11 juillet 2009

RETOUR DE PLAGE

7 juillet 2009

LE CLONE SANS PASSE

  • Comme deux gouttes d'eau - Tana French - Michel Lafon Éditions


"Cette histoire est celle de Lexie Madison, pas la mienne. J'aurais aimé raconter l'une sans m'immiscer dans l'autre, mais c'est impossible. Je croyais nous avoir fermement cousues, toutes les deux, épaule contre épaule, avoir bien serré les sutures mais être capable de les briser. Or, peu à peu, nos liens se sont raffermis, approfondis ; ils sont devenus souterrains, invisibles. Et ils m'ont échappé. Pourtant, je suis responsable : de tout ce que j'ai fait". L'inspecteur Cassie Maddox a du mal à retrouver son souffle depuis sa dernière enquête à la brigade criminelle. Un meurtre d'une adolescente rapidement élucidé qui l'a touchée plus qu'elle ne le pensait. Depuis, elle est passée au département des violences domestiques pour prendre du recul par rapport aux événements. Sauf qu'il arrive parfois que certaines histoires mettent du temps à refaire surface. Souvent, elles ne remontent même jamais. Pour ce qui concerne Cassie Maddox, l'histoire a mis quatre ans à ressurgir.

Tout est revenu lorsque deux de ces collègues l'ont appelée sur le lieu d'un crime, en pleine campagne irlandaise. La victime porte le nom d'Alexandra Madison, étudiante à Trinity College, et ressemble trait pour trait à l'inspecteur Maddox. Cette identité était celle qu'elle s'était créée pour infiltrer et démanteler un trafic de stupéfiants. Son ancien chef voit là une occasion unique pour noyauter le groupe dans lequel la victime évoluait et découvrir le meurtrier de cette mystérieuse jeune femme. Faire croire que Alexandra Madison a survécu à ses blessures et laisser Cassie Maddox prendre sa place pour enquêter. "Elle apparaît pour la première fois en février 2002, lorsqu'elle fournit l'extrait de naissance d'Alexandra Madison afin d'ouvrir un compte. Elle l'exhibe à nouveau, ainsi qu'un relevé d'identité bancaire et sa photographie, pour obtenir tes anciens dossiers universitaires, dont elle se sert pour s'inscrire à Trinity en doctorat d'anglais. - Elle est très organisée. - Oh oui ! Organisée, imaginative et convaincante. Je n'aurais pas mieux fait moi-même. Elle ne s'est jamais inscrite au chômage, ce qui est très intelligent. Elle a dégoté un job dans un café de Dublin, travaillé à plein temps tout l'été, puis intégré Trinity en octobre. Le titre de sa thèse est ... Tu vas apprécier ... "Voix diverses : identité, vérité et mensonge". Il s'agit de femmes qui écrivaient sous un pseudonyme".

Cette énigmatique jeune femme partageait sa vie avec quatre autres jeunes gens, tous étudiants au département de littérature anglaise, dans un vieux manoir du 18ème Siècle, Whitehorn House. Ce groupe vivait replié sur lui-même. Les membres de ce cénacle se connaissaient et se fréquentaient depuis leur première année à l'université. Personne d'autre n'avait réussi à s'y immiscer, sauf Lexie Madison. Cette fille semblait être apparue par hasard début 2000. Rien ne permettait de l'identifier et lui redonner son véritable nom. Ses quatre amis ne souhaitaient pas savoir qui elle était réellement et s'en moquaient. Seules comptaient leur vie commune et les règles observées. Ce "Club des Cinq" apparait à Cassie Maddox aussi soudé que les
cinq doigts d'une même main. Que l'un d'entre eux vienne à manquer, les autres se sentent immédiatement orphelins, sont anéantis. Ils forment de l'extérieur - à eux cinq - une micro-société dans laquelle personne ne peut accéder. Ils semblent vivre en symbiose, et chacun possède une place définie au sein de cette cellule presque familiale. De l'extérieur, cet ensemble paraît harmonieux, sans aspérité, sans faille, sans fêlure, les membres sont sans problème apparent, équilibrés, sains. Hormis la littérature victorienne, le"Club des Cinq" a en commun de ne jamais revenir sur leur passé personnel. En acceptant cette nouvelle mission d'infiltration, Cassie Maddox se voit redevenir Alexandra Madison, celle qu'elle avait inventé de toutes pièces, qui revenait de son passé et qui avait été utilisé par une autre personne, assassinée. Le plus difficile pour l'inspectrice était de ne pas se perdre psychologiquement dans cette mission où elle servirait d'appât.

Avis aux amateurs du genre, "Comme deux gouttes d'eau" de Tana French est un vrai policier psychologique avec tous les ingrédients du genre. Les personnages sont méticuleusement ciselés. Ici, point de bagarres inutiles, pas de violences verbales ou physiques, pas de jet d'hémoglobine. Dans ce roman, tout passe par l'analyse psychologique de chaque personnage et des situations. Le drame s'installe lentement mais sûrement, se diffuse au fil des pages. Dès le début de la lecture, l'ambiance est lourde, pesante, de plomb. On pressent que quelque chose se trame. On se pose des questions. On tourne les pages en se demandant ce qui va se passer, qui peut être le coupable, qui est réellement cette Alexandra Madison, quel est son passé. Le suspense est là, qui rend le lecteur haletant, trépignant d'impatience. Ce qui aurait pu être lassant sur la longueur, se transforme en une histoire palpitante aux rebondissements permanents. Parce que dans "Comme deux gouttes d'eau", Tana French réussi l'exploit de nous mettre à la place de son inspectrice. Le temps de la lecture, chacun devient Cassie Maddox infiltrée dans un groupe de jeunes originaux. Mais ce n'est pas tout. Il y a aussi et surtout l'atmosphère. Cette ambiance unique de la campagne irlandaise que l'auteure a su rendre avec sa rudesse, ses rancœurs tenaces et ses acrimonies historiques et locales, sa haine de l'autre au point de lui jeter des sorts, de le terroriser, de refuser de lui parler. Dans "Comme deux gouttes d'eau", c'est cette Irlande profonde, indépendante, fière de ses racines et de son passé, qui se revendique libre et qui l'est, que l'on retrouve. Une Irlande qui a payé le prix fort pour se libérer de l'emprise anglaise. C'est l'Irlande
d'une autre époque, celle du 19ème Siècle avec ses légendes, ses histoires de maîtres et de serfs, de riches et de pauvres, de jeunes filles enfermées au couvent pour avoir aimé un Anglais ou être tombées enceintes. L'Irlande qui s'est faire face à l'adversité. C'est aussi l'Irlande avec ses pubs, ses chants mélancoliques et doux, ses musiques entraînantes. Dans un style impeccable, maîtrisé, parfait, Tana French nous embarque dans une affaire pleine de rebondissements, labyrinthique dont le lecteur sort exsangue de sa lecture. Vous êtes désormais prévenus !

Pour Cuné, ce roman a une âme vénéneuse qui ne laisse pas indifférent ; pour Lily, c'est un thriller tout en subtilités et en suspens ; Yvon a trouvé le roman plutôt classique ; Caroline recommande ce roman pour les vacances et n'a pas pu décrocher avant la fin ; pour Cathulu, ce roman est une réussite. D'autres, peut-être ... Merci de me le faire savoir.

4 juillet 2009

L'IDEOLOGIE CELINIENNE

  • L'art de Céline et son temps - Michel Bounan - Allia Éditions


Sans doute ne l'avez-vous pas remarqué, mais tout ce qui touche à Louis Ferdinand Céline m'intéresse, me passionne. Dès qu'un ouvrage paraît concernant la vie, l'œuvre, les idée ou les pensées de cet auteur très controversé, je ne peux m'empêcher de me le procurer pour le lire. Sans être une célinienne érudite, je commence à effleurer les rivages de sa personnalité complexe, et à appréhender un tout petit peu mieux son œuvre.

Dans "L'art de Céline et son temps", Michel Bounan revient sur les écrits à odeur de soufre de Céline et ses opinions xénophobes. Pour argumenter ses propos, l'auteur revient dans son essai sur "L'histoire des protocoles des Sages de Sion", traité antisémite visant à démontrer un soi-disant complot juif destiné à asservir le monde et ressorti, agité, pour détourner la population des vrais problèmes politiques, économiques ou sociaux. Selon lui, à chaque période de l'histoire du 20ème Siècle, cette théorie méphitique créée de toutes pièces par l'Okhrana - service secret du Tsar - sert d'épouvantail pour éluder la réalité au peuple. "On tenait donc la clef des malheurs publics et des injustices sociales, des guerres et des révolutions, des crimes d'État et des mensonges journalistiques. Point n'était besoin d'expliquer ces malheurs par l'économie ou la lutte des classes, par la dialectique historique ou par la décadence des mœurs, par la trahison des mauvais dirigeants ou par la rusticité des stupides dirigés. Bien au contraire, ces supposées causes résultaient du complot initiale et quiconque prétendait en disputer, ou seulement en rire, dévoilait par là même, sa connivence objective, et souvent intéressée, avec les chefs de la conspiration".

Quand, en 1932, "Voyage au bout de la nuit" est publié avec tout le Barnum littéraire et médiatique qui a suivi, la situation politique est au chaos, au désordre. Le terreau des idées fumeuses de Louis Ferdinand Céline est fin prêt. Le spectacle peut commencer et donner sa pleine mesure. Il y aura du monde au balcon pour applaudir et rigoler ! Car il ne faut pas oublier que Céline a officié dans les écrits tendancieux bien avant ses pamphlets racistes. Dans des publications à la Société de médecine de Paris, Céline vante les mérites d'une théorie d'un certain Henry Ford - financier de la publication des "Protocoles des Sages de Sion" aux États-Unis -, qui préconise l'embauche "d'ouvriers tarés physiquement et mentalement", et propose
la création de médecins-policiers d'entreprise chargés de convaincre les ouvriers malades de continuer à travailler coûte que coûte, car "ce qui nous paraît beaucoup plus sérieux, c'est l'intérêt patronal et son intérêt économique, point sentimental". En un mot comme en cent, Céline prône déjà pour le réalignement du peuple, une réorganisation plus stricte de la société civile, une mise au pas, une "[...] entreprise patiente de correction et de rectification intellectuelle". Si, à cette époque, Louis Ferdinand Céline n'est pas encore le libelliste raciste, il est déjà petit bourgeois et réactionnaire dans ses idées. A travers ces vues, Céline ne souhaite qu'une seule et unique chose, retrouver son lustre d'antan, celui de ses vagues origines aristocratiques et bourgeoises. Rien d'autre.

Mais Céline sera un maître dans l'art de la manipulation des esprits et des lecteurs. Toute sa vie, il jouera sur la gamme de la misère sociale en se fabriquant une biographie à son image. Enfance pauvre avec une mère ouvrière, exploitée par qui ? des Juifs, des études de médecine - bien sûr - mais grâce à un travail de livreur depuis l'âge de douze ans. A le lire, on se croirait dans un roman digne de Zola ou de Dickens ! Or, depuis, tout le monde a appris qu'il n'en était rien. Au contraire. "Évidemment, confiait-il alors à son correspondant Joseph Garcin, dans les interviews j'amuse la galerie, pitre autant que je peux. Mais tout ceci entre nous (13 mai 1933)". Tout cela ne servira qu'à renforcer ses écrits, dont "Voyage au bout de la nuit" n'aura été que le premier d'une longue lignée. Les aventures de Céline / Bardamu ont ravis les intellectuels de gauche qui ont vu en lui un des leurs, un vrai de vrai, un pur et dur, un anarchiste. De Aragon à Trotsky en passant par Sartre - pas encore "agité du bocal" -, tous le croient révolutionnaire, avec des théories progressistes, novatrices, un style qui va renouveler les romans classiques.

Il n'en est rien. Céline est et restera un réactionnaire, antisémite forcené jusqu'à l'obsession et qui n'hésitera pas à se servir de la propagande nazie des services de Goebbels pour instiller dans la société française les pensées les plus nauséeuses, nauséabondes, funestes qui soient : le Juif est responsable de tout, domine tout et tout le monde, l'État, l'église catholique, l'économie nationale et mondiale, même les marins bretons en sont victimes ! Les âmes charitables sont prêtes pour ce qui va suivre. "Un seul mot d'ordre doit donc s'entendre maintenant en France comme en Allemagne : "luxer le Juif au poteau ! Y a plus une seconde à perdre". Et sans aucune ambiguïté : "s'il faut des veaux dans l'Aventure, qu'on saigne les Juifs ! C'est mon avis". Seul un pogrom universel et complet délivrera les pauvres de leur servitude et l'humanité de ses souffrance ("c'est un grand succès dans son genre un pogrom, une éclosion de quelque chose ...). Céline réclame dès lors une "alliance immédiate avec Hitler", unique moyen d'abattre le capitalisme et ses véritables maîtres juifs". Dans l'immédiat après-guerre, Céline tentera bien de se refaire une
virginité intellectuelle par un mea culpa de surface. Il essaiera de manipuler quelque peu cette période sombre en arrangeant des vérités et en soutenant que ces ouvrages étaient écrits contre la guerre, jamais contre les Juifs !

Au final, "L'art de Céline et son temps" est un essai supplémentaire qui revient, appuie, insiste sur l'aspect raciste, fasciste et réactionnaire de cet auteur, sans pour autant apporter de réponses sur ce qui aurait pu pousser Louis Ferdinand Céline à se comporter de cette manière désastreuse. Michel Bounan a voulu faire de son essai un second "Céline en chemise brune" de Hans-Erich Kaminsky. Si, par certains aspects il y arrive parfaitement, la fin de son ouvrage s'élargit et part sur la théorie du complot de l'ultra-gauche. Le lecteur en sort un peu décontenancé. C'est bien dommage.

1 juillet 2009

COSA NOSTRA EN NORMANDIE

  • Malavita - Tonino Benacquista - Folio n° 4283


"Ils prirent possession de la maison au milieu de la nuit. Une autre famille y aurait vu un commencement. Le premier matin de tous les autres. Une nouvelle vie dans une nouvelle ville. Un moment rare qu'on ne vit jamais dans le noir. Les Blake, eux, emménageaient à la cloche de bois et s'efforçaient de ne pas attirer l'attention". La famille Blake est bien décidée à ne pas se faire remarquer par le voisinage et arrive ainsi en catimini à Cholong-sur-Avre, Normandie. En s'installant dans ce petit cottage d'une autre époque, ils se sentent un peu nostalgique de leur maison ultramoderne de Newark, New Jersey, États-Unis.

Il faut dire que les Blake ont beaucoup déménagé sur le vieux continent ces dernières années. Paris Cagnes-sur-Mer. Maintenant, Cholong-sur-Avre. Toute la famille se sent fatiguée par ces transits incessants. Elle espère pouvoir se poser un jour où l'autre, ne plus devoir fuir un lieu pour un autre, s'ancrer dans un endroit pour y vivre en paix. Sauf que les Blake ne sont pas tout le monde. A commencer par Frederick, le père, qui ne sait pas ce que travailler veut dire, encore moins se lever tôt. Lui serait plutôt du genre à traîner à longueur de journée en peignoir ou robe de chambre en attendant que passe le temps. Ou, éventuellement, à élaborer des combines pour gagner de l'argent facilement. Tout cela, jusqu'au jour où il tombe nez à nez avec une vieille machine à écrire, modèle 1964, une Brother 900 à clavier européen. Et là, c'est la révélation de sa vie ! "Au commencement était le verbe, lui avait-on dit, il y a bien longtemps. Quarante ans plus tard, le hasard lui donnait l'occasion de le vérifier. Au commencement il y avait sûrement un mot, un seul : tous les autres suivraient. Il leva son index droit et frappa un g, bleu clair, tout juste visible, puis un i, il chercha des yeux la touche o, la touche v, ensuite, histoire de s'enhardir, il parvint à obtenir un a de son annulaire gauche, puis frappa deux n à la suite, de deux doigts différents, et termina, de l'index, par un i. Il relut le tout, heureux de n'avoir fait aucune faute.Giovanni".

D'un coup, il sait. Il sera écrivain pour ses voisins. Il va écrire ... sur le débarquement. Logique pour un Américain en pleine campagne normande. Sauf que Frederick Blake confond Marines et GI, et qu'il ne sait même pas qui était Eisenhower ! Parce que Frederick Blake n'est pas celui qu'il prétend être, ni sa jolie
famille parfaite, mais plutôt Giovanni Manzoni, chef de clan redouté de la mafia new yorkaise. Et que peut bien faire un chef de mafia en plein pays normand ? C'est une idée du capitaine Thomas Quintiliani du FBI, pour le protéger de son ancien milieu. Après quatre ans d'une traque infernale, il avait réussi à transformer Giovanni Manzoni en une balance et à le griller au sein de Cosa Nostra pour des générations à venir. Témoigner dans un procès et faire tomber trois caïds de la côte est avait contraint Manzoni à devenir Blake et à bénéficier du Witsec "Protection Witness Program". Et de de venir s'échouer lamentablement en Europe, pays de ses origines profondes. Sauf que le statut de témoin protégé est une contrainte permanente, qui peut vite virer à l'enfer quotidien. Personne ne doit jamais savoir qui vous êtes réellement. Vous ou les vôtres ne peuvent jamais se trouver sur une quelconque photo de presse, même locale, de crainte d'être - un jour où l'autre - retrouvé par vos anciens amis. Vous devez vous faire le plus discret possible. Et ça, les Blake ne savent pas du tout faire. Aussi, lorsqu'ils décident d'inviter le voisinage pour un barbecue, ils ne savent pas encore qu'ils viennent de renouer avec leur histoire personnelle, leur passé. Chasser le naturel, il revient au galop ! Telle pourrait être la devise des Blake. Parce que, ne vous leurrez surtout pas, il n'y a pas que Fred qui soit comme cela. Pas un n'est là pour récupérer les autres. "Fred prit un temps de répit, se massa les paupières, en proie à une formidable montée de violence. Au moment le plus inattendu, Giovanni Manzoni, le pire homme qu'il eût jamais été, reprenait le pouvoir sur Fred Blake, artiste et curiosité locale. Quand un des cinq types tassés autour du feu crut bon de préciser que seul un peu de white-spirit pourrait arranger les choses, Fred le vit implorant pardon à genoux. Plus que le pardon, il implorait la délivrance et demandait qu'on l'achève. Giovanni avait connu la situation plusieurs fois dans sa vie et ne pourrait jamais oublier le gémissement très particulier de l'homme qui réclame la mort ; une sorte de long râle proche de celui des pleureuses de Sicile, un chant dont il reconnaissait la note entre mille".

Avant tout, il faut savoir que ce n'est pas ce livre que j'aurais dû présenter dans le cadre de Blogoclub de juillet, mais "Nous étions les Mulvaney" de Joyce Carol Oates. Malheureusement pour moi, j'ai connu deux échecs de lecture avec cette écrivain et cela ne passe toujours pas entre elle et moi ! Je ne désespère pas, mais je n'avais pas envie de passer à côté de ma lecture. Je me suis donc rabattue sur "Malavita" de Tonino Benacquista. Et là, je dois avouer avoir ricané comme une hyène du début à la fin de ce truculent roman. Je ne sais si je ferai - un jour - la connaissance des Mulvaney. Par contre, j'ai côtoyé une famille de Cosa Nostra et non des moindres, les Manzoni. Et je demande encore, qui dans cette famille est le moins déjanté ! Entre Fred, le père, dont le témoignage a envoyé toute la famille pour un exil interminable en Europe et qui se rêve soudain en écrivain hagiographe de sa propre histoire. Un homme qui conserve par devers lui les stigmates de son ancienne activité, du temps où il faisait régner la terreur autour de lui ; où le seul
nom des Manzoni suffisait à faire trembler de frayeur n'importe quel commerçant de la côte est. Warren, le fils qui rend son père responsable de cet exil contraint, tout en conservant dans ses gènes l'instinct mafieux en aidant ses camarades de collège en difficultés. Belle, la fille, qui - comme son prénom l'indique - ferait fondre un glacier de l'antarctique avec son physique de star. Mais malheur à qui ose lui conter fleurette. Ou Maggie, la mère, qui culpabilise de son passé et décide de retrouver la voie de Dieu. Dans un style digne des policiers avec un sens de l'humour noir décapent, Tonino Benacquista nous parle d'un milieu qui n'a rien d'humoristique, la mafia. Il réussit à nous apitoyer sur le sort d'un parrain de Cosa Nostra repenti et nous faire presque regretter de ne pas avoir eu ce tueur psychopathe comme voisin. A la limite, je serais prête à accepter la chienne !


Rats de biblio en parle très bien, Jules ne s'est pas ennuyée un instant ... D'autres, sans doute. Faites-le moi savoir.

29 juin 2009

CHAT BLANC, CHAT NOIR

26 juin 2009

MEURTRE SUR COMMANDE

  • Cadavre d'État - Claude Marker - Carnets nord Éditions


"Un interrogatoire d'identité après un ramassage de cloches, une nuit d'hiver, à Paris, commissariat du 3ème arrondissement. J'arrivai dans le métier. J'ai oublié les traits du bonhomme. Ils se ressemblaient tous, les "naufragés de la vie" : un tas de hardes, sacs d'emballage pour cacher leur viande avariée ; au-dessus, quelque chose, beugné de partout et hirsute, qu'on ne pouvait pas nommer une tête, parce que sans sexe, sans âge, sans regard, de ce gris de cendre que la misère et la crasse finissent par flanquer à la peau humaine. Tous étaient imprégnés de la même odeur, une puanteur que je traîne encore dans les narines, de pourri, de suri, de pisse - et cette infection qui leur fusait de la bouche : vinasse et cadavre !".

Il arrive parfois que l'on se sente proche de ces "naufragés de la vie", loqueteux, dépenaillés, sales, orduriers. Morts parfois, tout en donnant l'apparence de vivre. Vivre un enfer au quotidien, parce que l'on vous a fracassé l'existence. S'oublier dans le travail, ne plus ressentir d'envie, de désir, n'avoir que des automatismes, des réflexes de survie à la place d'émotions et de passions. Et puis, un jour, se réveiller de cette torpeur, de cette douleur de vivre, de cet géhenne et décidé de se battre - au sens propre - chercher à se venger, haïr son adversaire pour ne plus retomber dans les limbes d'une vie massacrée.

C'est le choix opéré par le commissaire Coralie Le Gall pour surmonter une terrible douleur psychique. Et cela tombe plutôt bien, puisque l'on vient de lui confier une enquête qui promet d'être tout, sauf simple. On a retrouvé le cadavre d'un haut fonctionnaire, attaché au Premier Ministre, sur le parking poisseux d'une zone industrielle en banlieue parisienne. Que pouvait faire un personnage aussi atypique, appartenant à l'élite de la nation, dans un quartier aussi piteux ? Surtout, cette enquête va s'avérer des plus délicates. Non pas tant en raison du mort - déjà important en lui-même -, mais du contexte. Le milieu de la politique, des grands commis de l'État est un monde à part, au-dessus de tout soupçon. Qu'un intrus tente de pénétrer leur système ou de perturber leurs arrangements, il n'en ressortira pas indemne. Le monde de la politique est un engrenage perfide qui broie les plus naïfs, les plus purs ou les moins avertis. "Et satisfaits d'eux-mêmes, et d'eux seuls. Se bataillant comme des chiots, mais, comme eux, se pourléchant les uns les autres et ne se plaisant que dans leur engeance, s'amnistiant par avance de tout, responsables de rien, s'étant accordé tous les droits, une fois pour toutes, comme phraser à creux, promettre et mentir à tire-larigot, se goberger comme futaille, voler ... Avec, pour les bas boulots, qui fatiguent, et les combinent, qui risquent, des tâcherons, répartis en partis, syndicats, associations ... Avec, à l'horizontale et à la verticale, en diagonale, en zig et en zag, des coteries, sectes, sous-sectes ... Tous brigands s'autocélébrant, se cooptant, népotifiant, décourageant et écartant quiconque sait, sait faire, ose penser".

Parce que Hubert de Vaslin, le cadavre, n'est vraiment pas n'importe qui. Brillant sujet aux vieilles origines aristocratiques dont un ancêtre a été l'ami Fénelon, passé de la magistrature à la grande entreprise du CAC 40, pour rejoindre les ministères
prestigieux, il terminait une thèse sur Leibniz, philosophe, mathématicien et théologien allemand du 17e - 18e Siècles prônant l'amour de Dieu, lorsqu'il a été retrouvé avec une balle dans la tête. Dès le départ, son entourage professionnel pense au suicide d'un homme surmené. Mais cette théorie ne tient pas la route. Pour couronner le portrait, Hubert de Vaslin était un homme exceptionnel, qui ne possédait que des qualités. Cultivé, intelligent, homme de l'ombre, bien né, riche, désintéressé. Il était intime avec le Premier Ministre qui lui avait confié une mission de confiance, coordonner les services de polices et de renseignements, en France et à l'étranger. Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes jusqu'au jour où Hubert de Vaslin a souhaité quitter son poste de conseiller. Comme cela, sans aucune raison apparente. Depuis, il n'était plus l'ami de personne. Relégué dans un placard doré, le marquis de Vaslin a poursuivi ses recherches sur Leibniz. Pas perturbé du tout par cette nouvelle situation, peu reluisante.Pas de vague à l'âme non plus, qui puisse laisser l'once d'un soupçon d'un acte désespéré.

Qui peut en vouloir à ce personnage singulier, remarquable, considéré comme un excentrique dans son milieu, pour maquiller son meurtre en suicide ? Qu'a découvert Hubert de Vaslin qui méritait une sentence digne de la Camorra ? Ce que comprendra petit à petit le commissaire Coralie Le Gall, c'est qu'elle a été choisie pour la connaissance de ce milieu dont elle est issue, et que les commanditaires de ce crime essaient de la manipuler. "La caste des politiciens et hautes fonctionnaires. Je me suis toujours trompée sur eux, tout au long de ma chienne de carrière. D'abord, je les ai jugés tocards, ringards, nullards. J'avais un exemple sous les yeux : l'un d'eux était mon proche. Puis je les ai constatés parasites, voleurs goinfres, tricheurs. Ensuite, m'est apparu le système. Non plus seulement la caste, mais ses soutènements financiers, idéologiques, criminels, ses réseaux d'échanges de bénéfices, le dépouillement entrepris sur tout un peuple, jusqu'à l'épuisement de ce peuple, jusqu'à sa mort. [...] Et maintenant, le les découvre ... fous. Inconscients du mal. Inconscients du mal qu'ils causent, des souffrances qu'ils provoquent. Inconscients que le vol est mal, que le meurtre est mal ... Ils sont le mal. Et ils ne le savent pas".

Qui peut être Claude Marker, l'auteur de ce "Cadavre d'État" ? C'est la question que je me suis posée tout au long de la lecture de ce roman noir. Un homme politique qui a voulu régler ses comptes avec quelques anciens "amis" ? Un haut fonctionnaire, un énarque, un juge d'instruction ou un procureur qui est passé par les coulisses des ministères, qui en a trop vu, trop entendu, et qui a décidé de laver son linge sale en place publique ? Un commissaire, un journaliste qui a enquêté, suivi des affaires d'État et qui - sous couvert du pseudonyme - raconte les arcanes du pouvoirs, ceux le détenant réellement, ceux croyant le détenir ? J'avoue ne pas avoir trouvé la solution à cette énigme. Ce que je sais, par contre, c'est que l'auteur maîtrise parfaitement les rouages du système politique et de la haute fonction d'État, des relations ambiguës que ces milieux entretiennent avec la presse.

"Cadavre d'État" est un roman policier qui tient son lecteur en haleine dès les premières pages. Jusqu'au bout, on a envie de savoir, de comprendre, de connaître
les tenants et les aboutissants de cette sordide affaire publique. On suit le commissaire Le Gall, personnage énigmatique, fantasque et caméléon, passant avec une aisance déconcertante des ors de la République aux zones de non-droit des banlieues abandonnées à leur triste sort. Personnalité complexe qui a coupé les ponts avec son monde d'origine, elle pourchasse, poursuit, traque tous ceux qui - dans les ministères, la haute administration, les affaires -, s'allient au pire par intérêt personnel. C'est un peu sa quête du Graal. Sans éviter les poncifs avec le policier véreux, de l'inspecteur brillant mais taciturne, de celui issu des minorités visibles, des politiciens tous pourris et vendus à l'argent roi et facile, des énarques aux dents longues et qui raclent le parquet, l'auteur(e) revient sur plusieurs affaires qui ont défrayé la chronique et secoué le monde politique dans les années 1990. Dans une langue qui manie aussi bien l'argot professionnel que la langue de bois policée des palais de la République, tout en francisant les anglicismes, l'auteur(e) nous montre un monde à des années-lumières du politiquement correct, où tous les coups bas sont permis pour conserver sa place et ses avantages personnels. Au final, on se demande qui est ce mystérieux Claude Marker et qu'elle est sa part exact dans son personnage principal, Coralie Le Gall.

Merci à Suzanne, de "Chez les filles" pour cet envoi qui a fait mouche !

Plusieurs blogs en parlent, dont Elfique qui a trouvé ce roman très bon ; pour Armande c'est un véritable électro-choc pour conscience endormie ; pour Saxaoul, il se lit très facilement ; pour Estelle, c'est un roman plaisant ; pour Katell, c'est un thriller au réalisme subjuguant ; Neph n'a pas du tout apprécié cette lecture ; Belle de Nuit a regretté les anglicismes traduits, mais a aimé ce roman policier atypique. D'autres, peut-être ? Merci de me le faire savoir.

22 juin 2009

LE LIVRE DES ESPRITS

  • Alister Kayne Chasseur de fantômes - Tome 1 : De mémoire d'homme - Betbeder / Henninot - Albin Michel Éditions (collection Post Mortem)


Alister Kayne est un homme à bout. A Londres, tout le monde se moque de son travail de spécialiste des phénomènes paranormaux, lui qui - pendant un demi-siècle - a patiemment colligé tout ce qui a été écrit, réalisé, expérimenté, constaté sur les phénomènes parapsychiques. Il est devenu la risée de ses contemporains. Mais Alister Kayne est un homme de conviction. Puisque personne ne veut de ses travaux légués à la bibliothèque, il les fera disparaître par le feu et lui avec. Il veut montrer aux ingrats et autres rationalistes tout le mépris qu'il a envers eux, lui qui a côtoyé de près Sir Arthur Conan Doyle et le grand Houdini. Sauvé des flammes in extremis par Simon, son ami d'enfance, Alister Kayne se souvient.

Londres, 1888, quartier de Spitafields, proche de Whitechapel. Une cartomancienne et un magicien des rues lui promettent un avenir hors du commun. Pour l'heure, le jeune garçon ne rêve que de devenir un habile magicien. C'est grâce à des tours de passe-passe exécutés en cachette dans la cave de son collège, que Alister kayne rencontrera Constance - sa future épouse - et Simon Middleton, son ami de toujours. Mais c'est en 1896, dans un village perdu de l'Essex que les deux comparses commenceront à s'intéresser de plus près aux phénomènes occultes. Dans la région, une légende raconte l'histoire du manoir de Porton Magna qui a fait sombrer tous ses habitants dans la folie. Depuis, le fantôme de Mary Hulse assassinée par son oncle dément hante les lieux. C'est là l'occasion bénie de prouver la présence de revenants parmi les vivants, grâce à un procédé scientifique nouveau à l'époque, la photographie. Au cours de ses recherches, Alister Kayne rencontrera un certain William Hope, médium et photographe spiritualiste controversé et persuadé de l'existence des anges gardiens auprès des vivants. Celui-ci n'hésitant pas à se faire photographier avec des esprits apparaissant sur ses clichés !

"Alister Kayne - Chasseur de fantômes" nous parle d'un phénomène qui a connu son heure de gloire à la fin du 19ème Siècle et au début du 20ème, le spiritisme. Mode nouvelle et très en vogue surtout dans les milieux intellectuels et littéraires, beaucoup d'écrivains tels Victor Hugo, Alexandre Dumas, Théophile Gautier, Sir Conan Doyle ou encore George Sand communiquent avec l'au-delà et font tourner les tables. C'est une mode qui veut désacraliser le rôle de l'Église et de la religion face à la mort, en tentant d'apporter des réponses rationnelles et scientifiques à des manifestations irrationnelles. Le début du 20ème Siècle avait besoin de s'affranchir des croyances et des peurs ancestrales entourant la mort et les légendes concernant les revenants et autres esprits bons ou malfaisants. Profitant de cet engouement,
des charlatans, médiums supposés ou réels, des salons spirites allaient pousser un peu partout. On retrouve tout cela dans "Alister Kayne" et plus encore. On rencontre un Arthur Conan Doyle sûr de lui, hautain, persuadé de détenir la vérité vraie, sombrant presque dans la folie du paranormal, manipulateur aussi, et personnage influent en raison de son prestige d'auteur à succès et père de Sherlock Holmes. Dans cette bande dessinée entraînante, menée tambour battant, sans temps mort, les auteurs nous promène dans le Londres de la fin du 19ème Siècle. Si les dessins sont classiques, les couleurs changent au gré des périodes racontées. On passe des tons de marron beige pour le quotidien, à des gris verts pour la mort ou le passé et des couleurs diffuses lors des apparitions.

Au final, c'est une bande dessinée qui mêle subtilement mythe et réalité, avec une
pointe de fantastique. C'est le genre de roman graphique qui pourrait ravir les amateurs de fantômes, de fées, de farfadets, comme les incontournables de Conan Doyle.

Ce premier tome avait été repéré chez Allie qui en avait apprécié la lecture.