16 juin 2011

QUATRE ACTES POUR DECRIRE UNE VIE

  • Le faucheux – James Sallis – Gallimard NRF/Folio Éditions



« Dans une ville déjà réputée pour sa violence, il fut un temps, qui dura certes longtemps, où la violence du Channel l’emportait sur tous les autres quartiers : les bars y avaient des noms évocateurs comme le Bain de Sang, les étrangers qui s’incrustaient malgré tout étaient accueillis à coups de briques et les flics s’y faisaient flinguer. A chaque fois qu’il pleuvait – c’est-à-dire presque tout le temps dans cette foutue ville de La Nouvelle-Orléans – la flotte en provenance du Garden District, au nord de la ville, ce qui explique sans doute le nom du quartier. Oubliez les Long et leurs magouilles politiques, oubliez la mafia, les pétroliers, l’Eglise ou la municipalité : à La Nouvelle-Orléans, les vrais patrons, c’est les cafards ».

S’il existe une ville où les cafards sont presque aussi nombreux que les crimes crapuleux, ou inversement, c’est bien La Nouvelle-Orléans. Et ce n’est pas Lewis Griffin qui dira le contraire ! Détective privé noir, Lew surnage dans un univers glauque, pesant, désespéré, d’une cruauté sans fin et sans fond. Il en a fait son fonds de commerce. Lew ne court après l’argent. Il n’aspire à une seule chose : tout faire pour rester en vie le plus longtemps possible, entre alcool, drogue et règlements de compte. Et dans une cité comme La Nouvelle-Orléans, ce n’est pas une sinécure ! « La nuit venait juste de prendre la place du jour et les lumières s’allumaient, rue après rue, à mesure que la ville revêtait son masque noir. Dans quelques heures, ces mêmes rues auraient changé de visage ».

Une première fois, Lew Griffin avait été contacté par deux membres actifs des droits civiques pour les Noirs, « La main noire » proche du mouvement Black Panthers, pour rechercher Corene Davis, militante engagée, mystérieusement disparue. Elle devait faire une conférence à La Nouvelle-Orléans, était bien montée dans l’avion de New York, mais n’en n’était jamais descendue. Les deux membres avaient chargé Lew Griffin de la retrouver. Pensez d’une guigne ! A devoir courir les rues où se développent la misère comme une gangrène sur un membre pourri, les quartiers peu recommandables et mal famés aux bâtiments délabrés, les bars montants où on trouve aussi bien de la came à tous les prix que des filles de tous les âges. Lieux de descente aux enfers pour les jeunes femmes noires qui espèrent s’en sortir différemment, entre drogues dures, alcool et prostitution. Argent facilement gagné et plus aisément dépensé ! Et souvent, la seule porte de secours pour s’extraire de cette géhenne reste l’enfermement psychique. « Je me suis alors demandé ce qui pouvait bien pousser les gens à se détruire ? Cette longue descente aux enfers était-elle inscrite en lui (ou en elle), peut-être en chacun de nous ? Ou était-ce quelque chose que l’individu avait lui-même installé, et qu’il faisait naître avec le temps, sans le savoir, tout comme il façonnait son visage, son existence, les histoires qui l’aidaient à vivre, celles qui lui permettaient de continuer à vivre. Apparemment, j’étais censé le savoir. J’avais déjà fait le voyage et il était fort probable que je recommencerais ».

Quatre actes sur vingt-six ans – de 1964 à 1990 – pour retracer le parcours sinueux et tortueux d’un privé noir de La Nouvelle-Orléans, Lew Griffin. Ancien de la police militaire reconverti dans l’aide aux personnes disparues, Lew Griffin bourlingue en eaux aussi troubles que celles des marécages entourant la ville, crocodiles inclus ! Dans « Le faucheux », de James Sallis on est à l’opposé de l’image de carte postale pour touriste en vadrouille à la recherche du pittoresque des quartiers emblématiques de La Nouvelle-Orléans où le blues, le jazz se jouent à chaque coin de rue, s’écoute dans chaque bar, où le ciel paraît toujours bleu et éclatant de soleil. Ici, se serait plutôt l’envers du décor de la ville mythique que le lecteur visite, genre miroir aux alouettes, plus proche du lieu de perdition que du paradis exotique vendu dans les magazines pour attirer le gogo.

Lew Griffin est un solitaire, revenu de tout – des hommes surtout -, sauf de la littérature en général, des auteurs français en particulier. Il n’a plus d’illusions sur la vie, l’amour, la beauté des choses. Ce serait presque un être cynique. Bien sûr, il a Verne à ses côtés. Verne, prostituée de grande classe, avec qui il partage la même vision désabusée du monde désenchanté qui les entoure. Une communauté de destin, probablement. Ces deux-là sont fait pour s’entendre et se soutenir. Dans « Le faucheux », on rencontre la lie d’une certaine société, les enfances violées, violentées, contraintes, forcées, abusées, droguées. Comment, à se compte-là, espérer un avenir plein de promesse, meilleur ? Et pourtant, une fois que l’on a touché le fond, impossible de tomber plus bas encore. La remontée à la surface de Lew Griffin sera longue, lente, difficile, parsemée d’embuches en tous genres. Avec courage et volonté, Lew Griffin deviendra écrivain de sa propre existence.

« Le faucheux » de James Sallis est un roman qui allie la grâce et l’élégance de l’écriture minutieuse, méticuleuse où chaque mot semble être pesé, choisi. Dans ce livre, pas de violence, pas de haine ou de rancœur. Juste un homme qui tente de reconstruire sa vie, de lui donner un sens, histoire après histoire, fait après fait. Et qui puisera dans la littérature et l’écriture le dessein de renaître de ses cendres. C’est tout simplement magnifique et envoûtant. « De deux choses l’une : ou nous n’existons qu’à travers les liens que nous réussissons à créer, ou alors nous nous en persuadons, pour réussir à les recréer. C’est ainsi que nous nous efforçons de ne pas simplement survivre, mais de nous trouver des raisons – l’amour par exemple – qui nous permettent de nous abuser, de nous donner l’illusion d’avoir choisi la survie ».

La lecture de ce premier roman de James Sallis (et pas le dernier, car je compte bien poursuivre cette belle découverte) est à rapprocher avec le livre de Joe Gores, "Hammett". Même atmosphère, même ton désabusé, même personnage distancié.


239 - 1 = 238 livres à lire dans ma PAL ...

14 juin 2011

GARGOUILLES ET AUTRES MONSTRES ...

Quelques photos de gargouilles qui hantent encore nos édifices religieux. En attendant l'arrivée de mon prochain billet sur le livre (enfin) lu ...




Sarlat (24)


Cathédrale d'Auch (32)

Cathédrale d'Auch (32)

Abbaye de Talmont (17)















Cathédrale de Saintes (17)

9 juin 2011

LA MAFIA DANS LE QUOTIDIEN DES PALERMITAIN

  • Brancaccio – Chronique d'une mafia ordinaire – Claudio Stassi & Giovanni Di Gregorio – Casterman Écritures Éditions


« Je m'en souviens comme si c'était hier. L'angoisse de cette Intifada de quartier. On voyait bien alors que dans ces rues, parmi ces jeunes gens, ces hommes, ces femmes, ces familles, il y avait deux réalités profondément différentes. Il y avait ceux qui voulaient le changement, libérer le quartier de la domination mafieuse et qui commençaient à se rebeller, et ceux qui voulaient en maintenir la domination, défendre la culture. Surtout face à un cortège pacifique comme le nôtre ». Bienvenue à Brancaccio, quartier pauvre de Palerme qui tente de garder la tête hors de l'eau malgré les difficultés et les aléas du quotidien. Ou plutôt devrais-je vous dire de fuir ce lieu malfamé et sans perspective. Brancaccio est un des endroits les plus dangereux de Palerme et de la Sicile. Tous ceux qui vivent dans ce périmètre n'ont plus aucun espoir – ou si peu – de s'en sortir indemne et par leurs propres moyens. Parce qu'à Brancaccio la Mafia régit l'ordinaire et l'existence de ses habitants plus soumis que rebelles.

A Brancaccio vivent Nino et ses parents. Nino, un gamin qui ne rêve que d'une seule et unique chose : prendre le train qui le sortira de ce quartier puant la misère, suintant l'indigence, exhibant le dénuement de chacun, étalant la cruauté et sur lequel plane l'ombre tutélaire de la Mafia. Nino est un garçon poli, respectueux des règles et de son prochain, calme, sans problème. Il n'aspire qu'à vivre en paix, sereinement et à travailler honnêtement. Malheureusement pour lui, à Brancaccio la règle est autre. Il en est des individus comme des combats clandestins de chiens : la même haine, la même cruauté, la même sauvagerie. Tuer ou être tués. Vivre ou mourir. Dominer ou être écrasés. Pas d'autre alternative. « Ils les mettent à l'isolement tout petits. Ils les affament et ils les tapent. … Ils leur apprennent à se battre pour obtenir quoi que ce soit … Jusqu'à ce qu'ils ne sachent plus faire que ça. Tuer ou être tués. Ils n'ont pas le choix. Alors ils font la seule chose à faire … Tuer ».

Bien sûr, la famille de Nino essaie de s'en sortir honnêtement, sans l'aide de Cosa Nostra. Mais que peut faire le père, petit vendeur ambulant de panelle face à la Pieuvre qui tient l'économie du quartier, de la ville, du pays ? Il obéit et se soumet. Par peur, il courbe l'échine et accepte ce qu'on lui demande de faire. Il ne vole pas. Il n'assassine pas. Il ne rackette pas le commerçant. Pietro, le père de Nino, sert de boîte aux lettres pour la Mafia. Il transmet des paquets qu'on lui remet. Sans jamais poser de questions. Trop dangereux, la curiosité. Et puis, quoi que l'on fasse ou l'on tente, la mafia est partout, à la mairie, à l'hôpital, dans la rue, chez vous. Elle s'infiltre dans tous les coins et les recoins. Elle s'insinue dans la vie des pauvres gens de Brancaccio, les empêchant même de penser par eux-mêmes. Car la mafia contrôle aussi cela ! « Carmelo dit que quand je serai grand j'apprendrai moi aussi. Mais moi quand je serai grand, je veux pas me battre. Moi je veux partir comme Toto. Comme ça, j'apprendrai un métier, parce qu'ici il n'y a pas de travail et les gens doivent toujours magouiller. Et peut-être même que je me marierai avec une belle blonde et que je m'achèterai une maison avec un garage et tout et tout. Mario dit que je peux y arriver, mais qu'avant il faut que j'aie mon certificat d'études parce que sinon personne ne m'embauchera. Alors je continue à travailler à l'école, comme ça après je pourrai partir ».

« Brancaccio. Chronique d'une mafia ordinaire » n'est pas une BD au sens académique du terme. Entendez par-là que cet album ne contient pas uniquement des planches avec des dialogues. Scindé en trois parties, intitulées Nino, Pietro et Angelina, « Brancaccio » retrace la place prise par la mafia dans les familles de Palerme et en Sicile. Les parties graphiques sont complétées par des témoignages des victimes et d'associations de lutte contre l'influence de la mafia dans la société.

Claudio Stassi et Giovanni Di Gregorio ont voulu témoigner de la prégnance de Cosa Nostra dans l'existence de la population. Évidemment, à Brancaccio – un des quartiers les plus miséreux de Palerme – la mafia a trouvé son terreau pour croître, se développer et renouveler sans cesse ses effectifs. Car la mafia est une plante vorace. Et comme le chiendent, très difficile à éradiquer. Le Père Pino Puglisi – surnommé 3P – a bien tenté, avec ses moyens et sa foi en Dieu, de s'opposer aux Parrains. Peine perdue. Cependant, malgré son assassinat, la population du quartier a refusé de courber l'échine une fois de plus. Au contraire, elle s'est dressée et a dit stop au racket, stop à l'omerta, stop à la brutalité et à la soumission du chef de quartier tout puissant. Ce meurtre a été une prise de conscience collective. Il a décillé les yeux de toute une population qui a compris qu'elle avait les ressources pour lutter contre l'omnipotence de la mafia. Un mouvement est né : Addiopizzo (Adieu racket). Les initiateurs de ce front anti-mafia ont voulu que les quartiers les plus pauvres de Palerme retrouvent leur dignité. Ils ont créé un vaste mouvement à travers la Sicile, relayé par internet, avec un slogan repris sur des tee-shirts, des autocollants : « Quand tout un peuple paie le racket, c'est un peuple sans dignité ». Ils ont lancé un label racket free, pour soutenir les commerçants dans leur lutte contre ce chantage économique.

« Brancaccio. Chronique d'une mafia ordinaire » est un roman graphique qui ne laissera aucun lecteur indifférent. Les dessins sont à l'image du thème abordé : ombrés, aux traits appuyés, en noir et blanc. Ici, pas de ciel bleu pur et éclatant à la luminosité intense. Ici pas de mer aux tons bleu-vert donnant à la Sicile son aspect de carte postale propre et sans aspérités. Au contraire. Même les ruelles tortueuses qui font son succès sont glauques et angoissantes, vecteur d'effroi, de terreur. En un mot, « Brancaccio » nous dessine l'inquiétude qui plombe l'atmosphère de ces quartiers verrouillés d'une poigne de fer par Cosa Nostra. « Lorsque sur un territoire, le seul sentiment admis, c'est la peur, alors il y a quelque chose de tordu, de malade. Des bêtes avec des masques humains créent d'autres bêtes et les soumettent en les enserrant dans un filet absurde fait de promesses alléchantes jamais tenues ou de « faveurs » payées au prix de ta vie ou de celle de ceux qui te sont chers. Un filet dans lequel on tombe souvent par désespoir, par solitude, à cause de l'absence de l’État ou de l’Église, par ignorance, par fatalisme. Et pourtant, il y a toujours la possibilité d'échapper à ce filet et de se libérer pour ensuite libérer les autres ».

Cette lecture est à rapprocher du roman de Léonardo Sciascia "Une histoire simple", qui porte sur le même thème.


240 - 1 = 239 livres dans ma PAL

6 juin 2011

PARCE QU’UN JOUR D’ETE ILS SONT VENUS

Paroles du jour J - Lettres et carnets du Débarquement, été 1944 - Jean-Pierre Guéno – Librio n°634


"Alors que nous avançons vers la terre, dans la pâleur grise de l'aube, l'embarcation de fer ressemble à un cercueil de 12 mètres, prenant des paquets d'eau verte qui retombent sur les têtes casquées des hommes serrés épaule contre épaule, dans l'inconfortable, l'insupportable, la dure solitude des soldats allant au combat » (Ernest Hemingway – 6 juin 1944). Il y a si longtemps déjà, que – parfois - notre mémoire nous fait défaut. Presque une éternité pour les générations les plus jeunes. Soixante-sept ans, l'âge de nos parents ou grands-parents qui, enfants ce jour-là, vous ont aperçus ou entendus avec vos drôles d'accent, mi-confiants, mi-méfiants. Ils ne savaient pas encore qui vous étiez, ni d'où vous veniez exactement. Parce qu'ils n'avaient connu que la peur, la guerre, les privations diverses.

Cependant, votre histoire demeure intacte. Elle n'a pas pris une ride. Elle restera éternelle, quoi qu'il arrive. Perfide aussi, l'histoire, qui vous a pris bien plus : votre jeunesse, vos espoirs, vos idéaux, vos illusions, vos rêves d'avenir. En une nuit et un jour, elle a fait de vous - presque encore adolescents, à peine sortis des jupes de vos chères mères - des adultes. Elle vous a envoyés par-delà la vie, le quotidien, le commun et la banalité. Vous avez été catapultés dans la grande histoire ; de celle dont la mémoire s'empare pour ne plus la lâcher, pour la perpétuer au long des générations, de plus en plus lointaines. Par votre désintéressement et votre humilité, l'histoire a fait de chacun de vous des héros.

En traversant les mers et les océans, les continents parfois, vous nous avez offert le plus beau des cadeaux. Par vos frayeurs dissimulées, vos plaintes silencieuses, vos sanglots retenus, vous nous avez rendu notre fierté : le droit de vivre en hommes et femmes libres. Bien sûr, avant d'arriver à ce jour tant attendu, tant espéré, tant rêvé pour des millions d'Européens, il y avait eu des précédents. A commencer par le débarquement de Dieppe en août 1942, ou de l'opération Tigre, ultime répétition du débarquement, en avril 1944. Et à chaque fois, les mêmes mots qui vous reviennent en bouche, comme une éternelle prière destinée à un hypothétique Dieu sensé vous préserver du pire. Ainsi, Robert Boulanger - jeune soldat québécois - qui envoie une lettre à ses parents, leur demandant pardon pour toute la peine et l'angoisse causées par le passé. "J'en profite pour vous demander pardon pour toute la peine que j'ai pu vous causer, sur lors de mon enrôlement. Si je reviens vivant de cette aventure, et si je reviens à la maison, à la fin de la guerre, je ferai tout ce que je pourrai pour sécher tes larmes, maman, je ferai tout en mon pouvoir afin de vous faire oublier toutes les angoisses dont je suis la cause". Robert Boulanger ne reviendra jamais à la maison, laissant ses parents, ses frères et sœurs désemparés, confondus dans la peine et la tristesse. Il repose en paix au cimetière canadien de Dieppe, avec ses camarades. Il était le plus jeune des combattants et venait de fêter ses 18 ans.

Puis vint le jour J. Destination la terre de France. Les plages normandes, avec leurs drôles de nom de code : Sword, Juno, Gold, Omaha, Utah. Que savaient-ils de la France ces GI's, ces tommies, ces canadiens - lointains cousins acadiens ? Sans parler de tous les autres, origines et croyances confondues, associées dans une même communion de pensée : Norvégiens, Hollandais, Belges, Polonais, Tchèques, Australiens, Grecs, quelques Allemands même refusant l'inique, tant d'autres encore ... Et les français. Ceux qui avaient décidé de se battre autrement. "Pour eux, la France n'est pas un drapeau, mais une maison, une lande, une mère, une fiancée ou la barque dans un monde en paix".

Bien sûr, il y a l'angoisse, la peur au ventre, celle qui vous pousse à vomir, qui vous empêche de dormir, de penser à autre chose qu'à la mort, aux siens une dernière fois. Vous vous êtes rattachés à l'espoir de la prière ; vous n'avez jamais autant prié que cette nuit-là. Un dernier Pater, un dernier Ave, avant le grand saut dans l'inconnu, le brouillard, la folie meurtrière. Robert Capa l'a décrit avec justesse avant le débarquement sur Omaha : "Attendant la première lueur du jour, les deux mille hommes se tiennent debout dans un silence total ; et quelle que soient leurs pensées, ce silence ressemble à une prière". Mais il n'est pas seul à vivre cette attente, pire que tout. Alfred Birra, capitaine qui débarquera à Utah Beach l'écrira à sa femme. "Il n'y a pas beaucoup d'hommes qui dorment en cette nuit du 5 juin ... la plupart d'entre nous sommes assis, occupés à parler, à jouer aux cartes, à boire du café et à faire le genre de choses que font les hommes quand ils sont anxieux, un peu effrayés, et qu'ils ne veulent pas le montrer [...]. Comment décrire le sentiment d'angoisse qui vous étreint dans ce genre de situation". Rien que ces deux témoignages nous donnent une idée de la tension qui existait en chacun d'eux.

Et d'un coup, tout explose, tout se rompt, tout saute, tout vole en éclats, tout part en morceaux : les hommes, le matériel, les barges, les âmes, la panique des premiers instants, les angoisses. Tout se mélange, les corps et le sable, le sang, la terre et l'eau. Pour ceux qui ont posé les pieds sur les plages de France cette aube-là, c'est une sensation de fin du monde. Omaha - bloody Omaha - devient un enfer pour ces soldats innocents, jetés par vague dans la nasse. Tous ceux qui ont débarqué sur ce bout de plage ne pourront jamais oublier cette irréalité, ce cauchemar vivant et permanent. William Marshall, futur ingénieur de 19 ans, la décrira comme la pire de toutes les plages. "La boucherie d'Easy Red est pire que tout. Des cadavres, que la mer a rejetés au bord des dunes, [...] abandonnés sans dignité [...]. Ils représentent tous les échelons de service, depuis le simple soldat jusqu'au grade le plus élevé ; ils illustrent l'adage suivant lequel, dans la mort, tous sont égaux. La mort ne fait pas de discrimination, c'est le plus grand niveleur qui soit".

Ce qui peut être paradoxal, c'est que - malgré toute l'horreur et la confusion - la vie reprend toujours le dessus. Plus forte que toutes les dévastations, les anéantissements, certains trouvent le courage, la force de voir le bon côté des événements. Edward Rhodes Hargreaves, des services médicaux anglais, compare le verger dans lequel il se trouve pour la nuit à ceux du Kent. Il trouve le temps de décrire le paysage - presque de carte postale - dans lequel il évolue. "La campagne avoisinante est parsemée de petits villages. Dans chacun d'eux, il n'est pas rare de trouver une ou deux maisons de campagne adorables". Un instant de rêve, dans un monde de haine, de douleurs et de violence. Il ne sera pas le seul à voir l'aspect insolite de ces journées tout à la fois épiques, picaresques et barbares. Jean-Paul Gagnon, soldat canadien, cantonné à Banville apercevra une hirondelle qui lui rappellera son Canada. L'hirondelle, oiseau porte bonheur ! D'autres verront des fleurs sur le bord des routes, parmi les traces d'obus, les maisons détruites. Tout pour retrouver une vie normale, dans un monde chamboulé, tourneboulé, chambardé, désorganisé, désordonné, transformé.

Évidemment, ceux qui tirent leur épingle du jeu, ce sont les enfants. Ils courent après ce qui porte un uniforme allié, en quête de chocolat, de bonbons, chewing gums, cigarettes et autres friandises. Tout le monde sympathise, malgré les destructions. C'est la Libération. La vraie, la seule et unique. Chacun sait que l'autre apporte la Paix dans ses bagages. Cela rapproche et créé des liens, indissolubles. Mais elle aura un coût, cette Paix. Nous le savons tous, par l'histoire racontée dans nos familles, par nos parents, nos grands-parents. Nous savons ce nous leur devons : tout ou presque. La liberté de penser sans risque ; la démocratie retrouvée ; la paix depuis plus de soixante ans. Et surtout, la réconciliation avec les Allemands. Plus de soixante ans que les gens visitent les plages, les cimetières, les lieux des batailles, pour toujours se rappeler qu'un jour - enfin - ils sont venus. "Il est très touchant de voir la façon dont ils prennent soin des tombes de nos soldats [...]. Sur chaque tombe, un vase de fleurs fraîches placé là par un civil ..." (Edward Rhodes Hargreaves - 25 juillet 1944). Il en est ainsi depuis soixante-sept ans !

Il arrive parfois que les blogs suscitent des rencontres qui ne doivent rien au hasard. De toute façon, je ne crois pas au hasard. Je lui préfère - de loin - la destinée. Après une première publication de ce billet sur mon précédent blog, j'ai reçu un mail. L'expéditeur de ce message se prénommait - Denise - et l'objet en était pour le moins sibyllin. J'avoue avoir failli le supprimer sans même l'ouvrir. Ma curiosité naturelle m'a conseillée d'y jeter un coup d'œil. Après hésitation, j'ai ouvert ce message quelque peu étrange. Quelle surprise ai-je eu en lisant ce message ! Celui-ci contenait deux photos qui concernaient un jeune soldat québécois - Robert Boulanger - tué lors du Débarquement de Dieppe en août 1942. Il était le plus jeune soldat et venait de fêter ses 18 ans. Je me suis alors souvenue en avoir parlé dans le billet consacré à cet ouvrage. Je dois reconnaître que l'envoi de ces deux photos - suivies d'autres plus tard - m'a profondément touchée, émue.

Le message expliquait qui était Denise - sa nièce - et pourquoi elle m'envoyait ces photos si personnelles. Elle était arrivée sur mon blog en cherchant des informations sur l'oncle qu'elle n'a jamais connu et avait lu cet article qu'elle avait apprécié. En remerciement de cet humble hommage, elle m'envoyait des photos de celui-ci. Il arrive souvent que l'on écrive des billets sur des livres qui nous marquent pour des raisons strictement personnelles. Tel était le cas pour cet article. Il arrive aussi que des personnes y reconnaissent un des leurs. Cela a été le cas pour Denise. Je la remercie infiniment pour son message et ses envois que je conserve précieusement. Depuis ce jour, je corresponds régulièrement avec Denise.

3 juin 2011

QUE LIRA-T-ON EN JUIN ?

Le temps passe à une vitesse folle - et je n'ai pas oublié le rendez-vous mensuel malgré les jours qui passent à une vitesse folle - et nous voilà déjà aux portes de l'été, des vacances, du soleil, de la chaleur, de la plage et du farniente. N'en profitez pas pour vous laisser aller et oublier que l'été est surtout un moment privilégié pour lire des ouvrages repérés sur des blogs, dans des émissions ou revues littéraires et qui nous faisaient envie. S'ils sortent en livres de poche, c'est encore mieux !
  • 10/18

L'Inde en héritage – Abha Dawesar

De sa chambre, coincée entre les cabinets de ses parents médecins, avec les microbes et les bactéries pour compagnons de jeux, un petit garçon ausculte son entourage. Observateur discret, il capte l'imposture ambiante, perçoit la violence qui vérole le système. Ses oncles et tantes cupides qui complotent pour détourner l'héritage du grand-père constituent ses sujets d'étude. Puis la télévision lui offre le spectacle de l'avidité des puissants. Ici, on vole un rein, là on occulte un virus. Quand on assassine Miss Shampoing, pin-up qui affole les populations, le gamin noircit encore le diagnostic. Ainsi, par cercles concentriques, Abha Dawesar expose une société gangrenée. A travers les mésaventures d'une famille, son roman nous conduit au cœur d'un pays écartelé entre démocratie et barbarie.

Venir au monde – Margaret Mazzantini

À Rome, un matin de 2008, Gemma quitte sa vie ordinaire et s'envole avec son fils pour Sarajevo où il est né seize ans plus tôt. Ce voyage à la recherche des origines est aussi l'occasion pour elle d'affronter le passé : Sarajevo sous les bombes, une histoire d'amour impossible... et sa quête éperdue pour devenir mère dans une ville assiégée, où la tragédie guette à tout instant.

Mississipi – Hillary Jordan

Un amour interdit, une terrible trahison, une agression d'une sauvagerie inouïe dans le Mississippi des années 1940. Dans la lignée d'un Faulkner, un roman d'une puissance étonnante qui nous plonge dans la brutalité et les contradictions du Vieux Sud. Lorsqu'elle découvre la ferme que son mari, Henry, vient d'acquérir, Laura McAllan comprend qu'elle n'y sera jamais heureuse. Pourtant, en épouse et mère dévouée, elle s'efforce d'élever leurs deux fillettes, sous l'œil haineux de son beau-père, membre du Ku Klux Klan. Alors que les McAllan luttent pour tirer profit d'une terre peu fertile, deux soldats rentrent du front : Jamie, le jeune frère d'Henry, aussi séduisant et sensible que son aîné est taciturne et renfermé. Et soudain, Laura se sent renaître... Ronsel Jackson, le fils des métayers, un descendant d'esclaves qui, pendant quatre ans, s'est permis de croire qu'il était un homme. Mais le Sud va se charger de lui rappeler qu'il n'est qu'un nègre...

El Sid – Chris Haslam

Sydney, dit El Sid, ancien des Brigades internationales, a une idée fixe : retourner dans les Pyrénées espagnoles pour retrouver la grotte où sont cachées des caisses d'or subtilisées à l'armée en 36, lors du transfert du trésor de l'Etat républicain à Moscou. Mais pas question d'y aller seul, à 90 ans et des poussières, il n'est pas en état. Alors, il s'offre les services de deux jeunes ex-taulards qui ne pensent qu'à se faire coucher sur son testament… Or Nick et Lenny, vulgaires pieds-nickelés, le sous-estiment gravement, et la dimension burlesque indéniable du trio est à l'origine de passages désopilants. Seulement, El Sid ne leur a pas tout dit, et au fil des souvenirs de guerre qui lui reviennent, le lecteur comprendra qu'il avait une autre raison d'entreprendre ce voyage…

Rosa – Jonathan Rabb

Tandis que s'achève dans le sang la révolte spartakiste, un tueur en série continue de terroriser les rues de Berlin. Pour le commissaire Hoffner la découverte d'une cinquième victime n'a rien d'ordinaire. Son nom : Rosa Luxemburg. Même mode opératoire, même rituel macabre. L'ombre d'une piste se dessine, mais plus l'évidence s'impose, plus l'ombre devient menaçante...

  • Livre de Poche

Le chuchoteur – Donato Carrisi

5 petites filles ont disparu. 5 petites fosses ont été creusées dans la clairière. Au fond de chacune, un petit bras, le gauche. Lorsqu'un sixième bras est retrouvé, le criminologue Goran Gavila et la spécialiste des affaires d'enlèvement Mila Vasquez, sont mis sur l'enquête. Pour eux, ces mises en scène macabres savamment orchestrées sont l'œuvre d'un seul psychopathe, qu'il va leur falloir débusquer...

Le livre sans nom – Do Raze

Un serial killer surnommé The Bourbon Kid, des flics cinéphiles, un chasseur de prime sosie d'Elvis, une bombe sexuelle amnésique, des moines experts en arts martiaux, une pierre précieuse qui stoppe la rotation de la Lune… et un livre sans nom dont les lecteurs décèdent tous les uns après les autres. Un concentré de culture pop, un livre délirant dont on ne connaît pas l'auteur, un buzz énorme !

Miel et vin – Myriam Chirousse

Au château, l'enfant « maudit » cause incendies, maladies et accidents mortels autour de lui. Rien ni personne ne lui résiste. Ce bâtard finira pourtant par devenir Charles de l'Éperai, l'héritier en titre. Non loin de là, une enfant est abandonnée dans la forêt. Recueillie par une famille noble, elle grandit sous le nom de Judith de Monterlant. Les destinées de ces deux êtres vont se croiser : ils s'attirent irrésistiblement et s'égarent dans les méandres d'une passion dévorante. Pourtant Judith se marie avec un autre homme. 1789 : le monde bascule et les nobles sont aux abois. Charles, malgré son rang, épouse la cause révolutionnaire. Que va-t-il advenir des amants ?

America America – Ethan Canin

État de New York, début des années 1970. Issu d'une famille ouvrière, Corey Sifter devient assistant dans le riche domaine des Metarey, une famille puissante dont la générosité lui permet de poursuivre ses études dans une pension privée. Participant à la campagne présidentielle du sénateur Henry Bonwiller, Corey se retrouve au milieu d'une série de scandales et de morts...

Courlande – Jean-Paul Kauffmann

A la manière des récits picaresques, l'auteur livre ses pérégrinations dans une province de Lettonie, coincée entre la mer Baltique et le golfe de Riga, jadis duché vassal de Pologne, puis annexée par la Russie, occupée ensuite par les nazis avant d'être conquise par l'Armée rouge. Aujourd'hui, «elle n'a plus d'existence propre». C'est un pays de nulle part, peuplé de carcasses rouillées, de ruines et de plages désertes. Ce road movie baltique au volant d'une Skoda rouge permet de croiser des personnages atypiques mais aussi d'évoquer l'ombre de Mara, que l'auteur a aimée il y a trente ans... Un beau livre mélancolique sur la dérive des sentiments et la traversée des apparences.

  • Folio

Mille jours à Venise – Marlena de Blasi

Ceci n'est pas un conte, c'est une histoire vraie. L'enthousiaste et désarmante Marlena, bouleversée par sa rencontre avec un « bel étranger », liquide en quelques semaines tout ce qu'elle avait en Amérique, une jolie maison, un charmant restaurant, une brillante carrière de critique gastronomique, pour aller vivre avec lui à Venise. Les obstacles à surmonter sont nombreux : la langue qu'elle ne parle pas, l'appartement sinistre de son mari, la solitude, l'ennui. Mais Marlena est pleine de ressources. Elle nous entraîne dans le récit plein d'humour de ses découvertes et de ses mécomptes, puis de son bonheur à se sentir peu à peu acceptée. Jusqu'au jour où l'imprévisible Fernando lui réserve une étrange surprise...

Lettres à la N.R.F – Louis-Ferdinand Céline

Mon cher Éditeur et ami,

Je crois qu'il va être temps de nous lier par un autre contrat, pour mon prochain roman «RIGODON»... dans les termes du précédent sauf la somme – 1 500 NF au lieu de 1 000 – sinon je loue, moi aussi, un tracteur et vais défoncer la NRF, er pars saboter tous les bachots! Qu'on se le dise!

Bien amicalement votre Destouches

De l'envoi du manuscrit de Voyage au bout de la nuit en 1931 à cette dernière missive adressée la veille de sa mort, ce volume regroupe plus de deux cents lettres de l'auteur aux Éditions Gallimard et réponses de ses interlocuteurs. Autant d'échanges amicaux parfois, virulents souvent, truculents toujours de l'écrivain avec Gaston Gallimard, Jean Paulhan «L'Anémone Languide» et Roger Nimier, entre autres personnages de cette «grande partouze des vanités» qu'est la littérature selon Céline.

Prodigieuses créatures – Tracy Chevalier

« La foudre m'a frappée toute ma vie. Mais une seule fois pour de vrai ». Dans les années 1810, à Lyme Regis, sur la côte du Dorset battue par les vents, Mary Anning découvre ses premiers fossiles et se passionne pour ces « prodigieuses créatures » qui remettent en question les théories sur la création du monde. Très vite, la jeune fille issue d'un milieu modeste se heurte à la communauté scientifique, exclusivement composée d'hommes. Elle trouve une alliée inattendue en Elizabeth Philpot, vieille fille intelligente et acerbe qui l'accompagne dans ses explorations. Si leur amitié se double de rivalité, elle reste, face à l'hostilité générale, leur meilleure arme. Avec une finesse qui rappelle Jane Austen, Tracy Chevalier raconte, dans Prodigieuses Créatures, l'histoire d'une femme qui, bravant sa condition et sa classe sociale, fait l'une des plus grandes découvertes du XIXe siècle.

Dans les archives secrètes de la police – Bruno Fuligni/Collectif

Pour la première fois, la Préfecture de police a accepté d'ouvrir ses archives à un éditeur en lui laissant une totale liberté d'action dans le choix des sujets, des documents et des auteurs. En feuilletant cet ouvrage, chaque lecteur est comme un enquêteur qui aurait sous les yeux les pièces à conviction des grandes affaires qui ont marqué notre Histoire : rapports secrets, enquêtes, lettres de dénonciation, photographies, plans et croquis… De l'assassinat d'Henri IV à Mai 68, ce livre raconte quatre siècles de dossiers brûlants. Il plonge dans la grande Histoire – Ravaillac, Louis XVII, Ravachol, la Résistance, la guerre d'Algérie –, mais aussi dans le monde de la pègre, des marginaux et des courtisanes. Il fait revivre les affaires criminelles qui ont passionné les Français – Landru, Violette Nozières, Petiot – et dévoile les secrets d'artistes et d'écrivains comme Hugo, Verlaine, Rimbaud, Colette ou Picasso. Les textes de la police, rédigés dans un constant souci de précision, décrivant tour à tour le drame, la passion ou l'insolite, donnent à ce livre une force historique – et parfois humoristique – prodigieuse.

Kôsaku – Yasushi Inoué

Dans le village isolé où il est élevé par la vieille Onui, la maîtresse de son arrière-grand-père, le jeune Kôsaku grandit. Sous forme de courtes scènes, enchâssées dans le récit comme autant de joyaux, voici tout le Japon traditionnel du début du siècle qui revit devant nous : ses fêtes paysannes, ses coutumes méconnues, telles que les voit et les vit un enfant au seuil de l'adolescence. A travers l'histoire de Kôsaku, la sienne en fait, si particulière et qu'il sait pourtant rendre universelle, Yasushi Inoué nous raconte notre entrée à tous dans la vie adulte, avec ses joies, ses peines, ses surprises, ses déceptions, ses larmes et ses rires...

Zola Jackson – Gilles Leroy

Août 2005, delta du Mississippi : l'ouragan Katrina s'abat sur La Nouvelle-Orléans. Les digues cèdent sur le lac Pontchartrain et les quartiers modestes sont engloutis. La catastrophe touche de plein fouet la communauté noire. Tandis que ses voisins attendent des secours qui mettront des jours à arriver, l'institutrice Zola Jackson s'organise chez elle pour sa survie. L'eau continue de monter, inexorablement. Du ciel, les hélicoptères des télévisions filment la mort en direct. Réfugiée dans le grenier avec sa chienne Lady, Zola n'a peut-être pas dit son dernier mot. Sous la plume de Gilles Leroy, prix Goncourt 2007 pour Alabama song, Zola Jackson, femme de trempe et mère émouvante, rejoint le cercle des grandes héroïnes romanesques.

La boîte noire – Amoz Oz

La boîte noire, celle qui enregistre les dialogues des pilotes, restitue, sous forme de lettres échangées entre Alec et Ilana, après sept années d'éloignement et de silence, leur vie passée. Alec Gidéon, intellectuel de renommée internationale, vit aux États-Unis ; ses rapports exacerbés avec son ex-femme Ilana, révèlent un homme blessé, qui n'a pas su oublier. Ilana, agaçante, passionnée, s'écoutant écrire, n'aura de cesse qu'Alec revienne. Michel Sommo, pied-noir, partisan du Grand Israël, deuxième mari d'Ilana à qui il voue un amour total, se laissera corrompre par l'argent d'Alec qu'il lui aura extorqué. Et Boaz, fils d'Alec et d'Ilana, graine de voyou, est le symbole d'une certaine jeunesse, lasse des guerres qui veut "prendre du bon temps". Tels sont les acteurs de ce roman des affrontements, dans lequel ce qui est exprimé n'a souvent qu'un lointain rapport avec la réalité : Amos Oz change de registre et se renouvelle dans cette histoire d'amour où la violence, l'érotisme et l'humour servent de révélateurs à un Israël contemporain.

Voyage en Orient – Alphonse de Lamartine

L'Orient d'Alphonse de Lamartine excède largement le cadre du voyage. A la différence des plus célèbres voyages en Orient du XIXe siècle, ceux de Chateaubriand, de Nerval, de Flaubert ou de Gautier, son expédition n'est pas un intermède répondant à une mode, destiné à nourrir une aspiration vague ou à faire provision de pittoresque : loin d'être circonstanciel, son orientalisme, qui précède le voyage et qui ne cessera de nourrir son inspiration, est durable. L'authenticité des faits rapportés importe moins que la vérité intérieure dans ce récit profondément subjectif que sa dramatisation fait accéder à une autre forme de vraisemblance. La personnalité de Lamartine ne se laisse jamais éclipser. Le poète, qui entretenait ce rêve depuis l'enfance, partait à la recherche de réponses à ses interrogations existentielles. Quand en juillet 1832 Lamartine s'embarque pour un voyage en Grèce et dans l'Empire ottoman, c'est un écrivain romantique célèbre, élu depuis trois ans à l'Académie française, auteur de poèmes d'inspiration intime et religieuse : les Méditations et les Harmonies. Mais il déclare : « J'ai l'Orient dans l'imagination. C'est un de ces désirs qu'il faut satisfaire, il y en a tant qu'il faut étouffer ». Et encore : « J'ai besoin de vivre un an ou deux dans la poudre des vieux siècles, j'aime mieux cette poussière que notre boue ». Le véritable périple, commencé en juin 1832, finit en octobre 1833. Quant au récit, la tradition encyclopédique héritée du XVIIIe siècle s'y allie au goût du pittoresque romantique. Des sources orientales sont insérées comme des morceaux bruts dans le récit : la démarche s'apparente à celle des orientalistes, à l'heure où la sauvegarde du patrimoine populaire occupe l'Europe entière. Entamée à l'automne 1833, la rédaction sera achevée en quatre mois, de juillet à septembre 1834. Les notes rédigées en chemin occupent un faible volume par rapport à l'ensemble. Des poèmes, antérieurs au voyage, élaborés en route ou postérieurs truffent le récit. L'ouvrage paraît d'avril à juin 1835. Lamartine le résume ainsi : « Je partis pour l'Orient, et j'y promenai deux ans mon inquiétude dans la Turquie, dans l'Archipel, dans le Taurus, dans la Terre sainte, dans la Syrie, dans le Liban. Je revins ».

Une partie mixte à trois et autres nouvelles de green – P.G. Wodehouse

Amateurs de thé, apprenez que le golf n'est ni un sport, ni un simple passe-temps, mais bien un véritable art de vivre : élégance, retenue et sobriété, indispensables pour arpenter dignement les greens, vous seront tout aussi nécessaires pour séduire une jeune Anglaise ou commencer une carrière... Quelques nouvelles so british pour découvrir l'un des maîtres de l'humour anglais. Ces nouvelles sont extraites du recueil Le doyen du Club-house (Arcanes/Joëlle Losfeld, 2003)

Papillon de nuit – James Sallis

À la fin du Faucheux, Lew Griffin avait décidé de vivre de sa plume. Lorsque commence Papillon de nuit, La Verne, ancienne prostituée de grande classe, sa meilleure amie et son grand amour, est morte et sa fille, Alouette, a disparu dans une de ces impasses à junkies. Or Alouette a eu un bébé prématuré qui est en train de mourir dans sa couveuse à l'hôpital... Lew Griffin décide de partir à la recherche de la jeune femme. Sa quête va le ramener dans le Sud profond, celui qu'il avait cru fuir dans sa jeunesse. Redevenu privé, il va devoir se colleter une fois de plus avec la part la plus sombre de l'homme. Son enquête l'obligera à rencontrer une galerie de personnages tous liés à la vie de La Verne dont certains qu'il fréquentait dans le passé, qui feront remonter des épisodes précis de son existence et qui le laissent envahi de cette mélancolie qui le pousse à s'isoler, de ces coups de blues qui peuvent le ramener vers l'alcool. Il accomplira la tâche qu'il s'est fixée, mais ce ne sera qu'une victoire au goût amer.

  • Points Seuil

Le roman de Bergen – L'aube T2 – Gunnar Staalesen

Le rideau se lève sur Bergen dix ans après l'incendie qui l'a dévasté. Sven et Per, les fils de Christian Moland, sont devenus frères ennemis dans la grève sociale qui secoue la Norvège. Le conflit entre syndicalistes et police fait rage, et le monde s'affole, entre krach boursier et montée du fascisme. À Bergen, le vent glacial souffle toujours et une certaine « Mlle Pedersen » resurgit du passé…

Mère Russie – Robert Littell

Dans le Moscou des années 60, Robespierre Pravdine est chargé d'acclimater le coton-tige en U.R.S.S. Ses petites combines et amis bien placés lui permettent de naviguer dans une bureaucratie absurde et toute puissante. Mère Russie, une vieille femme haute en couleur, le pousse à révéler la vérité sur un écrivain, Prix Nobel de littérature, ayant volé le travail d'un autre. Sans le savoir, il vient de plonger au cœur d'une conspiration tordue et cauchemardesque.

Qui a tué Arlozoroff ? Tobie Nathan

Qui a assassiné en 1933, à Tel-Aviv, le dirigeant sioniste Haïm Arlozoroff, qui négociait avec les nazis la sortie des juifs allemands ? 70 ans plus tard, un autre meurtre pousse le journaliste Ezra Moreno à reprendre l'enquête. Face à ses découvertes, il s'interroge : comment Magda Goebbels, la femme du « diable », a-t-elle pu avoir une liaison avec Arlozoroff vingt ans avant d'épouser le ministre de la propagande d'Hitler ? Aurait-t-elle un lien avec son meurtre ?

1280 âmes – Jean-Bernard Pouy

Pop 1280 versus 1275 âmes Pop 1280 c'est le titre original de l'ouvrage de Jim Thompson, devenu 1275 âmes lorsqu'il intégra, en France, la fameuse Série Noire Gallimard alors dirigée par Marcel Duhamel. En franchissant l'Atlantique, cinq des 1280 âmes thompsoniennes se sont envolées… L'édition française serait-elle anthropophage ? C'est précisément tout le souci de Pierre de Gondol, héros détective de 1280 âmes de Jean-Bernard Pouy. Facétieux, amoureux d'une jeune muse de la scène théâtrale underground prénommée Iris, ce jeune libraire bibliophile de trente-cinq ans n'est pas seulement érudit, mais aussi sensiblement joueur. Incollable pour dire qui a écrit quoi à partir d'une simple phrase, il compte parmi sa clientèle quelques hurluberlus particulièrement méticuleux… L'un d'eux n'hésite donc pas à employer ses services pour découvrir le destin des cinq disparus de Pottsville. Comment résister à la tentation de caler ses souliers dans ceux du grand auteur américain ? Pierre de Gondol connaît là l'occasion : celle de se replonger dans la lecture de 1275 âmes et à nouveau d'éprouver la félicité de savoir sa profession en harmonie avec ses émotions littéraires. "J'avais presque envie de pleurer./ Ça me fait ça la littérature./ Certains c'est le cinéma. Ils en sortent avec des yeux marinés au Tandoori. Ça me fait rire. Je ne pleure jamais au cinoche, puisque c'est en deux dimensions, c'est plat." Sur la route des mots de Thompson, Jean-Bernard Pouy explore sa propre langue. Drôle et émouvante, vive et parfois cruelle, elle est si légère qu'elle se dévore, si dense qu'elle ne s'oublie pas.