- Barabbas - Pär Lagerkvist - Stock Éditions La Cosmopolite
"Tout le monde sait qu'on le crucifia en même temps que deux autres ; on sait quelles personnes se tenaient groupées autour de lui : Marie, sa mère, et Marie de Magdala, Véronique et Simon de Cyrène, qui avait porté la croix, et Joseph d'Arimathie, qui devait l'ensevelir. Mais un peu plus bas sur le versant, à l'écart, un homme observa sans arrêt celui qui était cloué là-haut sur la croix et suivit l'agonie du commencement à la fin. Il s'appelait Barabbas. C'est de lui qu'il s'agit dans ce livre". Alors que le Christ vient d'être jugé coupable et condamné à mort par le tribunal de Ponce Pilate, Barabbas - libéré - suit malgré lui, hypnotisé, le calvaire du prisonnier jusqu'au Mont Golgotha où il doit être crucifié. En regardant passer ce sinistre cortège, peuplé de femmes et d'hommes compatissant à la souffrance du condamné, Barabbas se pose de nombreuses questions. Pourquoi se sent-il attiré, comme subjugué par la force tranquille qui émane de cet homme ? Pourquoi le sait-il innocent, malgré sa condamnation ? Pourquoi cet homme ne s'est-il pas défendu des accusations faites à son encontre ?Barabbas avait été gracié par le tribunal du peuple le jour de la Pâque, qui avait préféré sauver le voleur, l'ivrogne, le brigand, plutôt que l'autre qui se disait le Fils de Dieu et qui respirait la pureté, l'innocence, la douceur faite homme. Pourquoi l'avait-on jugé coupable ? Parce qu'il accomplissait des miracles et se disait rabbin. Parce qu'il avait promis le Royaume de Dieu aux pauvres, aux désœuvrés et même aux prostituées. Seulement, Barabbas se sent d'un coup détaché de ses anciens amis qui lui rappellent sans cesse qu'il est retourné à la vie, qu'il a ressuscité en quelque sorte, que l'autre a payé pour ses fautes. Il était méditatif, comme si son âme chaste s'était dissociée de son corps abject pour rejoindre celui que tout le monde commençait à nommer le Messie. "La deuxième femme ne l'avait jamais vu, mais elle avait entendu raconter qu'il avait prédit que le temple s'écroulerait, que Jérusalem serait détruite par un tremblement de terre et qu'ensuite les flammes consumeraient le ciel et la terre. C'était absurde, et il n'était pas étonnant qu'on l'eût crucifié. La troisième ajouta qu'il fréquentait surtout les pauvres, auxquels il promettait qu'ils entreraient dans le royaume de Dieu ; il l'avait même promis aux prostituées. Tous rirent beaucoup à ces propos, mais ils trouvaient que ce serait joliment beau si c'était vrai".
Au cours de son vagabondage dans Jérusalem, Barabbas rencontrera un homme de Galilée qui avait suivi le Maître - ainsi le nommait-il - depuis ses premiers prêches. Il disait avoir un pouvoir miraculeux sur les hommes, celui de leur dire simplement "suis-moi" et tous le faisaient. Il fallait le connaître, l'avoir approché, entendu et vu ses actes pour comprendre tout ce qui s'exhalait de sa personne. Depuis, tous attendaient avec impatience sa résurrection annoncée ! Il était le Fils de Dieu et, avec sa renaissance, une ère nouvelle s'ouvrirait. C'est sûr, dès qu'il serait à nouveau parmi les hommes, les pauvres mangeraient, les malades guériraient, les aveugles verraient. Dans cette gangue humaine, que d'espoir en
perspective ! " Ce sera un grand jour. Oui, ils annoncent qu'une nouvelle ère s'ouvrira, l'ère du bonheur où le Fils de l'Homme règnera dans son royaume ...".Bien qu'il avait vu le ciel s'obscurcir sur le Mont Golgotha et la terre trembler lors de la crucifixion, Barabbas n'apercevra rien de la résurrection malgré sa présence sur les lieux. Pourtant, il cherchera dans Jérusalem les disciples de ce Fils de Dieu, soi-disant ressuscité d'entre les morts. Difficile de les approcher car ils sont méfiants et vivent leur foi en communauté et dans le secret. "Ces gens étaient liés étroitement par leur foi commune et prenaient soin de ne pas laisser pénétrer dans leur groupe qui ne la partageait pas. Ils avaient leur confrérie et leurs agapes, où ils rompaient le pain ensemble comme s'ils avaient formé une grande famille. Cela faisait partie de leur doctrine, de leur "Aimez-vous les uns les autres". Mais pouvaient-ils aimer quelqu'un qui ne leur ressemblait pas ? Il était difficile de le savoir".
Petit à petit, Barabbas s'isolera dans un mutisme total et dans un jeûne non moins complet. Lui-même ne pouvait expliquer ce comportement surprenant et incompréhensible. Encore moins ses anciennes relations. Il suit, en retrait, les regroupements clandestins des prosélytes, espérant y trouver l'amorce d'une réponse à cette situation singulière. Mais toujours Barabbas se heurte aux mêmes questions sans réponses. Pourquoi le Maître, ce Fils de Dieu, ne faisait-il rien pour secourir ses apôtres pourchassés, condamnés, lapidés ? "S'il avait été le Sauveur, pourquoi ne sauvait-il pas ?".
"Et c'est bien là le "tour de force" de Lagerkvist, de s'être maintenu sans défaillance sur corde raide tendue à travers les ténèbres, entre le monde réel et le monde de la Foi". André Gide a ainsi défini le "Barabbas" de Pär Lagerkvist. Et c'est bien de cela qu'il s'agit dans ce texte magnifique sur les origines de la foi chrétienne. En prenant Barabbas comme personnage principal de son récit, l'auteur - prix Nobel 1951 -, nous donne à voir un homme méprisable, appartenant à la lie de la société qui va peu à peu, pas à pas, se tourner vers la religion chrétienne. Cela ne se fera pas sans peine, sans renoncement, ni questionnement. Comme toute remise en question. Parce que dans "Barabbas", il y a un avant et un après. La césure, la métamorphose se produit au moment de la liberté pour l'un, la condamnation pour l'autre. L'après, c'est tout ce cheminement que va poursuivre Barabbas pour tenter de trouver les réponses à ce qu'il ne comprend pas vraiment, le dépasse et le pousse - bien malgré lui - à devenir un autre lui-même, meilleur, dépouillé de la matérialité. C'est une bataille contre lui-même que se livre Barabbas ; bataille contre l'individu rustre, primaire, matérialiste, madré, criminel et l'être en quête de spiritualité, de sens à donner à son existence. Dubitatif au début, même s'il n'ose s'avouer une réalité plus profonde, Barabbas a du mal à croire que ce Fils de Dieu n'aie rien fait pour échapper à la crucifixion. Tout à la fois aveugle aux miracles produits et
témoin d'événements étranges, Barabbas ne sait plus que penser, ni qui croire, car c'est un homme qui doute. Inconsciemment, son parcours est celui des premiers chrétiens qui vivaient l'origine de la foi. Ces hommes et ces femmes qui renonçaient à leurs biens, abandonnaient leur vie et leur ancienne religion pour prêcher dans le pays la bonne parole, la bonne nouvelle. Barabbas, allait malgré lui et à son corps défendu, devenir un des leurs. Écrit en 1950, Pär Lagerkvist - fervent pratiquant - nous raconte dans "Barabbas" les errements, les atermoiements d'un croyant sans foi, qui met en doute ce qu'il a vu, pour - finalement -, s'abandonner et accepter une croyance plus forte que ses réticences. Dans une écriture belle, simple, dépouillée, Pär Lagerkvist nous fait découvrir un homme - Barabbas - très éloigné des clichés de certains péplums cinématographiques. Un chef d'œuvre !Un avis sur Rats de biblio, un autre chez Sourifleur ... D'autres peut-être ?!

326 - 1 = 325 livres qui attendent patiemment dans ma PAL ... No comment !












