18 août 2010

LE SCRIBE DU SEIGNEUR

  • Le Livre des morts – Glenn Cooper – Le Cherche midi Éditions

2009. Lorsque David Swisher, trader arrogant et sûr de lui, trouve dans son courrier une carte postale datée du 22 mai 2009 avec un petit cercueil dessiné, il croit d'abord à une plaisanterie de potache. C'est à peine s'il en tient compte. Il a mieux à faire que de se soucier de blagues d'écolier en mal de sensation. Consuela Lopez, femme de ménage hispanique à Manhattan rentre chez elle très tard, comme à son habitude. Elle est éreintée et souffre terriblement de sa cheville qu'elle a blessée à son travail. Qu'à cela ne tienne, elle demandera à la Vierge de lui venir en aide. Cela coûtera toujours moins cher qu'une visite chez un médecin, surtout qu'elle vit aux États-Unis en situation irrégulière. Et puis, elle souhaite voir rapidement le Père Rochas au sujet d'une étrange carte qu'elle a reçue et qui l'inquiète. Celle-ci indiquait la date du 22 mai 2009 avec ce petit cercueil tracé à la main. David Swisher et Consuela Lopez seront tous deux victimes d'un tueur qui sévit à New York et aux alentours depuis déjà quelques temps. Les grands quotidiens vont se faire l'écho de ces meurtres et de l'assassin - surnommé le tueur de l'Apocalypse - qui averti ses futures victimes par un courrier envoyé de Las Vegas indiquant la date de leur présumé décès. « Les dates se résumaient à ça : les victimes, quatre hommes et deux femmes, étaient âgées de 18 à 82 ans. Trois avaient été tuées à Manhattan, une à Brooklyn, une à Staten Island, et une dans le Queens. Le modus operandi était toujours le même : une personne recevait une carte postale représentant le dessin d'un cercueil, affichant la date du lendemain, ou du surlendemain. Chacune était morte à la date indiquée. Deux par arme blanche ; une par balle ; une par overdose d'héroïne ; une fauchée par une voiture qui était montée sur le trottoir avant de prendre la fuite ; la dernière victime, enfin, était passée par la fenêtre ».

Le FBI est sur les dents. Aucun indice probant. Rien qui puisse signifier l'once d'une moindre piste pour débuter l'enquête. Et avec la presse sur le dos, en plus ! Dans de tels cas, inextricables et impossibles à résoudre dans les délais les plus brefs, c'est Willy Piper, spécialiste des tueurs en série qui s'y colle. Un vrai professionnel du profilage, reconnu par ses collègues pour sa finesse psychologique et ses réussites passées, notamment dans l'affaire du violeur d'Ashville et du tueur de White River à Indianapolis. S'il n'avait pas pour meilleur ami Johnnie Walker, il aurait sûrement fait une brillante carrière. En attendant, Willy Piper et sa collaboratrice, Nancy Lipinsky, se retrouvent d'un coup avec huit cadavres sur les bras, tous éliminés entre le 22 mai et le 11 juin 2009. Entre eux, aucun indice tangible, aucun lien commun permettant de mettre en exergue un rapport avec leurs disparitions. « Chaque crime est différent. C'est comme s'il s'en remettait exprès à la chance. Peut-être les victimes sont-elles aussi choisies au hasard. Il leur envoie des cartes postales pour nous montrer qu'il y a un lien, et que c'est lui qui décide qui va mourir. Il a lu les articles sur le tueur de l'Apocalypse dans les journaux, et passe son temps à regarder les reportages à la télé, ce qui lui donne un sentiment de toute-puissance auquel il est devenu accro. Il est très intelligent et très pervers. Voilà notre homme ».

1947. Ernest Bevin, secrétaire aux Affaires Étrangères du Gouvernement Attlee, est chargé de prendre contact avec Winston Churchill, retiré de la politique depuis sa défaite électorale de 1945. Le gouvernement britannique a encore besoin de ce vieux renard madré, rusé, pour négocier avec Harry Truman, actuel président des États-Unis, au sujet d'un dossier ultra confidentiel classé secret défense . Des fouilles archéologiques ont été menées par une équipe de spécialistes sur l'île de Wight. Ces découvertes risquaient de bouleverser l'ordre des événements et de paniquer une population qui se remettait lentement d'une guerre qui avait laissé l'Europe à bout de souffle. « Le Premier ministre veut que vous vous occupiez des tractations avec Truman. Leurs rapports sont plutôt tendus. Le gouvernement souhaite vous déléguer cette affaire. Après aujourd'hui, nous ne voulons plus être impliqués. Les Américains ont proposé de tout prendre en charge, et au terme de longs débats internes, nous avons décidé de tout leur laisser. Nous ne voulons pas nous occuper de cette affaire. Ils ont déjà toutes sortes de projets, mais, pour être honnête, nous ne voulons être au courant de rien. Reconstruire ce pays nécessite un effort énorme, et nous ne nous ne pouvons pas nous laisser distraire de cette tâche, et encore moins avoir à porter la responsabilité de ces choses. Car imaginez les conséquences s'il y avait une fuite … ».

777. Ile de Wight. Le Père Josephus est préoccupé depuis plusieurs jours. Les Bénédictins de l'abbaye ont constaté l'apparition d'une comète dans le ciel printanier du mois de mai. Deux mois après, on perçoit encore sa queue de feu barrant la nuit. L'ensemble des moines est persuadé que le Jour du Jugement dernier serait pour ce 7 juillet 777. Le chiffre sept, mystérieux, ésotérique, impénétrable, occulte, inscrit dans tous les grimoires et manuscrits religieux. « Sept. Le chiffre mystérieux de Dieu. Ce chiffre figurait partout dans le livre de la Genèse : sept ciels, sept trônes, sept sceaux, sept églises. Les murs de Jéricho étaient tombés au septième jour du siège. Dans l'Apocalypse, sept esprits de Dieu étaient envoyés sur la Terre. Sept générations séparaient David de la naissance de Jésus-Christ, le Seigneur. A présent, on était à la veille du septième jour du septième mois de l'an de grâce 777, en conjonction avec l'arrivée de la comète que Paulinus, l'astronome de l'abbaye, avait par prudence nommée Cometes Luctus, la comète de la lamentation ». Or, en ce jour de damnation, un enfant venait de naître chez le tailleur de pierre de l'abbaye, Ubertus. Cet enfant avait tout pour être ostracisé. Son père n'en voulant pas, il l'avait amené au prieur Josephus pour l'éduquer et en faire un religieux. Considéré comme arriéré mental, ne sachant ni lire, ni écrire, taiseux, Octavus avait surpris Josephus en écrivant dans toutes les langues connues et inconnues des moines des listes entières de noms. Cela relevait de la pure sorcellerie, de la théurgie, de l'occultisme, du satanisme. Mais qui est réellement, Octavus ? Œuvre de Dieu ou du diable ?

Trois périodes de l'histoire de l'humanité, le Moyen-âge et ses grandes peurs millénaristes, la guerre froide et sa course à la conquête spatiale, le 21ème Siècle et l'attentat du 11 septembre 2001 qui a réveillé une phobie du terrorisme et de la guerre chimique. Voilà en résumé succinct et sommaire le cocktail explosif du « Livre des morts » de Glenn Cooper. Hormis le classique couple d'enquêteurs se complétant professionnellement tout en se chamaillant gentiment, de l'agent spécial du FBI dilettante, un brin alcoolique et séduisant malgré tout, à l'esprit aiguisé et à l'analyse pertinente et brillante, « Le Livre des morts » est un thriller remarquable, singulier et inattendu. Il faut avoir une imagination féconde et foisonnante pour concevoir un roman aussi machiavélique que haletant, complété d'une enquête historique sur l'une des recherches du 20ème Siècle les plus secrètes et les plus invraisemblables qui soit. Avec « Le Livre des morts » le lecteur voyage dans le temps, à la recherche d'éléments probants servant de fil conducteur autour d'une série de meurtres dont les victimes n'ont aucun rapport entre elles, si ce n'est une carte postale annonçant la date de leur prochain décès. Seul point commun, tous sont morts à la date exacte indiquée sur la carte. Comme si le destin s'était annoncé par voie postale ! Du fin fond du Moyen-âge au 21ème Siècle balbutiant à internet, « Le Livre des morts » nous parle des grandes peurs de l'humanité que sont la crainte d'un lendemain aléatoire, l'absence de maîtrise de son propre destin et du libre arbitre de chacun à la croisée des chemins. Écrit sur un rythme palpitant, oppressant, angoissant, alternant – au fil des chapitres – les trois grandes périodes de l'Histoire avec leurs événements spécifiques dont le lien se dévoile au fur et à mesure, « Le Livre des morts » de Glenn Cooper apparaît au lecteur médusé, désorienté, comme un immense puzzle diabolique. On ne peut s'empêcher de faire la comparaison, par certains aspects, avec « Le nom de la rose » pour l'ambiance pesante et l'atmosphère apocalyptique de ce thriller mené de main de maître par son auteur. Tout est parfaitement conçu, élaboré, réfléchi avec une dose de suspense associée à une enquête historique ahurissante, fascinante, et une aptitude à dérouler le fond de manière scientifique. « Le Livre des morts » de Glenn Cooper est à la fois terrifiant, envoûtant et troublant.

Les blogs qui en parlent : Bladelor, Madame Charlotte, Choco, Leiloona, Ankya, Cathulu, Poupouille, Amanda, Émilie, Pimprenelle, Cryssilda, Sophie, Petite Fleur, Émeraude, Joëlle, Neph, Pat, Emmyne ... D'autres peut-être ?! D'avance merci de vous faire connaître par un petit commentaire que je vous ajoute à la liste.

Un merci particulier à Solène Perronno et aux éditions du Cherche Midi pour m'avoir permis cette découverte dont j'attends la suite avec impatience ...


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9 août 2010

DELACROIX, PEINTRE DU MAROC

  • Lettre à Delacroix - Tahar Ben Jelloun - Folio n°5086

« Je vous écris de Tanger en cette fin d'automne.

C'est une saison qui vous a échappé. La ville semble dormir encore. Le ciel est d'une blancheur subtile et légère. C'est que la lumière se lèvre très tôt sur cette rive de la Méditerranée, enveloppant doucement les collines et les arbres. Une brume, probablement venue d'Espagne, essaie de la couvrir. L'artiste a eu une insomnie cette nuit. Il dort et ne rêve même pas. Quand il se réveillera, la clarté du jour aura avalé tant de lumière qu'il regrettera d'avoir manqué les prémices d'une belle cérémonie. L'intensité de la lumière vous préoccupe. Elle est trop forte, trop brutale ».

Le 24 janvier 1832, Eugène Delacroix quitte son atelier de la rue des Fossés-Saint-Germain à Paris, son ciel maussade, délavé, blafard et bas où peinent à percer les quelques pâles rayons d'un timide soleil d'hiver, presque effacé, pour se jeter, se précipiter dans la luminosité, le flamboiement, la clarté, l'ensorcellement d'un Maroc encore chimérique, à Tanger. Tanger, ville portuaire. Le corps et le cœur ancrés dans la terre marocaine, le regard tourné vers l'Occident, les pieds plongés entre Atlantique et Méditerranée, tel un Dieu de la mythologie antique en quête d'un immuable repos. « Le ciel est haut. L'azur passe par plusieurs bleus. L'horizon est net, la population est vivante, je veux dire tumultueuse, gaie, différente de celle de votre pays. Vous êtes ailleurs, vous avez franchi la frontière de l'imaginaire. Tout cela vous étonne et va vous habiter ». Instinctivement, en artiste prompt à saisir chaque particularité, chaque détail du quotidien, à percevoir une couleur derrière chaque bruit ou résonance de la rue, derrière chaque fragrance d'épices provenant des étals des marchés, Delacroix reste discret, secret, modeste et note les états d'esprit, les états d'âme d'un peuple qu'il ne connaît pas encore, mais qu'il respecte déjà profondément.

Delacroix écrira dans son journal intime que la population de Tanger est « […] un peuple à part ». Il l'est assurément. Tout à la fois simple, humble, modeste, analphabète mais intelligent – voire savant dans leurs pratiques religieuses -, généreux, métissé, fidèle, pieux, ce peuple-là – majoritairement Berbères - sait que la vraie richesse est avant tout spirituelle. C'est celle de la foi apportée par les Arabes et adoptée, acceptée par lui. « Ils savent que la gloire n'appartient qu'à Dieu et que ceux qui tombent dans la vanité sont perdus. Ce sont des gens de la terre, des campagnes et des montagnes. Ils viennent en ville comme des étrangers de passage, se méfient de ses bruits et de ses éclats ». Ce Maroc rural et pastoral est à l'opposé des villes impériales – Fès, Meknès, Rabat ou Marrakech -, capitales de la dynastie régnante alaouite, protégées, à l'abri de la plèbe, derrière ses hautes murailles.

Essentiellement connu pour son célèbre tableau « La Liberté guidant le peuple » peint en 1830, Delacroix part en quête d'un Orient mythique, légendaire, onirique, source d'inspiration, de créativité, de nouveauté, de reviviscence, de hardiesse, de puissance évocatrice. Victor Hugo, le premier, a si bien écrit et décrit les couleurs exclusives qui caractérisent cet Orient à la fois si proche de chez nous, et si éloignés de nos coutumes occidentales. Sans le savoir, il sera inconsciemment le précurseur de ce tournant pictural que va être L'Orientalisme chez Delacroix. « […] les couleurs orientales sont venues comme d'elles-mêmes empreindre toutes ses pensées, toutes ses rêveries ; et ses rêveries et ses pensées se sont trouvées tour à tour, et presque sans l'avoir voulu, hébraïques, turques, grecques, persanes, arabes, espagnoles même, car l'Espagne, c'est encore l'Orient ; l'Espagne est à demi africaine, l'Afrique est à demi asiatique ». Et c'est dans ce Maroc à la genèse abondante et séculaire, aux ramifications culturelles et cultuelles complexes qu'Eugène Delacroix va retrouver ses références à l'Antiquité grecque et romaine. C'est au cours de ses pérégrinations marocaines que l'artiste accentuera sa passion pour le cheval, animal sacré et royal dans le pays. Tout au long de son séjour en Afrique du Nord, Delacroix se fera le témoin de cette culture sensuelle, charnelle, spirituelle, bigarrée, remplie de passions, d'émotions à fleur de peau, de sensations sublimes. Cela donnera une série unique de tableaux, esquisses, aquarelles qui révèlera l'âme profonde de ce Maroc magnifié par le peintre.

Tahar Ben Jelloun possède, au moins, deux passions : le Maroc – son pays d'origine -, et Eugène Delacroix. Dans sa « Lettre à Delacroix », petit essai par le nombre de pages – quatre-vingt quinze -, mais au combien abondant, brillant, captivant, érudit quant à sa connaissance de l'artiste et de son œuvre, chef de file des Romantiques français qui inspirera les impressionnistes quelques décennies plus tard. Par cette « Lettre à Delacroix », l'occasion est donnée à l'auteur d'exprimer toute son admiration, tout son amour pour un artiste qui a saisi les secrets de la lumière lors de son voyage en Afrique du Nord et en Espagne. Tahar Ben Jelloun invite le lecteur à suivre Eugène Delacroix dans ce périple marocain, encore inexploré à cette époque. C'est tout d'abord la découverte de Tanger, à une brassée de l'Espagne, à la confluence d'un Occident qui s'éveille lentement à la modernité et un Orient encore proche de cette Grèce antique de Winckelmann qui a tant fasciné et inspiré les œuvres de Delacroix. Quelle opulence culturelle ! Quelle vénusté amplifiée par cette luminosité qui jette sur chaque scène de la vie des couleurs uniques, scintillantes, coruscantes, éclatantes, chamarrées, diaprées, véritable don du ciel ou de Dieu. Car de Dieu, il en est aussi question dans « Lettre à Delacroix ». La religion – musulmane et juive -, est partout présente dans ce Maroc conjointe à Delacroix et à Tahar Ben Jelloun. Une religion apaisée, ouverte aux autres, tolérante et pudique à la fois. Elle règle l'existence de chacun, de la naissance à la mort. Elle se laisse découvrir à qui sait en pousser les portes tout en respectant ses préceptes. Si elle cache, c'est pour mieux protéger ce bien précieux qu'est la perfection, la grâce féminines. Il y a aussi cette munificence, ce don et ce partage que l'on trouve dans chaque foyer, du plus modeste au plus opulent. Ici, l'invité est le roi. Tout lui est dû. Il y a tout cela et plus encore dans cette « Lettre à Delacroix ». Par-delà l'admiration sincère et inconditionnelle pour l'œuvre picturale de Delacroix, on perçoit son affection pour ce Maroc sublimé par l'artiste. Ce Maroc si éloigné des clichés et poncifs habituels, plus proche d'une certaine réalité, à la fois poétique, ardente, romantique, raffinée, indépendante, noble et racé. « Vous avez été désigné par la lumière pour être son émissaire partout où vous peignez. Le Maroc vous a fait « saint de la lumière » un peu à votre insu, mais vous en êtes conscient et votre modestie vous oblige à le taire, à ne pas en faire état ».

"Lettre à Delacroix" de Tahar Ben Jelloun a été lu dans le cadre du partenariat avec BoB, que je remercie infiniment pour cette lecture passionnante et instructive. Que serions-nous sans l'investissement de la BoB Team et des ouvrages régulièrement proposés en partenariat ?! Je me le demande souvent ...


272 - 1 = 271 livres à découvrir ...

5 août 2010

LA CROISEE DES CHEMINS

  • Souffles couplés - Gérald Tenenbaum - Éloïse d'Ormesson Éditions


« Des vies jumelles, de part et d'autre, sur les deux versants. Côté italien ou français, c'est le même temps qu'on prend. Quand on est de là-haut, de la montagne, la ville, on y descend parfois. Pas souvent. Quand il faut. Avec parcimonie. Mais là, d'un coup, c'est la ville qui est montée. La ville est vite et bruyante, elle s'agite, elle parle fort, elle vibre, elle résonne. En haut, on ne fait pas comme ça. C'est à cause du silence qui se dépose. On prend son temps. Le temps va comme il peut, on n'y peut pas grand-chose, c'est d'autre chose qu'on s'occupe. Le soleil se lève chaque jour du même côté de la montagne, on l'accepte, on fait avec ».

En ce 17 juillet 1983, une catastrophe s'est abattue sur la grande maison épervier. Alex, onze ans, peine à sortir du mutisme dans lequel il a sombré, malgré la bonne volonté de la doctoresse et de l'inspectrice de police, présentes sur les lieux. Alex a finalement été descendu en bas, dans la vallée, pour être placé dans un foyer d'accueil. Jamais plus, Alex ne reviendra au hameau perdu dans la montagne, entre Savoie et Val d'Aoste. Vingt-sept ans plus tard, Alex est barman au café des « Deux mondes », à Grenoble. Taiseux depuis son enfance, Alex est néanmoins doté d'une mémoire prodigieuse, hors du commun, capable de retracer l'événement le plus anodin dans ses infinis détails. Parce qu'Alex est hypermnésique, terme scientifique et savant pour désigner la mémoire absolue. Un don pour les uns, une plaie pour les autres. Alex vit avec depuis le drame qui a fait basculer son enfance sur l'autre rive. « Homme égaré, âme singulière, âme à part. De ce qui y passe, tout y reste. Les regards et les couleurs, les mots et les voix, les petites choses de la vie, les commandes de boissons, celles de la veille comme celles de l'an passé, les conversations et les gestes, les intonations, les silences et les expressions, les menus objets sortis des sacs de femmes, les ombres des passants et les bruits de la vie. Alex accueille tous azimuts. Il s'insurgerait s'il connaissait une autre façon. Mais c'est ainsi, il ne se pose pas la question ». Depuis cette épreuve personnelle, Alex ne sait plus lire, ni écrire. Il globe et il dessine. Seule, sa mémoire enregistre tout. Elle est son œil et sa main. Avec Alex au comptoir, pas besoin de carnet. Il grave chaque commande passée par Paco - son collègue de travail, son ami, son frère, son double -, pour l'éternité. Alex se souvient même de qui a pris quoi les fois précédentes. Son cerveau, tel un ordinateur surpuissant, imprime absolument tout.

Dans son monde à lui, il y a aussi Maggy Robatel, capitaine de police. Dès qu'une Delirium Tremens est annoncée au bar, il sait qu'elle est là, au « Deux mondes ». « La cinquantaine mal acceptée, coupe au carré effilée, frange châtaine légère au vent même de printemps, inévitable bandana marine et noir en twill de soie autour du cou, tailleur jupe et talons plats, sourire nostalgique, touche de fard joues et paupières, soupçon de mascara, Maggy passe voir Alex de temps en temps. Pas seulement quand elle a besoin de sa mémoire ». Maggy passe, parfois en amie, discuter un moment, oublier le quotidien et s'oublier un peu aussi. D'autres fois, elle sollicite l'aptitude d'Alex pour certaines enquêtes délicates, lorsque les éléments manquent pour démarrer les investigations. C'est le cas cette fois-ci. Un homme, la trentaine, a été retrouvé assassiné dans le Parc Mistral. Bien sûr, Alex se souvient de lui, de son écharpe blanche, de son nez cassé. Du reste, son aspect physique, sa conversation, les personnes l'accompagnant, rien.

Dans l'univers mémoriel d'Alex, il y a la présence douce et apaisante de Sandra, psycholinguiste, qui tente de l'aider à s'extraire de ses réminiscences indélébiles, inaltérable, ancrées dans les profondeurs de son âme. Sandra n'a qu'un seul désir, sortir Alex de son enfer quotidien. Elle veut le libérer de l'emprise de cette mémoire qui lui sert d'abri, citadelle oppressante l'empêchant de vivre son après et invisible muraille le séparant de la réalité du monde. Elle souhaite l'affranchir, lui donner un avenir différent, lui faire retrouver sa capacité à s'exprimer autrement, par la lecture et l'écriture. « Alex est accroché au passé. Sa mémoire le protège du présent, mais, Sacks l'a décrit, c'est une arme aussi, formidable, qu'il pourrait utiliser pour recouvrer la liberté. Lettres, lire, libre … Pour Alex, être libre, c'est être lire ».

En commençant « Souffles couplés » de Gérald Tenenbaum, je savais par avance que j'allais pénétrer dans les méandres de la mémoire d'un jeune homme qui retient absolument tout de ce qu'il voit, perçoit, entend. Ce que je ne savais pas encore, c'est que j'allais être happée, hypnotisée, envoûtée non seulement par l'histoire de ce roman, mais aussi – et surtout – par sa grande qualité d'écriture. Chaque page, chaque paragraphe, chaque ligne est un pur moment de lecture intense et remarquable. Chaque mot est une merveille de recherche et de précision pour donner le ton exact à l'ambiance d'une scène, au ressenti d'un événement, aux sentiments des personnages. Dans une langue belle, infiniment bien choisie, parfaitement maîtrisée et tout en retenue, Gérald Tenenbaum nous parle de nous à travers Alex, de nos relations à l'autre, de nos histoires rivées dans nos mémoires personnelles et / ou collectives. Prenant prétexte d'une enquête policière juste effleurée, l'auteur revient sur tout ce qui construit un individu intérieurement, moralement, psychiquement, intellectuellement. La mémoire, vaste territoire aux rivages illimités, labyrinthe où se mêlent et s'entremêlent passé obscur, tourmenté, enfoui, enterré et présent simple, lumineux, pur et immanent. L'ensemble formant ce que nous sommes, biographies uniques, intimes et complexes à la fois. Seulement cantonner « Souffles couplés » à cet unique thème serait réducteur. Gérald Tenenbaum aborde d'autres rives, tout aussi secrètes que la mémoire. Il y est question d'amitié, de ces liens étroits tissés au fil du temps entre les personnes, témoins d'instants drôles ou tragiques, partages de joies ou de douleurs, où les silences en disent parfois plus que de longues conversations. Cette amitié dans laquelle entre la part de soutien, d'entraide – parfois de sacrifice – que l'on offre à ceux que l'on considère comme tels. Par amitié, Sandra quittera sa sécurité matérielle pour aider Alex et Fulvio. Soutenir Alex dans son droit à une vie normale ; secourir Fulvio, vieil italien menacé d'expulsion en raison de son passé de brigadiste, du temps où l'Italie hésitait encore entre communisme et fascisme. Dans « Souffles couplés », Gérald Tenenbaum nous entraîne au cœur même de l'histoire de la Savoie, intimement fondue dans celle des personnages, territoire entre deux cultures, oscillant, tanguant sans cesse entre France et Italie. Région montagneuse qui s'est toujours battue pour son indépendance et sa liberté. « Souffles couplés » est un hymne à l'amitié, à la générosité, au droit à la différence et au respect de l'autre dans son passé, dans ses silences et ses non-dits.

D'autres blogs en parlent : Un coin de blog, Aifelle, Lily, Nanou ... D'autres peut-être ?! Merci de m'en faire part en commentaire que je vous ajoute à la liste.

Un merci particulier à l'auteur, Gérald Tenenbaum et aux éditions Éloïse d'Ormesson pour cet envoi et cette très belle découverte qui se poursuivra par d'autres lectures de cet auteur de talent.

273 - 1 = 272 livres dans une PAL exponentielle ...

2 août 2010

AROUND MIDNIGHT

Billard blues - Maxence Fermine - Livre de poche n° 30263


Trois rendez-vous pour raconter trois univers, dans trois villes mythiques des États-Unis – Chicago, New-York, Las Vegas -, à trois périodes charnières du 20ème Siècle. "Billard blues" raconte des histoires de billard, de poker sur fond de blues, de jazz, dans des clubs semi-clandestins ou des casinos pour milliardaires.

"Et voilà, ça commence tous les soirs comme ça, avec un air de blues, un morceau de Muddy Waters, de Big Bill Broonzy, de Sonny Boy Williamson, de Lightnin'Hopkins ou d'un autre grand, peu importe, mais toujours et uniquement du blues ! Parce que, ici, ce n'est pas la simple arrière-salle d'un club de billard à la noix, non, mais un lieu magique, tout au bout de la route du blues, à Chicago, au Septième Ciel de la musique noire, quelque part dans l'univers infini de la vraie vie, là où la musique se joue à tous les coins de rues … Et on y vient d'abord pour écouter du blues ! Pas n'importe quel blues. Juste celui qui arrache les tripes et fait couler les larmes, celui qui vous tient debout et vous fiche par terre en même temps. Le blues qui vient du Sud, de Louisiane, du Mississippi, et qui est remonté lentement vers le Nord, de guitare en harmonica, au rythme lancinant de ses douze mesures, passant par Memphis, Nashville, Saint-Louis et Chicago !".

Chicago, Noël 1930, au « Billard Blues Club ». Pour bien jouer le blues, il faut avoir des tripes, la bonne couleur de peau, un passé d'esclave dans le Sud des Etats-Unis et surtout porter tout le poids de la mélancolie de ces lieux. Si tu possèdes ses trois éléments en toi, alors tu peux jouer le blues, lui faire rendre toute la beauté, la puissance, la violence de l'existence. Le joueur de blues du Billard blues Club détient tout cela, et plus encore. Pensez donc. Noir, sans diplômes, sans argent. Encore un inconnu à cette date. Chicago était sa seule planche de salut pour jouer le blues comme il le ressentait, le vivait. Parce que le blues, c'était sa vie. Il arrive parfois que dans son métier de musicien on partage des instants d'exception grâce au blues et à une partie de billard. Mais pas n'importe lequel. Un billard français ! Et pas avec n'importe quel jouer. Willie Hoppe ! « Le français à trois billes, deux blanches et une rouge : la vie, le destin et le hasard. C'est tout ça, le billard français. Un jeu terrible, sans trou ni rien, sans échappatoire, d'aucune sorte, mais un jeu magique parce que la vie, tant que tu es sur le tapis, tu peux la jouer. Et l'endroit magique où on la jouait s'appelait le Billard Blues Club ». Une vraie légende, ce type. Cinquante et une fois champion du monde. Un record. Il était l'inventeur du fameux Diamond drink. Le roi incontesté des tapis vert. Son jeu était tout en finesse et en rapidité, comme un félin. Willie Hoppe ne perdait jamais une partie. Le blues l'aidait à gagner, il magnifiait, sublimait son jeu et le plaçait au rang de l'art.

En ce jour enneigé et froid, tout le monde sentait qu'un événement exceptionnel allait se produire, comme un don du ciel ou un cadeau du Père Noël ! Instant unique qui métamorphose la vie des personnes présentes et bouleverse l'ordre des choses. En pleine prohibition, le Billard Blues Club était une plaque tournante du juteux trafic d'alcools, contrôlé par Al Capone. "Et parmi les têtes d'affiche des truands, le pire de tous était un nommé Al Capone. Un gars plutôt bien charpenté, avec une énorme cicatrice sur la joue qui le faisait surnommer le Balafré". Tout le monde le craignait. Partout où il arrivait, on se pliait à ses désirs. On les devançait même. Quand Al Capone voulait quelque chose, il l'obtenait. Et au Billard Blues Club, il ne désirait rien tant que jouer une partie avec son idole, Willie Hoppe. Même avec lui comme adversaire, Al Capone avait bien l'intention de briller ce soir-là et de gagner la partie, coûte que coûte, à sa manière. « Willie s'approcha du billard en silence, et se mit à jouer. Il réalisa une série de sept points à une vitesse record quand Capone, maladroitement, heurta le bout de sa queue, ce qui eut pour effet de le faire échouer. Capone, tout sourire, prit le relais. – On peut arrêter là si vous voulez, monsieur Hoppe, dit-il d'un ton mielleux. – Jamais. On n'arrête jamais une partie en cours, même avec des gars qui ne sont pas loyaux. Capone fit mine de s'offusquer. – Pas loyal ? Vous me décevez terriblement, monsieur Hoppe. Je suis un gars réglo, moi… du moins, j'observe les règles que je me suis fixées depuis que je suis tout petit. – Et qui sont ? – Gagner à tout prix, être le meilleur, ne jamais manquer de femmes ni d'argent ! » C'est grâce au Diamond drink que Willie Hoppe empochera les cinq mille dollars du pari d'Al Capone au cours de cette soirée mémorable de Noël 1930 !

Début des années 1960, à New York sur la 52ème rue, au Jazz Blanc. « Le seul, à New York, où les musiciens étaient blanc et le public pouvait être noir. Pourquoi ? Je n'en sais rien. Peut-être parce que le jazz, c'est tout le contraire, et qu'il fallait qu'un tel lieu existât pour confirmer la règle. En tout cas, s'était un endroit unique. Le Jazz Blanc ». C'est l'univers de Max Coleman, saxophoniste blanc qui jouait une musique de noir et ne faisait qu'un avec son saxo ténor. Pour Coleman, deux choses comptaient dans son existence : l'alcool et la musique. L'un n'allait pas sans l'autre. Coleman avait le jazz dans le sang. Cette musique lui coulait dans les veines. C'était son oxygène, sa drogue, sa raison d'être. La vie de Coleman pouvait se résumer par ce triptyque "Sax, Jazz, Swing". Jamais les uns sans les autres. Dans les années 1960 - comme dans les années 1930 - au Jazz Blanc, on ne rencontrait pas que des musiciens de talent. La mafia avait encore pignon sur rue à cette époque. Les Irlandais, particulièrement. Et dans cette boîte de jazz, c'était le royaume de Maxie-la-Punaise. Il s'était pris de passion pour le jazz. Pas celui de Coleman, mais de Diana King, pianiste et chanteuse de jazz de renommée internationale. Il aurait fait n'importe quoi pour que la diva joue au Jazz Blanc, même décrocher la lune, si cela avait été possible ! Il réussira à la faire venir dans son club, pour le plus grand bonheur de Max Coleman !

Las Vegas, enfer ou paradis du jeu et des joueurs. Ville lumière aux dix millions d'ampoules clignotantes qui ne s'éteignent jamais. A Las Vegas sévit Davis Dam, meilleur joueur de poker de l'Arizona qui avait choisi les cartes parce qu'il ne se sentait aucune affinité pour jouer aux cow boys ! "Un sacré type sorti tout droit du Far West, avec un Stetson vissé sur la tête". C'est à Las Vegas que Davis Dam exercera ses talents de joueur de poker et de bluffeur. L'argent lui brûlait les doigts. Mais ce type était né sous une bonne étoile. Ce qu'il voulait, c'était décrocher la timbale, le gros lot, le jack pot, en s'invitant à la table de Nick Zimmermann, producteur à Hollywood et le plumer comme un vulgaire poulet. Comme toujours au poker, c'est au cours d'une partie infernale, où la tension va crescendo, mettant les nerfs à rude épreuve, que Davis Dam raflera la mise sur un coup de bluff. « - Le plus important aux cartes, fit Davis, ce n'est pas d'avoir du jeu. C'est de faire croire aux autres que tu en as ».

"Billard blues" de Maxence Fermine est une longue et belle balade à travers le temps et la musique. On passe du blues des années 1930 au jazz des années 1960, du billard des tripots au poker des casinos. On fredonne, on sifflote, on murmure, on susurre des airs et autres rengaines des plus grands joueurs de jazz et de blues. On s'imagine - l'espace de cette lecture - dans ces clubs de fond de rues glauques, enfumés des vapeurs bleutées des cigares et cigarettes de contrebande, sirotant de l'alcool frelaté et prohibé. On n'en revient pas de voir Al Capone avec des yeux d'enfant ébahis face au monstre sacré que représentait Willie Hoppe à sa grande époque. On tremble à la table de Davis Dam avec son jeu de poker menteur - roi de l'arnaque et de l'esbroufe - se demandant s'il repartira sans le sou ou riche à millions. Dans un style épuré, limpide et ensorcelant, Maxence Fermine nous fait entrer dans un monde clos, celui des passionnés, des initiés, de ceux qui ne vivent que par et pour leur plaisir, que celui-ci soit le jeu ou la musique. "Billard blues" est digne des meilleurs airs de jazz et de blues. C'est un recueil envoûtant, qui reste en mémoire après le livre refermé.

D'autres blogs en parlent : Stephie, Kalinga, Émilie ... D'autres, peut-être ?! Merci de me le faire savoir que je vous ajoute à la liste.

274 - 1 = 273 livres dans une PAL qui ne baisse jamais ...