19 avril 2011

L’ABSCONS JUMEAU D’HIMMLER

Hitler's Day – Elmore Leonard – Rivage/Thriller Éditions


"- Heinrich Himmler est né le 7 octobre 1900. Ce qui est exactement le jour de ma naissance.

- Vraiment ?
- Dans le même hôpital de Munich.
- Eh ben ! avait-elle alors lâché, impressionnée, avant de poursuivre : Vous pensez qu'il y a une chance que vous soyez vraiment le jumeau de Himmler ?
- Le même hôpital, le même jour, la même heure de naissance et, comme vous pouvez le constater, la même apparence. La question que je me pose est la suivante : si Heinrich et moi sommes du même sang, si nous venons des entrailles de la même femme, pourquoi nous a-t-on séparés ? ».

Walter Schoen, taciturne boucher de Detroit et fier de ses origines allemandes, est convaincu qu'entre Heinrich Himmler et lui coexistent des liens de sang profonds. Une communauté de pensée, d'opinion s'est fait jour, à l'insu du plus connu des deux. Tous deux se ressemblent physiquement à s'y méprendre. Ils sont nés le même jour, dans le même hôpital de Munich. Il n'en faut pas plus à ce pauvre Walter pour décréter que Himmler et lui sont de vrais jumeaux. Et pas uniquement astraux. Idéologiquement aussi. Son ex-femme, Honey, plantureuse fausse blonde vite lassée de ce drôle d'histrion, n'a jamais vraiment compris quel était le réel destin de Walter Schoen. « - Il pense que Himmler et lui ont chacun leur destinée, leur mission à accomplir. On connaît celle de Himmler, n'est-ce pas ? Tuer tous les juifs qu'il peut dénicher. Mais Walter, je ne sais pas … Il y a cinq ans, il n'avait toujours pas trouvé quelle était sa mission ». Dans un cas comme dans l'autre, Walter
Schoen sait au moins une chose : sa vocation profonde, sa prédestination est de servir le national-socialisme jusqu'aux États-Unis mêmes !

Et quand débarquent à l'improviste dans sa morne existence Jürgen Schrenk et Otto Penzler, deux officiers nazis de l'Afrika Korps échappés d'un camp de prisonniers, Walter Schoen voit enfin clair dans son devenir. « A moins que ce soit le destin qui les ait envoyés. Pas pour que Walter les aide, eux. Non, l'inverse. Pour qu'ils l'aident, lui. Et pourquoi pas ? Il pouvait très bien leur expliquer qui il était et ce qu'il projetait sans trahir toute l'entreprise. Leur raconter son lien mystérieux avec Heinrich Himmler et leurs rôles dans l'histoire du Reich, leurs destinées respectives. Celle de Himmler leur était familière. A l'heure qu'il était, il avait probablement débarrassé l'Europe du plus grand nombre de ses juifs, et il était le successeur logique d'Hitler. Walter, qui pendant ce temps-là contemplait sa destinée les yeux mi-clos, savait qu'il ne s'attaquerait pas au problème juif ». Il sera martyr de la pensée nazie et deviendra aussi célèbre, sinon plus, que son jumeau de sinistre réputation.

En attendant de se transformer en souffre-douleur d'une cause perdue depuis longtemps déjà en novembre 1944, Walter va devoir se confronter à un certain Paul Webster, Marshal de son état, surnommé à juste titre le Kid de l'Oklahoma, celui qui ne lâche jamais sa proie. Parti à la poursuite des deux zèbres Jürgen Schrenk et Otto Penzler pour les renvoyer illico presto pourrir dans leur camp de prisonniers, Carl Webster va s'associer avec Honey Deal, l'ex de Walter, plus intéressée par les beaux et virils marshals que par la chasse aux nazis, dont elle se moque comme d'une guigne. En plus de sa course poursuite picaresque à travers les États-Unis, Carl Webster va devra lutter pour ne pas tromper sa femme Louly. Et ça, c'est plus facile à dire qu'à faire ! « Vous voyez le genre ? Elle était de compagnie agréable, c'était tout. Elle flirtait un peu avec ses yeux, avec certaines choses qu'elle disait, mais ça ne signifiait pas qu'il ferait le grand saut avec elle. Il avait une jolie femme qui avait abattu deux hommes et enseignait à douze cents mitrailleurs à aimer leur Browning calibre trente. Louly représentait tout ce qu'il avait toujours voulu chez une femme, et il avait juré de lui rester fidèle. Il n'avait pas la moindre intention de commettre un jour l'adultère avec Honey. Si tant est que ce fût ce qu'elle avait en tête. Et il semblait bien que oui, car elle était ce qu'on pourrait appeler un esprit libre, avec son regard langoureux et cette lèvre inférieure qui n'attendait que la morsure de sa bouche. Elle se comportait comme s'il n'y avait pas de mal à l'amour libre ».

Difficile de classer « Hitler's Day » d'Elmore Leonard. Certes, c'est un vrai roman policier américain. Mais avec en plus un fond drôle, hilarant, décalé avec des situations rocambolesques et des dialogues incisifs et pleins d'esprit. Ici, les personnages sont délirants, ubuesques, obsessionnels, caricaturaux.

Entre Honey Deal, jeune femme libérée et décidée à rattraper le temps perdu aux côtés d'un Walter Schoen étriqué et piètre mari, persuadé d'un destin hors du commun en raison de sa ressemblance frappante avec Himmler, Darcy Deal – ex-beau-frère – magouilleur, escroc, voleur de bestiaux détournant la loi sur le rationnement de la viande aux États-Unis pendant la 2ème Guerre mondiale et impliquant le psychorigide Walter Schoen dans ses affaires malhonnêtes, le tableau était déjà assez original. Ajoutez à cela deux officiers nazis, dont l'un rêve de devenir un vrai cow-boy avec stetson, bottes à éperons pour attraper du bétail au lasso, et l'autre – ancien SS – qui rêve d'épouser une jeune juive américaine, et vous aurez un petite idée de ce qui vous attend dans « Hitler's Day ». Ce roman est tout sauf un livre sur l'engagement des États-Unis dans la lutte contre le nazisme. C'est un ouvrage qui traite, sous une forme cynique, des relations ambiguës que l'Amérique a entretenu avec le national-socialisme et d'une idéologie sans consistance.

Dans « Hitler's Day », Elmore Leonard parle d'espionite aiguë et de la peur panique des Américains de se faire envahir de l'intérieur par leurs immigrés. Cerise sur le gâteau d'anniversaire du Führer si l'on peut écrire cela, il y est aussi question d'un attentat aussi extravagant qu'improbable, destiné à faire entrer ce pauvre Walter Schoen dans l'histoire du 20ème Siècle. « Maintenant, il nous dit qu'il veut être le seul kamikaze germano-américain de la Seconde Guerre mondiale, comme ça les gens se souviendront de lui : Walter l'assassin. Walter, est-ce que tu as déjà entendu parler du kamikaze niakwe qui a survécu ? Nakamura La Trouille ? ».


246 - 1 = 245 livres dans ma PAL ...

6 commentaires:

Ys a dit…

Je n'ai pas encore lu cet auteur mais tu me donnes envie de le lire, pour le cas où j'aurais envie d'un polar un peu décalé...

Aifelle a dit…

Faire un roman décalé et farfelu sur un thème pareil, il fallait oser ! pourquoi pas, mais je n'en ferais pas une priorité.

belledenuit a dit…

Bah, il ne me tente pas...

Manu a dit…

Bien décalé, ça a l'air pas mal ! J'aime les couleurs de ton blog !

Nanne a dit…

@ Ys : Si tu veux des polars décalés, cet auteur est un vrai spécialiste du genre ! J'ai déjà retenu "Les chasseurs de prime" et "La guerre du whisky" ... Tous ses romans sont un peu dans la même veine !

@ Aifelle : C'est sûr qu'il fallait oser l'écrire ! Et seul un Américain pouvait le faire ... J'avoue avoir pris un réel plaisir à le découvrir, et je compte ne pas m'arrêter là ;-D

Nanne a dit…

@ Belle de Nuit : C'est dommage ! Tu passes à côté d'un grand moment de lecture incongrue, décalée, avec un humour singulier ... Mais il y a tant d'autres livres à découvrir ;-D

@ Manu : Pour être décalé, c'est vraiment atypique, drôle mais avec un fond de réalisme toutefois ! C'est vraiment un auteur peu lu sur les blogs à faire découvrir ... Merci pour le compliment. J'avais envie de voir la vie en bleu, après le vert ;-D