres, d'horreurs, d'hydres, un monde méphistophélique, glauque, sombre, ignominieux. En un mot, un monde à la Henry Miller où se coudoie sexe et violence, résumé d'une société en déliquescence. Je ne sais si c'est l'effet d'une fatigue qui me pèse ou si j'ai été vraiment hermétique à ce style d'écriture, mais je n'ai pas retrouvé l'auteur de romans sulfureux qui a fait mon bonheur en d'autres temps et d'autres lieux.