15 décembre 2008

DU PARADIS A L'ENFER

  • Le pirate de haute mer et autres nouvelles - Francis Scott Fiztgerald (Librio 2€)

Trois nouvelles dans ce recueil de Francis Scott Fitzgerald, pour nous démontrer - une fois n'est pas coutume -, toute la gamme de son talent. Nouvelles qui commencent par une comédie légère et sucrée comme la vie des Happy People pour aller crescendo jusqu'au "Démon", qui aborde des rivages beaucoup plus obscurs, ceux de l'âme humaine.

"Le pirate de haute mer" - titre éponyme -, où l'histoire d'Ardita, vénus blonde au corps de naïade qui s'ennuie ferme du haut de ses dix-neuf ans. A bord du yacht de son oncle, le seule occupation de ses journées consiste en la lecture de "La révolte des anges" d'Anatole France, affalée sur une chaise longue. La jeune oisive est dans une colère folle contre son oncle qui veut la marier au fils du colonel Moreland. Parce que ce dont rêve Ardita, c'est d'amour et de prince charmant. Alors qu'elle se morfond sur "Le Narcisse", voici qu'un canot l'aborde avec, à son bord, sept hommes qui le
prennent d'assaut. C'est Curtis Carlyle et son big band, crooneur engagé au Jardin d'Hiver et au Folies de Minuit, qui joue les pirates de charme. "C'était un jeune homme à la bouche ironique, et aux yeux bleus et brillants de bébé bien portant, dans un visage brun et sensible. Il avait les cheveux très noirs, humides et bouclés - des cheveux de statue grecque passée au noir. Il était superbement bâti, élégamment vêtu, et ses mouvements avaient la grâce des mouvements d'acrobate". Curtis Carlyle avait fait fortune grâce au Ragtime, musique alors très en vogue. Mais le succès l'avait grisé et il s'y était brûlé les ailes. En réalité, il se sentait blasé, et en avait assez de jouer les tartuffes pour des aristocrates qui le méprisaient. L'idée d'un casse lui avait paru amusante. Maintenant, son projet était de partir pour l'Inde, via le Pérou. Parce que son rêve était de devenir radjah. "Mon idée est d'aller d'abord en Afghanistan, d'y bâtir un palais et d'y acquérir une certaine réputation, et de réapparaître en Angleterre au bout de cinq ans, avec un accent étranger et un passé". La légère, la futile Ardita, petite fille riche, tombera sous le charme de cet énigmatique Curtis Carlyle. En voulant le suivre dans sa fuite, elle découvrira le courage et la notion de bonheur.

"Joe Varland prend le train", contient elle aussi une jeune fille fortunée, belle et courtisée par un aréopage de dandys, Ellen Baker. Joe Jelke est un jeune homme beau, riche et distingué, amoureux fou d'Ellen Baker. Bien qu'il ne soit pas le seul à en être épris, c'est celui qui a le plus de chance avec elle. Pourtant, Ellen Baker choisira un autre chevalier servant pour l'accompagner à une soirée mondaine. Un homme plus
âgé qu'elle, louche, de ceux que l'on rencontre dans des lieux interlopes des grandes villes. "Il avait un sourire un peu triste. Ses yeux paraissaient défier toute l'humanité, c'étaient des yeux d'animal, endormis et calmes devant des représentants d'une autre espèce. Ils étaient tendres et pourtant brutaux, désespérés et pourtant confiants. On eût dit qu'ils se sentaient incapables de faire naître la moindre activité autour d'eux, mais tout à fait capables de profiter de la moindre faiblesse des autres, fût-elle indiquée par un simple geste". Joe Jelke aura maille à partir avec cet individu bizarre, plus prompt au coup de poing américain qu'à tenir une conversation mondaine. Edward Stinson, son ami, cherchera à retrouver cet homme étrange, à savoir qui il est exactement et ce qu'il veut. Il voudra comprendre quelles relations il entretenait avec la superbe et naïve Ellen Baker. Edward Stinson ira au bout du voyage en train, comme on va au bout d'une idée.

"Le Démon", ultime nouvelle de ce recueil, la plus courte et la plus noire de cette série. C'est l'histoire d'une vengeance singulière, où le coupable deviendra la victime et vice-versa. Après le crime de
Madame Crenshaw Engels et de son fils, un étrange nuage noir s'est abattu sur la petite ville de Stillwater - Minnesota. Il se trouvait suspendu au-dessus de leur maison. Le mari - photographe -, quittera tout pour aller se vendre dans un grand magasin. Ce meurtre l'avait moralement terrassé. "Aux yeux de ses voisins, il était devenu un homme ruiné par l'adversité - un homme manqué, un homme vidé. Mais ce dernier qualificatif n'était pas exact : il était vidé de tout, sauf de sa mémoire, une mémoire longue et endurante comme celle d'un Juif, et son coeur avait beau être dans la tombe, il restait sain d'esprit comme le jour où sa femme et son fils étaient partis pour leur dernière promenade ce matin d'été". Pour continuer à vivre malgré la souffrance engendrée par la perte des deux êtres chers, Crenshaw Engels décidera de se venger du coupable en le torturant moralement.

Comme toujours dans l'œuvre de Francis Scott Fitzgerald, le grotesque et la légèreté apparentes du ton et des situations cèdent le pas au tragique et à la désillusion des personnages. Ceux-ci sont souvent pathétiques et touchants dans leur fragilité. Souvent égotistes, ils n'en demeurent pas moins attachants parce que l'on perçoit les drames de leurs existences. Nombre de ses personnages sont souvent une facette de l'auteur et de son couple.
Par les hommes épris de femmes capricieuses et hystériques, belles et riches, on ne peut s'empêcher de voir le couple sulfureux de Zelda et de Scott Fitzgerald. Si "Le pirate de haute mer" est d'une facture littéraire classique, "Joe Varland ..." et "Le Démon" sont deux nouvelles proches de l'univers d'Edgar Allan Poe. Dans "Joe Varland ...", le monde est encore peuplé de jeunes filles frivoles et de jeunes gens insouciants, la réalité est là, prégnante, avec ses risques. Même si cela reste virtuel, la mort rôde. La richesse et l'opulence l'effraient encore un peu. Par contre, dans "Le Démon", Scott Fiztgerald fouille la part d'ombre de ses personnages. C'est, de loin, la nouvelle la plus angoissante de ce recueil. Ici, c'est le monde clos de la prison, tant physique que psychologique. Scott Fitzgerald est bien l'écrivain de la génération perdue. Malgré une apparente frivolité, on a conscience que le monde de l'auteur glisse inexorablement vers l'enfer. Et avec son monde, la société dans son ensemble.

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