22 octobre 2009

LE CROYANT INCREDULE

  • Barabbas - Pär Lagerkvist - Stock Éditions La Cosmopolite


"Tout le monde sait qu'on le crucifia en même temps que deux autres ; on sait quelles personnes se tenaient groupées autour de lui : Marie, sa mère, et Marie de Magdala, Véronique et Simon de Cyrène, qui avait porté la croix, et Joseph d'Arimathie, qui devait l'ensevelir. Mais un peu plus bas sur le versant, à l'écart, un homme observa sans arrêt celui qui était cloué là-haut sur la croix et suivit l'agonie du commencement à la fin. Il s'appelait Barabbas. C'est de lui qu'il s'agit dans ce livre". Alors que le Christ vient d'être jugé coupable et condamné à mort par le tribunal de Ponce Pilate, Barabbas - libéré - suit malgré lui, hypnotisé, le calvaire du prisonnier jusqu'au Mont Golgotha où il doit être crucifié. En regardant passer ce sinistre cortège, peuplé de femmes et d'hommes compatissant à la souffrance du condamné, Barabbas se pose de nombreuses questions. Pourquoi se sent-il attiré, comme subjugué par la force tranquille qui émane de cet homme ? Pourquoi le sait-il innocent, malgré sa condamnation ? Pourquoi cet homme ne s'est-il pas défendu des accusations faites à son encontre ?

Barabbas avait été gracié par le tribunal du peuple le jour de la Pâque, qui avait préféré sauver le voleur, l'ivrogne, le brigand, plutôt que l'autre qui se disait le Fils de Dieu et qui respirait la pureté, l'innocence, la douceur faite homme. Pourquoi l'avait-on jugé coupable ? Parce qu'il accomplissait des miracles et se disait rabbin. Parce qu'il avait promis le Royaume de Dieu aux pauvres, aux désœuvrés et même aux prostituées. Seulement, Barabbas se sent d'un coup détaché de ses anciens amis qui lui rappellent sans cesse qu'il est retourné à la vie, qu'il a ressuscité en quelque sorte, que l'autre a payé pour ses fautes. Il était méditatif, comme si son âme chaste s'était dissociée de son corps abject pour rejoindre celui que tout le monde commençait à nommer le Messie. "La deuxième femme ne l'avait jamais vu, mais elle avait entendu raconter qu'il avait prédit que le temple s'écroulerait, que Jérusalem serait détruite par un tremblement de terre et qu'ensuite les flammes consumeraient le ciel et la terre. C'était absurde, et il n'était pas étonnant qu'on l'eût crucifié. La troisième ajouta qu'il fréquentait surtout les pauvres, auxquels il promettait qu'ils entreraient dans le royaume de Dieu ; il l'avait même promis aux prostituées. Tous rirent beaucoup à ces propos, mais ils trouvaient que ce serait joliment beau si c'était vrai".

Au cours de son vagabondage dans Jérusalem, Barabbas rencontrera un homme de Galilée qui avait suivi le Maître - ainsi le nommait-il - depuis ses premiers prêches. Il
disait avoir un pouvoir miraculeux sur les hommes, celui de leur dire simplement "suis-moi" et tous le faisaient. Il fallait le connaître, l'avoir approché, entendu et vu ses actes pour comprendre tout ce qui s'exhalait de sa personne. Depuis, tous attendaient avec impatience sa résurrection annoncée ! Il était le Fils de Dieu et, avec sa renaissance, une ère nouvelle s'ouvrirait. C'est sûr, dès qu'il serait à nouveau parmi les hommes, les pauvres mangeraient, les malades guériraient, les aveugles verraient. Dans cette gangue humaine, que d'espoir en perspective ! " Ce sera un grand jour. Oui, ils annoncent qu'une nouvelle ère s'ouvrira, l'ère du bonheur où le Fils de l'Homme règnera dans son royaume ...".

Bien qu'il avait vu le ciel s'obscurcir sur le Mont Golgotha et la terre trembler lors de la crucifixion, Barabbas n'apercevra rien de la résurrection malgré sa présence sur les lieux. Pourtant, il cherchera dans Jérusalem les disciples de ce Fils de Dieu, soi-disant ressuscité d'entre les morts. Difficile de les approcher car ils sont méfiants et vivent leur foi en communauté et dans le secret. "Ces gens étaient liés étroitement par leur foi commune et prenaient soin de ne pas laisser pénétrer dans leur groupe qui ne la partageait pas. Ils avaient leur confrérie et leurs agapes, où ils rompaient le pain ensemble comme s'ils avaient formé une grande famille. Cela faisait partie de leur doctrine, de leur "Aimez-vous les uns les autres". Mais pouvaient-ils aimer quelqu'un qui ne leur ressemblait pas ? Il était difficile de le savoir".

Petit à petit, Barabbas s'isolera dans un mutisme total et dans un jeûne non moins complet. Lui-même ne pouvait expliquer ce comportement surprenant et incompréhensible. Encore moins ses anciennes relations. Il suit, en retrait, les regroupements clandestins des prosélytes, espérant y trouver l'amorce d'une réponse à cette situation singulière. Mais toujours Barabbas se heurte aux mêmes questions sans réponses. Pourquoi le Maître, ce Fils de Dieu, ne faisait-il rien pour secourir ses apôtres pourchassés, condamnés, lapidés ? "S'il avait été le Sauveur, pourquoi ne sauvait-il pas ?".

"Et c'est bien là le "tour de force" de Lagerkvist, de s'être maintenu sans défaillance sur corde raide tendue à travers les ténèbres, entre le monde réel et le monde de la Foi". André Gide a ainsi défini le "Barabbas" de Pär Lagerkvist. Et c'est bien de cela qu'il s'agit dans ce texte magnifique sur les origines de la foi chrétienne. En prenant Barabbas comme personnage principal de son récit, l'auteur - prix Nobel 1951 -, nous donne à voir un homme méprisable, appartenant à la lie de la société qui va peu à peu, pas à pas, se tourner vers la religion chrétienne. Cela ne se fera pas sans peine, sans renoncement, ni questionnement. Comme toute remise en question. Parce que dans "Barabbas", il y a un avant et un après. La césure, la métamorphose se produit au moment de la liberté pour l'un, la condamnation pour l'autre. L'après, c'est tout ce cheminement que va poursuivre Barabbas pour tenter de trouver les réponses à ce qu'il ne comprend pas vraiment, le dépasse et le pousse - bien malgré lui - à devenir un autre lui-même, meilleur, dépouillé de la matérialité. C'est une bataille contre lui-même que se livre Barabbas ; bataille contre l'individu rustre, primaire, matérialiste, madré, criminel et l'être en quête de spiritualité, de sens à donner à son existence. Dubitatif au début, même s'il n'ose s'avouer une réalité plus profonde, Barabbas a du mal à croire que ce Fils de Dieu n'aie rien fait pour échapper à la crucifixion. Tout à la fois aveugle aux miracles produits et
témoin d'événements étranges, Barabbas ne sait plus que penser, ni qui croire, car c'est un homme qui doute. Inconsciemment, son parcours est celui des premiers chrétiens qui vivaient l'origine de la foi. Ces hommes et ces femmes qui renonçaient à leurs biens, abandonnaient leur vie et leur ancienne religion pour prêcher dans le pays la bonne parole, la bonne nouvelle. Barabbas, allait malgré lui et à son corps défendu, devenir un des leurs. Écrit en 1950, Pär Lagerkvist - fervent pratiquant - nous raconte dans "Barabbas" les errements, les atermoiements d'un croyant sans foi, qui met en doute ce qu'il a vu, pour - finalement -, s'abandonner et accepter une croyance plus forte que ses réticences. Dans une écriture belle, simple, dépouillée, Pär Lagerkvist nous fait découvrir un homme - Barabbas - très éloigné des clichés de certains péplums cinématographiques. Un chef d'œuvre !

Un avis sur Rats de biblio, un autre chez Sourifleur ... D'autres peut-être ?!




326 - 1 = 325 livres qui attendent patiemment dans ma PAL ...
No comment !

19 octobre 2009

LE DERNIER ETE EN PAIX

  • L'été 36 - Bertrand Poirot-Delpech - Gallimard Éditions


En lisant "L'été 36" je souhaitais retrouver l'ambiance festive et la joie des premiers congés payés accordés aux français appartenant à la classe ouvrière. On sait, depuis toujours, que la classe dite populaire et la classe soi-disant dirigeante s'opposaient sur presque tout, plus par leur méconnaissance les uns des autres, que par leurs idées politiques.

Lors du Front Populaire, cette peur de l'autre va exacerber. Ainsi, le général Saint-Aubert - châtelain de La Landriais, près de Dinard - avait-il vu d'un œil noir et plutôt inquiet l'installation sauvage des congés payés sur son pré carré de luzerne, prénommé Le pré Noiraude. "Il revenait sur les craintes que lui inspirait le Front populaire. Ces "gens" étaient incompétents, mauvais patriotes. Les impôts nouveaux ne serviraient à rien, même pas à aider les pauvres, qui n'en demandaient pas tant. [...] les "Croix-de-feu" dissoutes, alors que la fédération d'Ille-et-Vilaine tenait une garden-party au manoir "pas plus tard que dimanche dernier" ; d'après Kérillis, le gouvernement livrerait des tourelles de cuirassés aux Soviétiques ... Le pays allait au gouffre ! Sans parler des étrangers qui déferlent !".

En attendant, les congés payés transforment le pré Noiraude en fête populaire permanente, pour la plus grande joie d'Hubert, le neveu scout du général qui voit là enfin une occasion de s'amuser un peu. Le phono éraillé égrène les rengaines à la mode et on danse des tangos endiablés sur l'air du Plus beau de tous les tangos du monde de Tino Rossi. Parmi ceux qui sont en vacances pour la première fois de leur vie de labeur, on rencontre Jésus, habitant la banlieue ouest de Paris, flanqué de ses deux chiens, Thorez et Cachin, en souvenir des luttes ouvrières. Il y a Polo, vrai militant rouge et sergent dans l'armée de l'air, qui rêve d'une nouvelle révolution russe comme en 1917. Enfin, il y a Gabin, ainsi surnommé en raison de sa ressemblance avec l'acteur en vogue en 1936. Gabin, communiste en souvenir de son père. Tout ce petit monde intrigue les châtelains Saint-Aubert, qui les imaginent comme des êtres lubriques et remplis de vices odieux. "Les Saint-Aubert étaient convaincus que les fermiers, les domestiques et maintenant les "congés payés", tout ce qui n'était pas eux et qu'ils appelaient "ces gens-là", remplissaient leurs baignoires de charbon, qu'ils allaient tuer les bonnes sœurs après les avoir violées, [...], ils fouillaient dans leurs petites valises de carton bouilli, à la recherche de vices cachés, d'armes secrètes ... "Pour bien faire, il faudrait interdire au peuple "l'Internationale" et le plaisir ...".

Parmi eux, Victoire, nièce du général qui choque toute sa famille par son comportement. Victoire, belle, libre et riche est attirée par le charme ouvrier de Gabin. Elle se donnera à lui pour prouver qu'elle est différente de ceux et celles de son milieu social. Si elle découvre le plaisir avec Gabin, elle rencontrera l'amour, l'art, l'instant présent avec l'étrange Alexis Scherbatoff. Mais qui est exactement cet Alexis, si mystérieux sur son passé ? Est-il réellement ce prince russe exilé de Russie par la Révolution de 1917 ? Ou bien un réprouvé, toujours banni de partout, en permanence sur le départ, sans jamais trouver ni paix ni repos ? Mais que l'on soit ouvrier ou bourgeois capitaliste, on a un ennemi commun : l'étranger qui fuit l'Allemagne nazie. Quand, en plus d'être étranger, il est Juif, tout le monde se retrouve sur le terreau du racisme. "... - Savez-vous qu'Hitler a décidé d'exterminer les juifs ? - On le dit, admit Polo. - Comment, "On le dit ?" Polo avait entendu dire ces choses à Paris. Il n'en n'était pas remué. Chez ses parents, qui tenaient une boutique de jouets sous la gare Montparnasse, on trouvait que "des juifs, il y en avait assez comme ça". Le petit commerce était écrasé par "ces gens venus d'on ne sait où, avec leurs capitaux apatrides et leurs succursales anonymes". En servant la soupe, le père de Polo disait souvent : "Chacun chez soi, ma famille d'abord, ensuite mes cousins, et puis les autres ...".

Seulement, on n'échappe pas à son milieu, encore moins à ses origines et à son éducation. Même si Victoire tient rigueur à sa famille de l'avoir tenue dans l'ignorance de la réalité et du quotidien des ouvriers, sur l'art, sur la vie tout simplement, elle reviendra à ses principes fondamentaux. Elle échappera à la nouvelle vie à laquelle elle aspirait tant, contrainte et forcée ou de son plein gré. "Victoire attendait de Gabin et d'Alexis qu'ils l'arrachent à son monde. C'était à qui l'en délivrerait le plus vite, le plus fort. - Vous prenez pour de l'amour la haine de ce que vous êtes, dit-il. [...] L'abbé n'avait pas de mérite. Il venait du même milieu qu'elle. - On ne se débarrasse pas de notre monde en le trahissant, dit-il. C'est lui rester fidèle que de vouloir prolonger, par la séduction, notre domination du porte-monnaie ...".

Rien n'est jamais simple dans la vie, sinon elle serait insipide et sans intérêt. Avec "L'été 36", Bertrand Poirot-Delpech nous invite à visiter une France telle qu'en elle-même, à la fois forte et fragile, en permanence divisée sur presque tout, sauf lorsqu'elle se trouve une occasion de faire front commun devant une menace, réelle ou supposée. On parcourt une France bourrée de préjugés et d'idées préconçues des uns sur les autres. On rencontre des personnages tragi-comiques qui n'osent s'avouer la réalité des choses et qui errent dans une vie qui ne leur appartient pas. On en croise d'autres, plus ou moins dangereux pour eux et les autres qui, sous prétexte de ferveur religieuse, préparent le terrain du racisme et de l'antisémitisme, en croyant défendre l'ordre de l'Occident face à l'invasion des impurs et des incroyants. Au final, "L'été 36" est un livre drôle et léger malgré le sujet traité. On y trouve tous les caractères d'une certaine France, celle qui - dans quelques années - entonnera soit "Maréchal nous voilà", soit le "Chant des Partisans". Mais une chose est sûre, on ne trouve pas une minute d'ennui ou de longueur dans ce livre.

Ce livre a été publié sur ancien blog en mai 2007.

16 octobre 2009

PREMIERS EMOIS

  • La nudité des femmes - Wlodzimierz Odojewski - Les Allusifs Éditions n°073


"Une grisaille veloutée baignait la vallée en même temps que les fines gouttelettes de pluie, le brouillard se formait au-dessus de la rivière. Cependant, il faisait encore suffisamment clair pour bien regarder les femmes. Mais les avait-il vraiment regardées ? Avait-il bien tout vu ? Avait-il vu quoi que ce fût ? Combien de fois par la suite a-t-il tenté de se persuader qu'à cette heure on ne voit pas grand-chose, ou bien que dans la lumière diffuse du soir les choses prennent les formes les plus invraisemblables, voire repoussantes, et ne doivent nullement être vraies". Deux nouvelles composent "La nudité des femmes" pour raconter l'éveil à la volupté et au corps de la femme en 1941 dans un village de Galicie sous occupation allemande, vue par Marek, un garçon de douze ans qui quitte - petit à petit - le monde paisible et innocent de l'enfance pour entrer dans celui, plus réaliste et plus passionné, de l'adulte en devenir.

Dans la première nouvelle, "La nudité des femmes" - titre éponyme - Marek et Wictor son frère aîné, sont confrontés à un pogrom qui balaie une partie de la population du village. D'un coup, ce lieu si vivant, si animé, si dynamique va se vider d'une partie de ses habitants et se réduire à une localité figée, au silence lourd et pesant. Seulement, les enfants sont ce qu'ils sont, curieux, avides de savoir ce que les adultes leur cachent et intrigués de ne pas comprendre une situation, même dramatique. Aussi, se dépêchent-ils de se rendre à l'ancienne sablière. Et là, Wiktor et Marek découvrent un amas de corps enchevêtrés les uns aux autres. Corps d'hommes, d'enfants, de vieillards. Et de femmes. Les deux frères essaieront d'enfouir cette vision d'épouvante en se terrant dans un mutisme total. Un corps de femme, à douze ans, devient un objet de fantasme et d'imagination, de crainte et d'obsession, de désir et de trouble, même pendant une guerre. C'est Karola, la cousine de Marek, qui l'éveillera inconsciemment à cette sensualité, en lui demandant de l'aider à choisir une robe pour sa représentation de la Vierge Marie. En voyant sa cousine essayer différentes robes, se vêtir, se dénuder devant lui, dans la pénombre de la chambre de leur grand-mère et dévoilant les courbes naissantes de ce corps évoquant la féminité, Marek semblera plongé entre rêve et cauchemar, entre douce réalité d'un sein effleuré et horreur terrifiée des corps mutilés découverts dans la fosse. "Les robes qu'elle sortait pour les essayer devait avoir de nombreuses années, il n'avait jamais vu sa grand-mère les porter, il n'avait d'ailleurs jamais vu personne en porter, leur coupe correspondait à une
mode qu'il ne connaissait que par les photographies, et au début cela lui sembla même assez amusant de regarder sa cousine les essayer, les enfiler par-dessus son chandail et sa jupe, se regarder chaque fois attentivement dans le miroir, puis les ôter par le haut ou par le bas, mettre la suivante, se regarder à nouveau sous toutes les coutures, prenant à l'occasion diverses poses étranges : elle levait les bras, se dressait sur la pointe des pieds, bombait le torse et rentrait le ventre, ou bien rentrait le torse et gonflait le ventre, et pendant ce temps, les mines qu'elle faisait étaient encore beaucoup plus étranges que ses poses".

Avec "Le Cirque", c'est l'arrivée d'une troupe de saltimbanques dans leur village au début de l'automne qui intriguera Marek, Wiktor et Karola. L'installation de ce petit chapiteau presque minable aurait pu passer complètement inaperçu aux yeux de Marek si celui-ci n'avait pas été fasciné par la présence de deux sœurs françaises et lilliputiennes - Simone et Jacqueline - écuyères de leur état. A douze ans, se sont les premiers sentiments amoureux qui naissent en lui, alors même qu'il ne peut expliquer ce phénomène étrange pour un garçon de son âge. Pour ces deux êtres singuliers, hors normes, Marek se sent prêt à tout, à ne plus se rendre à l'école clandestine pour étudier, à se faire embaucher par ce cirque minable pour rester à leur côté.

Et lorsque Simone et Marek font connaissance, c'est comme si un univers nouveau s'ouvrait à lui. Pour ne pas paraître idiot et se valoriser face à Simone la lilliputienne, Marek s'invente une vie de voyages dans des pays où il n'a jamais mis les pieds, sauf à travers ses lectures et son imagination. Continuellement, Marek sera tiraillé entre ses obligations d'enfant confronté à un monde d'adultes dur, coincé entre recherche de nourriture et crainte d'une arrestation pour activité clandestine, et son désir brûlant de voler du temps pour retrouver Simone, son premier amour. Simone qui lui offrira ses premiers émois amoureux et la jouissance d'un baiser posé sur ses lèvres. ""Je vous plais ?" lui demande-t-elle soudain, mais il ne sait que répondre, il cherche les mots qui conviennent, ne les trouve pas et se contente de quelques balbutiements, elle se penche alors vers lui, pose les mains sur ses épaules, se redresse tout entière et l'embrasse sur la bouche. Elle lui demande encore une fois si elle lui plait, mais elle ne le vouvoie plus et il sait qu'il est encore plus incapable de lui répondre, alors, n'attendant manifestement pas de réponse, elle lui donne un deuxième baiser, puis un troisième, enfin elle le repousse doucement et ils restent assis côte à côte, elle ferme à nouveau les yeux et tourne son visage vers le soleil".

La littérature polonaise a cela d'extraordinaire qu'elle est capable de raconter au
lecteur les drames et autres catastrophes historiques qui ont jalonné ce pays en les parant de la beauté d'une écriture poétique et laconique. Et "La nudité des femmes" de Wlodzimierz Odojewski parle de l'une des périodes les plus sombres, les plus lugubres pour la Pologne - l'occupation allemande en 1941 - raconté par Marek qui découvre la sensualité et s'initie au corps féminin. Alternant des passages difficiles et les réflexions de ce jeune garçon cherchant à comprendre les bouleversements psychologiques qu'il vit en partant à la rencontre de la Femme, "La nudité des femmes" est un recueil sur l'apprentissage des sens, du corps et de ses secrets, un ouvrage sur les tourments de l'amour aux prémices de l'adolescence. Dans une écriture singulière, monobloc, comprenant très peu de dialogues, l'auteur nous parle de ces rencontres amoureuses fortuites, de ces pensées érotiques naissant à l'adolescence et qui marquent - pour chacun de nous - le passage dans le monde des adultes.

Alice a adoré ce court recueil, Lau a été touchée par cette lecture, Choupynette a trouvé ce livre très agréable à lire malgré son style surprenant, Méria - que je remercie pour le prêt et la lecture de ce petit bijou de la littérature polonaise - a aussi aimé ce recueil, et un billet très détaillé chez Bartleby ... D'autres peut-être ?! Faites-vous connaître par un petit commentaire.

12 octobre 2009

LE VOILE DES ILLUSIONS

  • La passe dangereuse - Somerset Maugham - 10/18 Éditions

Kitty Lane aurait tout pour être heureuse. Elle était la maîtresse du secrétaire colonial adjoint de Hong-Kong, Charles Townsend. Surtout, elle était mariée à Walter Lane, médecin bactériologiste installé en Extrême Orient. Elle vivait l'existence dorée et nonchalante des coloniaux entre dîners, clubs divers, courses de polo et golf. Seulement voilà. Kitty n'aime pas sa nouvelle vie à Hong-Kong. Elle déteste cette mégapole et ses habitants plus encore.

Elle aime encore moins son mari qu'elle a épousé parce qu'elle n'avait pas d'autre alternative, contrainte par sa mère qui s'agaçait de la voir encore sans fiancé potentiel à vingt-cinq ans. Il faut dire qu'ils sont si différents l'un de l'autre. Autant Kitty est volubile et frivole ; autant Walter est pudique et réfléchi. Autant elle est affable, parfois jusqu'à la sottise ; autant il est cynique et réservé. "La saison touchait à sa fin. Walter et Kitty s'étaient beaucoup vus, mais il demeurait aussi réservé et impénétrable qu'au premier jour. Une certaine gaucherie avant remplacé sa timidité, ses propos ne sortaient pas des généralités. Kitty finit par conclure qu'il n'était pas du tout amoureux. Elle lui plaisait, il trouvait sa conversation agréable, mais, dès son retour à Hong-Kong, en novembre, il l'oublierait. Peut-être même était-il fiancé là-bas à quelque infirmière, fille de clergyman, modeste, consciencieuse, et aux pieds plats. Voilà la femme qui lui conviendrait".

Aussi, lorsque Walter Lane demande Kitty en mariage, celle-ci en rit comme d'une simple plaisanterie. Comme à son habitude, elle en est à la fois émue et agacée, mais y voit là une occasion inespérée de se caser, de fuir une mère acariâtre qui ne supporte plus de voir son aînée vivre encore au dépend de sa famille. Enfin, c'est l'opportunité pour Kitty de se marier juste avant Doris, sa jeune sœur, moins gâtée par la nature et ayant trouvé époux parmi la gentry.

Son mariage n'a pas été une grande réussite. Partie pour échapper au ridicule de se retrouver vieille fille alors que Doris avait contracté un beau mariage, Kitty se morfond à Hong-Kong auprès de Walter. Elle finit par ne lui trouver que des défauts. Au mieux, il la laisse froide et indifférente à tout ce qui le passionne. Au pire, elle le méprise totalement. Walter parle peu ou pas, se sent maladroit, ridicule, emprunté en société. Alors qu'elle voudrait tant sortir dans les soirées organisées par les coloniaux, appartenir à des clubs chics et autres cercles privés, lui n'a d'intérêt que pour ses livres et ses recherches. Et pour elle.

Heureusement, dans cette existence à l'apparence si triste et banale, il y a ses escapades avec Charles Towsend, son amant. Elle l'aime. Elle est prête à tout, même au divorce, pour vivre - enfin - une vie comme en a toujours rêvé avec un
homme comme elle les aime, intelligent, sportif, spirituel, raffiné, brillant en société. Tant pis si cela devait briser Walter. Il n'avait pas à l'aimer autant ! "Au début de leur liaison, Kitty s'était résignée à ne voir Charlie qu'à la dérobée. Le temps accrut sa passion et, depuis quelques semaines, les obstacles qui les séparaient commençaient à l'exaspérer. De son côté, Charlie déplorait une situation qui l'obligeait à trop de discrétion et maudissait les liens qui les entravaient l'un et l'autre : "Quel rêve, s'écriait-il, si nous avions été libres tous deux !". Cependant, elle comprenait se prudence : nul ne recherche le drame. Il convient de bien réfléchir avant de bouleverser sa vie. Mais, si on la leur imposait, cette liberté, ah ! combien tout serait simplifié ! Personne n'en souffrirait beaucoup. Elle connaissait les relations de Charlie et de sa femme. Dorothée était froide et, depuis des années, il n'était plus question d'amour entre eux. Seuls, l'habitude, les convenances et, bien entendu, leurs enfants maintenaient leur union. Kitty aurait plus de peine à se dégager, son mari l'aimait. Mais son travail l'absorbait, et le Cercle charme bien des loisirs. Il se consolerait. Peut-être se remarierait-il ?".

Mais lorsque Walter apprend à Kitty qu'il est informé de sa liaison, il lui propose un marché. Il lui accordera le divorce à ses propres torts à la condition qu'elle lui prouve que Charles Towsend l'épousera à l'issue de leur séparation. Dans le cas contraire, elle partira avec lui pour Mei-tan-Fu, contrée où sévit une épidémie de choléra. La face cachée de l'amant de Kitty se révèlera rapidement devant cette menace à peine voilée. Hors de question de divorcer pour ternir sa réputation et mettre en danger ses ambitions personnelles et professionnelles à Hong-Kong. Dépitée devant autant de lâcheté et de bassesse humaines, Kitty consent à suivre Walter dans son nouveau poste. Aimé, adulé, presque déifié par les chinois de Mei-tan-Fu et les religieuses françaises du couvent, Walter Lane se dépensera sans compter pour tenter d'endiguer l'épidémie de choléra qui ravage la région. Kitty Lane découvrira un autre homme, bien éloigné de tout ce qu'elle avait pu s'imaginer, se représenter et savoir sur son mari. Elle le connaissait froid et distant ; elle le découvrira humain et chaleureux, sensible et généreux.

Avec "La passe dangereuse" de Somerset Maugham, j'ai plongé avec délice dans mes lectures d'adolescente. Quel bonheur que l'écriture élégante et précieuse de cet auteur anglais francophile qui sait si bien nous parler des sentiments amoureux et de la complexité de l'âme humaine. Dans ce ménage à trois composé de Kitty, Walter Lane et Charles Townsend, on retrouve le trio classique de la jeune femme légère, naïve et ravissante, de l'amant cupide et égoïste uniquement préoccupé de sa notoriété et du quand dira-t-on, sans oublier le mari trompé qui cherche à se venger de ceux qui n'ont vu en lui qu'un gentil garçon emprunté et faible. Mais se serait mal connaître tout le talent et la qualité littéraires de Somerset Maugham en s'arrêtant à ce simple cliché. Car dans "La passe dangereuse", les personnages sont
autrement plus complexes, plus subtils que le simple vernis qui leur est donné. A travers ces personnalités ravagées par leurs sentiments, leurs culpabilités, leurs secrets, Somerset Maugham nous livre une histoire tout à la fois merveilleuse et monstrueuse. En prenant pour cadre Hong-Kong sous domination anglaise et la Chine ravagée par le choléra, l'auteur en profite pour nous parler des méandres de l'amour et de la perception de l'autre. Difficulté de se rencontrer, de se comprendre, de s'apprécier, d'aller au-delà de la simple apparence pour découvrir la profondeur d'une personnalité, sa finesse intellectuelle. Cet amour qui embrase votre être, votre esprit, votre âme, vous transporte et vous pousse dans vos retranchements. Cet amour qui peut vous métamorphoser, vous faire donner le meilleur et le pire de vous-même. Car il y a tout cela dans "La passe dangereuse" : des personnes qui sont prêtes à se sacrifier - au propre comme au figuré - pour libérer les autres de leur étreinte et leur permettre de continuer à vivre. C'est merveilleusement beau à lire et à relire.
Lien
Encore merci à Anjelica qui m'a permis de redécouvrir cet auteur un peu oublié. D'autres avis, chez Lilly, Keisha, La Conteuse, Choupynette, Stéphanie, ND, Kali, Imelda ... D'autres peut-être. Faites-vous connaître par un petit commentaire !


327 - 1 = 326 livres à lire ... Heu-reu-se !