6 février 2010

LE PASSE MURAILLE

  • Le serrurier volant - Tonino Benacquista (Tardi) - Folio n°4748

"Marc s'était toujours contenté de ce qu'il avait et n'aspirait à rien de mieux que ce qu'il était déjà : un homme ordinaire. Très tôt, il s'était avoué son goût pour la tranquillité et avait laissé aux autres leurs rêves de démesure. Jour après jour, il sculptait sa vie avec la patience de l'artisan qui sait que dans les objets les plus simples on trouve aussi de la belle ouvrage. D'ailleurs, d'où venait cette dictature des passions, des destins exceptionnels ? Qui avait décrété qu'il fallait choisir entre l'exaltation et la mort lente ? Qui s'était pris à ce point pour Dieu en affirmant que Dieu vomissait les tièdes ? Derrière chaque ambitieux, Marc voyait un donneur de leçons qu'il laissait libre de courir après ses grandes espérances. Lui ne demandait qu'à passer entre les gouttes, et à se préserver de la frénésie de ses contemporains. Si le monde courait à sa perte, il refusait d'en être le témoin".

Marc est un gars simple, vieux garçon indépendant qui vit en banlieue parisienne, loin des tumultes et du vacarme de la vie citadine. Dans son petit pavillon de Vitry-sur-Seine, la vie semble s'écouler comme un long fleuve tranquille. Un week-end sur deux, Marc le passe en compagnie de Magalie, jeune femme rencontrée sur les bancs du lycée, mal mariée puis divorcée. Dans son entourage, Marc ne compte qu'un seul et véritable ami dans sa vie, Titus, qui le taquine régulièrement à propos de son existence bien rangée, conformiste à trente-cinq ans. Rien ne venait perturber le quotidien réglé comme un coucou suisse de Marc, qui vivait en reclus, ne s'intéressant à rien, ni à personne. De son passé et du traumatisme vécu à une certaine période de son existence, Marc n'en faisait jamais référence. Ce type était plus fermé qu'une serrure inviolable. Un véritable tombeau, ce type ! "On leur avait expliqué que le stress post-traumatique s'accompagnait de divers symptômes, et notamment d'un détachement affectif de l'entourage. Marc en voulait au monde entier, et plus encore à ceux qui avaient compté pour lui, et qui compteraient à nouveau sitôt dépassé ce "syndrome du survivant"".

Surmontant tant bien que mal sa souffrance psychique tout en vivant avec ses fantômes, Marc avait réussi à trouver un nouvel emploi, conforme à ses attentes, serrurier. Un métier en or, une véritable opportunité pour ce solitaire, ce mutique, cet anachorète. Dès lors, Marc verra - chaque jour - les misères de ses congénères, leurs petits défauts, leurs grandes tartufferies, leurs fourberies, dans une indifférence la plus totale, étranger à lui-même encore plus qu'à ses clients se croyant obligés de justifier leur situation incongrue. Néanmoins, il se sentait bien dans ce travail où il était indépendant, et travaillait de jour comme de nuit, en fonction des demandes de la clientèle. Il préférait d'ailleurs les tournées de nuit qui le protégeaient de ses angoisses et d'un monde qu'il rejetait. "Aujourd'hui, Paris lui avait fait une place, comme elle savait en faire aux bizarres, aux déroutés, et à tous ceux qui ont une bonne raison de ne pas dormir. Son Paris by night n'appartenait qu'à lui et échappait à tous les clichés ; il ne côtoyait ni le sublime ni le sordide, ni le vice ni la vertu, mais juste un quotidien inversé, fait de situations inattendues, où l'agitation se mêlait souvent à l'irrationnel, l'absurde
à la mélancolie. Tout à sa mission, il s'oubliait, lui, Marc, et devenait invisible". Il y rencontrait des originaux, de vieux couples depuis longtemps étrangers l'un à l'autre et vivant ensemble par peur de la solitude, des têtes en l'air, des riches, des fauchés, des pauvres gens cambriolés. Tout un univers que la nuit révèle et réveille, et met en lumière.

Pour rentabiliser sa situation financière quand le besoin s'en faisait sentir, Marc acceptait de temps à autre, une tournée d'huissier qui consistait à passer une longue journée commencée aux aurores en compagnie d'un huissier pour forcer les portes des mauvais payeurs et autres individus refusant obstinément à se plier aux lois de la société et de la justice. Cette partie de son métier lui répugnait particulièrement, mais c'était de l'argent honnêtement gagné. "A en juger par le nombre de portes ouvertes et de serrures ouvertes, Marc rentabilisait sa journée comme rarement, à condition de ranger ses états d'âme dans le tiroir du bas. A une ou deux exceptions près, les saisies se déroulaient dans la douleurs et les biens confisqués ressemblaient à un butin dont Marc préférait ne pas savoir comment il allait être redistribué. A la fin de chaque tournée - il n'en acceptait pas plus de deux par mois - il se jurait que ce serait la dernière et se demandait pourquoi il ne les laissait pas aux spécialistes du genre qui ouvraient les portes comme on pille les vaincus". Parmi cette jungle humaine, Marc avait quand même rencontré une jeune femme, la quarantaine bien assumée, charmante sans être réellement belle, mais attirante et sensuelle.

Cécile, divorcée, essayait tant bien que mal de s'en sortir en tentant de retrouver le luxe de son passé bourgeoise. Il se sentait attiré par une telle personne d'une sensibilité à fleur de peau, cultivée, intelligente. Sans même le savoir, elle l'aidait à se reconstruite lentement après cet accident où il avait tout laissé, ses collègues de travail et une part de lui-même. Marc en serait presque tombé amoureux, prêt à oublier Magali, son passé, son drame personnel, si celle-ci n'avait pas disparu de sa vie aussi rapidement qu'elle y était entrée. Il mettra tout en œuvre pour la retrouver, engagera un détective privé avec qui il avait déjà travaillé pour savoir quel secret se cache derrière cette jeune femme étrange. Jusqu'au jour où la proposition d'un client singulier d'une sombre banlieue parisienne le renverra vers son sinistre passé. Dès cet instant, Marc décidera que la vengeance est un plat qui se mange froid et que le temps de le faire avaler est enfin arrivé.

Avec "Le serrurier volant", Tonino Benacquista relate l'existence de Marc - monsieur tout le monde -, traumatisé par un accident professionnel qui a bouleversé sa vie, sa façon de penser les choses et les événements, sa manière de fonctionner, d'être. A travers Marc, l'auteur décrit la société avec ses petites difficultés et ses grandes meurtrissures. Une société que tout un chacun connaît bien puisqu'elle ressemble peu ou prou à celle dans laquelle on vit. A force de voir cette humanité, ni tout à fait affligée, ni vraiment satisfaite, vivant tant bien que mal, supportant les soubresauts de l'existence en tentant de conserver un semblant d'équilibre, on finit par ne plus rien remarquer. Elle nous devient invisible parce que nous refusons
de la voir. Tonino Benacquista nous sort - malgré nous et à notre corps défendant - de cet autisme social où nous nous calfeutrons. Marc, c'est vous, c'est moi, c'est l'autre, le passant anonyme, à peine entrevu, déjà oublié. C'est un traumatisé de la vie qui a bien failli s'arrêter violemment. Depuis, Marc vit avec son histoire qu'il ne parvient pas à oublier. Chaque instant douloureux le ramène à ce passé. Celui-ci devient presque sa raison de vivre, le moteur qui le fait avancer. Parce que au-delà du roman noir, on trouve aussi une chronique sociale, celle de tout un chacun. Avec son ironie mordante, cynique et grinçante, Tonino Benacquista nous raconte notre société, vue par le trou de la serrure. Le texte de Benacquista associé aux dessins prodigieux aux couleurs sépia d'un Tardi toujours en grande forme, fait du "Serrurier volant" un roman tendre, beau, malgré la rudesse du sujet abordé.

Les blogs qui en parlent : Les Chats de Bibliothèque(s), Émeraude, Zazimuth, Flora, Michel, Cathe ... D'autres peut-être ? Si je vous ai oubliés, me le dire dans un gentil commentaire, merci !

307 - 1 = 306 livres qui s'érodent dans ma PAL ... Que faire ?!

17 commentaires:

keisha a dit…

Pour le prochain blogoclub j'ai lu Saga et ai ainsi découvert Benacquista, avec vraiment du plaisir. D'ailleurs je continuerai avec Malavita pour un autre engagement dans l'année.
Finalement, il a bien écrit, je m'en réjouis!

Manu a dit…

Si j'aime Saga, je poursuivrai moi aussi la découverte de cet auteur !

Sandrine(SD49) a dit…

un petit livre que j'avais bien apprecié ;-))

Mango a dit…

Je suis aussi en train de découvrir cet auteur qui me plaît bien pour le moment. J'espère que ses autres livres me séduiront tout autant. Ce que tu dis de celui-ci est très engageant!

Lounima a dit…

Pourquoi pas ? De cet auteur, j'ai lu "La boîte noire et autres nouvelles" et "Saga" il y a quelques années : un bon souvenir mais sans plus... ;-)

Yv a dit…

Benacquista aux textes et Tardi aux dessins : un très beau et bon livre.

In Cold Blog a dit…

Je trouve que l'édition originale est encore plus jolie (même si l'édition Folio n'ôte évidemment rien à la qualité du tout ;o) ).

Michel Serialecteur a dit…

Mercipour le lien,
c'est vrai que l'éditeur, disparu, faisait un très beau travail

cathe a dit…

Oui, un petit livre très sympathique et surtout un auteur qui ne déçoit jamais :-)
Merci pour le lien :-)

Lilibook a dit…

Je ne connaissais pas et ça a l'air bien et j'aime bien les illustrations.

Emilie a dit…

J'aime Benacquista, très bon souvenir de quelqu'un d'autre et j'aime Tardi pourtant je n'aime pas les Bds, c'est dire...
Je réponds très vite à ton mail, je me laisse un peu dépassée en ce moment. ;-)

Nanne a dit…

@ Keisha : Je n'arrive pas à mettre la main sur "Saga" à la bibliothèque, donc je lirai un autre ouvrage sur la liste, mais il a l'air vraiment drôle ! Je conserve de "Malavita" un souvenir extraordinaire ... Quand j'y pense, je ricane encore comme une hyène à cause de certains passages. J'attendrai ton billet pour savoir ce que tu en as pensé ...

@ Manu : Benacquista est un auteur qui mérite le détour ! Même si tu n'accroches pas avec "Saga", je te conseille "Malavita" un jour où tu n'as pas le moral ... Fou rire garanti. J'en ris encore en y pensant !

@ Sandrine : Si tu as le lien avec ce roman, transmets-le moi que je te rajoute à la liste des lecteurs. Cela a été une lecture agréable et heureuse, malgré le sujet ...

@ Mango : Pour le moment, c'est le 2ème roman de Benacquista que je lis et je dois reconnaître que je ne suis pas déçue ! Le premier était "Malavita" et j'avoue ne pas avoir pris de gros risque, car c'est un petit chef d'œuvre d'humour ... Mais j'en ai prévu d'autres concernant cet auteur, dont la suite de "Malavita" et "La maldone des sleepings" ...

@ Lounima : Avec Benacquista, tu es quasiment sûre de passer un agréable moment de lecture. Et c'est là l'essentiel ;-D

Nanne a dit…

@ Yv : L'association de ces deux-là a donné un roman de qualité graphique et d'écriture ! Ils sont complémentaires pour notre plaisir ...

@ In Cold Blog : J'ai vu l'édition originale sur Internet, mais l'édition Folio est vraiment très réussie avec les pages glacées. Ce qui en fait un beau et un bon livre !

@ Michel : Dès que je trouve vos liens (il me faut parfois fouillé un peu), je les ajoute pour que les lecteurs puissent se balader et se faire une opinion. Je ne savais pas que l'éditeur original n'existait plus ! Celle de Folio est une belle petite réussite et de qualité ...

@ Cathe : C'est tout à fait cela, un auteur qui ne déçoit pas et qui mais de la joie dans la lecture ... Plus je le découvre, plus je l'apprécie ! Pour le lien, c'est naturel ;-D

@ Lilibook : C'est très bien et ce roman se lit très vite, mais je ne saurais te conseiller "Malavita", si tu veux rire beaucoup et longtemps après ta lecture !

@ Émilie : Je l'ai découvert avec "Malavita" et je continue mon introspection dans son monde. Pour le moment, je n'ai que des joies ! Tout comme avec Tardi, dont j'aime aussi ses BD parfois très dures ... Prends le temps qu'il faut pour le mail. Je t'envoie le livre en suivant.

L'or des chambres a dit…

Tu sais que tu me donnerais même envie de lire un livre dont je n'aurais eu aucune idée de lire sans toi ??? (je ne sais pas si je suis très clair) Bonne soirée Nanne

Nanne a dit…

@ L'or des chambres : Aurais-je donc autant de charisme que cela ;-D Donner envie de lire un livre dont on ne sait rien ou très peu de chose, c'est quand même avoir de l'ascendant sur les personnes, non ?! Mais c'est très bien ainsi ...

L'or des chambres a dit…

"Charisme" ah oui, très certainement mais "ascendant" non. Je déteste ce mot,il contient : autorité, domination, emprise... Je dirais plutôt tentatrice... Parce que tes billets sont de cet ordre là. A part ça Nanne j'apprécie vraiment nos échanges. Bises. Passe me voir très vite...

Nanne a dit…

@ L'or des chambres : Je ne percevais pas le mot "ascendant" sous ce sens-là, mais plutôt sous un aspect positif, celui de l'influence et du conseil ! Mais, alors disons "tentatrice" ... J'aime bien aussi ;-D Cela fait du bien d'avoir des échanges via les blogs, même si on ne connait pas "physiquement" les personnes. On les perçoit au travers de leurs lectures. Je vais passer et n'oublie pas le tag auquel je dois répondre ...