14 juillet 2010

EX ORIENTE LUX*

  • Le Paradis perdu : 1922, la destruction de Smyrne la tolérante – Giles Milton – Noir sur Blanc Éditions


« Smyrne se tournait depuis longtemps vers la Grèce et les eaux clémentes de la mer Égée. La cavalerie découvrait une ville bien différente de l'Anatolie intérieure aride et désolée d'où elle venait. La population hellénique était deux fois plus nombreuse que celle d'Athènes, et des traces de son grand héritage byzantin survivaient un peu partout. A la lueur des cierges dans l'obscurité des églises cuspidées, les prêtres orthodoxes chantaient pour le salut de l'âme de Saint Polycarpe, martyrisé en ces lieux au IIe Siècle. Depuis des temps très anciens, Smyrne avait ses lettres de noblesse chrétiennes. Saint Jean le Divin ne l'avait-il pas désignée comme l'une des sept Églises d'Asie Mineure ? ».

9 septembre 1922, Smyrne la cosmopolite est inquiète. La cavalerie turque est entrée dans la ville sous les cris de « Longue vie à Kemal ! ». Cette arrivée triomphale dans Smyrne l'accueillante – Le Paradis comme l'avaient surnommée les Américains de la colonie – vient clôturer l'une des guerres les plus barbares entre la Grèce, soutenue par les puissances occidentales, et la Turquie. D'un coup, chaque communauté religieuse ou étrangère prend peur des conséquences de ce retour d'une armée turque et musulmane dans une ville où tout le monde cohabite pacifiquement, libre de préjugés raciaux, culturels et cultuels. Smyrne a toujours vécu de ce brassage humain composé de britanniques, d'Américains, de Français, de Grecs, de Turcs, d'Arméniens, de Juifs et d'autres, qui y vivaient tous ensemble dans un esprit de fraternité. Et puis, il y avait la puissante communauté Levantine commerçante qui avait développé cette cité portuaire d'Anatolie durant près de deux siècles. Smyrne était un lieu où la tradition côtoyait sans cesse l'avenir et la modernité pour le bien de tous. « […] le tout nouvel engouement pour le cinématographe y était apparu dès 1908. Il n'y avait pas moins de dix-sept sociétés de commerce exclusivement spécialisées dans l'importation d'objets de luxe parisiens. Et pour s'informer, le père de Petros avait le choix entre onze quotidiens en grec, sept en turc, cinq en arménien, quatre en français, et cinq en hébreu, sans parler de ceux qui arrivaient par bateau de toutes les capitales européennes ». Smyrne était une ville envoûtante, ensorcelante, emplie d'odeurs délicates et de parfums les plus subtils les uns que les autres, provenant des cafés, des restaurants, des épiceries fines. On entendait, de-ci, de-là, aussi bien des opérettes italiennes, les sons des cithares ou des mandolines qui se répondaient. Preuve, s'il en était encore, que Smyrne était bien à la confluence des cultures orientales et occidentales.

Si les Grecs avaient essaimés dans tous les quartiers de la ville, la plupart avaient leur secteur désigné. Les Américains, derniers arrivés, étaient particulièrement appréciés pour leurs œuvres caritatives. Quant aux Turcs, leur zone était de loin la plus peuplée et la plus délabrée de Smyrne. C'était un district accroché au Mont Pagos que les touristes venaient visiter à la recherche d'un exotisme local, parce que c'était ici que l'on apercevait les seuls Turcs encore en costume traditionnel ! Et pourtant, ce bel ordre social et moral, ce melting pot humain allait bientôt tourner court. C'est un agent des services secrets britanniques – William Childs – qui va se faire l'écho de la revendication grecque dans sa volonté de faire renaître l'ancien Empire Byzantin en Turquie, à l'issue de la 1ère Guerre Mondiale. « Les Grecs de Samsun « soutiennent la Grèce et donnent de l'argent pour l'aider, surtout sa marine, avec grande génération, espérant vaguement la reconstitution d'un Empire grec ayant Constantinople pour capitale ». Childs apprit que plus de 12 000 livres avaient été réunies l'année précédent – une somme très importante. Sans en avoir pleinement conscience sur le moment, il venait d'être témoin d'un événement extrêmement révélateur. Plus de quatre siècles et demi après l'écrasement de l'Empire byzantin par l'armée de Mehmet le Conquérant, les grecs restés en Turquie ottomane se tournaient vers leur pays d'origine ».

Et comme toujours, au Paradis, plus encore qu'ailleurs, personne ne l'écoutera, ne l'entendra, ne tiendra compte de ses sombres pressentiments. De leur côté, la communauté turque smyrniote, soutenue et encouragée par leur alliance avec l'Allemagne en 1914, incitera à la haine et à la vindicte populaire, accusant les Grecs des pires forfaitures, les déportant – de même que les Arméniens en 1915 -, dans le centre de l'Anatolie. Ainsi commencera le premier génocide de ce 20ème Siècle naissant. Cet épisode de sinistre mémoire ne sera que le long prélude à la destruction de Smyrne en 1922, la Perle de l'Orient.

S'il demeure bien un ouvrage sur les relations ambigües et tragiques entre la Grèce et la Turquie, c'est bien « Le Paradis perdu » de Giles Milton. Le sous-titre de ce livre : « 1922, la destruction de Smyrne la tolérante » ne laisse persister aucun doute sur le thème. Il revient sur un événement historique peu – voire pas – connu, l'anéantissement et la ruine de Smyrne qui avait été pendant les deux siècles précédents une ville prospère. Cette cité cosmopolite de l'Empire Ottoman où vivaient des communautés aussi diverses qu'éloignées – turques, grecques, arméniennes, chrétiennes, juives -, était un cas unique dans le monde musulman. Cette richesse économique, culturelle et spirituelle était le fait des grandes familles Levantines – les Whittall, les Giraud, les Van Der Zee -, qui avaient érigé leurs fortunes sur le commerce des épices, des fruits exotiques ou des tapis de Perse et en avaient fait profiter Smyrne et ses habitants. Ils faisaient vivre des milliers de personnes qui - directement ou indirectement - travaillaient pour eux. Ils avaient fait entrer Smyrne dans le 20ème Siècle, y apportant toutes les nouveautés, du cinéma à l'automobile. Malheureusement, la 1ère Guerre Mondiale et ses alliances préjudiciables vont passer par là et assombrir le paysage idyllique de cette ville portuaire ouverte sur le monde et qui ne demandait qu'à continuer sa paisible existence. En se choisissant l'Allemagne comme alliée, la Turquie verra son empire démantelé au lendemain d'un conflit meurtrier. Dès lors, la Grèce, dans le camp des vainqueurs, se sentira pousser des ailes et revendiquera l'ancien Empire Chrétien d'Asie Mineure, la Megali Idea, la Grande Idée. Elle envahira sa voisine turque avec l'assentiment des alliés occidentaux qui pousseront même la Grèce dans ses velléités territoriales. Cette occupation grecque arrangeait bien les anglais qui se vengeaient ainsi de la bataille de Gallipoli et du sort désastreux des prisonniers britanniques. Cette attitude désinvolte et imprudente de la part des occidentaux allait amener la Turquie à se tourner vers le nationalisme de Mustafa Kemal, malgré le comportement impartial des politiques grecs dans la gestion des conflits inter-ethniques. Multipliant les escarmouches grecques et turques, laissant se développer une armée turque irrégulière et secrètement réarmée par l'Allemagne et la France, constatant les provocations des deux protagonistes sur une population civile démunie et terrorisée, les occidentaux ne pourront que constater l'échec de leur politique de soutien à l'État grec. Cela conduira inexorablement à la destruction de Smyrne l'infidèle par les troupes turques kémalistes pour se dédommager des cruautés perpétrées par les Grecs lors de leur catastrophique retraite. « Le Paradis perdu » de Giles Milton est une vraie mine d'informations pour qui cherche à comprendre et à analyser les relations entre la Grèce et la Turquie, entre l'Orient et l'Occident. A travers cette lecture dense, fouillée, à la documentation riche et variée, aux témoignages divers retrouvés dans les archives de tous les pays, Giles Milton nous fait revivre, presque jour après jour, l'un des cataclysmes humains du 20ème Siècle et à peu près ignoré de la plupart d'entre nous. En trois grands chapitres, Giles Milton brosse l'histoire de Smyrne, les causes et les conséquences tragiques de sa fin. C'est sur ses ruines fumantes que Mustafa Kemal construira ce qui est aujourd'hui la Turquie moderne, prise entre principes religieux et réalité économique, entre Orient et Occident.

"Le Paradis perdu : 1922, la destruction de Smyrne la tolérante" de Giles Milton a été lu dans le cadre de l'opération Masse Critique avec Babélio. Je remercie particulièrement les éditions Noir sur Blanc pour la découverte de cet ouvrage aussi captivant que dense.

D'autres blogs en parlent : Raphaël Rouillé, Jean-Christophe Courte, Agnès (monbiblioblog), Pikkenddorff ...

* La lumière vient de l'Orient

276 - 1 = 275 livres dans ma PAL ...

10 commentaires:

mazel a dit…

tu me donnes envie de le lire...
bonne journée, bises

zarline a dit…

Ouah courageuse. J'ai toujours entendu que ce livre était assez illisible mais ton résumé fait plutôt envie. Bon, pas pour tout de suite, je suis déjà embarquée dans la lecture de Guerre et Paix, ça suffit pour cette année.

Aifelle a dit…

Je ne me sens pas le goût de me lancer dans ce genre de lecture en ce moment, et pourtant elles permettent de comprendre mieux ce qui se passe actuellement.

Dominique a dit…

En venant ici je suis certaine de trouver un livre qui m'inspire et là c'est le cas bien entendu, c'est une période riche en évènements et comme j'aime beaucoup cette région du monde je retiens d'avance ce bouquin que j'avais aperçu brièvement
Les éditions noir sur blanc sont vraiment intéressantes

In Cold Blog a dit…

Comme le dit Mazel, vu à travers ton prisme, ce livre a l'air bigrement intéressant, d'autant plus que c'est une partie du monde que je ne connais absolument pas.

Lilibook a dit…

Et bien, un livre qui doit être intéressant.

Nanne a dit…

@ Mazel : C'est un document historique réellement intéressant, mais pas évident à lire, autant le savoir de suite ! L'auteur est érudit et relate très bien les événements de cette période, mais il faut prendre le temps de le lire pour bien en comprendre les tenants et les aboutissants ... Sinon, il donne envie d'en savoir plus sur Smyrne et sur cet épisode tragique.

@ Zarline : Courage, je ne sais pas, mais téméraire, c'est (presque) sûr ;-D Ce livre est assez complexe à lire, mais réellement passionnant pour qui s'intéresse à cet endroit et aux relations compliquées entre la Turquie, la Grèce et l'Occident ... Mais "Guerre & Paix" devrait t'occuper une bonne partie de l'été ! C'est un sacré pavé que je rêve de lire un jour.

@ Aifelle : Je comprends tes réticences concernant ce genre de livre ! Ce n'est pas réellement une lecture estivale, à moins d'être un peu hors du commun ;-D Mais c'est vrai que c'est le type d'ouvrage qui aide à mieux comprendre l'actualité et ses ambigüités ...

Nanne a dit…

@ Dominique : Les éditions "Noir sur Blanc" offrent un catalogue très intéressants d'ouvrages instructifs et originaux, chose de plus en plus rare chez les grands éditeurs ! Je suis sûre que ce livre devrait te convenir parce qu'il permet de mieux comprendre toute la complexité des relations entre la Grèce et la Turquie, entre Orient et Occident ... Et en plus, il est très bien écrit.

@ In Cold Blog : C'est un livre qui te fait découvrir une ville mythique, Smyrne, et apprendre comment les smyrniotes vivaient avant cette tragédie ! C'est une vraie mine de renseignements sur la société, son organisation, son fonctionnement. Il explique comment et pourquoi elle a été détruite ... C'est riche et dense.

@ Lilibook : Il est très intéressant à condition s'accrocher à sa lecture, car elle n'est pas évidente. L'auteur parle de faits qu'il connaît parfaitement, et même si cela est limpide, l'ouvrage est érudit ! Mais il mérite d'être lu pour sa richesse documentaire ...

Karine:) a dit…

J'ai déjà un un copain dont c'Était le livre préféré... et je n'ai jamais osé m'y mettre. Par contre j'en ai entendu parler, ça oui!!! Tu réussis presque à me donner le goût!

Nanne a dit…

@ Karine:) : Je comprends ton copain, parce que c'est un livre d'une grande qualité littéraire et historique, ce qui n'est pas toujours évident à concevoir ! J'imagine que tu as dû en entendre parler ;-D Je te rassure, j'ai un autre livre sur le même thème, offert par un éditeur ... Si tu peux le lire, un jour où l'autre, fais-le parce qu'il est réellement passionnant, même s'il n'est pas facile à lire par son érudition.