23 mai 2009

GRABRIELLE PAR CHANEL

L'allure de Chanel - Paul Morand - Folio n°4896



"[...] Chanel était très seule, très timide, très surveillée ; Misia lui amenait ce soir-là ses futurs compagnons de vie, les Philippe Berthelot, Satie, Lifar, Auric, Segonzac, Lipschitz, Braque, Luc-Albert Moreau, Radiguet, Sert, Elise Johandeau, Picasso, Cocteau, Cendrars (pas encore Reverdy). Leur seule présence annonçait la cassure d'avec 1914, le passé révoqué, la voie ouverte au lendemain, un lendemain où les banquiers ne s'appelleront plus Salomon, mais Boy, Lewis, [...] où les parfums ne seront plus Trèfle incarnat, Rêve d'automne, mais porteront un numéro matricule, comme les forçats. Vous n'auriez pas reconnu le génie de Chanel ; rien n'indiquait encore son autorité, sa violence, sa tyrannie agressive, ne laissait apparaître ce caractère promis à une grande illustration". C'est en 1921 que Paul Morand fera la connaissance de la toute jeune Coco Chanel. Il aura le privilège de faire partie du groupe restreint de ses compagnons de route. Se faisant l'écho des souvenirs de Chanel, Paul Morand nous relate - à la 1ère personne - le destin exceptionnel de cette petite modiste aux origines humbles qui allait bouleverser le monde feutré des grandes maisons de couture établies et réinventer l'éternel féminin.

La vie de Chanel sera - avant tout - le parcours d'une solitaire. Si un adjectif peut la résumer, la caractériser, c'est seule, isolée, abandonnée, recluse. Seule, de sa naissance jusqu'à sa mort. Seule, au point de faire d'un cimetière de campagne son refuge, sa retraite, son lieu de confidence pour ses joies et ses peines d'enfant. L'endroit idéal pour cette petite fille sombre et taciturne, mise en pension chez des tantes exécrables après la disparition de sa mère et la fuite de son père. Autre lieu - d'apprentissage celui-là - le grenier, sa bibliothèque, son trésor de culture et d'imagination. L'espace où la petite Gabrielle - pas encore Coco - alimentera son imaginaire, puisera son inspiration, développera sa dignité, sa fierté de rester debout contre vents et marées. Cette enfant difficile, qui ne cèdera rien à personne, ne souhaitera qu'une seule et unique chose, sans doute la plus exigeante parce que la plus difficile, être libre. Pour la dompter, ses tantes lui imposeront des travaux de couture, la préparation de son trousseau de jeune fille à marier. Elle crachera dessus, préférant - de loin - la vie nouvelle qu'elle venait de découvrir à
Vichy. Vichy avec ses excentriques en robes écossaises qu'effrayaient tous les bien-pensants et autres conservateurs. Vichy, première station sur le chemin de la gloire de la future Coco Chanel. Vichy et sa rencontre avec M. B., dont elle deviendra la maîtresse pour fuir l'Auvergne, les tantes, la grisaille de sa vie, la tristesse de son enfance. Et puis, la rencontre miraculeuse, celle qui balaie tout sur son passage, qui emporte passé et présent pour construire un avenir, une autre histoire, une seconde vie, Boy Capel. "Boy Capel, être d'une vaste culture, d'un caractère original, avait fini par me comprendre très bien. - Elle a l'air futile, disait-il, mais elle ne l'est pas. Il ne voulait pas que j'aie d'amis. Il ajoutait : - Ils t'abîmeraient. C'est le seul homme que j'ai aimé. Il est mort. Je ne l'ai jamais oublié. Il fut la grande chance de ma vie ; j'avais rencontré un être qui ne me démoralisait pas. Il avait une personnalité très forte, singulière, une nature ardente et concentrée ; il m'a formée, il a su développer en moi ce qui était unique, aux dépens du reste".

C'est grâce à cet anglais élégant, raffiné, cultivé, sûr de lui et d'elle, que Coco Chanel se lancera dans la mode comme on lance un défi, pour faire un pied de nez à son histoire. Son premier magasin, dans la mythique rue Cambon, sera une chapellerie. Paradoxalement, c'est la Grande Guerre qui fera de Chanel ce qu'elle allait devenir : une pionnière dans la libération du corps féminin, la styliste de l'épure, l'artiste de la simplicité, de la sobriété,
de l'éternel féminin, de l'élégance simple et vraie, de celle qui traverse les modes sans jamais être dépassée.

Paul Morand est un écrivain à l'écriture précieuse, agréable, intelligente. Il sait nous faire partager son amour des lieux et des êtres exceptionnels. Avec "L'allure de Chanel", c'est une Coco singulière, intime, qu'il nous relate. La Coco sauvage du Mont-Dore, seule et déjà affranchie, une petite fille indépendante et volontaire, de celles qui portent en germe un destin hors du commun. Une enfant arrogante qui apprend à mentir dès son plus jeune âge et passera son temps à
travestir la réalité, à la mélanger, à la malaxer avec des éléments de sa fertile imagination au point - parfois - de ne plus pouvoir démêler le vrai du faux. Dans "L'allure de Chanel", c'est Coco qui redevient Gabrielle, l'originelle, la pure, la non-pervertie, la spontanée. Elle se raconte. Elle nous raconte le parcours sinueux, tout en clair-obscur, de son destin tragique et merveilleux. Tragique par son amour unique pour un seul homme tout au long de sa vie, malgré d'autres aventures. Merveilleux par la légende qu'elle a su créer à force de caractère, de pugnacité, d'originalité, de transgression des tabous de son époque. Femme de tête, courageuse, forte et fragile à la fois, celle que tout le monde nommera Mademoiselle, mettra un point d'honneur à s'émanciper de la tutelle masculine, jusqu'à être financièrement autonome. Une réelle victoire pour l'époque. Celle qui sera l'amie des plus grands artistes du moment et qui se disait ignare en tout, a façonné la femme authentique du 20ème Siècle. Une bien belle revanche pour une béotienne !

Sur Fabula, un article intéressant sur les analogies entre Coco Chanel et Paul Morand, Valeurs Actuelles revient sur certaines zones d'ombre de son passé.

12 commentaires:

Antigone a dit…

J'avais vu le biopic sur france 2, j'ai envie de passer allègrement sur les autres opus, avec Audrey Tautou et celui présenté à Cannes en ce moment...mais ce livre-ci me tente bien !! Je note !

Alwenn a dit…

Je ne connais que très très peu l'histoire de cette femme, et contrairement à Antigone, je n'ai pas vu le biopic à la télé. Je n'ai pas très envie non plus d'aller voir l'autre au cinéma. Et pourtant ce personnage semble fascinant... Je note donc cette référence !

Nanne a dit…

@ Antigone : Si tu veux le lire, je peux te l'envoyer. Il est très intéressant, parce que c'est Chanel qui parle d'elle, même si c'est très partiel et partial ...

@ Alwenn : C'est un personnage mythique, de légende presque ! Tu as cet ouvrage, ainsi que "L'irrégulière" d'Edmonde Charles-Roux, dont est tiré le film avec Audrey Tautou. J'ai les deux. Si tu veux les lire, je peux te les envoyer ...

Leiloona a dit…

Une personne qui m'a toujours fascinée, mais je crois que je regarderai plutôt le film avec Tautou quand il sortira en DVD. :)

Manu a dit…

Moi aussi je pense que je regarderai le film quand il sortira en dvd car j'ai bien envie d'en savoir un peu plus sur elle. Mais je n'aime que moyennement lire des livres sur les personnes ayant réellement existé.

Dominique a dit…

J'ai beaucoup aimé le film avec A Tautou très réussi à mon avis, j'ignorais que Morand avait écrit sur Chanel, c'est très tentant ce livre car Morand c'est vraiment la "classe" et le snobisme personnifié, c'est l'écrivain qu'il faut à Chanel et en plus en folio !

loulou a dit…

pas encore vu le film et
le téléfilm (enregistré depuis
des semaines), mais je compte bien les regarder tous les deux lorsque le film sortira en DVD)!
je note ce livre sur ma LAL pour compléter le tout!

Nanne a dit…

@ Leiloona : Il y a le livre dont est tiré le film, "L'irrégulière" d'Edmonde Charles-Roux, si tu ne peux pas attendre la sortie du DVD ... Toujours bon à savoir !

@ Manu : Ce n'est pas tout à fait une biographie, plutôt une retranscription de discussions entre ces deux personnalités du Tout-Paris de l'entre-deux guerres. Mais je comprends que les bio ne soient pas faciles à lire ...

@ Dominique : C'est tout à fait cela ! Ils ont en commun d'avoir connu la gloire dans l'entre-deux et la chute après la guerre pour cause de collaboration ! Il faut quand même le savoir ... Cela dit, ces deux-là ne pouvaient que se rencontrer pour se raconter.

@ Loulou : C'est une autre Chanel que raconte Paul Morand, plus intime et parfois plus amère ! Mais très intéressant à lire ...

Antigone a dit…

Je viens de voir ta proposition...je suis très tentée, même si j'ai moi aussi une PAL urgente qui déborde...je veux bien tout de même Nanne, si tu veux bien ? Merci beaucoup !!!

Nanne a dit…

@ Antigone : Une PAL débordante est un signe de bonne santé littéraire !! La mienne est explosive, mais je continue quand même à acheter des livres que je veux lire ... Je t'envoie ce petit livre assez rapidement. Tu peux le garder le temps qu'il faut pour le lire. Il n'y a aucun souci de ce côté-là !

sylvie a dit…

Ce livre a l'air intéressant et ton billet est bien tentant!

Nanne a dit…

@ Sylvie : Il doit partir chez Antigone qui souhaite le lire. Il peut aussi aller faire un tour chez toi pour que tu puisses juger sur pièce ! Je te retourne "L'Irlandaise" dès demain, avec une surprise ...