19 février 2009

COMME UN CHANT TZIGANE

  • Petite, allume un feu ... - Martin Smaus (Syrtes Éditions)


Andrejko Dunka aurait eu de qui tenir. Né tzigane dans une famille dont le père et le grand-père étaient tout à la fois voleur et dresseur de chevaux et un oncle - Ferko - qui avait dû fuir le village à la suite de quelques soucis avec les habitants du coin, son avenir était tout tracé. Andrejko ne pouvait que devenir pickpocket. Ce qu'il a commencé à faire inconsciemment dès l'âge de quatre ans avec la chaîne en or et la montre de l'oncle Ferko. Admiratifs devant autant d'audace, la famille décide d'envoyer l'enfant à Prague parmi les voleurs des rues de la capitale tchèque. "Pour donner à Andrejko le bon exemple, l'oncle ne chôma pas, même cette nuit-là. Il disparut à deux ou trois reprises dans le train où régnait le silence et lorsqu'au matin, à Prague, il sortit de ses poches des papiers d'identité et qu'il compta des billets de banque tout froissés, cela sembla au petit Andrejko tout à fait naturel".

A peine arrivé à Prague, le petit - arraché à l'amour des siens et plus particulièrement à celui de sa douce maman, la belle Maria - est laissé aux bons soins de la tante Ida et de l'oncle Stefan, respecté du clan Dunka à cause de son passé de mineur et de sa pension d'invalidité. Sachant que les gadjé allaient s'apitoyer sur un enfant maigre, grelottant, décharné, morveux et pleurnichard, Andrejko commencera sa vie dans les rues de Prague pour gagner sa pitance. Dans
cette nouvelle habitation, les parents Dunka vont et viennent au gré des vols et autres chapardages. Et comme l'appartement est bien trop petit pour contenir tout ce monde en transit, les plus jeunes font de la rue leur seule et unique demeure. En voyant cette farandole d'adultes égarés et d'enfants perdus, Andrejko comprend très vite que le nerf de la guerre, c'est l'argent. Pour lui, pour ses jolies cousines Anetka et Jolanka, pour ses futurs enfants, il veut et exige le même avenir que les gadjé. "Les enfants tziganes, débraillés, flânaient rue Matejska en faisant la manche pour s'acheter de la barbe à papa et lorgnaient d'un œil envieux les enfants gadjé qui faisaient des tours de manège ou de balançoire. Les enfants tziganes s'arrêtaient près des vitrines des jouets ou devant la pâtisserie, alléchés par l'odeur de tartes qui sortaient du four et du chocolat chaud, le nez collé contre la vitrine derrière laquelle se bousculaient les petits gadjé avec leurs ours en peluche et leurs poupées, les garçons en blouse de marin et les filles en robe rose, avec des nœuds dans les cheveux ; [...] Face à une telle injustice, Andrejko n'arrivait pas à trouver le sommeil et passait des nuits entières à sangloter ; les doigts crispés sur la croix de sa mère, il écrasait ses larmes sur ses joues sales".

Petit de taille, son terrain de prédilection pour le vol à la tire sera le tramway et l'autobus bondés, le magasin surpeuplé où Andrejko passe inaperçu. Mais le petit est
doué et il apprend vite et bien. Il invente sans cesse de nouvelles combines pour gagner toujours plus d'argent. Et c'est l'oncle Stefan qui récolte et boit le fruit de ses larcins parce que, selon lui, un vrai tzigane qui se respecte ne travaille pas. Mais l'habileté et la dextérité d'Andrejko ne lui attireront pas que des sympathies, même parmi ses cousins, qui voient en lui un sérieux concurrent. Comme souvent chez les Dunka, les problèmes se règlent à coups de pieds, de poings et de couteaux bien sentis. Les jeunes, oubliant la tradition séculaire de respect, veulent jouer les caïds et les gros bras. Seulement, la justice des gadjé est la même pour tous, tzigane compris. Andrejko et ses cousins connaîtront l'enfermement et la maison de correction où la loi du plus fort prédomine.

Une fois de plus, Andrejko réussira à fuir et à trouver refuge dans le village où il a vu le jour, celui de la patrie des Dunka, Poljana. Il y sera accueilli et hébergé par des gadjé. On lui apprendra à revivre après les épreuves subies, à renaître de ses cendres. Il tentera de se socialiser, de s'intégrer dans un monde créé par et pour les gadjé et où les tziganes n'ont pas droit de citer. Mais la vie est dure. De prison en asile psychiatrique, Andrejko errera comme une âme en peine, cherchant sa voie et sa place dans une société trop rigide pour un jeune tzigane avide de liberté. Le nouveau régime politique, ce vent de liberté et de paix, venu de très loin, lui offrira cette délivrance. Il retrouvera les siens pour mieux les fuir, choisissant une
autre voie que celle toute tracée. Quitter cette fange, cette jungle des grandes villes et ses tentations maléfiques. Andrejko partira pour la campagne, pour un retour aux sources, aux origines de son clan. Lui qui rêve d'une vie plus saine, plus pure, plus propre, amènera Anetka sa cousine pour se construire un avenir plus beau, plaçant les valeurs morales au-dessus de tout.

A travers l'histoire sombre et tragique d'Andrejko, le lecteur de "Petite, allume un feu ..." perçoit celle de tout un peuple, les tziganes d'Europe centrale et orientale. Par les Dunka, c'est toute l'épopée de ces gitans haïs et honnis de tous que l'on découvre. A peine installés dans un quelconque hameau, ils sont repoussés aux marges de celui-ci par ses habitants. Considérés pire que les juifs, ils en partageront souvent le sinistre sort lors de l'invasion de la région par les nazis. Lorsque les russes chasseront les précédents, les Dunka et les autres tziganes devront partir à nouveau, considérés - une fois encore -, comme des parias, des sans-terre, des asociaux, des dangers potentiels pour le communisme. Marginalisés, mis au ban de la société, ils n'auront d'autres choix que celui de la débrouille, de l'art et de la manière de tricher, de feinter, de gruger, de mentir, de se servir du système pour continuer à vivre libre comme leurs ancêtres. La liberté d'être et d'aller où bon leur semble est leur credo, leur chant, leur litanie. Les enfermer, les
sédentariser, revient à les faire mourir, à détruire tout ce qui fait la matière originelle de leur culture. Dans une écriture belle, tout à la fois poétique et âpre, réaliste, l'auteur nous raconte l'histoire de ce peuple si peu ou si mal connu, rejeté de partout et de tous, ou presque. "Petite, allume un feu ..." est une ode à cette liberté, pleine, entière et totale. De celle qui ne mérite aucune concession, parce que la plus exigeante. Cette liberté d'aller, au gré des humeurs, du temps, de l'envie, d'être et de vivre comme les Anciens. Dans ce roman construit comme un conte oral, Martin Smaus nous parle d'une histoire unique qui s'inscrit dans notre patrimoine universel.

Un merci sincère à Babelio et aux éditions des Syrtes qui, grâce à l'opération Masse Critique, m'ont ouvert à un monde quasiment inconnu et que j'ai pris plaisir à découvrir par ce superbe roman. Ce roman est sorti aujourd'hui en librairie. J'ai donc eu la chance de lire ce livre en avant-première et j'en suis très heureuse.

9 commentaires:

Leiloona a dit…

Ce thème m'intéresse ! Merci de nous avoir fait partager ta découverte ! (Comme d'habitude, ton billet est bien détaillé.)

Nanne a dit…

@ Leiloona : Si ce thème t'intéresse, alors ce livre est pour toi ... C'est assez rare de trouver la communauté tzigane pour sujet ! Un livre beau et original ...

sybilline a dit…

J'aime ta sensibilité qui t'amène à ces lectures tournées vers les marginaux, les blessés de la vie, et j'aime aussi tes compte-rendus fouillés, précis et éclairants.
Merci pour cette lecture que je note!

Lael a dit…

Merci pour ce billet à la fois complet et riche en détails et doté d'une profondeur littéraire, ces lectures que tu nous livre sortent des sentiers battus , lectures pas comme les autres mais remplies de richesse humaine! j'ai peur que cela soit un peu trop noir et tragique pour moi!

Nanne a dit…

@ Sybilline : Merci pour autant de compliments en une seule fois ... J'en rougis toujours autant ;-D C'est un très beau livre assez surprenant dans son écriture, mais très sensible et qui nous parle d'hommes et de femmes peu ou pas connus du tout ! C'est vraiment à découvrir ...

@ Lael : J'essaie de présenter des ouvrages moins connus ou peu lus sur les blogs ! Pas toujours évident, parce que les sujets sont souvent difficiles à appréhender ... Mais celui-ci n'est pas triste, même s'il n'est pas follement gai non plus ;-D

sylvie a dit…

Beau billet en effet! Ce livre a l'air interessant et émouvant. La liberté de mouvement, incluant aussi ce me semble la non propriété, est un modèle d'organisation qui nous fait rêver... Ces peuples n'ont jamais fait la guerre non ?

Nanne a dit…

@ Sylvie : C'est un monde qui peut faire rêver, mais qui peut aussi se révéler effrayant parce que excluant les tziganes de la société ! Ces peuples n'ont jamais fait la guerre, mais ont été chassés et pourchassés depuis toujours ... C'est ce qui fait leur force et leur faiblesse !

Allie a dit…

Le thème m'intéresse vivement et ce roman semble très intéressant. Je suis toujours ravie de découvrir chez toi des choses que je ne vois nulle part ailleurs. Les images que tu as ajoutées à ton billet donne tout de suite un côté très humain...
J'ai noté ce titre!

Nanne a dit…

@ Allie : Le roman mérite d'être lu, car le sujet n'est pas souvent traité et l'auteur connaît très bien la communauté tzigane ... Merci pour ce compliment, qui touche toujours ! J'essaie de sortir des sentiers battus et de lire des ouvrages originaux aux thèmes peu communs ou atypiques. Mais ce n'est pas toujours évident. J'aime bien trouver des images qui illustrent au mieux le sujet ...