18 février 2010

ECRIT SUR L'ART

  • Qui trompe-t-on ici ? - Paul Gauguin - L'Échoppe Éditions

Gauguin, qui n'avait pas sa langue dans sa poche, ne se gênait jamais pour dire les choses quand celles-ci ne lui convenaient pas. "Qui trompe-t-on ici ?" est un article rédigé par le peintre pour la revue "Le Moderniste illustré" et publié le 21 septembre 1889 alors que celui-ci a passé l'été à Pont-Aven et au Pouldu. Il n'a plus d'argent et apprend que l'État français est prêt à acheter une fortune "L'Angélus" de Millet, alors que ce dernier vendait ses œuvres une misère. Comme il l'écrit à Émile Bernard : "Je prépare un article concernant les achats de tableaux pour le Louvre et attaquant la critique d'art aujourd'hui". C'est un Paul Gauguin enragé et venimeux qui s'exprime dans cet article.

Pourquoi une telle diatribe contre le monde de l'art et des critiques en particulier ? Tout simplement parce que le 1er juillet 1889, à Paris, une bataille d'enchères a lieu autour de la vente de ce célèbre tableau de Millet, appartenant à une collection privée. Pour cette vente, s'affrontaient la Commission des Beaux Arts pour la France et l'American Art Association pou les États-Unis. Le gouvernement français refusera de débloquer une partie de la somme (380 650 francs de l'époque), le reste - 200 000 francs - ayant été réunis par des dons d'amateurs d'art fortunés prêts à tout pour conserver le patrimoine du pays. Alors que Commission des Beaux Arts, représentée par Antonin Proust, avait enlevé le tableau dans une partie de bras de fer contre des Américains bien décidés à remporter la partie, "L'Angélus" de Millet partira aux États-Unis après cette joute, tel un trophée
durement gagné !

Dans son article, Paul Gauguin ne se gênera pas pour s'en prendre - avec son
humour et sa verve - aux critiques d'art qui décident, par leurs écrits qui a du talent ou qui n'en n'a pas. "Oui, M. Wolff, les grands méconnus d'autrefois vous sourient du fond de leur tombe, sans aucun souci de vos consolations, et les méconnus d'aujourd'hui savent combien peu ils peuvent compter sur vous. Et cependant, vous représentez la critique influente. Vous avez découvert Millet ! ... O Christophe Colomb du succès, pieux illuminé de la surenchère, faut-il donc toujours qu'on vous les montre, les grands peintres ? N'en trouverez-vous pas un, par vous-même, par probité professionnelle".

Dans cette lettre ouverte aux critiques d'art tout puissants, Gauguin s'en prend particulièrement à Albert Wolff qui avait encensé l'œuvre du peintre Bastien-Lepage et jugé que Delacroix "[...] n'avait pas fait une œuvre que l'on puisse qualifier de chef d'œuvre complet" ! Comme à son habitude, il venait de mettre les rieurs de son côté par son cynisme désopilant. Mais le pauvre M. Wolff ne sera pas le seul à s'attirer les foudres d'un Gauguin remonté contre les critiques et à faire les frais de sa plume assassine et trempée dans l'acide. En passant, il écorne M. de Saint-Victor qui a eu l'audace de préférer mettre en avant un sombre artiste peintre du nom de Marchal, jugeant Millet "mauvais peintre" ! Même combat contre un certain M. Bouguereau qui avait refusé les œuvres de Millet de son vivant, le condamnant à une quasi mendicité. "Si les vrais peintres vous échappent, Messieurs, en revanche vous avez créé les médiocrités officielles, qui ont leur place dans les musées, aux frais du contribuable. Quoi de surprenant à ce que la France soit obligée de payer un prix fou pour retenir les œuvres de ses maîtres, après les avoir laissés mourir de faim ! Une influence aussi bien acquise et noblement exercée que celle-là donne lieu à une alternative des plus claires. Ou bien la critique est nécessaire, en ce cas qu'elle se conduise bien, sans tripotage et intelligemment. Ou la critique est nuisible : dans ce cas, nous n'en voulons pas".

En quelques dizaine de pages, Paul Gauguin nous fait partager son point de vue sur
une catégorie de professionnels qui ne se sont pas toujours comportés en personnes responsables, influentes et impartiales, mais plus souvent ont fait preuve de légèreté, de négligence et de partis-pris ouverts. Ce que ne mesuraient pas ces critiques, c'est tout le préjudice qu'ils causaient en pesant sur des choix et des arbitrages dans un milieu aussi fermé que celui de l'art. Ils pouvaient faire et défaire des carrières. Ils décidaient de qui avait du talent ou n'en possédait pas et influaient sur l'avenir de tel ou tel artiste, surtout en cette fin du 19e Siècle qui voyait poindre à l'horizon un changement dans les styles, les formes et les techniques de peinture. "Qui trompe-t-on ici ?" de Gauguin est un article qui rappelle au lecteur ou à l'amateur d'art que cet artiste a aussi écrit quelques bons ouvrages sur le milieu de l'art, dont "Racontars de rapin" que j'ai bien l'intention de découvrir !

Encore une fois, merci à Alice qui m'a offert ce joli petit livre que je ne connaissais pas, dans le cadre du swap "Un livre, un peintre".

304 - 1 = 303 livres qui trépignent d'impatience dans ma PAL ...

13 commentaires:

Dominique a dit…

Nanne on ne vient jamais chez toi sans avoir envie d'emporter le livre, Evidemment que je note le titre ET l'éditeur que je vais aller explorer
Très très bon week end à toi

mirontaine a dit…

Ton billet est (comme très souvent) fort instructif. Tu me donnes l'envie de me rendre à nouveau dans les musées et m'intéresser davantage à la peinture.

L'or des chambres a dit…

Je comprends tout à fait sa colère, de quel droit un critique peut-il décider si l'artiste est bon ou mauvais, sait-il vraiment ce que cela veut dire de peindre ??? Combien d'artiste sont morts dans la misère alors que leurs oeuvres se vendaient des fortures après... En effet il y a vraiment quelque chose de choquant là dedans ! Ce n'est pas l'art qui fait tourner le monde mais l'argent (et des imbéciles qui croient pouvoir juger d'un talent alors qu'ils seraient bien incapable de faire quoi que ce soit avec un pinceau... mais cela vaut aussi pour l'écriture, c'est exactement le même débat...) Un livre qui m'a l'air très intéressant... Merci Nanne et je te souhaite un très bon week end. Bises

Nanne a dit…

@ Dominique : C'est le défaut de toute la blogosphère que tu résumes là ! Dès qu'un livre intéressant est présenté, hop, on a envie de repartir avec ... Un vrai dilemme avec des choix qui s'imposent en permanence. Mais celui-ci, comme le précédent de Tilla Durieux, se lit très vite et c'est un pur moment de plaisir. En plus, cette édition a une très belle qualité de papier, malgré son apparente sobriété ! Bon week end à toi aussi ...

@ Mirontaine : Alors ça tombe bien, parce que je vais entrer dans une période de présentation de livres autour de l'art, de la peinture, de la musique ! Il n'est que le premier d'une longue série, parce que j'ai beaucoup d'ouvrages concernant ce thème dans ma PAL ... Bon week end à toi.

@ L'or des chambres : Paul Gauguin était connu pour être un personnage qui ne cachait pas ses opinions quand il avait quelque chose à dire ! Et c'est vrai que dans l'histoire de l'art et de la peinture, les critiques n'ont pas toujours été honnêtes et intègres dans leur jugement. Il y a des histoires d'influence et des jeux de pouvoir où l'argent entre aussi en compte, mais pas que cela. La fin du 19e et le début du 20e Siècles ont accéléré un processus d'évolution - voire de révolution - dans l'art en général. Et les critiques n'ont pas compris que la société dans son ensemble changeait d'époque. Ils en étaient encore au début du 19e Siècle, avec une peinture ou une littérature académiques ! Bon week end à toi ...

Moka a dit…

Un livre qui éveille ma curiosité !
Je note la référence...

Aifelle a dit…

Où est le Gaugain d'aujourd'hui capable de s'attaquer à la critique ? Je crois qu'il pourrait le faire dans les mêmes termes aujourd'hui, peut-être encore pire. J'attends le Tilla Durieux d'un jour à l'autre ..

Nanne a dit…

@ Moka : Je viens de faire un tour (rapide) sur ton blog, et je pense que ce tout petit livre devrait piquer ta curiosité et te plaire ! En plus, il se lit d'une traite ...

@ Aifelle : Un autre Gauguin ?! C'est comme un autre Zola de l'affaire Dreyfus, je ne sais pas encore où il se cache, mais il est bien décidé à ne pas sortir de sa tanière ! Pourtant, ils auraient fort à faire pour défendre la culture en général et certains artistes en particulier ... Alors, tu as fini par le dénicher, celui-là ! Je l'ai trouvé infiniment beau. Je pense qu'il te plaira, même s'il est très (trop) court.

Lilibook a dit…

Eh bien, ton billet est vraiment intéressant.

Nanne a dit…

@ Lilibook : Alors, il ne te reste plus qu'à le lire pour découvrir une autre facette de Gauguin ;-D C'est très court, mais plutôt virulent contre les critiques d'art ! Un vrai régal à lire ...

Lounima a dit…

Encore une fois, un billet très intéressant ! ;-)
Il est vrai que Gaugain n'avait pas son "opinion" dans sa poche !! ;-)

Nanne a dit…

@ Lounima : Mais il n'y a pas que le billet qui soit intéressant, la plume de Gauguin est percutante ! Avec ce petit écrit, on comprend mieux son caractère qui n'était pas des plus faciles à vivre ...

chiffonnette a dit…

Voilà qui est appétissant et intéressant! Comme quoi rien ne change vraiment!! :-)

Nanne a dit…

@ Chiffonnette : C'est un texte excellent, plein d'humour et de finesse à l'encontre des critiques d'art ! Rien ne change vraiment, quelle que soit l'époque ...