29 août 2010

GASPARD, DU GITON AU LIBERTIN

  • Une éducation libertine – Jean-Baptiste Del Amo – Folio n°5036

« Paris, nombril crasseux et puant de la France. Le soleil, suspendu du ciel comme un œil de cyclope, jetait sur la ville une chaleur incorruptible, une sécheresse suffocante. Cette fièvre fondait sur Paris, cire épaisse, brûlante, transformait les taudis des soupentes en enfers, coulait dans l'étroitesse des ruelles, saturait de son suc chaque veine et chaque artère, asséchait les fontaines, stagnait dans l'air tremblotant des cours nauséabondes, la désertion des places ». Été 1760, Paris croule sous le poids d'une canicule sans précédent qui s'est abattue sur la capitale comme la misère sur le bas-peuple. Et cette populace n'en peut plus de cette chaleur accablante, suffocante, oppressante qui rend les corps moites, humides, suintants, ruisselants de crasse et de graisse, qui développent des odeurs pestilentielles composées de peaux malpropres, répugnantes, pouilleuses, de déchets humains mêlés aux détritus, aux rebuts de la rue, aux eaux sales, croupies et boueuses charriées par la Seine. Cet ensemble donne une vision apocalyptique d'un Paris qui n'a plus rien d'humain, ni de bourgeois ou même d'aristocratique. La ville dégouline de saletés, de vermines, d'immondices, d'impuretés tant physiques et morales, entraînant des torrents d'effluves nauséabondes, nauséeuses, écœurantes.

Parmi cette foule hébétée, assommée de moiteur et de puanteur, le jeune Gaspard, dix-neuf ans, qui a quitté Quimper quelques semaines plus tôt pour monter à Paris. Son avenir, c'est dans la capitale qu'il le construira et non pas à la campagne au milieu des porcs, humains ou animaux. « Il se remémorait pourtant, à la cadence de ses pas, la ferme et l'odeur âcre du feu de bois, la suie sur le mur avalant la lumière des flammes ; la forme de la mère tricotant de ses mains tortueuses dans un coin de pièce, sous une couverture de laine. Ses cheveux tombaient en un rideau grisâtre, s'emmêlaient devant son visage tavelé. Puis la froide stature du père. Étrangement, les traits de la mère étaient présents à l'esprit de Gaspard, mais ceux du père étaient fondus en une masse brouillonne. A l'évocation du mot, seule apparaissait la silhouette, découpée dans le contre-jour sale et terne d'un encadrement de porte. Il se remémorait aussi le bruit des cochons entassaient dans la porcherie attenante à la maison, le grognement des porcelets agglutinés entre les truies, l'amoncellement de chair maculée de purin, le clapotement des groins remuant la boue mêlée de déjections, le frottement des peaux couvertes de soies longues, l'odeur, l'odeur acide jusqu'à la nausée, imprégnant les murs de la maison, les cheveux de sa mère. Sa mère puait la truie ».

Son premier emploi, c'est la Seine, torturée, souillée, troublée, dégoûtante, repoussante – à l'image du peuple de Paris - qui le lui procurera. Décharger du bois dans l'attente de l'hiver pour chauffer le bourgeois, au milieu des débris végétaux et autres, qui faisaient de l'eau du fleuve une tourbe méphitique et démoniaque. Car nul ne savait chaque jour, chaque instant, sur quoi il allait buter, cogner, achopper, tout ce qu'il allait trouver flottant à la surface de cette eau fangeuse et saumâtre. La Seine, c'était le Styx de Paris. « La boue sur sa peau embaumait l'œuf pourri ou l'escarre. Des algues se prenaient à ses jambes, à ses bras, enlisaient ses doigts. L'eau atteignit le cou de Gaspard, il inspira cette odeur à pleins naseaux. L'homme s'arrêta, tourna la tête vers l'aval se la Seine, sitôt imité de Gaspard. Autour d'eux se massèrent d'autres hommes qu'il n'avait pas vus approcher tant il se concentrait sur sa marche, veillant à ne pas trébucher. Tous étaient couverts de la même abjection. Certains y plongeaient la tête, surgissaient en êtres hybrides, amphibies. Face à eux, sur près de deux cent cinquante pieds de longueur, un amas de bois flotté descendait dans leur direction. Perchés sur les morceaux les plus imposants, comme sur un infernal radeau, quelques gars menaient l'ensemble. L'homme tendit à Gaspard un couteau. « Tu montes, tu sectionnes, tu débarques », dit-il. Gaspard empoigna la lame, attendit que les marins d'infortune négocient l'arche du pont. Ils chevauchent un monstre dont on ne devine que la carapace, songea-t-il ».

La découverte du corps de Martin Legrand, artisan bijoutier, incitera Gaspard à fuir de l'autre côté de la rive de la Seine pour échapper au malheur de sa condition originelle, celle de l'indigence, de la gueuserie. Passer sur la rive gauche, aisée et opulente, pour saisir la chance. Cette opportunité, c'est sous les traits de Justin Billod, perruquier, qu'elle se présentera. Au contact de cette clientèle composée de riches bourgeois ou de modestes aristocrates, Gaspard prendra conscience de l'attrait de son physique auprès des hommes et des femmes. Il découvrira les joies malsaines de la rumeur lancée depuis les salons d'essayage sur les penchants, les goûts, la perversité des uns et des autres ; là qu'il apprendra qui est l'amant de l'un ou de l'une, la maîtresse de l'autre. Un univers s'offre à lui, lui tendant les bras, prêt à le recevoir en son sein. « Tant d'autres défilaient à l'atelier et Gaspard les découvrit peu à peu. Chacun portait jusque-là ses histoires, ses non-dits, des secrets bien gardés que l'on s'empressait de répéter après s'être fait désirer un peu. Billod se régalait de la confidence, jurait à longueur de temps de ne rien dire mais cédait au moindre assaut d'une cliente, puis faisait promettre le silence, ce qu'elle jurait à son tour avant de s'offusquer que l'on pût douter de sa parole. Ils apprenaient ensuite que l'un et l'autre n'avaient pas tenu promesse, se grondaient gentiment, souvent ne disaient rien. C'était là le cours naturel des choses, une succession de congratulations, de politesses exagérées, de confidences indécentes, de curiosités et de promesses pléthoriques ».

Très vite, Gaspard comprendra que le nerf de la guerre est la médisance, la calomnie, le venin, l'invitation à l'épanchement et à l'indiscrétion des secrets d'alcôve pour s'en servir en temps et en heure. De son passage chez Justin Billod – qui éprouvait pour lui un attachement sentimental – Gaspard fera la connaissance du comte Étienne de V. « […] un homme sans vertu, sans conscience. Un libertin, un impie. Il se moque de tout, n'a que faire des conventions, rit de la morale. Ses mœurs sont, dit-on, tout à fait inconvenantes, ses habitudes frivoles, ses inclinations pour les plaisirs n'ont pas de limites. Il convoite les deux sexes. C'est un épicurien dépravé, un coquin licencieux ». Ils s'attireront, s'aimanteront, se séduiront, se provoqueront. L'aîné fera l'éducation sensuelle, charnelle et libertine de son jeune ami. Il lui ouvrira les portes des lieux de débauche les plus sordides aux plus raffinés pour son plaisir infini et sa perdition.

Le moins que l'on puisse dire à la lecture du roman de Jean-Baptiste Del Amo c'est que l'auteur nous donne une image crue, criante, grossière, rude, ordurière, naturaliste, cauchemardesque, angoissante, voire dantesque de Paris. Dans « L'éducation libertine », la capitale et son fleuve sont présentés sous un angle plutôt immonde, clandestin, interdit, tabou, presque impénétrable au non initié. Mais plus que Paris et la Seine, c'est l'existence même de Gaspard qui est une allégorie de la capitale et de son peuple, à la limite du supportable pour le lecteur. Dix-neuf ans de misère, de douleurs psychiques, de haines sourdes et contenues, d'humiliations paternelles, de folie maternelle ont conduit Gaspard à s'éloigner de Quimper et de ce passé plein d'amertume pour une métropole pernicieuse, perverse, jouissive, fornicatrice mais gage d'avenir pour qui sait saisir sa chance. Et la chance, Gaspard saura la prendre à la volée, la capter, la capitaliser et la rentabiliser en opportuniste qu'il est. Mais à quel prix ! Dans « L'éducation libertine », on plonge dans le Paris des bas-fonds, de la plèbe, du vulgaire qui possède en commun avec l'aristocratie et la bourgeoisie le goût pour la chair, le sexe, la violence, la luxure, la copulation à tout-va. En compagnie du comte Étienne de V., avatar de Méphistophélès, Gaspard – tel un Faust en quête de délectation, de jouissance – le suivra dans ses déambulations nocturnes. Avec lui, il s'ouvrira aux délices des relations illicites réprouvées par la morale chrétienne. Le personnage de « L'éducation libertine » est un être cupide, fourvoyé, égoïste, narcissique pour qui seul compte son intérêt personnel. Il y a dans Gaspard une part des personnages balzaciens. Nul lecteur ne pourra s'empêcher de faire le rapprochement avec « Le ventre de Paris ». A la différence que les halles ne sont pas la toile de fond de ce roman intense, touffu, fouillé parfois jusqu'à l'overdose, mais plutôt les bordels de bas étage, la fange, la lie de la société du 18ème Siècle. Au final, « L'éducation libertine », trajet sinueux des amours obscènes et de l'ambition personnelle, égotistes d'un Gaspard prêt à tout pour assouvir sa fascination du sexe, de la débauche, du vice, du stupre est un roman initiatique dans lequel le lecteur retrouvera – en filigrane – d'autres libertins célèbres.

D'autres blogs en parlent : Delph, Karine:), Violette, Julie, Isil, Alcapone, Delphine Cingal, Je sais pas quoi lire, Lounapil, Kali, BoB, Manu, Pierre Maury, Kenza, Hécate, Essel, Laurent, Lou, Sandrounette, Mazel, Retsig, Aurore, Pascal, Ys, Liliba ... D'autres sans doute ?! Merci de vous faire remarquer par un petit commentaire.

Merci à Liliba pour ce prêt. Sans quoi, je serais passée à côté d'un petit phénomène du genre !


270 - 1 = 269 livres qui hantent ma PAL 2010/2011 ...

14 commentaires:

Mango a dit…

Tant de blogs en parlent! Grâce à toi,je sais à quoi m'en tenir désormais. J'ai ce livre depuis longtemps mais je l'avais oublié. Je vais essayer de trouver le temps nécessaire pour le lire maintenant car tu as éveillé ma curiosité!

Emilie a dit…

Le style de l'auteur est vraiment accrocheur mais je ne sais pas vraiment si j'ai envie de lire un livre comme ça.

Aifelle a dit…

Je ne me sens pas très attirée par ce genre d'histoire, quelque soit le talent de l'auteur.

liliba a dit…

J'ai bien fait de te prêter ce livre, tu as pondu un billet magnifique !

Ys a dit…

J'ai aimé ce Paris des bas fonds et du vulgaire, qui ne se trouve pas toujours du côté où l'on croit. Cette écriture est vraiment réjouissante et singulière.

Dominique a dit…

Une histoire et un auteur qui ne me tente pas du tout malgré tout ton talent de chroniqueuse
Mais heureusement que tout ne me plait pas car ce qui me tent est déjà suffisamment dur pour mes finances :-)

Nanne a dit…

@ Mango : Les blogs en ont parlé énormément, en bien ou en mal ! Certains ont adoré ; d'autres ont détesté, pour les mêmes raisons ... C'est un livre plutôt singulier qui fait appel à de nombreuses références de la littérature classique française ou étrangère. Vraiment à découvrir, à condition de dépasser la 1ère partie !

@ Émilie : J'étais curieuse de lire ce roman dont j'avais lu beaucoup de choses, positives ou négatives ! Me voilà comblée dans ma curiosité ... Maintenant, c'est un livre assez cru, à l'écriture âpre, râpeuse, violente comme les bas-fonds de Paris. A tenter, pour savoir ;-D

@ Aifelle : Je comprends très bien tes réticences ! Par instant, l'auteur m'a un peu fait penser à Jacques Chessex pour le style d'écriture très cru ... On aime ou on déteste ! Mais cela peut s'avérer difficile à lire.

Nanne a dit…

@ Liliba : Merci pour le compliment ! C'est le livre qui a permis un tel billet ... Je ne regrette pas du tout ma lecture, même si au début je me suis demandée si je n'étais pas tombée dans des douves moyenâgeuses avec toutes ces odeurs, ces détritus, ces détails sordides ;-D Une belle rencontre que je te dois.

@ Ys : Ce Paris que l'auteur décrit est plus proche de celui de Sade et de l'aristocratie dépravée que du peuple, le tout enrobé de taffetas, de soie, de velours cramoisi ... C'est une lecture assez édifiante et juste d'un monde qui - sous ses aspects élégants - cache bien des horreurs ! Un roman singulier avec une écriture belle, néanmoins.

@ Dominique : Alors, malgré tous mes efforts, tu ne céderas pas même par la bibliothèque ! Heureusement, tu peux résister à certaines tentations littéraires ... Pour les finances, je crois que l'on en est tous et toutes là, avec la rentrée littéraire ;-D

Vilvirt a dit…

Ca c'est un ouvrage qui m'attire beaucoup ! Ton billet me donne vraiment envie de céder... Je vais tenter de me le procurer.

Nanne a dit…

@ Vilvirt : Il est très particulier, mais dès que l'on est entré dans le sujet c'est un livre que l'on ne lâche plus jusqu'au bout ... Tu devrais pouvoir le trouver facilement dans une bibliothèque ;-D

Karine:) a dit…

J'aime beaucoup ton billet, grâce auquel je revis quelques uns de mes moments de lecture. C'est quand même tout un souffle, qu'a ce roman meme s'il se laisse gagner et si j'ai eu un peu de mal avec l'odorama. Mais bon, c'est pas nouveau, avec moi, ce phénomène.

Nanne a dit…

@ Karine:) : Je suis heureuse de lire que mon billet te permet de revivre quelques bons moments de lecture ... C'est un roman dans lequel il faut pénétrer et se laisser emporter par l'histoire, ce qui n'est pas du tout évident dès les premières pages ! Mais je ne le regrette pas un seul instant. J'ai aussi eu beaucoup de mal avec la description des odeurs, parce que j'y suis très sensible dans la vie réelle ;-D Un peu comme toi, sans doute ...

Grimmy a dit…

C'est un livre qui fait partie de ma lal depuis un petit bout de temps...

Nanne a dit…

@ Grimmy : Il est à découvrir parce que très original. Assez déstabilisant en début de lecture et puis, au fil de celle-ci, on se dit que c'est un roman extraordinaire ! Mais attention aux descriptions des odeurs ... Parfois rédhibitoires ;-D