1 février 2010

TILLA DURIEUX PAR RENOIR

  • Séance de pose chez Renoir en 1914 - Tilla Durieux - L'Échoppe Éditions

"En juillet 1914, lorsque Renoir peint le portrait de Tilla Durieux, l'actrice a 33 ans et est un personnage bien connu en Allemagne. Elle fait partie depuis plus de dix ans de la fameuse troupe théâtrale de Max Reinhardt à Berlin, et dans les années qui précèdent la Première Guerre mondiale, elle participe aussi à des tournées à l'étranger : Saint-Petersbourg, Vienne, Prague et Zurich. En 1913, elle incarne Lulu de Wedekind au Künstlertheater de Munich ; la pièce, censurée après la première, continue d'être donnée devant un parterre d'invités".

Le portrait de Tilla Durieux, célèbre actrice autrichienne, connue à son époque pour être la femme la plus élégante et la mieux habillée de Berlin est heureuse de voir son souhait le plus cher se concrétiser. En effet, Auguste Renoir, peintre de talent vieillissant, perclus de rhumatismes et handicapé a accepté de réaliser son portrait. "Être portraiturée par le "peintre du bonheur" était son vœu le plus cher, elle, dont tant d'artistes, peintres, sculpteurs et dessinateurs, avaient fait le portrait". Tilla Durieux, femme de tête, qui n'hésitera pas à devenir infirmière sur le front durant la Grande Guerre, qui aidera financièrement le tragédien Erwin Piscator et son théâtre politique, qui jouera pour Bertolt Brecht, qui s'engagera dans la résistance aux côtés des partisans yougoslaves, se sentira toute petite, presque honteuse devant le grand peintre qu'était Auguste Renoir, pourtant très diminué physiquement par la maladie. "La garde-malade plaça un siège près du chevalet, il me fit signe de m'asseoir, tandis que la jeune fille lui mit la palette dans la main gauche, le pinceau dans la main droite qu'elle attacha à la main. Je vis alors que l'arthrose avait aussi déformé sa main gauche selon le geste du peintre, et que les doigts recourbés avaient pris exactement la forme de la palette".

Pour les séances de pose, Tilla Durieux - comme à son habitude - avait choisi avec soin la robe qu'elle porterait pour son portrait par Renoir. Ce sera celle, superbe, dessinée par le couturier français alors très en vogue avant 1914, Paul Poiret, et
réalisée pour la pièce de théâtre "Pygmalion" de G.B. Shaw. C'est dans un silence de cathédrale que se passera la première séance de pose, Tilla Durieux impressionnée par la seule présence de Renoir derrière son chevalet, figée telle une statue de marbre ; Renoir posant ses yeux alternativement sur son modèle et sur la toile, allant de l'un à l'autre, tel le balancier d'une invisible pendule.

Au fil des séances, une certaine complicité s'installera entre l'artiste et son modèle. Malgré la barrière de la langue, Tilla Durieux et Auguste Renoir échangeront sur Munich, le théâtre de Berlin et sur Wagner dont il avait été un fervent admirateur avant de lui préférer la musicalité d'un Mozart facétieux. "De Munich, nous enchaînâmes sur Wagner et la musique en général. Il me raconta qu'il avait été jadis un amateur de Wagner, mais qu'il ne le supportait plus. Ses musiciens préférés étaient Bach et ... - il s'arrêta et dit : "Je suis vieux, je ne me souviens même plus du nom de celui dont les airs me trottent dans la tête". Il laissa tomber ses bras et regarda dans le vide, mais avant même de pouvoir citer d'éventuels nom, la garde-malade souffla du fond "Gounod", sur quoi Renoir lui jeta un regard furibond et lança "un monstre", puis se tournant vers moi : "Ça y est, j'ai trouvé, c'est Mozart bien sûr". Et nous nous mîmes, à qui mieux mieux, à siffloter et à chanter des airs de Mozart ; le tableau progressa et devint de plus en plus beau".

A travers les œuvres de Mozart, Renoir - au caractère acariâtre et regimbeur - se découvrira comme un homme doué d'une grande sensibilité, d'un humanisme profond, ce qui touchera Tilla Durieux aux larmes, elle à qui nombre de critiques de théâtre reprocheront son "manque de larmes". Renoir qui ne voulait plus peindre de portrait, avouera à son célèbre modèle avoir encore fait des progrès en peinture. C'était à la mi-juillet 1914. Tilla Durieux n'aura pas le plaisir de contempler son portrait par Renoir, tant désiré, tant attendu, en raison d'une guerre qui allait durer quatre longues années.

"Séances de pose chez Renoir en 1914" de Tilla Durieux offre au lecteur un instant d'intimité artistique entre le peintre impressionniste et la comédienne autrichienne en vogue à la Belle Époque. En vingt-quatre pages, on se retrouve plongé dans un univers extraordinaire où la magie de la création fait disparaître, le temps de quelques séances de pose, une réalité bien plus sordide qui se prépare pour tout le monde. On sent, au travers de l'écriture fluide, légère, poétique de Tilla Durieux toute l'admiration qu'elle éprouve pour ce peintre de renommée qu'était devenu Auguste Renoir à la fin d'une existence bien remplie. Ce tout petit opuscule se lit d'une traite et permet de mieux comprendre les liens de complicité qui se tissent entre l'artiste et son modèle.

Une lecture bonheur et un instant magique qui m'a été permis grâce à Alice qui m'a offert ce petit bijou littéraire dans le cadre du swap Book Inside. Encore merci à elle.

308 - 1 = 307 livres dans ma PAL qui baisse, qui baisse, qui baisse !

12 commentaires:

Aifelle a dit…

Je note ce petit bijou bien sûr ! j'ignorais totalement cette histoire.

Mango a dit…

J'ignorais également cette histoire. je vais essayer de trouver le livre. J'aime toujours beaucoup ce genre de souvenirs

In Cold Blog a dit…

Comme mes voisines, j'ignorais tout de cette histoire.
Mais 24 pages, ce n'est pas un peu court ?

Dominique a dit…

Au secours Nanne , bien sûr ce titre m'intéresse mais .. introuvable ni au nom de l'auteur ni à celui de l'éditeur Est ce très ancien car il n'apparait pas non plus dans les indisponibles
Tu me fais baver d'envie alors maintenant il faut m'aider

In Cold Blog a dit…

@ Dominique : tu peux le trouver ici à un prix qui me semble abordable.

Nanne a dit…

@ Aifelle : C'est très court, très beau et très dense que cette belle histoire peu, voire pas connue du tout du grand public ! Je connaissais Tilla Durieux, mais j'ai découvert une relation extraordinaire entre deux personnes totalement opposées ... Ce livre est un vrai bijou à découvrir. Et une belle édition !

@ Mango : Je suis sûre que ce très court ouvrage te plaira. C'est Alice qui me l'a offert, mais tu peux le trouver sur le site de la librairie Mollat ou sur Abebook ...

@ In Cold Blog : 24 pages, c'est toujours trop court, surtout pour une telle rencontre, c'est évident ! Mais il donne envie de découvrir et Renoir et Tilla Durieux qui a été une femme au caractère bien trempé ...

@ Dominique : J'ai recherché et je l'ai trouvé soit sur le site de la librairie Mollat (à Bordeaux), soit sur Abebook ou même Amazon (je l'y ai vu) ... Voilà pour l'aide que je peux t'apporter ! Mais je comprends après t'avoir mis l'eau à la bouche ;-D

@ In Cold Blog : Je l'ai aussi vu en vente en ligne sur la librairie Mollat de Bordeaux ... Donc, il se trouve, même s'il est plutôt rare.

Dominique a dit…

Merci à Laurent pour son aide et à toi Nanne pour les précisions
Bizarrement je ne trouvais rien
C'était pas un bon jour
Nanne je souhaiterais avoir un échange avec toi hors blog , si tu es ok tu peux me joindre là
ivredelivres@gmail.com
merci d'avance

Nanne a dit…

@ Dominique : Il y a des jours comme ça où rien ne marche comme on le souhaite ! Maintenant, tu es rassurée et tu sais que tu finiras par trouver ce tout petit livre ... Je t'envoie un mail pour cet échange dès demain soir. Promis, juré !

Marie a dit…

Ca a l'air évidemment très intéressant... mais je crois que ce n'est pas mon style de roman... Je passe mon tour pour ce titre.

Nanne a dit…

@ Marie : Ce n'est pas un roman, mais un petit écrit sur la rencontre de deux personnalités très différentes et sur les rapports de l'artiste à son modèle, que celui-ci soit connu ou non ! Il se lit très vite et raconte merveilleusement une époque que l'on ne retrouvera plus ...

Lounima a dit…

Je note, il m'a l'air très bien et, de plus, j'adore Renoir... ;-)

Nanne a dit…

@ Lounima : Il a deux avantages conséquents : il ne possède que 24 pages, et se lit d'une traite ! Et en plus, on comprend mieux la relation entre artiste et modèle ... Que du bonheur, dans une très belle édition !