14 mars 2010

DES VALISES POUR MEMOIRE

  • Neuf valises - Béla Zsolt - Seuil Éditions

"Ma patrie a toujours davantage compté pour moi que la plupart de ceux qui m'entouraient. Je m'y suis consacré avec fièvre dans mes écrits, mes paroles et mes rêves, et certaines années, précisément dans ma jeunesse, elle m'a par exemple empêché de me rendre compte que j'étais amoureux. C'était l'époque où, après l'échec de deux révolutions, j'ai attendu pendant presque une décennie que mes idées politiques l'emportent de nouveau, que mes héros et mes amis reviennent d'exil arracher ma patrie aux griffes des escrocs et des saboteurs. J'ai attendu pendant presque dix ans, pendant lesquels je n'ai pas eu une seule maîtresse. Et quand j'en ai eu assez d'attendre, quand j'ai presque renoncé à espérer pour le reste de ma vie, je me suis marié, et me suis accroché à ma vie privée comme un naufragé s'accroche à une planche qui le mènera peut-être au rivage. Mais autant l'avouer, je ne me faisais aucune illusion sur ce rivage. Et en dépit de tous mes efforts pour renoncer à "mes lubies et mes folies", ma passion pour la vie publique m'a de nouveau entraîné loin de l'idylle bientôt pâlissante de ma vie privée [...]".

Béla Zsolt, journaliste, intellectuel et homme politique hongrois est enfermé dans la synagogue du ghetto de Nagyvarad transformé en hôpital, attendant son éventuel transfert vers un camps d'extermination. Dans cette anti-chambre de la mort, Béla Zsolt revient sur les conditions misérables de sa situation de juif hongrois, dans un pays sous la coupe de la Wehrmacht et des Croix Fléchées depuis le 19 mars 1944, parce que le gouvernement de l'amiral Horty - pourtant pro-nazi - rechignait à appliquer la solution finale. En 1939, quittant Paris pour retrouver sa patrie mal en point et ses beaux-parents qui refusaient de laisser leurs biens, Béla Zsolt ne savait pas encore le calvaire qu'il allait vivre. En 1944, tout lui est désormais indifférent, particulièrement les corps entassés, dont certains ont été ses amis. La mort vaut mieux que cette vaine attente qui ronge, dévore, angoisse, insupporte tout le monde, à commencer par l'auteur. En effet, Béla Zsolt sait le sort inexorable dévolu à sa communauté. Il en est informé depuis 1942, par les Anglais. "Sont-ils vraiment montés dans le train ? Pourquoi sont-ils montés, pour l'amour de Dieu ? Pourquoi n'ont-ils pas fait demi-tour, pourquoi ne sont-ils pas partis en courant le plus loin possible, par-delà la palissade, vers la ville, vers la forêt ? Pourquoi n'ont-ils pas d'abord tué, pourquoi ne sont-ils pas morts ? Ils sont montés dans le train simplement parce qu'on leur a dit de le faire. L'admirable Dr Sebestyén et d'autres de mes amis, mes compagnons de jeunesse, des relations plus ou moins sympathiques, les amis que j'avais abandonnées et celles qui m'avaient trompé - tous les citoyens sérieux, diligents, ingénieux, tous les intellectuels et les ouvriers, tous les farceurs et les truands -, sont-ils tous derrière les portes scellées ?".

Pourtant, dès son retour à Budapest, en 1939, Béla Zsolt avait - de nouveau - organisé une forme de résistance politique et intellectuelle à l'occupant avec d'autres hommes politiques, des écrivains, des journalistes. Ils élaboraient des plans, discutaient beaucoup, mais ne se sentaient pas réellement la capacité de mourir pour des idées les armes à la main, aussi belles soient-elles. Ils étaient avant tout des penseurs, des théoriciens, des philosophes. Et lorsque le médecin-chef du ghetto - le Dr Németi - lui annonce que les premières déportations concerneront sans doute les plus malades, il lui demande ce qu'il doit faire ! Que conseiller lorsque les personnes d'une communauté - à laquelle vous appartenez - sont pourchassées, enfermées, humiliées, martyrisées ? Faut-il les laisser partir vers leur destin, en espérant y échapper soi-même par un hypothétique miracle, ou bien résister, en incitant le médecin à l'euthanasie, la mort dans la paix et la sérénité ? "Par ailleurs, la rumeur court aujourd'hui dans l'hôpital que nous n'allons pas au même endroit que les autres, mais à Nyireghaza où les malades de tous les ghettos de Hongrie sont rassemblés dans un immense ensemble de baraquements. Il paraît que le gouvernement hongrois a fait cette
concession à Roosevelt qui menaçait de bombarder le pays. Certains le croient même, et ceux qui, comme moi, ne sont pas malades, mais cachés à hôpital pour leur sécurité, sont particulièrement optimistes".

Mais peu importe le contenu, pourvu que l'on ait l'ivresse ! Et dès que la rumeur d'une déportation du ghetto vers un soi-disant camp de travail aux environs du lac Balaton pour assécher des marécages circule, tout ce monde désespéré, découragé, abattu, anéanti, se remet à rêver. Ils espèrent survivre, voir le bout, s'en sortir. Ils sont prêt à tout et à n'importe quoi, pourvu que les coups cessent, que la faim ne les obsède plus, que la terreur se taise un peu. Mais les plus difficiles à gérer restent les enfants qui ne comprennent pas pourquoi ils sont enfermés alors que leurs camarades jouent, mangent, se baignent, vont au parc. Ils en viennent à accuser leurs parents de criminels pour les avoir faits naître Juifs, les rendant responsables de ce qui arrive, les culpabilisent de cette situation intenable et infernale.

Et puis, tel un Messie sorti de nulle part, apparaîtra un gynécologue de confession juive, ayant l'idée lumineuse de recréer une épidémie de typhus pour sauver certaines personnes de la déportation. Seulement, il faudra de l'argent, beaucoup d'argent. Longtemps, Béla Zsolt restera persuadé que ce stratagème est une arnaque supplémentaire pour tenter de soutirer le peu d'argent qui circulait encore dans le ghetto. Il arrive parfois que les miracles aient lieu, que les hommes tiennent parole ou que le hasard fasse son travail. Ce sera le cas pour l'auteur, qui sera admis dans le service des contagieux de l'hôpital du ghetto, d'où il pourra être évacué à l'extérieur. C'était un certain 6 juin 1944, quelque part en Hongrie. "A ce moment-là, les commandos britanniques et les parachutistes américains étaient engagés dans une bataille sans précédent sur la presqu'île du Cotentin contre les troupes allemandes du mur de l'Atlantique. C'était l'aube du 6 juin 1944. Le matin du débarquement. Les Anglais et les Américains commençaient la guerre sur le continent. Les Hongrois achevaient la déportation des Juifs de Nagyvarad".

Béla Zsolt, penseur, journaliste, écrivain et homme politique hongrois a tout vécu, tout connu, le pire et le meilleur, durant la 2e Guerre mondiale. "Neuf valises", son témoignage à vif sur cette période, relate son cheminement de Paris à Budapest, en passant par l'Ukraine, pour - enfin - se finir en Suisse grâce au marchandage de Rezso Kasztner après maintes circonlocutions. Avec une écriture sans concession, acérée, d'un cynisme presque dérangeant vis-à-vis du sujet, l'auteur raconte ce qu'il voit, ce qu'il sait, ce qu'il vit et entend dans cet immense bourbier humain qu'est devenu le ghetto de Nagyvarad. Il dit les grandes frayeurs et les petites peurs, l'indifférence de chacun pour l'autre qui a pu être un ami autrefois, un collègue de travail, un client fidèle. Il dit le soulagement d'une partie de la communauté juive qui n'est pas encore touchée par les coups, parce que c'est le sort d'autres membres - les plus riches, les plus prospères, les plus fortunés - qui sont le point de mire des Croix Fléchées pour leur extorquer leur argent. Il décrit cet autisme social qui frappe ses coreligionnaires, espérant passer au
travers des mailles du filet. Plutôt le voisin que soi. Il relève toute la fourberie humaine, tout l'égocentrisme des individus prêts à sacrifier sa famille, ses parents, ses propres enfants pour survivre, voir la fin de ce cauchemar. De la même façon, l'auteur nous parle de la population hongroise, partagée entre antisémites, heureux d'avoir récupéré un part de butin - un appartement plus spacieux, une nouvelle boutique, une clientèle supplémentaire, un lopin de terre, du mobilier - et les autres, ceux qui les aident et les soutiennent, malgré la peur, malgré leur peu de moyens. Mais surtout, Béla Zsolt, comme Hannah Arendt quelques années plus tard, fustige son propre peuple. D'un côté, les petits-bourgeois engoncés dans leurs habitudes et se demandant pourquoi ils méritaient ce coup du sort malgré leur assimilation, de l'autre les hassidiques qui - par leur volonté de rester en marge de la société - ont stigmatisé l'ensemble de leur communauté. Il ira même jusqu'à s'en prendre à Dieu lui-même pour avoir crée le christianisme et le socialisme ! Dans "Neuf valises", c'est un Béla Zsolt désabusé qui se confie, qui dit, qui hurle, qui se questionne et se demande comment le monde peut laisser commettre de telles horreurs sans intervenir. En lisant ce récit à vif et à chaud, on ne peut s'empêcher de faire la comparaison avec "Si c'est un homme" de Primo Levi pour l'expérience personnelle et la part d'introspection de son auteur. Les "Neufs valises" de Béla Zsolt est un témoignage indispensable sur les conditions dans lesquelles la communauté juive hongroise a été laminée à la fin de la 2e Guerre mondiale. C'est aussi une confession forte, d'une lucidité tranchée sur le sort de chacun à un moment où la vie et la mort d'une personne ne valait pas grand chose.

"Neuf valises" de Béla Zsolt a été lu dans le cadre de l'opération Masse Critique de Babelio. Je remercie chaleureusement Guillaume et les éditions du Seuil pour cette lecture passionnante, même si elle a été difficile !

D'autres lecteurs : Christophe Pierre, Dorothy, Belle de Nuit ...

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Critiques et infos sur Babelio.com

9 commentaires:

Mango a dit…

Voici un autre aspect de cette immense tragédie! la condition des juifs hongrois! Je connais si peu de choses sur ce pays! Ce sont des lectures difficiles mais on ne peut pas se contenter de les ignorer!

Belledenuit a dit…

Superbe avis Nanne. Je l'ai lu également dans le cadre de Masse Critique et même si le style narratif n'est pas celui que j'aime particulièrement, il n'en demeure pas moins que j'ai été très touchée par l'ouvrage. Des scènes difficiles certes, mais nécessaires, comme toujours, pour le devoir de mémoire d'autant que l'histoire des juifs hongrois est mal connu.

Aifelle a dit…

Une lecture qui doit secouer en effet. Je le note, même si je n'ai pas envie de le lire en ce moment.

Nanne a dit…

@ Mango : C'est un ouvrage que je ne connaissais pas du tout, et je dois reconnaître que sa lecture n'a pas été des plus faciles ! Mais on ne peut pas faire l'impasse sur ce genre de lecture et il est nécessaire d'en lire pour mieux comprendre ce qui s'est passé dans ces pays d'Europe centrale. Et le cas des Juifs hongrois a été très différent des autres communautés en Europe, en plus ... Donc, une lecture indispensable !

@ Belle de nuit : Il faut que je mette ton lien, parce que j'ai publié mon billet hier très tard ! Je me souviens de ton billet et de l'émotion que tu as éprouvé à cette lecture difficile ... Lire ce genre d'ouvrage est réellement un devoir de mémoire vis-à-vis de la communauté juive hongroise moins connue que la polonaise.

@ Aifelle : C'est une lecture qui secoue, surtout quand on est bien fatiguée ! Mais c'est un ouvrage à lire et faire lire pour découvrir un autre aspect de cette histoire dont on ne finira jamais de parler, je pense ...

Dominique a dit…

Voilà un titre que je vais m'approprier, la Hongrie reste pour moi le film " Music box" qui évoque les Croix Fléchées, en 1966 j'ai fait un voyage en Hongrie et l'on sentait encore les stigmats de 1956 où le peuple hongrois s'est senti totalement abandonné devant l'oppression soviétique. Et puis le livre " j'ai quinze ans et je ne veux pas mourir"
Ce billet nanne est fait pour nous souvenir et c'est non seulement utile mais indspensable
merci pour ce billet

L'or des chambres a dit…

Tout comme Dominique tu nous fait un billet indispensable... et parfait comme d'habitude... Un sujet très difficille et je ne sais pas si j'aurais le courage de le lire pour l'instant... Mais comme Dominique tu penses (et je penses) qu'il est indispensable de se souvenir !!!
("l'homme est un loup pour l'homme" Quand je vois ce que l'homme est capable de faire, ça m'épouvante et me mets le moral à zéro....)

Nanne a dit…

@ Dominique : "Music Box" de Costa Gravas qui évoquait les Croix Fléchées et leurs horreurs dans la Hongrie de l'amiral Horty ! Un film à voir et à faire voir absolument pour tout ce qu'il décrit ... Longtemps la Hongrie a vécu sous la chape de plomb soviétique, avec une impossibilité de parler de son histoire et de ses traumatismes. On parle souvent de la communauté juive polonaise, parce que c'est l'histoire la plus connue à travers les ouvrages historiques, mais on oublie trop souvent qu'il y avait une communauté juive dans tous les pays d'Europe centrale qui a souffert les pierres. C'est faire œuvre utile que d'en parler pour ses souvenir !

@ L'or des chambres : Merci pour tous ces compliments ... Je comprends très bien très réticences à lire ce genre d'ouvrages en raison du sujet abordé. Mais il est indispensable de se souvenir ! Comme le disait Raymond Aaron, "Une civilisation qui oublie son histoire est condamnée à la revivre" ... Personnellement, je ne veux surtout pas de cela.

sylvie a dit…

Billet passionnant.
Te dire que je lirai ce livre serait peut-être un mensonge. Mais je le garde en tête.

Nanne a dit…

@ Sylvie : Je comprends très bien ta réserve pour cette lecture, mais c'est un ouvrage indispensable dans la bibliographie de la 2e GM et du sort de la communauté juive hongroise. C'est assez rare de trouver des livres de témoins directs, surtout en Hongrie ! Tu sais que si tu veux le lire, tu n'as qu'une chose à faire ...