15 octobre 2011

OAKLAND, MON SANG, MA PASSION !

  • Bienvenue à Oakland - Éric Miles Williamson - Fayard Éditions


"Rien ne me rend plus heureux que de vivre dans un trou, et je dois dire que j'ai vécu dans des sacrés trous de merde. J'ai vécu dans des cabanons de jardin qui puaient l'engrais et la tondeuse à essence, dans des entrepôts de matériaux de construction où j'inhalais des gaz d'échappement à longueur de nuit, dans des box soi-disant aménagés mais qui en fait ne l'étaient pas, avec sol en béton et établis branlants contre les murs, dans des relents de pisse de chat et d'opossums crevés. Ou alors, quand je trouvais à me garer sans avoir à me soucier des flics, des voisins, des commerçants et des veilleurs de nuit, je pionçais à l'arrière de mon break. Mais là, franchement, je suis le plus heureux des hommes".

Dès les première lignes de "Bienvenue à Oakland" Eric Miles Williamson donne le ton de son roman. Il sera noir, pessimiste, grave, sérieux, glauque, véhément, violent, âpre, cynique, obscène, sans concession pour rien ni pour personne, à commencer par celui qui parle. T-Bird Murphy. Sans-abri parce que trop pauvre pour se payer la caution d'un appartement, mais pas clochard parce que survivant, végétant, stagnant grâce à de petits boulots sur les chantiers, dans les décharges municipales ou dans des stations services. Fils supposé de prolétaire irlandais, élevé à la va comme je te pousse dans les ghettos noirs et mexicains d'Oakland face à San Francisco par une bande de Hell's Angels, entre un père se tuant à la tâche pour pas grand chose en poche et une mère plus chaude que les braises d'un volcan en éruption, T-Bird Murphy a cru pouvoir s'extraire de son milieu d'origine. Il a voulu passer de l'autre côté de la barrière. Vivre là où l'herbe est plus verte, où les maisons sont pimpantes, où les voisins sont cordiaux, où les femmes sont belles et pas vulgaires, qu'elles ne tapinent pas contre une dose de came ou pour un casse-croute, où les voitures sont propres et bien entretenues. Vivre normalement. Comme les nantis, les Happy Few, les Happy People de San Francisco. Se dire un instant qu'entre lui et eux, les barrières étaient tombées, les verrous avaient sauté. Désespoir. Désillusion.
"Ils me foutaient la gerbe, parce que leur monde était à une telle distance du mien, tellement barré dans les étoiles, que c'est tout juste si j'avais droit, de temps à autre, à une petite culotte en soie en dentelle qui ne sortait pas du centre commercial du coin. Mais je voulais une adresse, un numéro de téléphone, une vie normale et sans surprise. Je voulais une télévision que je pourrais regarder tous les soirs de la semaine, un lit et des rideaux. Je voulais être heureux, aussi heureux qu'eux. Aussi heureux qu'eux".

Entre lui et les autres, le fossé était encore plus grand, encore plus profond, encore plus malodorant, encore plus pestilentiel, encore plus répugnant que ce qu'il avait bien pu imaginer dans ses pires cauchemars. Misère, dénuement et rage. La Sainte et sordide Trinité d'un quart-monde à l'occidentale qui refuse obstinément de dire son nom de crainte de choquer. La triste et amère réalité d'un échec, celui de l'American way of life, le fameux rêve américain que chaque immigré porte en lui, envers et contre tout. L'univers de T-Bird Murphy se réduit au triptyque alcool - déchéance humaine - humiliation sociale. Comme un ascenseur pour l'échafaud. Ou une descente aux enfers ! A Oakland, l'avenir vous tourne le dos, quoi qu'il arrive.
"Quelque part, je sais que l'humanité n'est pas aussi immonde que celle dont j'ai pu faire l'expérience. Je sais que le pus, la gangrène et les marécages ne sont pas la condition naturelle du cœur de l'homme, mais les fruits de la désillusion, que les déchirements cannibales sont la conséquence, non la cause, la réaction désespérée de cœurs dépouillés, dévorés, mais battant toujours. J'ai vu des hommes que je connaissais - et parfois des femmes -, je les ai vus se détruire jusqu'au suicide, se réduire à la laideur sub-humaine d'un Norman à Tokyo - désespérés, ils se chiaient dessus et souillaient tout ce qu'ils touchaient. J'ai vu la noirceur de Duke, à genou chaque fois qu'il était bourré, suppliant le fantôme de sa femme de revenir à la maison coucher à ses côtés, de l'aimer comme elle l'aimait avant de tomber amoureuse d'un Dieu idéal, parfait et moqueur. J'ai vu mon père, Pop, perdre une femme après l'autre, je l'ai vu perdre sa dignité et tuer de rage, à taper sur quelque chose, n'importe quoi, pour tenter de guérir ses cicatrices qui ne se refermeraient jamais, ses plaies cancéreuses de l'espoir déçu. {...} Et cette liste n'en finit pas. Franchement, c'est tellement triste que c'en est presque insupportable".

Bien sûr, même en plein marasme, au fond du trou le plus noir, dans la plus grande
détresse, il y a les amis, les potes de boisson, des soirs de mémorables cuites, Shapiro, Jorgensen, Ed le Juif, Blaise, Louie le barman du Dick - établissement incontournable, lieu des fiestas alcoolisées à s'en rendre malade, à en crever sur pied. Et puis, il y a aussi les autres. Tous ceux qui se mettent sur votre chemin pour vous pourrir la vie, la rendre encore plus détestable, plus infecte, plus infâme. Et quand on met les uns et les autres dans la balance, sûr qu'elle penchera plus souvent du côté du pire. "C'est mieux de détruire que de construire, qu'il disait. Les effets sont permanents et sublimes. Éternels".

A ceux et celles qui souhaiteraient lire "Bienvenue à Oakland" sans vraiment savoir de quoi il retourne, je leur parlerais de Louis-Ferdinand Céline et de Bukowski, avant tout ! Car c'est tout cela à la fois, "Bienvenue à Oakland" d’Éric Miles Williamson. L'univers nihiliste, cynique et désabusé de Céline et de Bukowski !

Dans ce roman, l'espoir est de trop. En fait, il n'y a pas d'espoir. Ou si peu. Et le seul espoir d'échapper à sa condition misérable est de mourir vite. Et peu importe la manière. Si possible, sans trop de souffrance et de violence. Parce que pour vivre à Oakland, face aux lumières de San Francisco, mais côté entrepôts crasseux et
rues sordides, où tout ce qui gêne la vue, dérange la vision édulcorée de la upper middle class américaine, perturbe l'équilibre d'un monde doré sur tranche, est aussitôt relégué là-bas, de l'autre côté de la baie, dans le ghetto. Ici, les Noirs, les Portoricains, les Mexicains, les Blancs peuvent s'entretuer. Personne ne s'en soucie ! T-Bird Murphy a grandi ici, à Oakland. Il a tout vu, tout vécu, tout entendu dans ces rues sales, sinistres, lugubres, dangereuses et menaçantes. Il a surtout connu le pire, la galère, la misère noire et poisseuse, aussi noire que peut l'être le fond du désespoir.

Durant les quatre cents pages de ce roman social, T-Bird Murphy - dans un long monologue - nous plonge dans son existence misérable. Sa mère, avide de sexe et prête à tout pour s'en sortir, passant d'un homme à un autre. Son père - Pop -, à tou le moins celui qui l'a reconnu comme son fils, pauvre bougre s'échinant à la station
Mowhak pour rien, si ce n'est le mépris, le dédain, la morgue des voisins, des clients et des femmes rencontrées. T-Bird Murphy, quant à lui, a tout fait pour subsister, ramasseur de crottes de chiens ou conducteur de benne à ordures. Il a vécu dans la mouise et n'a récolté que des ennuis.

Par la voix de T-Bird Murphy, Éric Miles Williamson nous parle de la lutte des classes stricto sensu. Ici, les pauvres doivent lutter, se battre pour se maintenir à flot, exister, surnager et ne pas sombrer dans les abîmes de la misère. Au pays de L'Oncle Sam, la pauvreté n'a pas la cote et l’État Providence n'est pas de mise. L'auteur nous rappelle que le paupérisme est encore et toujours d'actualité, prégnant dans nos sociétés occidentales et que l'ascenseur social est décidément en panne généralisée.

D'autres blogs en parlent : Polar noir, La ruelle bleue, Pierre Faverolle, un polar, Oreille interne, L'accoudoir, Ys, Claude Le Nocher, Valériane, Plume, Corine, Yan, Jérôme, Polardeuse ... D'autres peut-être ?! Merci de vous faire connaître par un petit mot, que je vous ajoute à la longue liste des lecteurs.

230 - 1 = 229 livres dans la PAL ...



"Bienvenue à Oakland" a été lu dans le cadre des chroniques de la rentrée littéraire 2011. Encore merci aux éditions Fayard et à Abeline Majorel pour cette lecture et découverte surprenante, mais captivante !

6 commentaires:

Ys a dit…

Je n'ai pas apprécié ce livre car je n'aime pas ce style. Je n'aime pas être prise ainsi à partie par un auteur et sans cesse agressée. Tu parles de Céline, sans doute as-tu raison, je n'aime pas Céline non plus, pour les mêmes raisons.

Nanne a dit…

@ Ys : C'est vrai que tu n'as pas aimé ce livre singulier ! Personnellement, étant une inconditionnelle de Céline, j'ai trouvé qu'il s'en rapprochait un peu, surtout pour le côté nihiliste, cynique, désespérant, la vulgarité en moins. Dans la première partie du livre, l'auteur interpelle le lecteur et l'agresse. J'aurais préféré qu'il raconte la situation sinistre des habitants, sans pour autant le bousculer ... Une fois passé cet a priori, c'est un livre très intéressant sur la misère sociale aux États-Unis et le prix à payer pour réaliser ou non ses rêves !

emmyne a dit…

Bon, je suis toujours autant partagée pour cette lecture, mais curieuse aussi. Je ne crains pas tant le style que l'atmosphère plombée, pas sûre de tenir la longueur.

Nanne a dit…

@ Emmyne : J'étais aussi curieuse que toi et partagée sur cette lecture, et j'avoue que je ne regrette pas cette découverte ! L'atmosphère est lourde, mais c'était surtout le style qui me faisait craindre le pire. Mais si tu as lu L.F. Céline ou Bukowski sans lâcher le livre, alors "Bienvenue à Oakland" se lira aisément ...

Anonyme a dit…

Bonjour,

Je partage tout à fait votre avis, Nanne, concernant ce bouquin "extraordinaire" de Williamson, découvert pas hasard dans la minuscule bibliothèque municipale d'Ambarès et Lagrave (33), au rayon "nouveautés"!!!.
Concernant la filiation de Williamson, les mêmes auteurs que vous (et que beaucoup de ceux qui l'ont lu) me sont venus à l'esprit en lisant ce bouquin : Buko et Céline dont, bizarrement, je venais de reprendre la lecture (étranges correspondances...). Bien entendu, cet auteur s'inscrit dans une tradition du roman américain qui depuis Fante (et sans doute avant) ne cesse de raconter l'envers du rêve américain, mais je lui trouve une dimension supplémentaire (à creuser) qui fait qu'il n'est pas un simple imitateur...
En tout cas, c'est jouissif et cathartique et j'en recommande la lecture à tous ceux qui se sentent un peu seul en cette triste période sans âme que nous traversons depuis quelques années...
Amitiés,
Eliott_g

Nanne a dit…

Eliott_g : C'est un auteur à découvrir qui sort des standards classiques, c'est le moins que l'on puisse dire ! Mais c'est vrai qu'en le lisant, on ne peut que constater une connivence littéraire avec Céline et même Joe Fante ... Dans tous les cas, il faut puiser dans son œuvre pour une autre littérature américaine.