16 septembre 2009

LES MYSTERES DE LA CANEBIERE

  • L'énigme de La Blancarde - Jean Contrucci - Livre de Poche n°35016


16 décembre 1891, hameau de la Blancarde, Marseille. C'est dans ce coin de campagne abritant quelques rentiers, retraités et autres petits-bourgeois fuyant l'air déjà pollué de la ville qu'est retrouvé le corps inerte de la doyenne de ces lieux, Marie-Thérèse Magnan. "Veuve d'un négociant en oléagineux, qui avait fait fortune dans le commerce avec les colonies, elle était propriétaire d'une bonne quinzaine d'immeubles de rapport. Ils bordaient le boulevard tracé, vers les années 1830, par les frères Chave à travers leur propriété agricole pour y créer un quartier nouveau. Le domaine s'étendait naguère de la Plaine Saint-Michel aux rives du ruisseau le Jarret. La spéculation immobilière s'était révélée bien plus lucrative que les baux accordés à des paysans toujours à prendre prétexte de calamités agricoles pour ne pas les honorer". Tout le tintamarre fait par les voitures à chevaux de la police réveille ce coin tranquille et perdu entre vignes, jardins potagers et ligne de chemin de fer. Un habitant suit - telle une vigie un bateau en détresse - le va-et-vient des policiers chez la "vieille", Charles Bonnafoux, chef d'escadron retraité, insomniaque et pipelet notoire. Enfin quelques bons sujets de conversation à se mettre sous la dent au Cercle Saint-Michel. Surtout que l'enquête sera expédiée manu militari. On arrêtera Louis Coulon, le fils adoptif de Madame Magnan, ainsi que sa petite bonne, Adèle Cayol.

Les conclusions de l'investigation policière auraient pu mettre un terme rapide à cette affaire. Mais c'était sans compter sur la pugnacité et la curiosité d'un jeune échotier du Petit Provençal, Raoul Signoret, qui rôde dans le quartier à l'affût d'un détail qui pourrait relancer les recherches. Et grâce à la langue bien pendue de Charles Bonnafoux - interlocuteur privilégié -, celui-ci apprend deux-trois informations croustillantes. La mère Magnan menait son petit monde à la baguette et était à cheval sur les principes. Elle s'était ainsi fâchée à mort avec son frère de soixante-neuf ans qui refusait obstinément de régulariser sa situation matrimoniale. Pour le forcer à céder à sa demande expresse, la vieille l'avait tout bonnement rayé de sa succession ! Louis, le fils adoptif, était marié à une jeune femme souffreteuse, dont la mélancolie avait pour origine la présence obstinée de la marâtre. D'un coup, celui-ci devenait son seul légataire universel avec deux cent cinquante mille francs-or en rentes viagères ! De quoi faire naître des envies de meurtre, même chez la personne la mieux intentionnée !

Persuadé que la justice fait fausse route en accusant le pauvre Louis Coulon, Raoul Signoret retourne à la pêche aux informations. Dans le quartier de La Blancarde les
langues se délient aisément, surtout à l'heure du pastis. Il apprend ainsi que Coulon avait le vice du jeu et devait de l'argent à sa mère adoptive. Il lui avait même souhaité la mort assez fort pour que la rue entende la menace. Il n'en fallait pas plus pour que les pipelettes locales se déchaînent et désignent le coupable de leur langue fourchue ! Pire. Lors de son procès, le pauvre bougre avait honteusement avoué - devant la cour indignée - être l'amant de la jeune Adèle Cayol, mineure. "- Je reconnais, avoua-t-il, tandis que Me Gropierres se prenait la tête à deux mains, que j'ai utilisé l'échelle de bois pour rejoindre la bonne de ma mère adoptive qui, à ma demande, me prodiguait quelque faveur une fois par semaine. Stupeur des habitants de La Blancarde présente aux débats, et indignation du tribunal ! Le procureur Verminck, qui vit se rapprocher un plus la lunette patibulaire de la guillotine du cou de l'accusé, ne crut pas nécessaire d'intervenir. Il connaissait la nature humaine. [...] La faute de Coulon, si c'en était une, était de celles qu'il aurait le plus volontiers absoutes si, par profession, le procureur ne s'était cru obligé de les châtier toutes". Cette Adèle Cayol n'est ni plus ni moins qu'une fille immorale qui avait fui les religieuses de l'orphelinat et sa misère d'origine pour plonger dans les bas-fonds de Marseille avec la prostitution pour seul avenir. L'ancienne petite bonne à tout faire de Madame Magnan ne supportait plus d'être privée de liberté par celle qui la considérait encore et toujours comme une bête de somme. Comment, dès lors, ne pas envisager son assassinat comme une vengeance après tant d'années de servitude, de peine, d'offense ?

Jean Contrucci a le soleil du sud jusque dans son écriture. A lire "L''énigme de La Blancarde" qui fait revivre le Marseille de cette fin du 19ème Siècle, on a l'impression d'entendre les grillons striduler, le clapotis de la Méditerranée et les conversations des poissonnières sur le vieux port, de sentir l'odeur de la garrigue écrasée sous un soleil éclatant, d'écouter les cancans à l'heure de l'apéritif et - partout - l'accent chantant et joyeux de ses habitants. Plus sérieusement, l'auteur revient sur une affaire non élucidée qui avait défrayé la chronique à l'époque et en profite pour nous présenter le premier roman policier de la Canebière à la Belle Époque. Et Raoul Signoret - tel le Rouletabille de Gaston Leroux - nous sert de guide dans ce Marseille qui a quelque peu changé de physionomie au fil du temps. En sa présence, on visite les bas-fonds de cette mégapole ouverte sur le monde grâce à son port international et ses marins qui ont fait connaître la réputation de certaines maisons de tolérance à l'autre bout de la terre. Il fait de son personnage principal un fils d'ouvrier des savonneries de Marseille, de conditions modestes, proche des idées sociales de Jules Guesde et fervent admirateur des feuilletons d'un certain Émile Zola. Car "L'énigme de La Blancarde" est aussi cela : un roman social et policier, engagé du côté des petites gens, des opprimés, écrit à la manière des romans feuilletons qui paraissaient dans les journaux populaires de l'époque. Les
nouveaux enrichis, les parvenus, les petits bourgeois ayant réussi dans l'import-export ne sont pas épargnés par l'auteur. Avec leurs idées étriquées, leur goût pour tout ce qui brille, se voit, coûte cher ne leur permettra jamais d'entrer dans le cercle très fermé de la grande bourgeoisie. Cependant, si ce roman parle des conditions de vie des prostituées, des ouvriers, de la vie des quartiers populaires, nous ne sommes pas tout à fait dans "Les mystères de Paris" d'Eugène Sue. C'est plutôt un roman à la lecture agréable et limpide, qui fleure bon le terroir et qui permet d'approcher l'état d'esprit convenu et moralisateur de la Belle Époque.

Ce premier roman d'une longue série a obtenu le Prix Paul-Féval 2003 de Littérature Populaire.

PAL - 1 = 332 ... Je tiens le bon bout !

9 commentaires:

Mango a dit…

Ce livre de poche sur un crime d'autrefois à Marseille semble bien intéressant en effet et tu as trouvé une belle photo de la Cannebière avec le tramway et la dame au beau chapeau à l'intérieur! J'aime bien!

Nanne a dit…

@ Mango : C'est le premier roman d'une série qui se passe sur la Canebière ... C'est un livre agréable que j'ai lu cet été, au repos ! Et puis, il y a le soleil du sud. Ça permet de s'évader quand les mauvais jours apparaîtront ...

Theoma a dit…

En effet, tu tiens le bon bout. Toujours aussi bon billet et si joliment illustré.

Nanne a dit…

@ Théoma : Merci pour tes encouragements ! Surtout que je résiste difficilement à la tentation des vitrines de librairies ... Vous me faites toutes rougir lorsque vous écrivez ce genre de commentaire !

Manu a dit…

Très tentateur. Le genre de série qui me plairait je crois !

Lilibook a dit…

Ah tiens j'ai un titre de cet auteur inscrit dans ma lal et du coup je vais rajouter celui-ci, il me plaît.

Nanne a dit…

@ Manu : Je suis sûre que cette série méditerranéenne te plairait ! Pas de violence, pas de sang, une époque où tout se créé, se développe ... On apprend beaucoup sur le Marseille des débuts du 20ème Siècle. J'en ai prévu d'autres ! Si tu veux le tenter, je peux te l'envoyer ...

@ Lilibook : C'est le premier de la série, mais tu peux la commencer par n'importe quel bout ! J'en ai prévu d'autres ...

chiffonnette a dit…

Si jamais j'ai besoin d'un peu du soleil de mon sud natal! Noté!

Nanne a dit…

@ Chiffonnette : C'est presque la remarque que je me suis faite en lisant ce roman marseillais pur jus ! Et puis, cela change un peu de Paris, Londres ou New York ... Il faut le dire. C'est fait ;-D