12 avril 2010

TERRASSER LE DRAGON

  • Quand nous étions orphelins - Kazuo Ishiguro - Folio n°4986

"Après bien des années où j'avais été constamment environné de camarades, au pensionnat puis à Cambridge, je prenais le plus grand agrément à ma seule compagnie. Je me délectais des parcs de Londres, de la quiétude de la grande salle de lecture au British Museum ; je me permettais des après-midi entiers de promenades dans les rues de Kensington, traçant dans ma tête les plans de mon futur et faisant halte par instants pour m'enchanter qu'ici, en Angleterre, au cœur même d'une si vaste cité, on pût voir du lierre et des plantes grimpantes s'accrocher aux façades de belles demeures". Londres, 1930. Christopher Banks revient sur ses débuts professionnels. Dès son adolescence, à son retour de Shanghai, le jeune garçon rêve d'un brillant avenir de détective privé. Enfant secret et introverti, Christopher rechigne à dévoiler son devenir, même à sa tante qui l'a recueilli après la disparition de ses parents. A l'issue de ses études à Cambridge, James Osbourne - un ancien condisciple - l'introduit parmi ses relations mondaines. De déjeuners en dîners, de cocktails en soirées élégantes, Christopher Banks en viendra à se faire une place de choix au sein des coteries en vogue dans la capitale anglaise. Son prestige de détective privé, il le devra à son dénouement de l'affaire Mannering. "Assurément, cette période qui avait suivi mon premier triomphe public s'était révélée grisante : beaucoup de portes nouvelles s'étaient soudain ouvertes à moi, les invitations pleuvaient, tombant des cieux qui m'étaient entièrement neufs, et quantité de gens qui jusqu'alors s'étaient bornés à me saluer poliment s'exclamaient avec enthousiasme dès l'instant où je pénétrais dans une pièce. Aussi ne faut-il pas s'étonner si j'avais quelque peu perdu mes repères".

Dès lors, son aura professionnelle ne cessera de croître et Christopher Banks consacrera l'essentiel de son existence à traquer le mal sous toutes ses formes. Paradoxalement, à mesure que grandit son prestige dans les milieux les plus huppés et les plus en vue de la société londonienne, celui-ci ressent le besoin pressent de savoir ce qui est réellement arrivé à ses parents, tous deux mystérieusement disparus dans la Concession internationale de Shanghai. Dans ses réminiscences d'enfant, il se souvient que sa mère s'était fait connaître dans cette mégapole pour sa lutte acharnée contre l'opium et ses méfaits sur la population locale. "Il faut dire qu'à Shanghai le problème de l'opium était une réalité que les adultes ne cherchaient guère à cacher aux enfants ; mais naturellement, quand j'étais tout petit, je n'y comprenais pas grand chose. J'étais habitué à voir chaque jour, de la voiture qui m'emmenait à l'école, les Chinois vautrés sous les porches de Nanking Road au soleil du matin, et pendant quelques années, chaque fois que j'entendais parler des campagnes de ma mère, je m'imaginai qu'elles se bornaient
à aider charitablement ce groupe de personnes en particulier. C'est seulement plus tard, en grandissant, que j'eus des aperçus différents des complexités du problème". Celle-ci reprochait parfois à son mari de travailler pour une société qui faisait de l'argent avec l'opium qu'elle avait importée d'Inde vers la Chine.

Par-delà ses parents qui apparaissent sans les brumes de ses souvenirs, Christopher se rappelle de son Oncle Philip. Plutôt un ami proche de la famille qui avait eu le courage de démissionner de chez Morganbrook & Byatt en raison d'un "[...] profond désaccord avec ses employeurs sur la meilleure voie d'avenir pour la Chine". Il
avait créé une organisation - L'Arbre Sacré - qui se consacrait à améliorer le sort et les conditions d'existence des Chinois les plus démunis de Shanghai. Oncle Philip, dont Christopher trouvera avec le temps, étrange son amitié pour Wang Ku, seigneur de la guerre de la province de Hunan, chef d'une armée de quelques trois cents soldats. Ce même Oncle qui remplacera son père après sa disparition énigmatique et le protégera des dangers encourus. Mais en revenant à Shanghai pour clore définitivement le chapitre le plus douloureux de sa vie, Christopher Banks assistera à la déliquescence d'une société anglaise qui vit dans le déni de ce qui se produit sous ses yeux et se soûle d'illusions. "Ici, au cœur du maelström qui menace d'engloutir la totalité du monde civilisé, je ne découvre qu'une pathétique conspiration du déni, un déni de responsabilité qui a tourné à l'aigre et se manifeste dans les attitudes pompeusement défensives que j'ai rencontrées si souvent. Et je la voyais devant moi, maintenant, la prétendue élite de Shanghai, traitant par le plus complet mépris les souffrances de ses voisins chinois de l'autre côté du canal".

Singulière atmosphère qui se dégage de "Quand nous étions orphelins" de Kazuo Ishiguro, entre ombre et lumière, bien et mal, noir et blanc. Le personnage revient sur son enfance à Shanghai et réveille tous les événements marquants, importants, notables concernant ses parents et leurs activités avant leur mystérieuse disparition au sein de la Concession internationale de Shanghai. De sa mère, il conserve l'image évanescente d'une femme forte, sûre d'elle-même, déterminée dans sa volonté de lutter contre le trafic d'opium qui sévissait partout dans la société chinoise. Cette personnalité rigoureuse, droite, s'oppose à celle de son époux, beaucoup plus docile, conciliant et s'arrangeant de ces arrangements réalisés par la société qui l'emploie. Ses souvenirs sont aussi hantés par la présence permanente de son ami d'enfance, Akira, d'origine japonaise. Contrairement à Christopher, Akira est pétri de traditions de son pays d'origine, sûr de lui, parfois fier et quelque peu arrogant concernant l'émergence économique du Japon, en même temps vivant dans la crainte des sorts et maléfices du vieux Ling Tien, le domestique chinois. Autour de Christopher se déploie une humanité en décalage avec les soucis de l'époque, plus préoccupés par leur sort personnel et leur reconnaissance sociale, des être perdus, égarés dans un monde qu'ils ne comprennent plus réellement. Ils sont le reflet d'une fin de règne, derniers feux vacillants, flammèches d'un univers révolu en Asie et en Occident. A
travers Christopher Banks, individu un peu désorienté par sa propre histoire personnelle, c'est une Chine en plein chambardement politique, économique et social que Kazuo Ishiguro nous présente. Shanghai, Concession internationale, devient - dans les années 1930 - le bastion politique des nationalistes chinois qui se battent contre le communisme et les Japonais qui veulent envahir le pays. Shanghai, ville duale, mélange subtil entre modernité et tradition, melting pot culturel, libérant à la faveur de la nuit les plaisirs interdits, les tripots, la prostitution, les fumeries d'opium. D'abord très lent, désarçonnant, perturbant, alternant passé et présent, "Quand nous étions orphelins" devient de plus en plus passionnant, prenant, à mesure que l'on s'approche du dénouement. Kazuo Ishiguro, le plus britannique des auteurs japonais mélange habilement le style d'écriture occidental et l'art oriental du récit tout en finesse, en délicatesse, détachement et avec force détails.

Ce roman est une lecture commune avec Manu et Ys


D'autres blogs en parlent : Céline, Papillon, George Sand, Émeraude, ... D'autres, peut-être ?! Merci de vous faire connaître par un petit mot.

291 - 1 = 290 livres ... Ça baisse, ça baisse !!

17 commentaires:

Ys a dit…

Tout commence effectivement très lentement, un récit un peu monotone de la jeunesse du narrateur, mais ce rythme me berce et me charme d'emblée. Et puis les choses deviennent étranges, les contradictions s'accumulent et il devient impossible de laisser tomber. Cette écriture-là a quelque chose d'envoutant, je trouve.

Nanne a dit…

@ Ys : J'ai juste aperçu ton billet que je vais me dépêcher de lire, avec celui de Manu ... C'est vrai que le début a été très lent à se mettre en place, mais le charme est bien présent, et puis il y a cette Angleterre qui est décrite avec beaucoup de détails et de méticulosité qui rend ce rythme très agréable. Et c'est vrai que plus on avance, plus les choses se mélangent, s'imbriquent, les personnages sont étranges et les situations bizarres, on est pris dans ce tourbillon et on ne peut plus rien lâcher jusqu'au bout ! J'ai été envoûtée par cette écriture ... J'ai prévu "Les vestiges du jour", mais je vais attendre un peu de me remettre de la force de cette histoire et de la puissance de l'écriture.

Manu a dit…

Je suis d'accord avec Ys, c'est envoutant. Je suis définitivement charmée par Kazuo Ishiguro.

choco a dit…

Tout ce que je lis sur cet auteur me plait ! et dire que j'ai toujours Auprès de moi toujours dans ma PAL... :)

In Cold Blog a dit…

Autant j'avais été transporté par Les vestiges du jour, autant je m'étais ennuyé avec celui-ci. Je n'avais pas réussi à adhérer à la quête du personnage principal qui m'a parue trop utopiste et fantasmée.

Aifelle a dit…

Je n'ai rien lu de cet auteur depuis "les vestiges du jour", pourquoi pas celui-ci, mais je ne me précipiterai pas, j'en ai trop à lire avant.

Dominique a dit…

Après le bille d'Ys, le tien qui vient nous conforter dans l'idée que c'est à lire
Les vestiges du jour était un régal mais c'était il y a longtemps ...

Cynthia a dit…

"Auprès de moi toujours" est dans ma PAL...Je devrais peut-être en faire une lecture commune avec Choco ^^
Je ferai le choix de lire celui-ci si le premier plaît !

Lilly a dit…

J'aime énormément cet auteur. Celui-ci n'est pas encore sur ma PAL, mais il finira bien par la rejoindre. Cette lecture commune était une excellente idée !

mirontaine a dit…

Cet auteur attise ma curiosité de plus en plus...
Merci beaucoup pour le cadeau dans ma BAL, je le redis ici!J'étais touchée."Liberté" va prendre la route...

L'or des chambres a dit…

Les livres de cet auteur sont mystérieux et très spéciaux... J'avais lue "auprès de moi toujours" et j'avais beaucoup aimée ! Un sujet vraiment envoutant, un style qui vous happe... Bref une bonne surprise.
Bises et à bientôt Nanne
(ta PAL baisse à une vitesse...)

Nanne a dit…

@ Manu : En lisant ton billet, j'ai retrouvé les mêmes émotions que j'avais ressenties au cours de ma lecture ... J'avais tellement envie de découvrir cet auteur et, maintenant, je suis obligée de continuer cette rencontre par d'autres livres. J'ai d'ailleurs prévu "Les vestiges du jour", dont j'avais aimé l'adaptation au cinéma et "L'inconsolée" sur une pianiste qui revient en Europe centrale. Mais c'est sûr, je le relirai très vite ...

@ Choco : Un conseil de convertie, précipite-toi sur ce roman qui doit-être magnifique ... Sincèrement, cet auteur a une écriture magique et merveilleuse ! Tu ne devrais pas être déçue par lui.

@ In Cold Blog : Je dois avouer que pour ce roman l'histoire commence très lentement et il faut vraiment prendre le temps de sa lecture pour en savourer chaque détail qui a son importance. J'ai eu (un peu) peur au début, mais je me suis laissée porter par le charme envoûtant de l'écriture de l'auteur qui est exceptionnelle ! J'ai hâte de lire "Les vestiges du jour" ...

@ Aifelle : Il faut le lire, même si ce n'est certainement pas son ouvrage le plus apprécié, pour la beauté de son écriture ... Mais surtout, prends ton temps, celui de se laisser envoûter par l'atmosphère du roman !

@ Dominique : Il y a aussi celui de Manu, notre 3e lectrice qui a adoré ce roman ! Dans tous les cas, on est trois à l'avoir aimé et à avoir envie de continuer avec cet auteur merveilleux ... Je pense que ce roman aura tout pour te plaire, même si l'on rentre petit à petit dans l'histoire.

Nanne a dit…

@ Cynthia : Ce serait une superbe idée que celle de faire une lecture commune avec Choco autour de "Auprès de toi toujours" ! Cela permettrait de nous offrir encore une belle rencontre avec un auteur magnifique ...

@ Lilly : Je suis tout à fait d'accord avec toi pour l'idée de la lecture commune ! Cela m'a permis de partir à la rencontre d'un auteur que je voulais lire absolument et dont je connaissais le talent ... Mais je suis définitivement sous le charme de son écriture. Et "Quand nous étions orphelins" restera comme une lecture marquante !

@ Mirontaine : Si tu veux le découvrir, je peux te l'envoyer, sans problème. Sa lecture est un moment très fort, malgré la lenteur du début qui peut parfois faire hésiter ! Mais l'histoire est prenante et on ne lâche plus ce roman jusqu'au bout ... Pour le petit cadeau, c'est faire plaisir qui est toujours agréable ;-D

@ L'or des chambres : C'est tout à fait cela, des romans plutôt mystérieux et envoûtants ! Mais quel bonheur de lire ce genre d'ouvrage ... Cela a été une rencontre fabuleuse avec un autre auteur que je ne lâcherai pas comme ça ! J'espère que tu vas mieux et que les choses s'arrangent pour toi. Excellente fin de semaine à toi ...

Lou a dit…

Je suis très fâchée contre moi-même car je veux découvrir Ishiguro depuis l'ouverture de mon blog il y a plus de 3 ans ! Je pense commencer par "Les vestiges du jour", l'adaptation faisant partie de mes films préférés.

Nanne a dit…

@ Lou : Tu as bien raison d'être fâchée contre toi, parce que je voulais faire la même chose que toi depuis 3 ans et plus et d'avoir franchi le pas me donne envie de recommencer ! Je pense continuer par "Les vestiges du jour" parce que le film m'avait envoûtée ... J'en ferai bien une lecture commune, mais pas avant la rentrée pour cause de planning surchargé ! Dis-moi si cela te tente. Pour "Zola Jackson", je t'envoie le mail dans quelques jours, le temps d'écluser quelques lectures.

Lounima a dit…

Pourquoi pas ? Je vais aller voir les avis de Manu et Ys, histoire de confronter leur avis au tien ... ;-)

Nanne a dit…

@ Lounima : Je pense qu'après les avis de Manu et d'Ys tu ne pourras plus qu'adhérer à cette prochaine lecture ! C'est un auteur admirable ...