23 novembre 2010

L’KHAYIM *

  • J'étais un enfant de Survivants de l'Holocauste – Bernice Eisenstein – Albin Michel Éditions

« Je suis perdue dans la mémoire. C'est un lieu dont il n'existe aucune carte, dont on n'a pas établi la longitude ni la latitude pour m'aider à revenir sur mes pas jusqu'à mon point de départ. Chaque fois semble la première ». A la mort de son père, Bernice Eisenstein a voulu revenir sur le passé de ses parents, faire un zoom arrière sur une histoire écrasante et pénible dont on pressent toute la charge émotionnelle faite d'épouvante, de colère contenue, d'accablement, de non-dits et de culpabilité pour les survivants.

Aussi loin qu'elle se souvienne, Bernice a toujours su que ses parents étaient des rescapés, même s'il lui était impossible d'en déterminer la date réelle. Sans doute même dès avant sa naissance. Elle avait absorbé l'Holocauste comme d'autres sombrent dans la drogue, ce besoin intangible de se rassasier de ces récits déchirants, de s'abreuver de corps qui n'avaient plus rien d'humain. L'Holocauste était son LSD, sa cocaïne, son héroïne. Il lui fallait sa dose quotidienne d'images, d'ouvrages – romans ou témoignages d'anciens concentrationnaires – pour ressentir cette transe, cette décharge intérieure et être en empathie avec le passé familial. « L'Holocauste est une drogue, je me retrouve dans une fumerie d'opium, et chacun ici m'a donné ma première bouffée pour rien, en toute innocence. Je viens seulement d'entrevoir son pouvoir, en scrutant les traînées d'aiguilles sur l'avant-bras gauche de toutes les personnes présentes dans la pièce. C'est à cet instant précis que ma dépendance s'installe. Je vais découvrir qu'il est infini, le nombre des dealers auxquels je peux m'adresser pour une dose, une de plus et c'est tout, un tour de plus dans un monde hallucinatoire peuplé de fantômes. Mes parents ne se rendent même pas compte qu'ils sont des dealers. Ils leur seraient impossible d'imaginer le genre d'euphorie que peut provoquer l'H. L'envie qu'ils me donnent de plonger dans les profondeurs insondables, de sortir seule de chez moi pour aller au cinéma, à la bibliothèque, où je pourrai aller voir tous les films, lire tous les livres qui dealent de l'Holocauste. Les bobines de films, ainsi que les pages des livres, pourraient être hachées en poudre fine, déposées, ligne après ligne, et reniflées ».

Enfant, adolescente, puis adulte, Bernice a cherché le regard de ses parents derrière les barbelés, comme d'autres partent en quête d'eux-mêmes ou de leurs origines profondes. Ces yeux vides, encavés, c'étaient un peu sa quête du Graal, sa croisade personnelle, sa thérapie pour se sortir de cette obsession qui la menait presque à la névrose. Cette existence - qui s'est forgée sur des mutismes, des absences -, Bernice n'a jamais pu en discuter avec son père, Barek, non parce qu'il ne voulait pas. Juste parce qu'il ne pouvait pas. C'était au-delà de ses propres capacités. Il lui aurait fallu vaincre trop de fantômes, déranger trop de disparus, trépassés sans sépulture. « […] j'ai perdu quelque chose que je n'ai jamais eu. D'ailleurs, mes parents seraient abasourdis de me voir à ce guichet, petite fille, adolescente, adulte. Mais j'y retourne sans cesse avec la même question depuis toujours, la question que je me posais tandis que je regardais le procès d'Eichmann à la télévision : Où est le regard de mes parents ? ».

Celui-ci entretenait des relations particulières avec ses enfants, surtout cette fille qui aurait tant voulu savoir, comprendre, apprendre le passé de ses aïeux, de la Pologne, le quotidien d'autrefois. Tout ce qu'elle a appris sur lui, sur ses grands-parents paternels – Mordechai et Sarah -, sur ses deux tantes, Bina et Hannah, sur son oncle Jacob, Bernice a dû les rechercher patiemment, fouiller la mémoire engloutie, mettre les mains dans les archives parcellaires qui ne délivraient que des bribes d'information. De ces fragments, éléments sans consistance, elle a pu retracer le chemin tortueux de ce père qui culpabilisera sa vie entière de ne pas avoir pu sauver les siens. « Il n'est plus là pour me permettre de découvrir son passé, de l'interroger sur la guerre, sur Auschwitz, ou sur la vie en Pologne, où il avait grandi. Sur sa famille, ses parents, mes grands-parents. Même si, très tôt, j'ai su qu'il valait mieux ne pas s'aventurer dans le passé. Je l'ai appris grâce aux rares fois où j'ai posé des questions. De bonne volonté, mon père commençait à répondre, mais après quelques mots il s'arrêtait. Il pleurait. Assise en silence à côté de lui, je ne voulais pas le forcer à continuer. Il ne me restait plus qu'à trouver moi-même les différentes pièces de son passé, poussée par le désir d'en savoir plus. J'entends encore ses exclamations staccato où se mêlaient anglais et yiddish, mais je ne peux pas lui demander : Qui désormais m'assurera que, pour moi, il n'hésiterait pas à barrer le passage d'un camion ? Il ne me reste plus que les mots et la forme des traits repassés à l'encre pour retracer son mouvement, sa colère, son amour ».

Celui-ci a toujours tout fait pour protéger ses enfants, sa femme, jusqu'à l'oppression, l'asphyxie. Pour oublier ses faiblesses, ses failles, sa survie, il se noiera dans le poker. Dès qu'il avait un instant de libre, le poker occupait l'espace. C'était son remède contre la culpabilité. Le poker et les westerns. Parce que dans les films de cow-boys, les bons finissaient toujours par gagner, ils luttaient contre le mal, défendaient la veuve démunie et l'orphelin, ils protégeaient le faible. « Revenant sans cesse sur cette frontière poussiéreuse, tenant tête aux voleurs de bétail, au shérif corrompu, aux habitants de la ville effrayés, il n'était pas à Tombstone, non, il était retourné en arrière, dans un autre passé. C'était seulement là, étendu sur le lit devant la télévision, qu'il pouvait prendre place aux côtés de ses héros. Là, il ne faisait jamais de doute que le mal serait vaincu. Le bien triomphait. C'était le paradis, les règles étaient simples. Tiens tête à l'ennemi, abats-le, sauve la ville, et tu n'auras jamais à regarder en arrière ».

A la maison, pas de livres pour lire, découvrir, s'émerveiller. C'est à l'extérieur que Bernice apprendra le monde, s'ouvrira à d'autres possibles. La lecture, le cinéma, la peinture lui permettront de dépasser le cadre restrictif et étouffant d'une famille vivant sur les décombres d'un passé à jamais annihilé par l'Histoire. De ce passé martyrisé, Bernice Eisenstein en fera une force et déterminera les grandes étapes de son existence.

Beaucoup de livres ont pour thème central l'Holocauste, témoignages de survivants, ultimes et fragiles remembrances entre les morts et les générations de l'immédiat après-guerre. Beaucoup moins traitent des enfants de rescapés et de leur perception de l'histoire familiale, de la place de celle-ci dans leur vie d'adulte en devenir. « J'étais un enfant de survivants de l'Holocauste » de Bernice Eisenstein aborde ce sujet délicat.

Dans un style original, singulier, voire atypique, mêlant subtilement texte, dessins et bande dessinée, l'auteur revient sur son enfance et son rapport au passé parental. Cette cellule familiale qui s'est créée sur le néant et les cendres d'un camp de concentration où ils se sont rencontrés et mariés à la libération, comme pour conjurer le mauvais sort et faire un ultime pied de nez à leurs bourreaux. Cette famille qui partira pour le Canada – nouvel eldorado –, se fondra dans la masse pour oublier et se faire oublier, ne reniant jamais le temps d'avant. Bien sûr, on pratiquera l'anglais pour le travail, le voisinage, les enfants, mais toujours mâtiné de yiddish. Ce Yiddish, dernière survivance de la communauté juive d'Europe centrale, de cette part de Pologne physiquement anéantie, mais jamais spirituellement, moralement et intellectuellement.

Surtout, ne croyez pas que « J'étais un enfant de survivants de l'Holocauste » soit un roman graphique et autobiographique triste, sombre, empreint de mélancolie. Vous feriez une grave erreur en pensant cela. Bien sûr, il y a le poids inexorable du passé, la présence prégnante de tous ceux qui ne sont plus, mais il y a aussi la jeune génération, cette relève de la garde, ces passeurs de la Mémoire qui rend la vie plus dense, plus intense, plus riche. Ils sont l'avenir par leurs jeux, leur insouciance, leur soif de vivre. Par leur présence, ils atténuent la douleur infinie, ils pansent les plaies parfois vivaces.

Dans un langage tout à la fois poétique, émouvant, drôle, au ton passionné, presque engagé, Bernice Eisenstein explore notre mémoire intime et collective. Elle nous parle de la difficulté de faire le deuil d'une histoire encore et toujours pesante pour les générations suivantes, et de l'impact du passé dans notre quotidien. Elle nous enseigne qu'il est des histoires, des passés qui se transmettent dans les gênes, souvenir imprimé comme un numéro de tatouage indélébile, dont il est impossible de se départir.

C'est beau, c'est excellent, c'est drôle et tendre à la fois, c'est sensible et touchant. C'est un livre hommage jamais triste, toujours optimiste qui plaira aux adultes comme aux adolescents souhaitant aborder ce thème difficile sans la rigueur historique. « J'ai reçu en héritage l'insoutenable légèreté d'être la fille de survivants de l'Holocauste. Un être maudit et béni. Noir et blanc, et dans l'ombre ».

* A la vie

264 - 1 = 263 livres dans ma PAL

10 commentaires:

moustafette a dit…

Ca a l'air un beau livre effectivement, et j'aime bien le ton du premier extrait que tu cites, original ce parallèle !

belledenuit a dit…

Waouh ! J'en ai des frissons. Alors je note mais pas pour tout de suite parce qu'actuellement je ne peux pas lire ce genre d'ouvrage.

Michel a dit…

Désolé, mais la thématique ... j'en ai trop lu !

choupynette a dit…

je suis dans une période 2ème guerre mondiale-holocauste... en 3 mois j'ai lu pas mal d'ouvrages dessus. Celui semble aborder un thème un peu différent. je le note.
Bises

Nanne a dit…

@ Moustafette : C'est un très beau livre et original par son approche d'un thème lourd. L'auteur parle à livre ouvert de sa propre expérience d'enfant de survivants et c'est ce qui le rend aussi très émouvant, touchant et drôle à la fois ... Ce qui peut paraître paradoxal !

@ Belle de nuit : Je peux te comprendre pour la lecture de ce genre d'ouvrage avec le temps du moment ... Personnellement, je l'ai lu cet été, au repos et au soleil ! Cela change la perspective. Mais il est vraiment à lire et à faire lire pour les adolescents particulièrement ...

Nanne a dit…

@ Michel : Je te comprends très bien, parce que je ressens la même chose que toi ... A la différence que, pour ce qui me concerne, j'ai encore et toujours besoin de savoir, de comprendre, d'analyser, de réfléchir sur ce thème. Il fait aussi partie de mes gênes !

@ Choupynette : Il y a des périodes à thème dans chacune de nos lectures ... Celle de la 2e GM et de l'Holocauste est vraiment particulière parce qu'elle redevient "à la mode". Les gens veulent savoir, comprendre, lire sur ce qu'ils ont refusé d'entendre durant trop longtemps. Tu peux noter ce roman graphique qui sort de l'ordinaire, parce que c'est un témoignage intime de ce que l'auteur a réellement vécu dans sa vie, sa famille et comment elle s'en est dégagée ! C'est ce que l'on appelle la résilience ...

liliba a dit…

Très beau billet, je note!

Nanne a dit…

@ Liliba : C'est un magnifique roman graphique et une autobiographie d'une grande sensibilité. L'auteur y a mis toute son âme pour dire et expliquer son ressenti face à cette "transmission" hors norme ! La difficulté de vivre avec cette culpabilité est intelligemment présentée. C'est fin, drôle, subtil et très émouvant ... Pour adulte et ados.

sylvie a dit…

Quel billet ! je note aussi !

Nanne a dit…

@ Sylvie : Merci ... Et encore heureuse de te revoir parmi nous et de te relire ! C'est un livre beau et pudique sur la mémoire.