2 juin 2010

LE NOIR N'EST PAS SEULEMENT UNE COULEUR

  • Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur - Harper Lee - Livre de Poche n°30617

Scout Finch est une enfant facétieuse et heureuse de vivre à Maycomb dans l'Alabama des années 1930, comté d'origine de sa famille paternelle. Un brin garçon manqué, elle n'hésite pas à porter salopettes ou pantalons et à se bagarrer pour laver son honneur dès qu'il est bafoué. De sa mère, perdue à l'âge de deux ans, il ne lui reste que peu de souvenirs. Aussi, vit-elle une existence joyeuse et insouciante entre son père - Atticus Finch, avocat estimé à la cour de la ville et attentif à donner une bonne éducation à ses enfants -, Jem, son frère aîné et Calpurnia la gouvernante noire qui veille sur ce petit monde. "Quand je vins au monde, Maycomb était déjà une vieille ville sur le déclin. Par temps de pluie, ses rues prenaient l'aspect de bourbiers rouges ; l'herbe poussait sur les trottoirs, le palais de justice penchait vers la place. Curieusement, il faisait plus chaud à l'époque : mules efflanquées, attelées à leurs carrioles, chassaient les mouches à grands coups de queue à l'ombre étouffante des chênes verts sur la place. Les cols durs des hommes se ramollissaient dès neuf heures du matin. Les dames étaient trempées de sueur dès midi, après leur sieste de trois heures et, à la nuit tombante, ressemblaient à des gâteaux pour le thé, glacés de poudre et de transpiration".

Ses journées à l'école l'ennuient profondément, car Scout est une petite fille vive et intelligente qui comprend vite, sachant déjà lire et écrire alors que les autres ânonnent les quelques mots laborieusement appris ici ou là. Elle écrit aussi, et pas en lettres capitales. Cela, c'est de la faute de Calpurnia qui lui a imposé l'écriture de passages entiers de la Bible pour avoir la paix dans sa cuisine. Maudite Calpurnia, aussi intransigeante qu'affectueuse envers Scout et Jem. "Ça, c'était la faute de Calpurnia. J'imagine qu'elle n'avait rien trouvé de mieux pour me faire tenir tranquille, les jours de pluie. Elle commençait par griffonner l'alphabet d'une main ferme sur une ardoise puis me faisait recopier dessous un chapitre de la Bible. Si je reproduisais son écriture de manière satisfaisante, elle me récompensait d'une tartine de beurre et de sucre. La méthode d'enseignement de Calpurnia ne laissait aucune place à la sentimentalité : rarement satisfaite, elle me récompensait rarement". Comme tous les enfants de leur âge, Scout et Jem jouent à se faire peur en compagnie de leur copain Dill. Et leur plus grande frayeur consiste à se raconter - grâce à leur imagination fertile - des histoires affreuses autour de la mystérieuse demeure des Radley et de leur fils, Boo. Ils contournaient la maison pour éviter d'y passer devant, de crainte que les mauvais esprits ne viennent les kidnapper. Ils refusaient de manger tout ce qui provenait du jardin et des arbres fruitiers de cette maison, sous prétexte que les produits étaient empoisonnés. A Maycomb, il se colportait tout un tas d'histoires invraisemblables autour des Radley et de leur
manière de vivre. De quoi alimenter les rumeurs, les ragots et autres conversations de langues bien pendues. "Jem fit une description plausible de Boo : il mesurait près de deux mètres, à en juger par ses empreintes ; il mangeait des écureuils crus et tous les chats qu'il pouvait attraper, ce qui expliquait que ses mains soient tachées de sang - si on mangeait un animal cru, on ne pouvait plus jamais en enlever le sang. Une longue cicatrice lui barrait le visage ; pour toutes dents, il ne lui restait que des chicots jaunes et cassés. Les yeux lui sortaient des orbites et il bavait presque tout le temps".

La vie s'écoulait ainsi, paisible et nonchalante, à Maycomb jusqu'au jour où Cecil Jacob annoncera à l'école entière que Atticus Finch était l'avocat des Nègres. Scout, se sentant humiliée et insultée, lavera son honneur en mettant la raclée de sa vie à cette vipère de Cecil Jacob. Qu'à cela ne tienne, Scout voudra quand même savoir si cela était vrai. Atticus, homme intègre, honnête, droit et probe défendait bien un Noir du nom de Tom Robinson, accusé d'avoir violé une Blanche. Et dans l'Alabama des années 1930, c'était la mort par pendaison ou le lynchage assuré. Aussi, Atticus Finch avait décidé de défendre cet homme et sa dignité, malgré les risques encourus. D'un coup, par cette affaire classique en d'autres circonstances, la vie de Scout et Jem Finch changera du tout au tout. Ils deviendront presque des parias sociaux, des enfants infréquentables parce que jugés amis des Nègres. Ils seront la honte de leur propre famille parce que leur père avait eu le courage d'accepter la défense d'un Noir, dont il était convaincu de son innocence. "Vois-tu, Scout, il se présente au moins une fois dans la vie d'un avocat une affaire qui le touche personnellement. Je crois que mon tour vient d'arriver. Tu entendras peut-être de vilaines remarques dessus, à l'école, mais je te demande une faveur : garde la tête haute et ne te sers pas de tes poings. Quoi que l'on dise, ne te laisse pas emporter. Pour une fois, tâche de te battre avec ta tête ... elle est bonne, même si elle est un peu dure. - On va gagner, Atticus ? - Non, ma chérie. - Alors pourquoi ... - Ce n'est pas parce qu'on est battu d'avance qu'il ne faut pas essayer de gagner".

En écrivant "Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur", Harper Lee revient sur l'un des épisodes les plus sombres, les plus sinistres et les plus honteux de l'histoire sociale des États-Unis. Par la voix de Scout Finch, enfant impétueuse et bagarreuse, à la langue bien pendue, elle parle au lecteur de cette société du sud des États-Unis, avec son refus obstiné de considérer la population Noire comme l'égale de la Blanche. Écrit dans les années 1930, alors que le pays est plongé dans une crise économique et sociale dont le pays peine à se relever, "Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur" prend pour cible l'infamante Loi Jim Crow qui divisait la société en deux catégories bien distinctes, les Blancs d'un côté avec leurs droits et leurs privilèges, les Noirs de l'autre avec l'arbitraire et les contraintes. Jem et Scout Finch seront ainsi confrontés - à leur corps défendant - à cette loi inique qui avait institué la suprématie blanche en Amérique. Ils vivront leur vie d'enfant et d'adolescent au sein de cette ségrégation, subissant reproches, insultes et mépris de la part de ceux qui refusaient le comportement honorable de leur père. Par sa morale, son impartialité et sa probité, celui-ci montrera à ses enfants comment se conduire
pour être respectés des autres. Les enfants saisiront les différences entre Noirs et Blancs dans l'éducation, le travail, le quotidien, les préjugés des uns et des autres. Ils découvriront que la méconnaissance de l'autre entraîne toujours le rejet, la peur, que de tout cela découle la bêtise, le racisme, l'ostracisme, le refus d'accepter l'autre tel qu'il est, de le juger sur des a priori, des stéréotypes, des on dit. "Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur", c'est le quotidien dans une petite ville d'Alabama qui nous est décrit avec sa bigoterie, ses mensonges, ses non-dits. Une société scindée en deux et qui ne se côtoie jamais, ou si peu. Écrit dans une langue belle, tenant à la fois du conte et du roman initiatique, Harper Lee a fait de son seul livre une œuvre universelle qui touche au cœur et à l'âme, et nous rappelle sans cesse que la tolérance devrait être l'épicentre de nos valeurs morales.

D'autres blogs en parlent : Evertkhorus, Manu, Liyah, Nath, Un coin de blog, Biblio, Liza Lou, Herisson08, Ys, Mango, Papillon, Elfique, A propos de livres, Sylire, Denis, Karine, Lisa, Alfie, Livr@ddict, Tamara, Choupynette, Petite Fleur ... Plein d'autres, encore ! N'hésitez pas à me laisser un commentaire avec votre lien, que je vous ajoute à la longue, longue liste des lecteurs.

Ce livre a été lu dans le cadre d'une lecture commune avec Anjelica, où vous trouverez d'autres blogolecteurs ...


"
Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur" fait partie de deux autres challenges en cours sur la blogsophère :



282 - 1 = 281 livres ... Plutôt positif, quand on connaît le nombre de départ !

22 commentaires:

petite fleur a dit…

Je l'ai lu moi aussi et j'avais vraiment vraiment beaucoup aimé : un livre qui malgré le sujet était tout en tendresse et en humour...

http://nourrituresentoutgenre.blogspot.com/2009/08/ne-tirez-pas-sur-loiseau-moqueur-harper.html

Dominique a dit…

Un livre universel c'est le mot juste, j'ai eu le plaisir de le faire découvrir à mes filles et je pense que je le ferai découvrir à mes petits enfants car ce type d'oeuvre passe les années sans une ride

Aifelle a dit…

Ton billet est magnifique Nanne, et je noterai tout de suite ce livre si ce n'était déjà fait. Mais il va remonter en tête de liste !

Restling a dit…

Quel billet ! Cette lecture commune laisse peu de possibilités d'ignorer encore ce roman ! Il va falloir que je le lise.

Lilly a dit…

J'ai acheté ce livre il y a quelques mois, et ton magnifique billets me confirme dans mon geste.
Ce genre d'ambiance me fait beaucoup penser à Faulkner, et c'est une excellente chose.

choco a dit…

un très très beau roman qui m'a transporté !

Nanne a dit…

@ Petite Fleur : Merci pour ton lien que je rajoute à la longue liste des lectrices/lecteurs de ce classique américain ! Un livre rempli d'humour malgré la pesanteur du sujet ... Et une réussite incontestée et incontestable !

@ Dominique : Il fait partie de ces livres que l'on invite à faire lire autour de soi d'une génération à l'autre pour le message qu'il contient et l'universalité de thème ... Si tu voyais l'état de mon livre, tu comprendrais qu'il a été lu, relu et prêté un nombre de fois incalculables !

@ Aifelle : Ne me faîtes pas rougir comme cela avec vos compliments, je me sens toujours ridicule et gênée, mais merci quand même ! Il faut vraiment lire ce roman, même si les premières pages mettent l'histoire en place et où il ne se passe par grand chose en apparence ... C'est un roman qui éclot petit à petit pour donner toute sa puissance à la fin.

Nanne a dit…

@ Restling : Ce roman a été une énorme lecture commune et il est désormais impossible de passer à côté, même en faisant semblant ;-D Et c'est une découverte qui vaut le détour pour la qualité de l'écriture et le message contenu ... C'est un incontournable de la grande littérature américaine !

@ Lilly : On retrouve en effet quelques accents faulkneriens dans ce roman, même si je connais très peu cet auteur ... Il donne l'impression que rien ne se passe, que tout est tranquille, alors que le drame se joue en coulisse ! Une lecture forte qui te plaira certainement. Il m'a rappelé "Rendez-vous à Samarra" de John O'Hara pour l'ambiance.

@ Choco : Une lecture inoubliable en ce qui me concerne ... Je n'ai pas trouvé ton billet. Peux-tu me donner le lien que je te rajoute ?!

L'or des chambres a dit…

Un livre que j'avais déjà noté... Ton enthousiasme fait plaisir à voir !
A bientôt Nanne

Ys a dit…

Si ce n'est déjà fait, il faut que tu voies le film, la petite fille est très bien, pétillante, curieuse. Et Gregory Peck, ben c'est Gregory Peck, pas besoin d'en rajouter...

Pickwick a dit…

Oups, j'avais loupé ton billet (rarement vu une LC aussi vaste :) sorry !). Grand plaisir à lire ton billet qui me replonge dans cette lecture !

Manu a dit…

Je suis ravie que cette LC m'ait fait enfin sortir de ma PAL ce roman qui y dormait depuis longtemps. Une lecture inoubliable ! J'ai déjà noté le film. Un excellent billet, comme d'habitude :-)

Nanne a dit…

@ L'or des chambre : Mon enthousiasme est si lisible que cela ;-D Ce roman m'a transportée et l'histoire est racontée avec finesse et intelligence ... Tout pour en faire un chef d'œuvre de la littérature américaine ! Et on comprend pourquoi. A lire et à faire lire d'urgence ...

@ Ys : Figure-toi qu'au fur et à mesure où je lisais ce livre, des images du film me revenait. C'est en cherchant sur internet, que je suis tombée sur "Du silence et des ombres" que j'ai vu il y a très (très) longtemps, enfant, parce que j'adorais Gregory Peck ! Je veux le revoir absolument pour la prestation de cet acteur qui a reçu l'oscar du meilleur rôle masculin pour ce film ... Tout est dit, je crois ;-D

@ Picwick : Je crois que c'est la LC la plus longue de l'histoire de la blogosphère ;-D Et rater mon billet n'est pas grave du tout ! Par contre, pourrais-tu me donner le lien du tien, que je le rajoute à ma liste ?! Merci ...

@ Manu : J'avais aussi ce roman coincé dans ma PAL depuis des temps immémoriaux ! Une lecture rare par la force du sujet ... Je vais m'acheter le DVD pour être sûre de l'avoir auprès de moi ;-D Merci pour le compliment, mais je l'ai adoré et je n'ai aucun mérite !

Béatrice a dit…

J'ai adoré cette lecture (lu avant le blog) !
J'avais noté cette phrase : "Le courage, c’est savoir que tu pars battu, mais d’agir quand même sans s’arrêter. Tu gagnes rarement mais cela peut arriver." que j'ai retenue telle une maxime... ;-)

Lounima a dit…

Désolée, j'ai cliqué un peu vite sur "Publier commentaire"... "Béatrice" est en réalité "Lounima"... Aï, aïe, aïe, je commence les boulettes de bon matin !! :D

Nanne a dit…

@ Lounima : C'est réellement un livre magique et magnifique, une ode à la tolérance et au respect de soi et des autres ! Et cette phrase résume très bien le sens profond du sujet abordé ... Je comprends que tu la retiennes comme une maxime ;-D

Anjelica a dit…

Franchement, je fais partie des déçues ! Je me suis ennuyée surtout pendant la 1ère partie. Par contre, j'ai particulièrement apprécié la personnalité du père.

Le sujet est intérressant c'est certain mais il est vrai que je n'ai pas attendu ce roman pour le découvrir...

Nanne a dit…

@ Anjelica : J'ai rapidement lu ton billet et j'ai vu que tu avais fait partie des déçues de ce roman ! Ce sont des choses qui arrivent, et quelque part c'est plutôt pertinent, car cela donne un autre point de vue que celui du tout positif ... La 1ère partie est un peu longue et l'histoire se met en place de manière très lente, ce qui peut lasser le lecteur. Je comprends tout à fait cela. Le père est absolument formidable et toi qui aimes le cinéma, j'espère que tu as vu le film avec Gregory Peck qui donne toute son ampleur au personnage. Quant au sujet, il est évident que d'autres ouvrages l'ont abordé de plusieurs manières, tout aussi passionnantes. Mais c'est un sujet réellement captivant, il faut le reconnaître.

Constance a dit…

Un grand souenir de lecture, découvert grâce à des bloggeuses passionnées.

Nanne a dit…

@ Constance : C'est ce qui est passionnant sur la blogosphère : lire des livres qui restent de grands moments de bonheur ... Je te comprends bien ;-D

Mango a dit…

Ce livre m'a beaucoup marquée et demeure parmi mes meilleurs coups de cœur.

Nanne a dit…

@ Mango : Malgré la première partie qui peut sembler longue, ce roman reste en mémoire chez presque tous ceux qui l'ont lu ! Sans être totalement un coup de cœur, il m'a fascinée et profondément touchée ...