4 mars 2011

TOUS LES SOLEILS !


Je n'ai pas pour habitude de vous parler des films récents que je vois au cinéma ou des bons vieux classiques que je regarde toujours avec plaisir et nostalgie, en DVD. J'estime – peut-être à tort – que mon blog doit surtout se centrer sur les livres et leurs auteurs, avec quelques incursions photographiques de temps à autre.

Exceptionnellement, j'aimerais vous parler d'une avant-première que j'ai eue la chance de voir mardi dernier, et qui m'a enchantée, portée. Autant vous prévenir de suite, ce billet n'est pas le fruit du hasard – je n'y crois pas -, plutôt un immense coup de cœur !

« Tous les soleils ! » a été réalisé par un écrivain que j'apprécie particulièrement, Philippe Claudel, qui n'est pas vraiment connu pour être un romancier léger, superficiel. Pour tous ceux et celles qui l'ont lu peu ou prou, ces livres parlent de thèmes difficiles, profonds pour ne pas dire graves ou douloureux. Ils sont tous empreints de nostalgie, parfois avec un soupçon de tristesse. C'est souvent sombre, mais toujours très sensible avec des personnages ciselés au plus près, tout en clair obscur.

« Il y a longtemps que je t'aime », son premier film avait été une belle réussite qui laissait présager la poursuite d'une double carrière commencée il y a quelques années plus tôt par l'écriture du scénario des « Âmes grises », tiré de son roman éponyme qui a marqué ceux qui l'ont lu.

Maintenant que vous venez de lire cela, oubliez ce que je viens d'écrire ! « Tous les soleils ! » est tout sauf un film triste, tout en abordant des sujets sérieux et de société, mais sur un ton d'une grâce à vous donner presque envie d'avoir des ennuis. Le synopsis donne déjà une petite idée de ce que l'on va découvrir sur la toile. Alessandro, veuf d'origine italienne, est professeur de musique baroque à Strasbourg, un brin rêveur et bourgeois bohème. Il se partage entre son métier qui le passionne, son frère – Crampone – anarchiste qui a décidé de faire tomber la dictature de Berlusconi, sorte de doux-dingue qui propage ses idées révolutionnaires à la postière de son quartier et refuse obstinément de mettre le nez dehors –, et Irina sa fille de quinze ans. Alessandro a réglé sa vie comme du papier à musique, avec ses cours, son petit cercle d'amis, sa petite famille et ses visites régulières à l'hôpital où il est lecteur bénévole auprès de malades parfois surprenants. Seulement, Alessandro ne se rend pas compte qu'il a centré son existence autour de sa fille qui entre dans l'adolescence et commence à se détacher de son père. Il supporte de plus en plus mal cette distance et n'accepte pas de la voir grandir, partir, devenir une jeune fille qui veut voler de ses propres ailes. En fait, Alessandro a tout fait pour combler l'absence de sa jeune femme, décédée brutalement, le laissant seul et désemparé. Il s'est construit un mur de solitude avec ses souvenirs, son passé d'homme heureux, son travail, Irina et Crampone. Et quand il prend conscience de sa situation et de son désert affectif, Alessandro est démuni.

Avec « Tous les soleils ! » Philippe Claudel nous parle du poids de la solitude dans notre société contemporaine, de la difficulté de se rencontrer, de s'aborder, de communiquer avec l'autre, des stratégies d'évitement que tout un chacun met en place pour ne pas voir une réalité qui dérange, qui gêne et des questions qui font mal quand on pose les problèmes à plat. Le réalisateur a pris l'angle de la dérision, de l'aménité, de la fluidité et c'est ce qui rend ce film très agréable à voir. Les personnages sont simples, campés par des acteurs naturels et spontanés. Dans « Tous les soleils ! », on parle avec les mains comme en Italie, on s'engueule et on s'insulte en italien sur fond de musique baroque, on chante, on danse, on vit malgré tout, parce que vivre c'est se projeter dans le futur. Les deux acteurs italiens – Stefano Accorsi et Neri Marcore - sont excellents en frères ennemis, unis comme les cinq doigts d'une même main. La présence fugitive d'Anouk Aimé est toujours un instant d'élégance et de beauté. Et il me faut faire un immense mea culpa ! Je dois avouer que le jeu de Clotilde Courau, tout en finesse et en délicatesse, en femme blessée par la vie et la perte de sa mère (Anouk Aimé) m'a profondément émue. J'y ai trouvé une actrice simple, douce, accomplie, accessible, tout en sensibilité et en subtilité.

En bref, « Tous les soleils ! » fait passer un instant lumineux, gai, heureux. Ce film est un remède contre la morosité et la tristesse ambiantes. On sourit, on rit, on est émus, on est sous le charme des acteurs et le décor naturel de l'Alsace et de la Petite France, cœur historique de Strasbourg, le rend encore plus chaleureux.

L'avis de Matchingpoints sur ce film de Philippe Claudel. Si vous avez d'autres avis, n'hésitez pas à me les transmettre que je les rajoute. Plus on est de fous, plus on rit, c'est bien connu !


« Tous les soleils ! » sort au cinéma le 30 mars prochain.




1 mars 2011

QUE LIRA-T-ON EN MARS ?

C'est bien connu, le mois de mars est bel et bien celui du retour – au moins théorique – du printemps, des jours qui rallongent – n'oubliez pas de changer d'heure le dernier week end de mars ! – et des amours …

Les oiseaux chantent, les poissons frétillent, la nature s'éveille lentement mais sûrement. Bref, on va vers les beaux jours et les joies de sortir enfin de la grisaille hivernale. On en profite pour se dévêtir, prendre le soleil et de belles couleurs aux terrasses des cafés, flâner dans les jardins publics à la recherche d'un banc … pour lire !

Ensemble, voyons voir ce que nous concocte les sorties de ce mois printanier …

  • 10/18

Avril enchanté – Elizabeth Von Arnim

Comment résister à une pareille offre : « Particulier loue petit château médiéval meublé bord de la Méditerranée ». Un jour de pluie trop sale et d'autobus trop bondés, il n'en faut pas plus aux jeunes londoniennes, Mrs Lotty Wilkins, Mrs. Arbuthnot, et deux autres colocataires pour se lancer seules dans l'aventure et partir, sans presque prévenir leurs époux, un mois en Italie. Au menu : soleil, repos et réflexions. Avril enchanté est un roman majeur, surprenant par sa liberté de ton, sa légèreté et sa finesse d'esprit.

La valse des gueules cassées – Guillaume Prévost

Exsangue au lendemain de la Grande Guerre, La France n'en finit pas de panser ses plaies. Tandis que Clemenceau prépare le Traité de Versailles, le jeune enquêteur François-Claudius Simon intègre le fameux Quai des Orfèvres. Sa première affaire : un cadavre défiguré découvert dans un hangar de la gare Montparnasse. Bientôt, les meurtres se succèdent. Suivant le même rituel macabre, l'assassin transforme en gueules cassées ses victimes, tous d'anciens soldats. Pourquoi cet acharnement ? Pourquoi l'horreur après l'horreur ? Au fil de son enquête, François-Claudius perdra quelques illusions, découvrant qu'il peut être dangereux de se frotter à sa hiérarchie quand le cynisme politique utilise sans vergogne la souffrance des poilus, ses frères de combat...

Le livre de Joe – Jonathan Tropper

A première vue, Joe Goffman a tout pour lui : un magnifique appartement dans les quartiers chics de Manhattan, des aventures sentimentales en série, une décapotable dernier cri et des dollars comme s'il en pleuvait. Ce jeune auteur a très vite rencontré le succès avec son premier roman, Bush Falls. Directement inspiré de son adolescence passée dans une petite bourgade du Connecticut, ce best-seller ridiculise les mœurs provinciales de ses ex-concitoyens, dénonce leur hypocrisie, leur étroitesse d'esprit et toutes leurs turpitudes. Mais le jour où il est rappelé d'urgence à Bush Falls au chevet de son père mourant, il se retrouve confronté aux souvenirs qu'il croyait enfouis à jamais. Face à l'hostilité d'une ville entière, rattrapé par les fantômes de son passé, Joe va devoir affronter ses propres contradictions et peut-être enfin trouver sa place...

Perte et fracas – Jonathan Tropper

Doug a vingt-neuf ans et il est veuf. Sa défunte femme, Hailey, est morte dans un accident d'avion il y a deux ans. Depuis, Doug se noie dans l'auto-apitoiement comme dans le Jack Daniel's, et a pour seules activités le lancer de canettes de bière sur les lapins qui envahissent sa pelouse et la rédaction d'une chronique hebdomadaire " Comment parler à un veuf ". Nul doute qu'il se consacrerait à plein-temps à cette douleur si sa sœur despotique, son beau-fils en mal d'attention et son père sénile ne venaient le sortir de sa léthargie. Et que dire de sa voisine qui s'obstine à lui susurrer des mots cochons à l'oreille... Qu'il le veuille ou non, plus question de se couper des autres. Mais pour Doug, ce retour à la vie ne se fera pas sans perte et fracas.

C'est ici que l'on se quitte – Jonathan Tropper

Morton Foxman s'en est allé. Mais avant de mourir, il a exprimé une dernière volonté : que sa famille célèbre la Shiva'h. Sept jours de deuil, ensemble, sous le même toit. Une perspective peu réjouissante pour ce clan qui ne s'est pas retrouvé ainsi réuni depuis… depuis quand déjà ? Judd, qui nage en pleine déprime après avoir découvert sa femme en flagrant délit d'adultère, s'apprête à vivre ce qui pourrait être la pire semaine de sa vie. Il rejoint sa mère, aux talons et décolleté vertigineux ; sa sœur Wendy accompagnée de ses gosses hyperactifs et de son mari continuellement scotché à son BlackBerry ; son frère aîné, Paul, atrabilaire, et sa charmante épouse, avec qui Judd a pris un peu de bon temps par le passé ; et enfin Phillip, le vilain petit canard, qui se fait aussi rare que discret sur ses activités… Des caractères diamétralement opposés contraints de cohabiter pendant sept jours et sept nuits. Les non-dits, les rancœurs couvent. Et chacun de prendre sur lui pour ne pas péter les plombs. Famille, je vous hais ! Heureusement, il y en a au moins un qui n'est plus là pour voir ça…

Les heures – Michael Cunningham

Clarissa est éditrice à New York à la fin du XXe siècle ; Virginia est écrivain en 1923 dans la banlieue de Londres ; Laura est mère au foyer à Los Angeles en 1949. Tandis que s'écoulent les heures d'une journée particulière, un réseau de résonances subtiles apparaît peu à peu entre ces trois femmes en quête de bonheur, jusqu'à la révélation finale, bouleversante. Sous la plume de Michael Cunningham, d'une grâce presque irréelle, les sentiments les plus furtifs, les émotions les plus impalpables ont la fragilité et l'amertume des occasions perdues, de la douleur de vivre. Ce roman magistral, adapté avec un immense succès au cinéma, a reçu les prestigieux prix Pulitzer et Pen Faulkner en 1999.

Mal tiempo – David Fauquemberg

Boxeur trentenaire au crépuscule de sa carrière, le narrateur accompagne deux jeunes espoirs français sur la pointe occidentale de Cuba, à Pinar el Rio. Dans la fournaise des gymnases, entourés des meilleurs pugilistes amateurs cubains, les deux jeunes champions doivent s'endurcir. C'est au cours d'une session d'entraînement intense, alors que l'entraîneur martèle sa rengaine « Tiempo », que le narrateur remarque Yoangel Corto. Catégorie Poids Lourds, un colosse brûlant d'une rage contenue. Un prodige. Le narrateur est fasciné par ce paysan, cet écorché vif, sorte de Don Quichotte boxeur qui poursuit son combat. Lui seul sachant vers quoi… Nourri de Conrad, Hemingway, Cormac McCarthy, David Fauquemberg, lauréat du prix Nicolas-Bouvier, installe ses personnages dans les feux du ring. Leurs corps, leurs mots, leurs actes tentent de défier un monde insensé. Mal tiempo…

L'affaire de la veuve noire – Jéronimo Tristante

Un colonel mystérieusement assassiné. Un doigt coupé sur son cadavre. Un mendiant, roux, déterré et volé ! Le Noël de 1838 est bien mouvementé pour le célèbre enquêteur madrilène Victor Ros. Alors qu'il pense innocenter rapidement le pauvre fossoyeur accusé de ces profanations, il découvre l'affiliation du colonel à l'ordre ésotérique de la Rose-Croix dont, fait étrange, plusieurs membres en Europe ont déjà disparu. Par ailleurs, il soupçonne la veuve Lucía, une si bonne amie de sa femme, d'avoir empoisonné son marquis de mari. A Madrid, les roux sont rares, les crimes abondent, mais
Victor Ros et son implacable logique rôdent !

  • Livre de poche

L'art de pleurer en chœur – Erling Jepsen

Du haut de ses onze ans, le narrateur ne saisit pas très bien les enjeux du monde des adultes dans la petite bourgade du sud du Jütland où il grandit. Mais il a remarqué que le chiffre d'affaires de l'épicerie de son père augmentait après chacune des prestations de ce dernier lors des enterrements : cet homme dépressif et taciturne a en effet un talent, celui d'émouvoir les cœurs les plus endurcis grâce à ses oraisons funèbres déchirantes. Du coup, après chaque cérémonie, l'atmosphère à la maison est plus légère. De là à provoquer une hausse du nombre des décès, il n'y a qu'un pas, vite franchi par l'imagination débridée de l'enfant… Dans ce roman grinçant et parfaitement maîtrisé, Erling Jepsen dépeint la société rurale danoise, encore repliée sur elle-même, de la fin des années 1960.

Les lieux sombres – Gillian Flynn

Début des années 1980. Libby Day a sept ans lorsque sa mère et ses deux sœurs sont assassinées dans la ferme familiale. La petite fille, qui a échappé au massacre, désigne le meurtrier à la police, son frère Ben, âgé de quinze ans. Vingt-cinq ans plus tard, alors que son frère est toujours derrière les barreaux, Libby souffre de dépression chronique. Encouragée par une association, elle accepte de retourner pour la première fois sur les lieux du drame. Et c'est là, dans un Middle West dévasté par la crise économique, qu'une vérité inimaginable commence à émerger… Après Sur ma peau, Gillian Flynn confirme avec ce livre, au style intense et viscéral, son immense talent.

Absente – Megan Abbott

7 octobre 1949. Jean Spangler, une actrice de second plan, embrasse sa fille et quitte son domicile pour un tournage de nuit dans un studio de Hollywood. On ne la reverra jamais. Les seules traces qu'elle laisse derrière elle : un sac à main retrouvé dans un parc, et beaucoup de rumeurs sur de supposées aventures avec des stars de cinéma et quelques maffieux. L'en- quête – confiée à l'unité de police déjà chargée du fameux meurtre du Dalhia noir en 1947 – tourne court, une fois de plus. Deux ans plus tard, Gil Hopkins, un attaché de presse en vogue, qui avait couvert l'affaire de la disparition de Jean pour le studio où elle travaillait à l'époque, est pris à partie par une amie de la jeune femme, qui l'accuse de vouloir étouffer l'affaire. Du coup, Gil reprend l'enquête. A partir d'un authentique fait divers, Megan Abbott nous entraîne dans l'enfer des bas-fonds de Hollywood où toute vérité n'est pas bonne à dire…

L'heure trouble – Johan Trouble

À l'heure trouble, entre chien et loup, un enfant disparaît sans laisser de trace dans les brouillards d'une petite île de la Baltique. Vingt ans plus tard, une de ses chaussures est mystérieusement adressée à son grand-père. Qui a intérêt à relancer l'affaire ? Et pourquoi toutes les pistes conduisent-elles à un criminel mort depuis longtemps ? Dans une oppressante atmosphère de huis clos, une histoire de deuil, d'oubli et de pardon, hantée par les ombres du passé. Numéro un des ventes en Suède, déjà traduit dans une dizaine de pays, ce suspense complexe et envoûtant a été élu Meilleur roman policier suédois 2007 par la Swedish Academy of Crime.

Nous étions les Mulvaney – Joyce Carol Oates

À Mont-Ephraim, une petite ville des États-Unis située dans l'Etat de New York, vit une famille pas comme les autres : les Mulvaney. Au milieu des animaux et du désordre ambiant, ils cohabitent dans une ferme qui respire le bonheur, où les corvées elles-mêmes sont vécues de manière cocasse, offrant ainsi aux autres l'image d'une famille parfaite, comme chacun rêverait d'en avoir. Jusqu'à cette nuit de 1976 où le rêve vire au cauchemar... Une soirée de Saint-Valentin arrosée. Un cavalier douteux. Des souvenirs flous et contradictoires. Le regard des autres qui change. La honte et le rejet. Un drame personnel qui devient un drame familial. Joyce Carol Oates épingle l'hypocrisie d'une société où le paraître règne en maître ; où un sourire chaleureux cache souvent un secret malheureux ; où il faut se taire, au risque de briser l'éclat du rêve américain.

Virginia Woolf – Viviane Forrester

Chatoyante et fragile, désopilante et meurtrie, voici Virginia Woolf dans le récit bouleversant donné par Viviane Forrester. La présence de Virginia nous fait trembler d'émotion, souvent ployer de rire, parfois la détester. Elle est avant tout différente de la légende tramée par son mari Léonard, qui se forgeait une carapace en projetant sur elle ses propres troubles. Dans la ronde brillante et mouvementée de ceux qui l'entourent au long de sa vie, chacun révèle des secrets, des masques jusqu'ici négligés. Surtout, jaillit à vif, à nu, dans la plénitude ou dans les affres, une femme apte à étreindre le monde, dont elle guette le vrai langage et les silences. Une femme qui eut à subir son génie, à s'efforcer de le faire accepter par les siens. Une femme qui aura pu dire: "Je sens dans mes doigts le poids de chaque mot", avant de répondre à "l'étreinte" promise par la mort en allant se noyer, les poches pleines de pierres, dans la rivière Ouse. Un suicide dont on découvrira certaines raisons passées inaperçues.

  • Folio

Le tombeau de Tommy – Alain Blottière

J'avais depuis longtemps le désir de réaliser un film sur un héros, un vrai, si possible mort jeune et beau, quand j'appris l'histoire de Thomas Elek, dit « Tommy », un lycéen parisien, Juif hongrois, qui combattit le nazisme aux côtés du groupe Manouchian, et figura sur la fameuse Affiche rouge. En découvrant Gabriel, un adolescent d'aujourd'hui lui ressemblant comme un frère, je crus tenir le comédien idéal pour incarner Tommy, soixante ans plus tard. J'étais loin de me douter qu'au fil du tournage se nouerait entre le défunt et son interprète une intrigue bouleversante, invisible à l'écran. Ce roman secret que je suis encore seul à connaître, le voici.

Les ruines du ciel – Christian Bobin

C'est autour d'un événement - la destruction de Port-Royal par Louis XIV - et d'une idée : retrouver dans les ruines de la société actuelle "les signes d'une vie heureuse, toujours possible", que l'auteur fait s'entrecroiser des portraits du XVIIe (saint François de Sales, Saint-Cyran, Pascal, Racine, etc.) et du XXe siècle (Dhôtel, un clochard, Genet, le grand-père de l'auteur, etc.). Leurs rencontres, leurs paroles, leurs visions tissent une tapisserie lumineuse, pleine d'espérance pour notre siècle en ruine.

Tu, moi – Erri De Luca

« Je comprenais mal pourquoi la virilité devait ignorer la douleur. Je la voyais appliquée aux hommes, j'essayais de la reproduire quand mon tour venait. Lorsque j'arrivai sur la plage, mon effort pour me taire m'avait donné la fièvre et Daniele montra à tout le monde la gloire de ma blessure. La curiosité d'une jeune fille jamais vue jusque-là, le contact de ses mains avec la mienne pleine de trous, chassèrent ma douleur de là aussi. Elle s'appelait Caia ». Années cinquante, sur une île de pêcheurs. Un jeune garçon de seize ans passe l'été dans la famille de son oncle. Il y côtoie un cercle de jeunes gens, dont Daniele, son cousin, et Caia, une mystérieuse jeune femme d'origine juive. Cette rencontre décisive va amorcer le début d'une prise de conscience face à la complexité de la condition humaine.

Alias Caracalla – Daniel Cordier

Voici donc, au jour le jour, trois années de cette vie singulière qui commença pour moi le 17 juin 1940, avec le refus du discours de Pétain puis l'embarquement à Bayonne. J'avais 19 ans. Après deux années de formation en Angleterre, j'ai été parachuté à Montluçon le 25 juillet 1942. Destiné à être le radio de Georges Bidault, je fus choisi par Jean Moulin pour devenir son secrétaire. J'ai travaillé avec lui jusqu'à son arrestation, le 21 juin 1943. Ces années, je les raconte telles que je les ai vécues, dans l'ignorance du lendemain et la solitude de l'exil. Qu'en penser après tant d'années ? S'il est dans la nature d'un témoignage d'être limité, il n'en est pas moins incomparable. J'ai consacré beaucoup de soins à traquer la vérité pour évoquer le parcours du jeune garçon d'extrême droite que j'étais, qui, sous l'étreinte des circonstances, devient un homme de gauche. La vérité est
parfois atroce.

Savoir-vivre – Hédi Kaddour

Une Angleterre en crise, dans les années 1920, entre manifestations ouvrières et agitation fasciste. Que peut-faire quand on est une femme seule ou un officier démobilisé dans un pays de chômage et de troubles, et qu'il faut survivre ? L'histoire qui suit a fait à son époque cinq colonnes à la une des journaux, puis elle a disparu. J'ai pensé qu'elle valait la peine d'être racontée dans un roman.

Mon enfant de Berlin – Anne Wiazemsky

En septembre 1944, Claire, ambulancière à la Croix-Rouge, se trouve à Béziers avec sa section, alors que dans quelques mois elle suivra les armées alliées dans un Berlin en ruine. Elle a vingt-sept ans, c'est une très jolie jeune femme avec de grands yeux sombres et de hautes pommettes slaves. Si on lui en fait compliment, elle feint de l'ignorer. Elle souhaite n'exister que par son travail depuis son entrée à la Croix-Rouge, un an et demi auparavant. Son courage moral et physique, son ardeur font l'admiration de ses chefs. Ses compagnes ont oublié qu'elle est la fille d'un écrivain célèbre, François Mauriac, et la considèrent comme l'une d'entre elles. Au volant de son ambulance, quand elle transporte des blessés vers des hôpitaux surchargés, elle se sent vivre pour la première fois. Mais à travers la guerre, sans même le savoir, c'est l'amour que Claire cherche. Elle va le trouver à Berlin.

L'heure étoilée du meurtrier – Pavel Kohout

Au printemps 1945, dans les tous derniers mois de l'occupation nazie, les bombardements alliés se succèdent sur Prague pour faire plier les Allemands. Le corps de la veuve d'un dignitaire nazi est retrouvé horriblement mutilé. Obligés de s'associer pour mener leur enquête, Morava, un jeune policier tchèque, et Buback, un inspecteur de la Gestapo, se lancent sur la piste d'un meurtrier psychopathe. Or Buback est d'origine tchèque, parle couramment cette langue, mais garde le secret, bien utile en temps de guerre, à ce sujet...Peu à peu, les deux hommes découvrent que ce meurtrier a déjà frappé, mais que dans la confusion de la guerre, ses crimes étaient passés inaperçus. Il ne tue que des veuves pour les punir. La police finit par mettre au point un piège pour le capturer, mais il leur échappe après avoir assassiné la jeune femme dont Morava était amoureux. L'Armée Rouge est aux portes de la ville. Tandis que les Allemands tentent de retarder l'inéluctable et que les communistes s'apprêtent à s'emparer du pouvoir, les deux hommes, que tout oppose, apprennent se connaître et à s'estimer. Autour d'eux le monde s'écroule et le chaos s'installe...

Bien connu des services de police – Dominique Manotti

Panteuil dans la banlieue parisienne, ses cités, ses squats, ses trafics et son commissariat. Sébastien Doche et Isabelle Lefèvre y sont affectés sous les ordres de la très ambitieuse et glaciale commissaire Le Muir, surnommée La Muraille. Parmi leurs collègues, les flics de la BAC de nuit qui rackettent les filles de l'Est, mais aussi la tenace enquêtrice des RGPP, Noria Ghozali, qui a la ferme intention de mettre fin à certaines pratiques... Nous sommes en 2005 et le ministre de l'Intérieur met en place sa « nouvelle politique de sécurité ». Lorsqu'un squat de sans-papiers prend feu, tout Panteuil s'embrase et la guerre des polices fait rage.

  • Point

Comme personne – Hugo Hamilton

L'Allemagne nazie vit ses derniers jours. Maria fuit la capitale, tombeau de son fils Gregor. Dans la foule des réfugiés, sa main saisit celle d'un petit garçon : elle nommera l'orphelin du nom de son enfant défunt. Cet héritage va hanter le garçon sa vie durant et le jeter sur les routes de l'Europe. Persuadé d'être juif, il quitte sa famille adoptive, en quête de ses véritables origines…

Fille noire, fille blanche – Joyce Carol Oates

Genna et Minette partagent une chambre sur le campus. Et c'est tout ce qu'elles ont en commun. Minette est aussi noire, indomptable et solitaire que Genna est blanche, timide et généreuse. Fascinée, Genna fait son possible pour fendre la cuirasse de Minette et devenir son amie. Observant la menace des violences racistes croissantes, elle est sa seule alliée ; pourra-t-elle la sauver ?

La joyeuse complainte de l'idiot – Michel Layaz

« La Demeure » abrite des garçons singuliers, des « inadaptés ». Pour Madame Vivianne, la directrice aux méthodes éducatives peu ordinaires, ces jeunes gens ont bien d'autres atouts. Quand elle charge l'un d'eux d'écrire un livre sur « La Demeure », ses pensionnaires et son personnel, un récit fantaisiste peuplé de personnages farfelus et décalés prend forme sous sa plume.

L'ombre de ce que nous avons été – Luis Sépulvéda

Un jour de pluie à Santiago, trois vieux nostalgiques rêvent de propager la révolution. En attendant leur chef, « le Spécialiste », Arancibia, Garmendia et Salinas boivent, fulminent et se disputent pour le plaisir. Mais « le Spécialiste » ne viendra pas : il est mort, assommé par un tourne-disque jeté d'un balcon lors d'une dispute conjugale. Aux vieux communistes de prendre leur destin en main…

L'Agfa box – Günter Grass

Pour feuilleter l'album photo de sa mémoire familiale, Grass confie, une fois encore, à l'artifice d'une fable ironique bien à lui le soin de tourner les pages. II réunit ses enfants dans sa maison d'aujourd'hui et leur fait raconter, chacun avec sa parole et ses souvenirs propres, une enfance diversement concernée par la notoriété et l'existence particulière du père. Mais au cœur de leurs souvenirs, rivalisant avec l'affection filiale, surgit sans cesse la longue silhouette amicale de la vieille Marie et de son Agfa Box magique, qui toujours transfigurait les épisodes photographiés dans le sens du désir de chacun, et pouvait aussi inscrire dans les modestes clichés quotidiens une vision de l'avenir. Les pouvoirs fantastiques du tambour d'Oskar Matzerath sont déposés dans le boîtier affectueux d'une photographe pleine de sagesse qui visite les lieux et les maisons où l'auteur a vécu depuis un demi-siècle, mais tire aussi avec soi entre les lignes la question de l'invention poétique et de l'écriture.

Paquebot – Hervé Hamon

Buongiorno, good morning, bonjour ! 8 heures, le Grand Animateur sonne l'heure du réveil sur le paquebot Imperial Tsarina. Au programme : tournoi de fléchettes, bal costumé vénitien, escale Robinson Crusoé, chasse au trésor et autres strip-teases de passagers. La croisière s'amuse. Mais un savant amoureux, un théologien libertin, un cadavre et des pirates en goguette vont jouer les trouble-fête…

Le tailleur gris – Andrea Camilleri

Le directeur d'une banque, à la retraite, a épousé en secondes noces une veuve bien plus jeune que lui, Adele, dont on découvre peu à peu la double personnalité. Affamée de reconnaissance sociale et parangon de respectabilité, elle est aussi dotée d'un appétit sexuel sans bornes et sans morale, au point d'imposer à son vieil époux la présence d'un jeune cousin qui sait la satisfaire. Est-elle totalement insensible ou aime-t-elle en réalité son mari plus que tout ? Le vieil homme creuse l'énigme. Tout en perçant à jour les faux-semblants d'une société bourgeoise qui affecte la bienfaisance et pratique le compromis mafieux, tout en acceptant sa déchéance contre quelques moments de bonheur sensuel, il découvre des facettes contradictoires d'Adèle, incroyable figure féminine, en attendant le jour où elle revêtira le tailleur gris... Écrit dans une langue sobre, ce roman d'Andrea Camilleri nous fait découvrir un nouvel aspect, totalement inconnu jusque-là, du talent du grand auteur sicilien, dans la lignée des Simenon sans Maigret. Dans cette histoire où le tragique se fait quotidien, les virtuosités langagières se font discrètes comme le désespoir qui pointe. Une grande et splendide réussite d'un écrivain octogénaire qui est aussi, et de très loin, le plus lu en Italie depuis une quinzaine d'années.

Angle obscur – Reed Farel Coleman

Moe Prager n'a jamais aimé son boulot de détective à New York. Son rêve serait d'ouvrir une cave à vin. Pour lancer son affaire, il accepte un dernier contrat très lucratif : retrouver Patrick, le fils fugueur de Francis Maloney, un politicien autoritaire, raciste et corrompu. L'enquête se complique quand Moe comprend que pour aider Patrick il ne suffit pas de le retrouver.

Une histoire familiale de la peur – Agata Tuszynska

Quand on apprend à 19 ans que sa mère est juive, qu'elle a vécu dans le ghetto de Varsovie et perdu une partie de ses proches durant la guerre, un choix s'impose : nier le passé depuis longtemps occulté ou convoquer la mémoire. Agata Tuszynska a choisi de lever le voile. De l'ancien ghetto au camp de Woldenberg, elle défie la peur et parcourt la Pologne pour reconstituer l'effroyable passé familial.

Danse avec le siècle – Stéphane Hessel

Né allemand en 1917, Stéphane Hessel choisit de Gaulle et la Résistance ; il sera déporté, participera à de grands moments de la vie internationale et deviendra ambassadeur de France. Derrière ce parcours exceptionnel se cache un personnage original, qui professe le goût du risque et le respect d'autrui. De l'ONU à Saigon en passant par Alger ou New York, il revient sur sa vie d'homme engagé. Indigné.

Un souvenir d'enfance de Léonard de Vinci – Sigmund Freud

« Quand la recherche médicale sur l'âme, qui doit généralement se contenter d'un matériel humain plutôt médiocre, aborde une grande figure du genre humain, elle n'obéit pas aux mobiles que lui imputent si fréquemment les profanes. Elle ne cherche pas à "noircir ce qui rayonne et à traîner le sublime dans la boue" ; elle n'éprouve aucune satisfaction à réduire la distance entre cette perfection et l'insuffisance de ses objets ordinaires. Bien au contraire, tout ce qu'il est possible d'observer chez ces grands modèles lui semble mériter d'être un objet d'étude et d'intelligence, et elle pense que personne n'est si grand qu'il puisse être infamant pour lui d'obéir aux lois régissant avec la même rigueur conduite normale et conduite morbide. »

27 février 2011

DASH, LE FAUCON

  • Hammett – Joe Gores – Folio Policier n°550


« Toutes les activités possibles et imaginables sont pratiquées à l'heure actuelle à San Francisco : les jeux clandestins, les paris illicites, la prostitution, le racket. Et ce, sans aucun contrôle de la pègre. Pourquoi ? […] Parce que les autorités locales sont arrivées les premières. Pendant que monsieur notre maire trimballe sa cuite droite et à gauche, les yeux fermés, les pontifes de la mairie, les flics et le bureau du district attorney tiennent la ville. Et ils sont, à leur tour, sous la coupe d'autres individus. Tout, absolument tout, est à vendre ici. Tout et tout le monde ».

Bienvenu dans le San Francisco de 1928, celui de Samuel Dashiell Hammett, ancien enquêteur de la Pinkerton Detective Agency qu'il vient de quitter pour endosser le pardessus d'écrivain de romans noirs et dénoncer les collusions entre les politiques et le milieu. En attendant la gloire, il traîne son mètre quatre-vingt-dix dans les rues de cette ville, écumant les boîtes peu recommandables, les speakeasies et autres gargotes fréquentées par une certaine population désireuse de s'encanailler en toute discrétion depuis la loi sur la Prohibition. Il boit – beaucoup trop -, il joue énormément et parie souvent sur les matches de boxe qui lui servent d'inspiration pour certaines scènes de ses romans, particulièrement « Moisson rouge » que Dash Hammett prépare en ce moment. Une chose au moins est claire dans son esprit - malgré la dèche financière dans laquelle il survivait -, jamais il ne redeviendrait détective privé, même pour le compte de Vic Atkinson, ancien collègue et ami de longue date. Certains politiciens locaux avaient décidé de nettoyer la police de San Francisco des verrues qui la corrompaient et la pourrissaient par les racines et depuis bien trop longtemps. Il était temps que l'ordre reprenne sa place dans cette ville des États-Unis. Hors de question qu'elle devienne un second Chicago avec la prééminence de la mafia dans tous les secteurs de l'économie. Et il y avait fort à faire, surtout que la situation tombait de Charybde en Scylla avec les mauvaises habitudes plus vite apprises que les règles de bonnes conduites. « Ce serait comme au bon vieux temps, mais pas question. Même si j'étais intéressé, ton comité de réforme aura besoin d'être soutenu par le maire, le district attorney et le chef de la police, et alors quelle sera leur liberté d'action ? McKenna sait bien que les gens de ce patelin l'ont élu maire pour avoir les coudées franches, et c'est bien ce qu'il leur donne ».

Dans tous les cas, l'enquête de Vic Atkinson s'annonçait difficile, personne ne voulant témoigner – même les tenancières de maisons de passe - aux risques de finir six pieds sous terre. Pauvre Vic Atkinson, trop curieux, fureteur, observateur et détective intègre dans un milieu où les coups bas, les bakchich et le silence faisaient office de loi sacrée. Il finira au fond d'une ruelle sordide de San Francisco, la tête défoncée par une batte de base ball, arme favorite de la pègre de l'est des États-Unis. « Baltimore. Son premier boulot, à treize ans, en sortant de la Polytechnic Grammar School. Son père était tombé malade et Hammett, pour faire bouillir la marmite, avait trouvé une place de garçon de courses à la compagnie de chemin de fer B&O, dans les bureaux de Charles et Baltimore Streets. Il était en retard pour venir travailler, comme d'habitude, et avait pris un raccourci en coupant par les voies. Il avait alors trébuché sur le cadavre d'un garde-frein écrasé par une locomotive de manœuvre. Sa tête avait le même aspect que celle de Vic : entière, mais curieusement déformée, presque molle, aussi flasque qu'un sac de pommes de terre. […] Une triste façon de mourir ».

Entre deux séances de soûlographie, Dash Hammett se demandera s'il est réellement responsable de la disparition de son ami après son refus catégorique de l'assister dans ses investigations, où si sa mort n'était qu'un concours de circonstance, comme la fin programmée qui nous attendait tous un jour où l'autre, et contre laquelle on ne pouvait rien. Pris de remords et rempli d'alcools de contrebande, Hammett se décidera à tirer toute cette affaire au clair et de faire le ménage dans le milieu de la police. Une façon aussi de venger la disparition de Vic Atkinson et de prévenir ceux qui avaient commandité son meurtre qu'ils seraient pourchassés sans répit. « Hammett traversait le carrefour désert en titubant, la bouteille à la main. Pop referma la fenêtre. Il frissonna comme s'il était en train de prendre froid. Que Dieu protège celui qui avait tué Vic Atkinson ».

En écrivant « Hammett », Joe Gores a voulu faire revivre un personnage de légende du roman noir américain – Samuel Dashiell Hammett -, auteur du « Faucon de Malte » et de « Sang maudit », entre autres. C'est lui qui a érigé les histoires de détectives privés populaires au rang de genre littéraire à part entière. Dans « Hammett », c'est un Dash Hammett devenu romancier qui reprend – un temps – son pardessus d'enquêteur pour mettre à jour et dénoncer la corruption qui régnait dans les rangs de la police et de la justice de San Francisco dans les années 1920.

Dans ce roman, Joe Gores fait œuvre d'hagiographe concernant le personnage principal, reprenant le parcours d'un homme singulier dans son décor d'origine, San Francisco. San Francisco, ville de l'ouest des États-Unis où tout s'achète et où tout se vend – les filles, l'alcool, la drogue, l'intégrité, les mandats -, où les politiciens côtoient d'un peu trop près la pègre locale, où les bootleggers tiennent le haut du pavé. San Francisco où la prostitution et les maisons closes ont pignon sur rue et sont protégées – moyennant finance – par la police locale. Et Hammett se saoule pour oublier la perte tragique de son ami. Il traîne sa carcasse de Chinatown aux quartiers les plus huppés des hauteurs de la ville. Il tente, tant bien que mal, de concilier l'écriture de ses romans en s'inspirant de son passé et des personnes rencontrées tout en poursuivant ses investigations.

Grâce à « Hammett » de Joe Gores le lecteur retrouve l'ambiance offensive de la prohibition, l'atmosphère de ces fameux speakeasies qui ont fleuri à cette même période avec un soupçon de jazz en toile de fond, le blues, le charleston, la contrebande, les garçonnes émancipées, la guerre des gangs qui se déplace de Chicago à San Francisco. C'est aussi l'occasion de découvrir un autre Dash Hammett, plus tout à fait détective privé, pas encore le célèbre écrivain du « Faucon de Malte » incarné au cinéma par Humphrey Bogart. Quant à l'histoire, le lecteur pourrait être (presque !) surpris de se trouver nez à nez avec un certain Big Al, bien connu à Chicago !

En lien, un traduction de l'article de Wikipedia sur Samuel Dashiell Hammet.


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24 février 2011

JEUDI C’EST CITATION !

« Elle entend juste que c'est le plus beau jour de sa vie. C'est aujourd'hui que ça va arriver. Dix-sept ans le plus bel âge. L'âge pour ça. Viens, je connais un coin, l'entraînant par la main. Elle ne parlait pas sa langue, ni lui la sienne. Bien sûr il avait compris, tous les hommes du monde comprennent quand on leur dit ça. Il s'est laissé faire, tous les hommes du monde se laissent faire quand on leur dit ça. Aux lèvres, il avait le même sourire que celui qu'elle avait vu la première fois à la fontaine ».

« Elle savait plus comment elle avait fait pour qu'il la remarque. Elle avait fait ce qu'il fallait et ça avait marché. C'était arrivé. Exactement comme elle le voulait. Les rendez-vous, les baisers. Maladroits, fougueux au début. Sa langue allait vite, lentement, de nouveau vite. Elle aimait ça. Terriblement. La fougue puis la lenteur. C'est ça qu'elle aimait le plus, le changement de rythme. Ils s'étaient à peine cachés ».


« Dix-sept ans. Quand je viendrai vers toi il fera nuit car la nuit est le plus beau moment pour les amants. Car la nuit bruisse de mille microscopiques frissons, de mugissements infimes, de brins d'herbe luisant de petites vies, la nuit est animale plus animale que le jour ce sera la nuit mon amour que je viendrai vers toi. Et le noir sera l'écrin de ton souffle tiède sur moi sur ma nuque, la connaissance sera désormais au bout de mes doigts je perdrai toute autre forme de savoir. Je viendrai vers toi et déposerai à tes pieds mes doutes et mes certitudes il n'y aura plus ni passé ni avenir le temps s'arrêtera je ne saurai plus rien que cette seconde qui brûlera comme l'allumette frottée à la nuit. Tu ouvriras un à un les boutons de ma robe et je m'allongerai près de toi dans l'herbe et le vent de la nuit ».


« Ma science est au bout de mes doigts. Je peux, par exemple, mesurer le taux d'humidité des corps. Quand je touche les femmes je sens affleurer les rivières souterraines. Certaines en comptent plus que d'autres, leurs corps sont de lourdes fleurs tropicales ouvertes et humides ».


Chaque jour, Monika arrive la première à l'Institut de beauté. Elle est étrangère, d'origine polonaise, et n'aime pas cette ville impersonnelle et grise où elle travaille. Chaque jour, avant l'arrivée des clientes, elle pense avec nostalgie à son enfance, dans une ferme, dans un vrai pays, avant, avec de vraies saisons. Elle se souvient qu'avec sa sœur elles ne pensaient qu'à une seule chose : comment vient-on au monde ? Monika observe, écoute, juge parfois les femmes qu'elle voit défiler dans sa cabine. Toutes lui racontent des histoires, des plus anodines aux plus intimes. Alix qui ne veut pas d'un homme qui l'aime, Adèle une vieille femme qui a été tondue à la Libération, la femme du boucher, blanche, frileuse, si solitaire… Corps est un roman poétique. Loin des chairs lisses et insipides que la presse féminine jette en pâture à notre imaginaire, Fabienne Jacob fouille le corps des femmes. Voici un portrait sensible de la femme contemporaine ; entre enfance, âge de tous les possibles, et maturité, âge de quelques lucidités.


« Corps » - Fabienne Jacob – Buchet Chastel Éditions


20 février 2011

LES MONSTRES SONT PARMI NOUS !

  • La fille dans le verre – Jeffrey Ford – Denoël Éditions – Lune d'Encre


1932. Alors que l'Amérique s'enfonce dans la Dépression économique et la Prohibition, les aigrefins de tous poils prolifèrent pour capter le gogo en mal de sensations fortes. Une vague de spiritisme parcourt le pays, en partie grâce aux exploits du mage Houdini et de sa polémique avec le père de Sherlock Holmes, Sir Arthur Conan Doyle. D'un coup, tout le monde veut entrer en contact avec un défunt qui lui est cher, comme pour maintenir un lien ténu avec un passé qui rassure en ces temps d'incertitudes. Thomas Schell et son équipe composée d'Anthony Cleopatra, ancien hercule de foire rompu aux combines douteuses pour duper le spectateur naïf, et de Diego - jeune immigré mexicain - faisant office de fakir dans leur numéro de conversation spirite, développent leur fonds de commerce sur la misère affective régnant dans la société, après une première Guerre mondiale meurtrière et un Krach financier qui a failli engloutir le reste des États-Unis. « Le lendemain, Schell et moi sommes partis dans la Cord travailler sur un nouveau pigeon. Le compte bancaire d'un monsieur vivant à Oyster Bay avait besoin d'allègement. Nous avions pour habitude de rencontrer nos clients potentiels avant tout séance de spiritisme afin d'examiner la pièce où celle-ci aurait lieu et de juger des effets désirables. Cela nous donnait aussi l'occasion de glaner des indices à transformer en révélations prescientes. Le patron se concentrait sur les œuvres d'art, le style du mobilier, les bijoux, les récurrences de mots et phrases du pigeon, ses gestes et animaux domestiques. Pas un seul poil de narine de travers ne lui échappait et, habile comme le détective de Conan Doyle, il extrayait de ces bribes d'informations quelques-uns des secrets des affligés ».

Thomas Schell est particulièrement célèbre dans ce milieu très fermé constitué de thaumaturges, de devins, d'ensorceleurs, d'individus surprenants, curieux, insolites, presque fabuleux, comme sortis d'un chaudron de sorcière ou du cerveau d'un savant fou. C'est une sorte d'artiste de la méditation, de la lévitation, qui sait repérer et interpréter les failles, les faiblesses chez ses clients et les exploiter au mieux pour leur extirper des sommes astronomiques. Lui et ses acolytes évoluent dans un monde inhabituel, saugrenu, grotesque à la limite du burlesque et proche de la Galerie des monstres du cirque Barnum. « Je connaissais une partie de l'assemblée – Sal Coots, un magicien opérant sous le pseudonyme de Saldonica l'Enchanteur, l'homme-chien Hal Izzle, velu des pieds à la tête à cause d'une rare maladie de naissance, Marge Templeton, la femme obèse, Peewee Dunnit, un arnaqueur de pacotille se livrant à des escroqueries aux cartes et au bonneteau dans tous les quartiers de New York, Miss Belinda, qui pratiquait un tour de magie avec vingt pigeons, et Jack Bunting, le garçon-araignée sans jambes, qui marchait sur les mains et pouvait couper une pièce en deux avec les dents. Il y avait aussi le branlant capitaine Pierce, lanceur de couteaux à la retraite, ainsi que Hap Jackland, moitié monstre humain, moitié représentant de commerce en chaussures ».

Les trois complices dégoteront un certain Parks, riche bourgeois prêt à mettre tout l'argent qu'il faut pour entrer en contact avec sa mère, disparue. C'est au cours de cette entourloupe habilement ficelée où la défunte apparaîtra à son cher fils qu'un phénomène inquiétant viendra parasiter l'arnaque. En effet, victime de sa propre escroquerie, Thomas Schell se persuadera de l'apparition d'une petite fille dans une porte vitrée. « Après que Diego et moi avons fait léviter l'ours, et que Mme Parks est passée gentiment sonner les cloches à son rejeton, nous nous sommes levés pour approcher des portes en verre afin d'assister à ton numéro au milieu des haies. Diego était devant et à gauche de Parks, moi derrière et sur sa droite. En arrivant aux portes, j'ai distinctement vu, sur le panneau vitré de droite, l'image d'une enfant. Comme si elle était à l'intérieur du verre. Six ou sept ans, quelque chose comme ça, frisée, cheveux châtains, grands yeux, vêtue d'une simple robe à fleurs ».

Charlotte Barnes avait disparu de chez ses parents alors qu'elle jouait dans le jardin de la propriété familiale. Le père, prospère entrepreneur dans les transports, proposait une somme colossale à qui aiderait à retrouver sa trace. Schell est d'un coup certain de pouvoir aider Harold Barnes et sa femme dans la recherche de leur enfant. Mais pour cela, une condition : accepter la présence - à ses côtés – d'une jeune femme à la beauté pour le moins étrange, sorte de médium albinos qui pressent l'avenir et perçoit le passé. « […] une arnaque commence quand tu veux une chose que certains obstacles t'empêchent d'obtenir. Le bon arnaqueur s'attache l'assistance de ceux qui ont l'intention de se mettre en travers de son chemin en sollicitant leur vanité, leur fierté, leur jalousie, leur ignorance ou leur peur. Avant de commencer, on doit se débarrasser des règles habituelles dans le domaine de l'engagement, de la moralité, de la société et de la pensée, jeter tout cela en un tas auquel on met le feu. Vois grand, aie confiance ». Schell, convaincu d'avoir affaire à une arnaqueuse, ne sait pas encore dans quelle affaire sordide il vient d'entrainer son équipe.

Après « Le portrait de Madame Charbuque » qui m'avait plus qu'enthousiasmée, je souhaitais continuer à explorer l'univers littéraire de Jeffrey Ford. Et avec « La fille de verre », je dois reconnaître que mon engouement pour cet auteur américain ne se dément pas. Si, dans le précédent ouvrage, le lecteur est plongé dans le New York du début du 19ème Siècle et dans le monde fermé et feutré de la peinture, avec « La fille dans le verre », il est catapulté dans l'Amérique post-1929, celle de la Grande Dépression et de la Prohibition.

New York sert, encore et toujours, de toile de fond au sujet. Seulement, au lieu de se trouver en présence de personnages sensibles, cultivés, à la fibre artistique, on côtoie un triptyque de loufiats sympathiques, dont la seule ambition est de vivre de la crédulité de leurs congénères. Et ces trois-là sont passés experts dans l'attrape-pigeon, en multipliant les apparitions rocambolesques et les conversations avec un au-delà bien improbable.

Grâce à « La fille dans le verre », Jeffrey Ford fait revivre cette Amérique secouée par la secousse sismique financière qu'elle vient de vivre avec – en fond – la prohibition, les Bootleggers et leurs cargaisons d'alcool frelaté en provenance du Canada. On découvre les connivences entre les industriels de la grande bourgeoisie qui s'accoquinent avec les membres de la mafia autour d'un trafic juteux d'alcools de contrebande. Par-delà ce phénomène économique qui va bouleverser la société et l'ordre des choses, Jeffrey Ford relate les accointances de certains Américains fortunés soutenant financièrement des recherches douteuses autour de l'eugénisme et de la pureté de la race.

En effet, Jeffrey Ford revient sur le mouvement du Ku Klux Klan et son influence jusque sur Long Island dans les années 1930 – ce que peu de personnes savent réellement. Avec « La fille dans le verre », on découvre – presque médusé – l'existence d'une institution historique aux États-Unis, l'ERO – Eugenics Record Office – et le développement de ses théories racistes. L'ERO, financé par Rockefeller et quelques autres milliardaires américains soucieux de préserver la prédominance de la race blanche aux États-Unis.

Au final, Jeffrey Ford dresse un portrait cinglant d'une certaine Amérique bien-pensante aux relents sectaires, sur fond de crise économique, de perte des repères et des valeurs morales, qui se cherche et tente de se retrouver dans les méandres de théories fumeuses, qu'elles soient paranormales ou fascisantes. Une Amérique qui n'hésite pas à renvoyer ses immigrants mexicains – légaux et illégaux – accueillis à bras ouverts au début du 20ème Siècle alors que le pays manquait de bras pour les corvées les plus pénibles et les plus ingrates et qui – après le krach de 1929 – seront pourchassés et vilipendés. Avec un fond d'humour noir, mâtiné de cynisme et d'ironie, « La fille dans le verre » retrace un pan quasi-méconnu de l'histoire des États-Unis. Comme une sorte de part sombre mise à jour !

« Je savais, contrairement à beaucoup, que les sinistres protocoles d'Adolf Hitler, son terrifiant programme de génocide, avaient germé aux États-Unis sous la férule de « grands hommes » comme Henry Ford et grâce aux honteuses et démentielles découvertes de l'Eugenics Record Office. Et au fur et à mesure que le temps passait, je voyais que même l'étendue de cette atrocité ne suffirait pas à satisfaire le Monstre, qu'il reviendrait de temps à autre hanter l'humanité ».

D'autres blogs en parlent : Hélène, Calypso, Dup, Madmoizelle, Jellybells, El JC, Jenny, Adalana ... D'autres, peut-être ?! Merci de vous faire connaître par un petit mot.


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