22 octobre 2009

LE CROYANT INCREDULE

  • Barabbas - Pär Lagerkvist - Stock Éditions La Cosmopolite


"Tout le monde sait qu'on le crucifia en même temps que deux autres ; on sait quelles personnes se tenaient groupées autour de lui : Marie, sa mère, et Marie de Magdala, Véronique et Simon de Cyrène, qui avait porté la croix, et Joseph d'Arimathie, qui devait l'ensevelir. Mais un peu plus bas sur le versant, à l'écart, un homme observa sans arrêt celui qui était cloué là-haut sur la croix et suivit l'agonie du commencement à la fin. Il s'appelait Barabbas. C'est de lui qu'il s'agit dans ce livre". Alors que le Christ vient d'être jugé coupable et condamné à mort par le tribunal de Ponce Pilate, Barabbas - libéré - suit malgré lui, hypnotisé, le calvaire du prisonnier jusqu'au Mont Golgotha où il doit être crucifié. En regardant passer ce sinistre cortège, peuplé de femmes et d'hommes compatissant à la souffrance du condamné, Barabbas se pose de nombreuses questions. Pourquoi se sent-il attiré, comme subjugué par la force tranquille qui émane de cet homme ? Pourquoi le sait-il innocent, malgré sa condamnation ? Pourquoi cet homme ne s'est-il pas défendu des accusations faites à son encontre ?

Barabbas avait été gracié par le tribunal du peuple le jour de la Pâque, qui avait préféré sauver le voleur, l'ivrogne, le brigand, plutôt que l'autre qui se disait le Fils de Dieu et qui respirait la pureté, l'innocence, la douceur faite homme. Pourquoi l'avait-on jugé coupable ? Parce qu'il accomplissait des miracles et se disait rabbin. Parce qu'il avait promis le Royaume de Dieu aux pauvres, aux désœuvrés et même aux prostituées. Seulement, Barabbas se sent d'un coup détaché de ses anciens amis qui lui rappellent sans cesse qu'il est retourné à la vie, qu'il a ressuscité en quelque sorte, que l'autre a payé pour ses fautes. Il était méditatif, comme si son âme chaste s'était dissociée de son corps abject pour rejoindre celui que tout le monde commençait à nommer le Messie. "La deuxième femme ne l'avait jamais vu, mais elle avait entendu raconter qu'il avait prédit que le temple s'écroulerait, que Jérusalem serait détruite par un tremblement de terre et qu'ensuite les flammes consumeraient le ciel et la terre. C'était absurde, et il n'était pas étonnant qu'on l'eût crucifié. La troisième ajouta qu'il fréquentait surtout les pauvres, auxquels il promettait qu'ils entreraient dans le royaume de Dieu ; il l'avait même promis aux prostituées. Tous rirent beaucoup à ces propos, mais ils trouvaient que ce serait joliment beau si c'était vrai".

Au cours de son vagabondage dans Jérusalem, Barabbas rencontrera un homme de Galilée qui avait suivi le Maître - ainsi le nommait-il - depuis ses premiers prêches. Il
disait avoir un pouvoir miraculeux sur les hommes, celui de leur dire simplement "suis-moi" et tous le faisaient. Il fallait le connaître, l'avoir approché, entendu et vu ses actes pour comprendre tout ce qui s'exhalait de sa personne. Depuis, tous attendaient avec impatience sa résurrection annoncée ! Il était le Fils de Dieu et, avec sa renaissance, une ère nouvelle s'ouvrirait. C'est sûr, dès qu'il serait à nouveau parmi les hommes, les pauvres mangeraient, les malades guériraient, les aveugles verraient. Dans cette gangue humaine, que d'espoir en perspective ! " Ce sera un grand jour. Oui, ils annoncent qu'une nouvelle ère s'ouvrira, l'ère du bonheur où le Fils de l'Homme règnera dans son royaume ...".

Bien qu'il avait vu le ciel s'obscurcir sur le Mont Golgotha et la terre trembler lors de la crucifixion, Barabbas n'apercevra rien de la résurrection malgré sa présence sur les lieux. Pourtant, il cherchera dans Jérusalem les disciples de ce Fils de Dieu, soi-disant ressuscité d'entre les morts. Difficile de les approcher car ils sont méfiants et vivent leur foi en communauté et dans le secret. "Ces gens étaient liés étroitement par leur foi commune et prenaient soin de ne pas laisser pénétrer dans leur groupe qui ne la partageait pas. Ils avaient leur confrérie et leurs agapes, où ils rompaient le pain ensemble comme s'ils avaient formé une grande famille. Cela faisait partie de leur doctrine, de leur "Aimez-vous les uns les autres". Mais pouvaient-ils aimer quelqu'un qui ne leur ressemblait pas ? Il était difficile de le savoir".

Petit à petit, Barabbas s'isolera dans un mutisme total et dans un jeûne non moins complet. Lui-même ne pouvait expliquer ce comportement surprenant et incompréhensible. Encore moins ses anciennes relations. Il suit, en retrait, les regroupements clandestins des prosélytes, espérant y trouver l'amorce d'une réponse à cette situation singulière. Mais toujours Barabbas se heurte aux mêmes questions sans réponses. Pourquoi le Maître, ce Fils de Dieu, ne faisait-il rien pour secourir ses apôtres pourchassés, condamnés, lapidés ? "S'il avait été le Sauveur, pourquoi ne sauvait-il pas ?".

"Et c'est bien là le "tour de force" de Lagerkvist, de s'être maintenu sans défaillance sur corde raide tendue à travers les ténèbres, entre le monde réel et le monde de la Foi". André Gide a ainsi défini le "Barabbas" de Pär Lagerkvist. Et c'est bien de cela qu'il s'agit dans ce texte magnifique sur les origines de la foi chrétienne. En prenant Barabbas comme personnage principal de son récit, l'auteur - prix Nobel 1951 -, nous donne à voir un homme méprisable, appartenant à la lie de la société qui va peu à peu, pas à pas, se tourner vers la religion chrétienne. Cela ne se fera pas sans peine, sans renoncement, ni questionnement. Comme toute remise en question. Parce que dans "Barabbas", il y a un avant et un après. La césure, la métamorphose se produit au moment de la liberté pour l'un, la condamnation pour l'autre. L'après, c'est tout ce cheminement que va poursuivre Barabbas pour tenter de trouver les réponses à ce qu'il ne comprend pas vraiment, le dépasse et le pousse - bien malgré lui - à devenir un autre lui-même, meilleur, dépouillé de la matérialité. C'est une bataille contre lui-même que se livre Barabbas ; bataille contre l'individu rustre, primaire, matérialiste, madré, criminel et l'être en quête de spiritualité, de sens à donner à son existence. Dubitatif au début, même s'il n'ose s'avouer une réalité plus profonde, Barabbas a du mal à croire que ce Fils de Dieu n'aie rien fait pour échapper à la crucifixion. Tout à la fois aveugle aux miracles produits et
témoin d'événements étranges, Barabbas ne sait plus que penser, ni qui croire, car c'est un homme qui doute. Inconsciemment, son parcours est celui des premiers chrétiens qui vivaient l'origine de la foi. Ces hommes et ces femmes qui renonçaient à leurs biens, abandonnaient leur vie et leur ancienne religion pour prêcher dans le pays la bonne parole, la bonne nouvelle. Barabbas, allait malgré lui et à son corps défendu, devenir un des leurs. Écrit en 1950, Pär Lagerkvist - fervent pratiquant - nous raconte dans "Barabbas" les errements, les atermoiements d'un croyant sans foi, qui met en doute ce qu'il a vu, pour - finalement -, s'abandonner et accepter une croyance plus forte que ses réticences. Dans une écriture belle, simple, dépouillée, Pär Lagerkvist nous fait découvrir un homme - Barabbas - très éloigné des clichés de certains péplums cinématographiques. Un chef d'œuvre !

Un avis sur Rats de biblio, un autre chez Sourifleur ... D'autres peut-être ?!




326 - 1 = 325 livres qui attendent patiemment dans ma PAL ...
No comment !

21 commentaires:

Cleanthe a dit…

Entièrement d'accord, c'est un chef-d'œuvre. De Lagerkvist, j'ai beaucoup aimé Le Bourreau aussi et La Terre sainte.

Ys a dit…

Le livre je ne sais pas, jamais entendu parler, mais ton billet est très beau. J'aime généralement les livres qui portent ce genre d'interrogations, je me suis beaucoup intéressée il fut un temps aux les débuts du christianisme et à l'histoire de l'Eglise en général. Je voudrais lire aussi le livre d'EE Schmitt sur Ponce Pilate. Et je note celui-là.

Lounima a dit…

Je rejoins totalement Ys : très joli billet !
Je n'ai jamais entendu parler de ce livre mais tu me donnes bien envie de le découvrir. ;-)

GeishaNellie a dit…

Je le prends en note il semble vraiment bon.

Nanne a dit…

@ Cléanthe : Il me semble que c'est grâce à "Barabbas" que Pär Langerkvist a obtenu le prix Nobel de littérature en 1951 ! Ce n'est pas un auteur évident à lire et ce court roman est très limpide, très clair ... Je voudrais continuer à découvrir ce grand auteur suédois, sans doute par "Le Bourreau" ou "Le Nain".

@ Ys : Merci pour le compliment qui me touche toujours. "L'Évangile selon Pilate" de EE Schmitt est très différent du "Barabbas" de Pär Langerkvist ! Mais ce sont deux façons d'appréhender les origines de la religion chrétienne et les questions qui vont avec ... Ces deux auteurs ont connu les mêmes questionnements autour de la notion de Foi. "Barabbas" est un texte très court et facile à lire et à comprendre, mais plus dans l'introspection. Et puis, il y a le film avec Anthony Quinn !

@ Lounima : Merci pour la qualité du billet ! Mais toi qui aime les lectures originales et étrangères, "Barabbas" devrait certainement te plaire. C'est un texte magnifique ...

@ Geisha Nellie : Le texte est admirable et ce roman est un vrai chef d'œuvre de la littérature suédoise ! Et l'auteur mérite d'être découvert ...

Dominique a dit…

Un auteur inconnu pour moi, à ma grande honte je découvre en plus un prix nobel, le sujet en lui même ne m'attire pas beaucoup, ses autres romans tournent ils aussi autour de la spiritualité ou pas ?
Ton enthousiasme est communicatif je vais aller fouiner en bibliothèque

Lilly a dit…

Je ne connaissais pas du tout, mais après "Le Maître et Marguerite" qui met en scène Ponce Pilate, pourquoi pas le voleur gracié ?

sybilline a dit…

Commme toi j'ai adoré ce livre puissant et profond sur ma métamorphose douloureuse d'un homme autrefois sans scrupules.
Tu me donnes envie de connaître encore d'autres oeuvres de cet auteur!

sybilline a dit…

Erratum : ce n'est pas "ma", mais "la" qu'il fallait lire !

Muad' Dib a dit…

Coucou Nanne, merci de nous faire découvrir ce roman original qui peut être très intéressant si l'auteur évite certains écueils ...
Gros bisous et très bon dimanche,

Nanne a dit…

@ Dominique : C'est un des grands auteurs suédois du 20ème Siècle, qui est assez difficile à aborder, car ses thèmes sont très spirituels ou philosophiques. Ce roman est un des plus abordables à lire. Si tu le trouves en bibliothèque, je te conseillerai de commencer par celui-ci malgré le sujet ! J'en ai prévu d'autres comme "Le nain", sur la monstruosité humaine, et "Le bourreau".

@ Lilly : Je ne savais pas que "Le Maître et Marguerite" traitait de Ponce Pilate ! Cela m'intrigue ... Mais tu peux effectivement continuer par ce roman. Il est très philosophique, même s'il se lit très facilement. Par contre, si tu veux continuer sur Ponce Pilate, il y a "L'Évangile selon Pilate" de EE Schmitt. Très bon !

@ Sybilline : Je crois que tous ceux qui ont lu "Barabbas" de Pär Lagerkvist ont été sous le charme de cette écriture et de ce texte si profond ! Depuis, je cherche les autres ouvrages de cet auteur, dont "Le nain" que je veux lire ...

@ Muad'Dib : Je te rassure de suite, l'auteur évite les poncifs sur la religion, pour se concentrer sur la notion de Foi en général ! Il y a eu le film avec Anthony Quinn, "Barabbas", si tu préfères ...

keisha a dit…

Grr! je venais voir ta réponse à mon comm', et pas de comm'! Encore une fausse manipulation, sûrement.
Je disais juste que voir l'histoire du point de vue de Barabas me paraissait bien intéressant. Auteur jamais lu, d'ailleurs!

Marie a dit…

Malgré ton très beau billet, je ne me sens pas très attirée par ce livre... Ca doit être le thème...

Nanne a dit…

@ Keisha : C'est une fausse manipulation, parce que je ne jette aucun commentaire ;-D L'histoire vue par Barabbas qui n'est pas un parangon de vertu donne une autre dimension à l'aspect religieux du sujet ! C'est un roman très court et qui se lit très vite parce qu'il est très bien écrit et fluide. L'auteur a été un peu oublié depuis longtemps ... Ce qui est regrettable, mais il n'est pas le seul !

@ Marie : Je comprends très bien que le thème puisse faire fuir certains lecteurs ! Mais le texte va au-delà du religieux pour se positionner sur la question du doute en général ... Un texte vraiment magnifique !

Alicia a dit…

Le personnage de Barabbas est des plus fascinants du fait de ses questionnements, de sa remise en question, de sa capacité à regarder sa vie en face..
Je note ce titre.
Bien à toi.

Antigone a dit…

Et bien, j'ai trouvé ton billet passionnant à lire, et si ce roman est à la hauteur, il m'intéresse grandement. Si c'est un "chef d'oeuvre", je le note !! ;o)

Nanne a dit…

@ Alicia : C'est tout à fait la perception que donne Pär Lagerkvist de Barabbas qui a souvent été vu comme un rustre sans foi ni loi ! Dans ce roman, l'auteur en fait au contraire un personnage qui doute et qui remet en cause ses croyances et ses principes de vie ... C'est l'occasion de découvrir un auteur suédois de grande qualité et un texte magnifique. Bonne semaine à toi !

@ Antigone : Je peux t'assurer que ce roman est très largement au-dessus du mon modeste billet, dans lequel j'ai essayé de montrer toute la qualité du style, la profondeur du sujet ! C'est réellement un pur chef d'œuvre de la littérature suédoise.

dasola a dit…

Bonsoir Nanne, autant j'ai entendu parler de Barabbas (et j'ai vu le film), autant je n'ai jamais lu de livre de Pär Lagerkvist (c'est une lacune que je regrette). Bonne soirée.

Nanne a dit…

@ Dasola : J'avais aussi vu, il y a longtemps, le film avec Anthony Quinn en Barabbas très convaincant, mais savoir qu'il était issu d'un roman ! Et quel roman ! Si tu as l'occasion de le lire, fais-le, parce qu'il est absolument merveilleux.

sylvie a dit…

J'ai déjà entendu parler de ce livre et il avait un peu titillé ma curiosité mais sans plus... Mais ton article est excellent et met à jour les cheminements de ce personnage de manière fort intéressante. Du coup, je me dis que je le lirai bien finalement..

Nanne a dit…

@ Sylvie : Les éditions Stock ont eu la très bonne idée de rééditer ce texte magnifique de Pär Lagerkvist et c'est une excellente initiative ! Ce court roman montre le parcours d'un personnage biblique qui doute jusqu'au bout. Si tu veux que je te l'envoie, fais-le moi savoir ...