17 décembre 2010

LA PETITE VENDEUSE DE SOURIRES

  • D'où je suis, je vois la lune – Maud Lethielleux – Stock Éditions


« De l'autre côté de la place, les gyrophares et tous les bénévoles du Samu d'hiver se préparent. Si ça commence comme ça, on est mal barrés … Je prends quand même le gobelet histoire de me chauffer les mitaines, Comète commence à s'exciter sur l'odeur, elle remue du pif et ça me gonfle qu'elle se fasse avoir pour un bout de viande. Avant de partir, le type demande : T'as des copains qui sont dans le besoin ? Et là, je me marre toute seule, parce que si y'a des mecs qu'ont l'air d'être dans le besoin, c'est plutôt eux avec leur tronche d'humanitaire qui revient bredouille ».

Bienvenue dans la monde de la rue, quotidien de Moon et de Comète, son chien. Moon est SDF. Comme ses amis - Michou et Suzie – qui promènent leur chez-eux dans un caddie, Boule – crâne rasé et perfecto – qui fait son petit business place Saint Mich', et Fidji. Fidji qui veut se ranger, partir, refaire sa vie à Paname, se donner une seconde chance pour repartir du bon pied, sans commettre les erreurs du passé. Surtout, Fidji veut revoir sa fille, la récupérer, pouvoir vivre auprès d'elle, la voir grandir, être un père comme les autres. C'est pour Fidji que Moon a volé un petit carnet à couverture orange. Il lui manque bien le stylo quatre couleurs, suprême résurgence d'une enfance qui n'est pas si loin. Mais cela viendra. Moon veut faire une belle surprise à son amoureux. Elle veut participer à ses rêves, partager son bonheur, espérer avec lui en un devenir meilleur. « Fidji et moi, on n'est pas des saisonniers de la mouise, ni des intérimaires de la dèche. Nous, on est les préposés de la galère perpétuelle, les bénévoles du bitume, la misère en bandoulière ».

En attendant, pour vivre – ou plutôt survivre – au jour le jour, Moon est vendeuse. Cela peut surprendre ! Mais elle ne donne rien, parce que tout se mérite, tout se vend et tout s'achète. Moon est vendeuse … de sourires. Elle en possède une quantité incroyable dans son fonds de commerce. Des beaux, des lumineux, des radieux, des ensoleillés, des pleins, des déliés, des grands, des petits, des larges ou des étriqués. C'est selon le client, la saison, son envie, aussi. « Moi, j'ai ma place à l'angle de Saint-Fran, juste en face de la banque et devant le McDo, je vends ma marchandise, petite came du quotidien. Je m'installe là, debout, un petit pas en avant, un petit pas en arrière, la valse de la rue pour une pièce de monnaie. Je ne brade pas, je ne force pas le client, pas de promotions dans mon magasin de plein air, j'en vends des tout petits, des grands jusqu'aux oreilles, des en coin ou des moqueurs, mais des jaunes plus rarement ».

Dès que Fidji disparaît pour quelques jours ou pour plus longtemps faire ses affaires à Paname, Moon se dépêche de se remémorer les bribes de son existence décousue, mal ficelée, à trous, tordue, construite de bric et de broc. L'air de rien, elle lui pose des questions sur son passé. Puis elle y met des mots dessus. Des mots qu'elle aime, jolis comme des cœurs, de vrais petits amours, charnus, potelés, des mots bien à elle, qui lui ressemblent. « Les mots ont l'air d'inconnus sur un trottoir blanc quadrillé, comme s'ils appartenaient à une langue que j'ai oubliée, je les regarde et je ne les reconnais pas ». C'est décidé, Moon va écrire un livre, celui de son imagination. Et tant pis si celui-ci ne ressemble plus à l'idée d'origine. Tant pis si Fidji n'est plus tout à fait lui mais un autre. Tant pis s'il se métamorphose en Fred. Tant pis si sa vie n'est plus tout à fait la sienne. Moon s'en moque. Moon veut écrire, tricoter une vie, mettre des mots les uns à la suite des autres, remplis de couleurs, d'humeurs, de sentiments, et créer un patchwork d'existence. Ce livre – suite de mots nouveaux, entendus, lus, vus, connus ou inconnus, simples ou complexes, heureux ou malheureux – sera comme un sésame, passeport ouvrant sur un champ de possibles et donnant à Moon l'espoir d'une perspective autre que celle de la rue. « Je raccroche avec une drôle d'impression, celle d'être devenue un objet de convoitise, un truc planqué en arrière-boutique que personne ne remarquait tant qu'il était caché sous sa couche de poussière, mais quelqu'un vient de passer un coup de chiffon dessus, il commence à briller et deux brocanteurs s'intéressent à lui. Il est tout ébréché, tout abîmé par le temps et les aléas. Mais, pour la première fois, on ne le lui reproche pas ».

« D'où je suis, je vois la lune » est le deuxième opus de Maud Lethielleux. Dans le précédent, c'était une petite fille – Ninon – qui racontait son histoire, celle de ses parents séparés. Elle nous parlait de son père, Fred, avec des étoiles dans les yeux. Un monde (presque) merveilleux, celui de l'innocence, de la spontanéité, de la fraîcheur. Dans ce livre, c'est au tour de Moon de nous livrer son quotidien, sa vie de galère, de misère. On est bien loin de l'univers enchanteur et enchanté de Ninon, fait de nature, de brebis, de fromages de chèvres, de bonheurs simples et de rires enfantins et joyeux. Ici, la rue sert de décor, de cadre, d'arrière-plan. La rue avec son cortège de souffrances, de malheurs, d'afflictions, de peines, qui se déroule sous notre regard sans que l'on en soit conscient. A dix-neuf ans, Moon a déjà trois ans de rue derrière elle. Un monde, un gouffre entre l'existence du dehors et celle du dedans. Son néant, son dénuement, elle les partage avec d'autres, parce que la solitude c'est la mort, dans ce milieu. Moon partage sa courte vie entre Fidji – son amoureux -, Comète, son chien et compagnon d'infortune, Slam aussi muet qu'une tombe et quelques autres qui vont et viennent au gré du temps, des contraintes, des opportunités. Moon est consciente de la difficulté de la vie, mais conserve un fond d'innocence et de candeur qui lui permet de se dégager de la violence insondable dans laquelle elle évolue. Bien sûr, Moon est courageuse, volontaire et déterminée, comme tous ces jeunes adultes qui ont connu les centres d'éducation, qui se sont égarés en cours de route. Et presque comme un conte de fée pour enfant, elle trouvera sur son chemin de bonnes âmes, bien intentionnées pour l'aider à sortir de l'ornière. Bien sûr, elle passera par des instants d'extase et des moments de découragement. Bien sûr, elle s'effondrera, mais pour mieux rebondir, repartir, se donner une vraie chance de passer de l'autre côté.

« D'où je suis, je vois la lune » est un roman optimiste, positif, malgré le thème de fond. Le lecteur est en empathie pour cette toute jeune fille qui refuse la société, la rejette, mais finit par l'accepter, parce que l'on est toujours mieux dedans qu'à la marge. Cependant, ce qui peut déranger, c'est le ton même du livre. Ce qui passait bien dans « Dis oui, Ninon », parce que Maud Lethielleux faisait parler une fillette, gêne un peu dans celui-ci. Malheureusement, Moon n'a pas six ans, mais dix-neuf. Le stade de l'innocence n'est pas le même. La maturité non plus. Surtout quand on vit dans la rue. C'est dommage. J'espère que le prochain personnage aura atteint l'âge adulte et nous parlera comme une personne plus sûre d'elle, mieux armée face à la vie, même si elle reste la tête dans les étoiles … ce qui n'est pas si mal ! « Un bouquin tout neuf que le type lit fièrement en croisant ses jambes et en mouillant son index pour tourner la page. Il fronce les sourcils, il sourit, puis il pose son bouquin à plat sur ses genoux et regarde dans le vague avec un air absent. Je suis en plein dans sa ligne de mire mais il ne me voit pas, il regarde au large. Ça me donnerait presque envie de lire, je savais pas que des mots pouvaient ouvrir l'horizon. Sa sévérité s'est transformée en sérénité. D'un coup, je me sens fière, je me dis que peut-être, moi aussi, je suis une adoucisseuse de visages, une sorte d'esthéticienne de l'âme ».

D'autres blogs en parlent : SD49 (Sandrine), Pascale, Schlabaya, Lounima, Keisha, Géraldine, Stephie, Nina, Mango, Aifelle, Gambadou, Lili, Mirontaine, Antigone, Sylire, Clara ... D'autres, sans doute ?! Merci de vous faire connaître par un petit mot que je vous ajoute à la (longue) liste.

Merci à Sylire pour ce prêt. Ce livre-voyageur poursuit sa route vers sa nouvelle lectrice ... Loin de chez nous.

262 - 1 = 261 livres dans ma PAL ...

13 commentaires:

Aifelle a dit…

Je comprends ta réserve, mais je me suis laissée emportée par le personnage de Moon. Et puis je crois que la façon de voir de l'auteure est poétique et décalée, je ne suis pas sûre qu'elle en change. Les échos sont très bons sur son dernier livre "tout près, le bout du monde", je vais le recevoir en livre-voyageur.

keisha a dit…

Joli billet...
Je suis en train de lire son dernier, celui dont parle Aifelle, plus ciblé ado, mais convient aux plus grands bien sûr, où on retrouve bien Maud, et là ce sont des ados qui parlent.

belledenuit a dit…

Je suis en marge vis-à-vis de cet auteur. Ces livres ne me tente pas du tout. Et celui là encore moins que son premier.

Clara a dit…

J'aime ses livres où l'optimiste prévaut. Mon billet :
http://fibromaman.blogspot.com/2010/05/maud-lethielleux-dou-je-suis-je-vois-je.html

Son dernier "tout près le bout du monde " est très, très beau !

sylire a dit…

Je suis tout à fait en phase avec le commentaire d'Aifelle. Je crois que Maud écrit comme elle est, un peu décalée, et que son ton restera celui-là. Je vais aussi lire son tout dernier.

Anonyme a dit…

Nous apprécions tout particulièrement la plume de Maud LETHIELLEUX, nous avons également parlé de ce livre sur notre blog : http://lantredesmots.canalblog.com/archives/2010/08/22/18867068.html

ce thème des sans domicile fixe est appréhendé avec un nouveau regard, particulièrement séduisant pour un sujet souvent traité sur un ton grave et de défiance.

à quand son 3ème roman ?

L'antre des mots

antigone a dit…

Le ton ne m'a pas gênée, j'ia même préféré celui-ci comme quoi les lectures...et le moment peut-être. J'ai aimé ici sa manière de traiter le thème de l'écriture dans un contexte où justement on ne l'attend pas.

Constance a dit…

UN auteur à découvrir malgré la crainte d'un univers un peu artificiel.

Nanne a dit…

@ Aifelle : J'ai adoré le personnage de Moon, contrairement à ce que l'on peut imaginer ;-D Là où j'ai été gênée, c'est sur le ton pris ! Ce qui a passé très bien avec la petite Ninon du premier roman était trop décalé avec la situation de Moon ... Après, c'est un avis personnel et qui n'engage que moi. Mais j'ai déjà lu des critiques positives sur son dernier roman. Sans doute que je le lirai avec plaisir et curiosité !

@ Keisha : Le thème abordé m'a touché et les personnages sont justes ! Malheureusement, j'ai trouvé que le ton était trop candide ou naïf ... Dans tous les cas, il m'a gêné et c'est dommage. J'ai lu de belles critiques et de jolis billets sur son dernier roman. Sans doute qu'il me plaira autant que le premier roman ;-D

@ Belle de Nuit : Personnellement, j'ai beaucoup aimé le premier roman et le ton adopté par cette petite fille ;-D Et je tenterai à nouveau l'expérience avec son prochain livre ! Après, si tu n'accroches pas, il ne faut pas insister ...

@ Clara : C'est un livre infiniment optimiste, et je le reconnais ! Là où j'ai péché, c'est sur le style adopté ... Il m'a paru en complet décalage avec une situation très difficile, celle des SDF et des jeunes désocialisés. Il semble que son dernier livre soit très beau, et je le lirai sûrement ;-D

Nanne a dit…

@ Sylire : Encore merci pour ce prêt et cette lecture qui a été quand même agréable ;-D Je regrette ce ton décalé, mais cela n'enlève rien à la qualité du roman, à sa force émotionnelle ... Je pense que je lirai son dernier livre, mais dans quelque temps !

@ L'antre des mots : Je suis tout à fait d'accord avec vous concernant la manière dont est traité ce sujet grave ! Malheureusement, j'aurais préféré que le ton soit un tout petit peu moins candide ;-D Je vous ajoute à la liste ...

@ Antigone : Je me souviens de ton billet et de ton enthousiasme pour ce deuxième roman ;-D Maud aborde tous ces thèmes de façon très originale et décalée, mais le style m'a un peu bloqué !

@ Constance : C'est un auteur que je conseillerais pour son univers sans violence, ce qui est un point positif ;-D De plus, elle a une belle écriture ... Maud est vraiment une romancière de talent, à découvrir ;-D

liliba a dit…

Il faut que je m'inscrive chez Sylire !!! J'avais beaucoup aimé Ninon et j'ai bien envie de suivre la plume de cette jeune auteur.

Rien à voir, mais tu es tagguée chez moi ce soir !

Nanne a dit…

@ Liliba : Et moi, il faut que j'envoie le livre à la prochaine blogueuse de la liste ! Merci de venir me le rappeler par ton commentaire ... J'ai aimé l'histoire. Un peu moins le ton sur lequel elle est racontée ! Cela ne m'empêche pas de trouver du talent à Maud ;-D Je vais aller voir ton tag. Promis ...

Noukette a dit…

J'ai très envie de découvrir cet auteur !