17 avril 2009

L'ORIGINE DU SYNDROME DE GENOVESE

  • Est-ce ainsi que les femmes meurent ? - Didier Decoin - Grasset Éditions


État de New York, 1963. Catherine Susan Genovese - dite Kitty - est une jeune femme dynamique et pimpante, symbole de la middle class américaine. Amoureuse de la vie comme on peut l'être à 28 ans, Kitty est une personne volontaire. Après des études dans une High School de Brooklyn, elle a choisi de devenir gérante d'un bar de nuit dans le Queens à Manhattan. "L'Ev's Eleventh Hour Club, dont on mettait presque plus de temps à dire le nom qu'à traverser la salle, était une tanière d'habitués, un de ces bars de voisinage dont la clientèle se recrutait parmi la population des deux ou trois blocks les plus proches. Les gens venaient moins pour boire que pour Kitty. Peut-être parce que celle-ci n'avait ni la physionomie ni les manières d'une tenancière de bar. Brune et rieuse, le nez un peu marqué, les pommettes très dessinées, le menton en triangle et de jolies quenottes blanches et pointues, Kitty Genovese avait le visage bien ciselé d'un origami particulièrement harmonieux". Cette jeune femme sérieuse, d'origine italo-américaine, caresse un rêve secret, celui d'ouvrir un restaurant de spécialités italiennes avec son père - Vincent Genovese - à New Canaan, dans le Connecticut.

Ce qu'elle ne sait pas encore, Kitty, c'est qu'aux petites heures du 13 mars 1963, elle va tomber sous les coups redoublés de son agresseur. Sa mort tragique ne fera qu'un entrefilet en page 12 du New York Times. Les voisins de son quartier ne la connaissant pas plus que cela, ne se sentiront pas véritablement concernés par ce drame épouvantable. Pour nombre d'entre eux, cela sera un banal incident comme il s'en produit tous les jours à New York. Ce ne sera pas l'avis de Michael J. Murphy, chef du NYPD. Selon lui, même si le coupable a été arrêté par hasard pour un cambriolage quelques jours après ce crime, il n'est pas le seul responsable de sa mort. En fait, ils ont été trente-huit complices de ce massacre ce soir-là.

Comment cela a-t-il pu se produire ? Parce que, non content d'être trente-huit à observer tranquillement - depuis chez eux - le calvaire d'une demi-heure de Kitty Genovese, pas un seul n'est descendu lui porter secours. Personne n'a eu la présence d'esprit de téléphoner à la police. C'est un journaliste du New York Times
- Martin Gansberg - qui fera éclater la nauséabonde réalité des faits à un public médusé. "Le 27 mars, soit quatorze jours après la mort de Kitty, le New York Times publia à la une d'enquête de Martin Gansberg. C'était à vrai dire moins une enquête qu'un éditorial. Une sorte d'équivalent moderne, urbain, new-yorkais, du J'accuse ! de Zola. Sauf qu'ici ceux qui étaient montrés du doigt n'étaient pas de hautes autorités civiles et militaires comme dans l'affaire Dreyfus, mais au contraire des gens simples, pour la plupart retirés des activités professionnelles, tous citoyens respectueux jusqu'au scrupule des lois de leur pays, aucun des habitants de Mowbray House ou de West Virginia Apartements n'ayant jamais eu le moindre ennui avec la justice, aucune de ces excellentes personnes n'ayant même écopé d'une amende pour excès de vitesse ou pour avoir imprudemment traversé la chaussée en redevenant piéton".

D'un coup, tous les médias - télé, radio, presse - convergent vers le 82 - 67 Austin Street, Queens, théâtre de la crucifixion de Kitty. Ce quartier tranquille devient littéralement une attraction de fête foraine, un cirque. A la différence que l'on n'exhibe pas des animaux, mais le lieu d'un meurtre et le silence sardonique de trente-huit individus observant - mi-narquois, mi-terrifiés - le calvaire de Kitty Genovese. Ceux-là mêmes qui souhaitaient l'anonymat complet derrière leurs volets, se sont inconsciemment exposés sous les feux de la rampe pour n'avoir pas voulu porter secours à cette pauvre victime. Et c'est toute la question de la lâcheté humaine, de celle qui sommeille en chacun de nous, que ces trente-huit responsables ont posé par leur acte. Tous l'ont entendue hurler, appeler à l'aide, demander du secours. Personne n'a bougé. Chacun attendant que le prochain agisse. Sa mort est à l'origine de la création du 911, numéro d'urgence des secours
aux États-Unis.

En prenant le parti de faire raconter le meurtre épouvantable de Kitty Genovese par un personnage fictif - Nathan Koschel -
Didier Decoin mêle, dans "Est-ce ainsi que les femmes meurent ?", réalité d'un fait divers sordide et trame d'un roman policier. Jumeau littéraire de l'auteur, Nathan Koschel est, lui aussi, romancier et absent le jour du crime. Il possède donc toutes les qualités pour parler de cette affaire terrible avec le recul et l'objectivité nécessaires. Et ce qu'apprend le lecteur est proprement scandaleux, voire choquant. Didier Decoin, par la voix de Nathan Koschel, tente de trouver une explication logique, rationnelle, à ce qui apparaît plus comme une abjection, une vilenie. Par leur mutisme, les trente-huit locataires ont implicitement approuvé ce meurtre. Ils sont devenus involontairement les complices du meurtrier. Et si Kitty avait subi, à peu de chose près, le même calvaire que le Christ sur sa croix ? Et si, pour avoir osé défier les bonnes mœurs et la morale presbytérienne des années 1960, Kitty s'était attirée les foudres de son voisinage ? Pourquoi donc ? Tout simplement pour avoir voulu vivre libre et indépendante, dans une Amérique profondément ancrée dans une rigueur chrétienne qui ne supportait pas les âmes égarées, aussi belles soient-elles !

Winston Moseley - le meurtrier - apparaît donc à la fois comme le Ponce Pilate des trente-huit voyeurs et le bourreau exécutant la sentence muette prononcée à l'encontre de cette pauvre jeune fille sans histoire. Et Winston Moseley possède toutes les apparences de la normalité. Bon père, bon mari, bien intégré socialement. Sauf que. Sauf que Winston Moseley est un sadique nécrophile qui ne se repaît que de victimes mortes, ne se défendant pas ou plus. Les trente-huit témoins ont tous déménagé du quartier. Sans doute ne se sentaient-ils plus à leur place dans une rue qui leur renvoyait en permanence leur faiblesse. Le supplice de Kitty Genovese aura au moins servi à mettre en lumière un syndrome de dilution de la responsabilité au sein d'un groupe d'individus, le syndrome de Genovese. Dans
une écriture raide, râpeuse, froide, distanciée, Didier Decoin nous rappelle cette ignominieuse affaire de non-assistance à personne en danger. Sa lecture fait froid dans le dos, met mal à l'aise, rempli d'effroi chacun de nous. Elle nous pousse à nous poser certaines questions. Qu'aurions-nous fait dans les mêmes circonstances ? Aurions-nous porté secours à la victime, malgré la peur de l'agression ? Aurions-nous appelé les secours ? Aurions-nous été courageux, lâches, indifférents ou héroïques ?

Alice qui m'a permis cette lecture a trouvé ce roman difficile à lire par certains détails qui lui ont soulevés le cœur. Pour Jules, c'est un vrai coup de cœur. Clarabel a été gênée par la lecture qu'elle a trouvée trop froide, trop dérangeante, trop scandaleuse. Bab's a imaginé un casting à la suite de cette lecture. La Muse agitée est restée un peu sur sa faim. Anne et Ys ont été ennuyées par la lecture. Pour Lily, c'est un livre saisissant, remarquable, émouvant, percutant. Ce texte a mis Praline mal à l'aise, mais lui a permis de réfléchir à la question posée. Pour Lou, c'est un livre tout simplement brillant. D'autres ? Merci de me le faire savoir ...

20 commentaires:

Neph a dit…

Quelle histoire terrible. Ce livre fait partie de ma LAL depuis que j'ai lu l'article de Lou... Je vais sûrement le lire bientôt.

In Cold Blog a dit…

Moi aussi, tous les billets lus sur ce roman m'ont donné fortement envie de le lire.

Nanne a dit…

@ Neph : C'est un roman dont j'avais entendu parler à sa sortie par Didier Decoin et qui m'avait intriguée ! Je ne suis pas déçue. Je l'ai trouvé passionnant et pertinent, bien que très distancié et froid ... Belle lecture, malgré le thème !

@ In Cold Blog : Il faut le découvrir, car c'est un roman très riche, documenté et très complet. L'auteur nous pose beaucoup de questions qui fâchent ! Mais tout l'intérêt est là, justement ...

kathel a dit…

Je ne connaissais pas le syndrome de Genovese, mais ton billet me donne vraiment envie d'ouvrir ce roman qui, a priori, ne m'attirait pas !

Manu a dit…

Moi aussi ce livre m'attire beaucoup. Il pose des questions que je me suis souvent posée, dans les deux sens d'ailleurs. Lou a très bien soulevé ce problème dans son billet.

Dominique a dit…

passionnant billet, ce mélange de réalité et de fiction est bien tentant, c'est une référence que je note

keisha a dit…

Ton billet est très très complet! j'ignore si je lirai le livre, mais au moins je connais mieux l'histoire terrible de cette femme!

Leiloona a dit…

Je ne le lirai pas. Avant de lire des billets sur ce livre, je ne connaissais pas cette histoire terrible ... tellement terrible que je ne pense pas pouvoir la lire.

chiffonnette a dit…

Je n'étais pas partie pour le lire, mais tous ces artcles ont éveillé ma curiosité!

sylire a dit…

On m'a proposé ce livre, que j'ai refusé, le sujet me faisait peur et surtout je craignais d'être mal à l'aise. Est-ce de la lâcheté ?
J'espère que non.

Anne a dit…

J'ai trouvé ton billet plus interessant que le livre lui-même ;-D

Nanne a dit…

@ Kathel : Je l'ai découvert en entendant Didier Decoin en parler dans une émission radio ! Et son livre en parle très bien ... Il se lit très vite !!

@ Manu : J'ai lu le billet de Lou et j'ai trouvé qu'elle avait très bien perçu les questions qui émergeaient de ce roman ... Elle l'analyse très bien et donne envie de le lire !

@ Dominique : C'est un roman qui devrait te plaire, je pense ! L'auteur analyse très bien la situation et les réactions des personnages ...

@ Keisha : L'histoire de cette pauvre fille est édifiante, mais le pire reste - pour moi - la réaction absurde des témoins ! J'avoue que j'ai eu du mal à comprendre cette léthargie ambiante devant une telle violence !

@ Leiloona : Voilà qui est clair ;-D Mais je comprends ton refus de vouloir lire une histoire aussi difficile et qui met mal à l'aise le lecteur !

@ Chiffonnette : C'est là toute la magie des blogs : nous faire lire des ouvrages que l'on n'aurait pas ouvert autrement !

@ Sylire : Je ne crois pas que ce soit de la lâcheté ! Ce roman nous met mal à l'aise, parce qu'il montre notre côté voyeur dans ce genre d'affaire ... Je te comprends très bien dans ton refus !

@ Anne : J'aurais dû écrire le livre, alors ;-D

Lael a dit…

je vais trop flipper si je le lis et devenir un poil paranoïaque alors je préfère ne pas tenter cette lecture

Nanne a dit…

@ Lael : C'est un excellent roman psychologique et noir, mais pas violent ... Il pousse le lecteur dans ses retranchements par les questions qu'il pose, mais il est réellement passionnant !

Florinette a dit…

Je ne sais pas si je lirais ce livre, même si ton billet donne très envie...Bonne journée Nanne !

Lou a dit…

C'est vrai, c'est une lecture très marquante pour ma part. Je ne regrette pas du tout cette découverte qui m'a d'ailleurs fait noter d'autres titres du même auteur.

Jigé a dit…

Salut amie française et merci du partage. C’est tout à fait par hasard, au gré de mes explorations des blogs, que j’ai atterri ici.

Intéressant ta façon de dire les choses, dis donc. Bravo! (Môa être plutôt philosophique).

NOTE. Mon blog parle de la connaissance de soi. Si le coeur t'en dit, tu es bienvenue.

Nanne a dit…

@ Florinette : Il ne faut jamais dire jamais, surtout en matière de lecture ! Bonne fin de semaine à toi ...

@ Lou : C'est pareil pour moi ... J'avais très envie de lire ce roman et je ravie d'avoir pu le faire grâce à Alice ! J'ai aussi noté d'autres ouvrages de cet auteur.

@ Jigé : Merci du compliment !

sylvie a dit…

Je crois bien que c'est chez lily que j'ai commencé à m'intéresser à ce bouquin. Ton billet confirme ma curiosité. ce doit être un livre dur à lire, mais sans doute percutant et donc peut-être salutaire par rapport à ce fameux syndrome de Genovese...je le note, je sais que je ne le lirai pas d'ici un bon moment, mais je veux le garder en mémoire.

Nanne a dit…

@ Sylvie : Je te l'aurais envoyé, mais c'est Alice qui me l'a prêté ! C'est un roman très fort, percutant et marquant pour qui le lit. On comprend mieux le concept de ce syndrome après sa lecture, car l'auteur l'analyse très bien. C'est vraiment à lire pour mieux comprendre notre comportement face à certaines situations violentes !