28 avril 2010

LE PANIER DE CRABES

  • Le poisson mouillé - Volker Kutscher - Seuil Policier Éditions

"Plus que trois jours et la situation allait devenir critique. Le 1er Mai tombait le mercredi suivant et malgré l'interdiction de manifester décrétée par Zörgiebel, le préfet de police de Berlin, les communistes avaient prévu de défiler dans les rues. La police était nerveuse. Des rumeurs concernant un coup d'État circulaient : on disait que les bolcheviks voulaient jouer à la révolution et faire de l'Allemagne un bastion soviétique, avec dix ans de retard. Au sein du 220e poste de police, on était encore plus nerveux que dans les autres circonscriptions. Neukölln était un quartier ouvrier. Avec Wedding, c'était l'un des quartiers les plus rouges de Berlin". Berlin 1929. Le commissaire Gereon Rath, arrivé de Cologne depuis peu, a été muté à la Brigade des Mœurs de la capitale prussienne pour faire taire certaines rumeurs malfaisantes à son sujet. Depuis, il n'espère plus qu'une chose : rejoindre au plus vite la Crim, parce que les Mœurs drainent toujours sa mauvaise réputation de proxénète d'État, malgré la nouvelle loi sur l'hygiène publique. Mais surtout, la surveillance étroite des clubs illégaux, des tripots clandestins et le développement de l'industrie de la pornographie n'était pas la tasse de thé de Gereon Rath. Il avait beau se répéter que - depuis la révolution spartakiste de 1919 - l'ordre des choses et les valeurs morales dans la société était bouleversé, lui-même ne croyait guère à ces fadaises. "N'y avait-il pas des choses plus importantes dont la police devait s'occuper ? Comme faire respecter l'ordre et le calme, par exemple, et agir pour que les meurtriers paient pour leurs crimes ? Du temps où il était à la Criminelle, il avait su pourquoi il travaillait pour la police. Mais aux Mœurs ? Qui se souciait de quelques photos porno de plus ou de moins ? Ceux qui se voulaient les apôtres de la morale avaient réussi à trouver leur place au sein de la République peut-être, mais il ne faisait pas partie de ces gens-là".

Et pour parachever ce climat de déliquescence sociale, le parti communiste avait décidé de passer outre l'interdiction de manifester le 1er Mai. Visiblement, ses membres voulaient réitérer la révolution avortée de 1919. Et la police de Berlin, dans son ensemble, avait été réquisitionnée par le préfet Zörgiebel pour être en ligne de front. Les quartiers populaires de la Bülllowplatz, de Wedding et du Neukölln étaient en état de siège. "Les policiers cherchaient des armes jusque dans les poubelles. Huit patrouilles étaient mobilisées rien que dans le quartier en ébullition de Neukölln. Ainsi que des membres de la police judiciaire. [...] Cela faisait trois jours que les émeutes avaient commencé. Affrontements entre communistes et forces de l'ordre, coups de feu tirés. C'était la guerre dans les rues de Wedding et de Neukölln. Des barricades avaient été érigées dans la Hermann-Strasse avec des matériaux de construction ; dans certaines rues, les lampes de réverbères avaient été cassées par des jets de pierres. Des bandes de jeunes profitaient de l'obscurité pour piller les magasins". Et le commissaire Gereon Rath participait aussi à cette partie de cache-cache meurtrier avec les communistes.

Et puis, il y a eu ce mystérieux cadavre repêché dans le Landwherkanal et dont personne ne sait rien. Sauf le commissaire Gereon Rath qui l'a immédiatement reconnu. C'est Boris, le Russe ivre qui s'était introduit chez lui en pleine nuit pensant y trouver le précédent locataire, Alexeï Ivanovitch Kardakov. Et Gereon Rath voit là une occasion merveilleuse d'intégrer rapidement la Criminelle du divisionnaire Böhm en le doublant par une enquête parallèle. Seulement, ce Kardakov est une véritable Arlésienne. En effet, comment retrouver un Russe
perdu dans Berlin, qui vend de la cocaïne pour vivre dans les cabarets interlopes de la ville ? Quand, en plus, la communauté russe exilée n'est pas très loquace sur son compte malgré les menaces de toutes sortes qu'il profère, Gereon Rath se demande s'il arrivera seul à débrouiller ce meurtre énigmatique et à retrouver la police criminelle.

Ceux qui connaissent un peu Berlin et son histoire politique et sociale seront ravis de la retrouver dans "Le poisson mouillé" de Volker Kutscher. Berlin, mégapole des années 1930, prise entre les feux croisés du communisme et du fascisme, vit là ses années les plus belles, les plus excentriques, les plus folles, les plus audacieuses, avant de vivre les plus sombres. Berlin, capitale de la Prusse encore toute puissante au sein d'une République de Weimar bancale, tentant de surnager entre crises économique et sociale, et velléités nationalistes. Enfin, Berlin carrefour de l'immigration russe, melting pot multiculturel où chacun pouvait retrouver une part de son pays dans un café, une librairie, un cabaret, un quartier. Bref, dans "Le poisson mouillé", Berlin est partout, à chaque instant. Elle est un personnage à part entière plus encore qu'un simple décor. Berlin la Rouge, Berlin la social-démocrate, Berlin la communiste, qui essaie de résister aux appels des sirènes politiques qui se parent de leurs plus beaux atours pour la séduire. Dans cette nasse, Gereon Rath est pris, tel un poisson. Il va et vient. Individualiste et persuadé d'être du bon côté de la barrière, de combattre le mal qui ronge son pays depuis l'humiliation de l'armistice de 1918 dont l'Allemagne peine à se remettre, Gereon Rath a bien du mal à se départir de son erreur professionnelle, de son éducation stricte et de son ambition personnelle qui le ronge. D'ailleurs, il ne sait pas très bien où court l'Allemagne et les Allemands depuis quelques années. Et lui
avec. Sans parler de son entourage, tout aussi perturbé. Avec la cohorte d'anciens combattants qui vivent encore et toujours sur le ressentiment, la rancœur de la défaite, qui ne souhaitent qu'une seule et unique chose, en découdre à nouveau et se retrouvent dans des organisations paramilitaires du Stahlhelm. Avec les ligues d'extrêmes - droite ou gauche - qui embrigadent à tour de bras pour la prochaine révolution qui remettra de l'ordre dans une société partie à vau l'eau depuis longtemps. Par-delà tout cela, il y a cette atmosphère que l'on sent, que l'on hume, dont on ne sait pas bien d'où elle vient, ni ce qu'elle donnera dans quelques mois ou quelques années. La crise est là, mais la population recherche les plaisirs interdits, entre drogues, prostitution et clubs clandestins. Cette ambiance proche de "Berlin Alexanderplatz" de Alfred Döblin ou de "L'Opéra de Quat'sous" de Bert Brecht, avec des personnages entre ombre et lumière, ni bons ni mauvais, vivant dans un entre-deux avant le grand saut dans l'inconnu. Dans "Le poisson mouillé", le lecteur est plongé dans ce milieu entre rêve et cauchemar, avec des policiers pas toujours probes et les ringvereine, organisations mafieuses qui protégeaient leurs quartiers d'une criminalité débordante en faisant régner leur loi. Autour d'eux, une foule de personnages naviguent, surnagent. C'est dense, c'est riche, c'est labyrinthique et on se demande où cela nous mènera. Il ne nous tarde qu'une chose, lire très vite le deuxième opus prévu pour savoir ce qu'il adviendra du commissaire Gereon Rath et de quel côté de la balance il penchera.

Encore merci à Suzanne du site "Chez les filles" et aux éditions Seuil pour cet envoi et cette lecture passionnante.

Les blogs qui en parlent : Anne, Keisha, Saxaoul, Chris89, Michel_13_blog, Katell, La ruelle bleue, Yv, Véronique D ... D'autres peut-être ?! Merci de vous faire connaître par un petit mot.

288 - 1 = 287 livres qui trépignent d'impatience ...

7 commentaires:

Aifelle a dit…

Je ne lis pas ton billet parce que je vais commencer la lecture. J'y reviendrai après .. j'ai une chanson qui me trotte dans la tête avec insistance : Berlin, des années vingt .. mais qui donc la chantait ?

Yv a dit…

Ah oui on attend avec impatience la deuxième aventure !

keisha a dit…

Un bon cru de CLF, et je vois que l'ambiance historique t'a plu, c'est un des plus du roman.
J'aime ton titre ^_^et tes illustrations.

Nanne a dit…

@ Aifelle : Tu as raison de ne pas le lire pour ne pas être influencée dans ta lecture ! Je vais attendre que tu le lises pour savoir ce que tu en as pensé ... Pour la chanson, j'avais l'air de "L'Opéra de quat'sous", "Mackie the knife"tout au long de ma lecture.

@ Yv : Il me tarde de connaître la suite des aventures de Gereon Rath pour savoir comment les choses tournent pour lui ! Je l'ai trouvé très singulier et très opportuniste ...

@ Keisha : Lorsqu'on me dit Berlin dans les 1930, je plonge immédiatement ! Je dois reconnaître que ce roman est bien documenté sur cette période, ce qui le rend encore plus captivant ... Le titre m'est venu tout seul, au fur et à mesure de ma lecture. Quant aux illustrations, c'est un tableau de George Grosz que j'aime particulièrement !

chris89 a dit…

J’ai hâte de retrouver Gereon et Charly !

Belledenuit a dit…

J'ai moi aussi beaucoup aimé cet ouvrage. Il me tarde que le tome 2 soit traduit pour poursuivre avec Gereon Rath qui est quand même très particulier mais ô combien intéressant !

Nanne a dit…

@ Chris89 : J'ai vu sur Internet la pochette du tome 2, mais en allemand ! Elle donne envie de poursuivre cette lecture ... J'espère que la suite aura la même vigueur !

@ Belle de nuit : Pour être particulier, Gereon Rath l'est ! Je veux savoir de quel côté de la balance il penchera au fur et à mesure que les événements politiques vont se précipiter ...