29 décembre 2008

L'AFFAIRE YECHOUA

  • L'Évangile selon Pilate - Éric Emmanuel Schmitt (Livre de Poche n°30514)


"Les soldats nettoient leurs armes. Des messagers s'éparpillent dans les rues noires pour convoquer le tribunal. Le menuisier caresse la croix sur laquelle je vais sans doute saigner demain. Les bouches chuchotent, tout Jérusalem sait déjà que je vais être arrêté. Ils croiront me surprendre ... Je les attends. Ils cherchent un accusé, ils trouveront un complice". Un homme attend, dans le Jardin des Oliviers de Jérusalem que les soldats romains viennent l'arrêter. Qui est cet homme ? Qu'a-t-il bien pu faire pour susciter une telle levée de bouclier ?

Yéchoua Ben Yoseph, de Nazareth, n'aspirait qu'à être menuisier, comme son père. Celui-ci souhaitait le voir devenir rabbin. Difficile pour un jeune garçon de se consacrer corps et âme à l'étude de la Loi. La perte de son père va bouleverser la vie insouciante de Yéchoua. Il prendra conscience du poids de la religion dans la vie quotidienne, de son impact dans le comportement de chacun. De colère, il décidera
de ne pas aimer Dieu, mais les hommes en général, de ne pas les juger dans leurs actes ou leurs paroles, juste de les écouter et de les réconforter à chaque instant de leur existence. Seulement ce rôle de prophète laïc déplaît aux autorités religieuses qui ne reconnaissent aucun droit légitime à Yéchoua d'aider et de conseiller les âmes en peine. Sans même le savoir, il commettait le péché d'orgueil et de vanité.

Pour se laver de ces outrages, Yéchoua part rejoindre un vague cousin, Yohanân,
prophète sur les bords du Jourdain. Lors de leur rencontre, Yohanân le Plongeur reconnaîtra en Yéchoua l'élu de Dieu. Effrayé, il partira dans le désert pour méditer sur le sens à donner à la vie en général, à la sienne en particulier. "Je ne m'étais pas trouvé, moi, au fond de ce désert. Non. J'avais trouvé Dieu. Dès lors, chaque jour je refis le voyage immobile. Je grimpais sur le monticule et plongeais à l'intérieur de moi. J'allais vérifier le secret". De retour de son exil intérieur, Yéchoua décide de parcourir la Galilée, vivant de méditations, de bonnes paroles et d'offrandes, dormant à la belle étoile. Refusant de vivre comme les autres hommes - pour l'argent, la matérialité et le pouvoir -, Yéchoua deviendra le frère des exclus, des inadaptés, des pauvres, des persécutés, des femmes, des humbles, des faibles, des démunis. "Moi, je n'aimais que les exclus de cette partie stupide, les inadaptés, ceux que le jeu rejetait : les pauvres, les doux, les affligés, les femmes, les persécutés. Les pauvres devinrent mes frères, mon idéal. Ils ne cherchent pas à se mettre à l'abri du besoin, car ce serait se mettre à l'abri d'eux-mêmes [...]". On lui attribuera des miracles, des guérisons physiques et spirituelles, des multiplications de pains et de poissons. Petit à petit, la rumeur se propage, enfle, se répand, s'insinue partout de Judée Samarie en Galilée : Yéchoua serait le Messie, le Fils de Dieu.

Si Yéchoua est bien le Christ, c'est à Jérusalem qu'il doit se rendre pour accomplir sa mission. Jérusalem, ville fascinante et méprisante, où seule l'apparence a de l'importance. Yéchoua n'obtiendra aucun succès. Au contraire, les docteurs de la Loi, les religieux, les pharisiens, les zélotes et les membres du Sanhédrin commencent sérieusement à s'inquiéter de
sa façon de parler de Dieu. Ils ne souhaitent que le voir arrêté pour blasphème et impiété. Yéchoua sait qu'il doit souffrir sur la croix pour ressusciter parmi les vivants.

Yéchoua n'est plus. Les religieux ont fait rendre leur justice par Ponce Pilate, préfet de Judée. Et tout
représentant de Rome qu'il est, Ponce Pilate a du mal à comprendre les autochtones. Alors qu'il fera tout pour sauver la vie de Yéchoua, lui éviter la crucifixion, la population l'incite à l'envoyer à la mort. Même en leur laissant le choix entre Yéchoua et l'infâme Barrabas, c'est le meurtrier sanguinaire que la foule sauve. "Je n'ai pas rendu ma justice, la justice de Rome, j'ai exécuté la leur, celle de mes opposants, la justice des saduccéens approuvée par les pharisiens, j'ai débarrassé ces Juifs d'un Juif qui les contredisait. Était-ce mon rôle ?". Mais voilà que le corps de Yéchoua a disparu. Personne n'a rien vu, rien entendu. Au nom de la sacro-sainte sécurité de cette région instable, Ponce Pilate décide de ne plus s'en laver les mains et de trouver qui a bien pu voler le corps. Qui, sinon ses disciples, a pu se rendre coupable de cette mascarade, dans le seul but de faire croire à une population crédule que Yéchoua est bien le représentant de Dieu parmi les hommes. Selon certains disciples, la disparition serait le fait de l'ange Gabriel. Ponce Pilate, quant à lui, est dubitatif, voire même perplexe face à cette annonce incongrue. "Tu mesures, à ce galimatias, ce que signifie être préfet de Judée. Je ne suis pas seulement exposé quotidiennement aux désordres des hommes - rivalités, soulèvements, émeutes - mais aussi aux désordres de leurs idées. Comme un vin qui fait perdre toute clarté, la Judée rend fou".

Peu à peu, certaines personnes ont vu Yéchoua, lui ont parlé. Parmi eux, Salomé de la maison d'Hérode, mais aussi Magdala, prostituée à Jérusalem ainsi que des pèlerins d'Emmaüs. Depuis, tous et toutes répandent la bonne parole, celle de sa résurrection. Ce pauvre bougre de Ponce Pilate se débat dans une enquête qui le
dépasse. Lui qui exige que cette disparition soit rationnelle, qui s'obstine à croire qu'il y a derrière tout cela de la manipulation, de la fourberie, du complot, refuse de voir et d'admettre une réalité qui le submerge parce qu'il ne le maîtrisera jamais : la foi.

Si le prologue de "L'Évangile selon Pilate" est écrit dans une langue empreinte de recueillement et de spiritualité, à la façon des Livres des Apôtres, la seconde partie est racontée par Ponce Pilate lui-même sous forme de lettres envoyées à Titus. Et là, le ton change radicalement. On passe du sérieux de la religion au profane et à la
truculence des romans policiers. On alterne, dans une langue belle, les scènes de spiritualité, de croyance, de philosophie religieuse et les passages drôles, cocasses du quotidien entre personnes ne partageant pas la même vision des événements. Ces deux parties sont comme les deux facettes d'une même médaille, on y croise le mysticisme des premiers chrétiens, l'inexpliqué et l'inexplicable, le rationnel, la logique et la matérialité. On perçoit le cheminement de l'auteur au travers de ce texte écrit sans fioritures, en toute simplicité. On ressent la foi rencontrée par Éric-Emmanuel Schmitt, mais aussi son questionnement et ses doutes face à cette espérance. Un livre magnifique qui contient - en appendice - tout le parcours de ce roman pour le moins iconoclaste.

Quelques critiques sur le site Zazieweb, Catherine de Biblioblog a apprécié ce livre pour l'originalité de son thème et la façon dont il est traité, Madame charlotte l'a trouvé passionnant et amusant, Anne-Sophie de La Lettrine a passé un très bon moment de lecture et de réflexion malgré les a-priori concernant l'auteur, Karine :) (déjà sous le charme d'un précédent roman de l'auteur) a trouvé ce roman intéressant. Et peut-être d'autres encore ... Merci de me le faire savoir.

4 commentaires:

sybilline a dit…

Merveilleux livre d'un très grand auteur! J'ai beaucoup apprécié ce Christ se cherchant, doutant, tel celui de "La dernière tentation du Christ" de Kazantzakis, qui ne se révèle qu'au fil des événements.
Et j'ai adoré cette interrogation menée telle un roman policier !
Un livre à recommander!!

Nanne a dit…

@ Sybilline : Je ne m'attendais pas à un tel livre de la part d'Eric-Emmanuel Schmitt. J'ai été très agréablement surprise et enchantée de cette façon d'aborder la notion de Foi, la quête du Christ qui se fait au fil du roman et ce personnage de Ponce Pilate qui refuse, comme beaucoup, une réalité qui lui saute à la vue. C'est vraiment un livre à recommander, même aux athées !!

Alicia a dit…

Encore un livre qu'il faut absolument que je lise!
Merci, Nanne

Nanne a dit…

@ Alicia : C'est un livre très beau et très original, qui mélange subtilement la notion de foi et enquête policière ;-D Il devrait te plaire ...