4 septembre 2009

LA BOITE DE PANDORE

  • Club Dumas - Arturo Perez-Reverte - Livre de Poche n°7656


"Corso était un mercenaire de la bibliophilie, un chasseur de livres à gages. Ce qui veut dire doigts sales et parole facile, bons réflexes, de la patience et beaucoup de chance. Sans oublier une mémoire prodigieuse, capable de se souvenir dans quel coin poussiéreux d'une échoppe de bouquiniste sommeille ce volume sur lequel on le paiera une fortune. Sa clientèle était restreinte, mais choisie : une vingtaine de libraires de Milan, Paris, Londres, Barcelone ou Lausanne, de ceux qui ne vendent que sur catalogue, investissent à coup sûr et de tiennent jamais plus d'une cinquantaine de titres à la fois ; aristocrates de l'incunable pour qui parchemin au lieu de vélin ou trois centimètres de plus de marge se comptent en milliers de dollars". Lorsque Corso débarque dans le bureau de Boris Balkan - critique littéraire et spécialiste du roman populaire du 19ème Siècle - pour lui demander d'authentifier "Le vin d'Anjou", chapitre autographe des "Trois Mousquetaires" publié entre mars et juillet 1844 en feuilleton, celui-ci se doute d'une affaire crapuleuse. Parce que sur le marché limité des collectionneurs d'ouvrages précieux, Corso est connu comme le loup blanc. Aussi, lorsqu'il lui apprend que le propriétaire de cet original d'Alexandre Dumas n'est autre que Enrique Taillefer, éditeur, retrouvé étrangement pendu dans son salon, Balkan sent l'affaire mal partie. Ne pouvant rien pour Corso, il lui conseille de se rendre à Paris, chez un graphologue spécialiste des autographes et documents historiques, Achille Replinger qui pourrait l'aider à authentifier ce chapitre. Cela tombe à merveille, parce que Lucas Corso doit aussi s'y rendre pour un autre manuscrit, "Le Livre des Neuf Portes du Royaume des Ombres", acquis par Varo Borja, riche bibliomane de Tolède. "L'époque, milieu du XVIIe siècle. Le lieu, Venise. Le protagoniste, un imprimeur du nom d'Aristide Torchia qui se met en tête d'éditer le Livre des Neuf Portes du Royaume des Ombres, une espèce de manuel pratique pour invoquer le Diable ... L'époque n'est pas propice à ce genre de littérature : le Saint-Office parvient à obtenir, sans grand effort, qu'on lui livre Torchia. Les chefs d'accusation ; pratique des arts diaboliques dans toutes leurs variantes, aggravée par le fait que l'imprimeur a reproduit neuf gravures du célèbre Delomelanicon, le classique des livres noirs, que la tradition attribue à la main de Lucifer lui-même ...". En effet, pour Borja - spécialisé dans les manuscrits traitant de démonologie - l'incunable qu'il possède est un faux. Seuls deux exemplaires existeraient encore à ce jour. Et Lucas Corso est chargé de mener une enquête discrète auprès des deux autres propriétaires afin de comparer l'exemplaire de Varo Borja et de déterminer, parmi les trois, lequel est le seul et unique "Livre des Neuf Portes" et de s'en porter acquéreur, quel qu'en soit le prix exigé par son propriétaire.

Alors que ses recherches commencent, Corso découvre que l'imprimeur du "Livre des Neuf Portes" - Aristide Torchia - a été brûlé la même année que la mort du d'Artagnan d'Alexandre Dumas, en 1667. Et cela l'intrigue un peu. En se rendant auprès du deuxième propriétaire de l'exemplaire de Torchia
- Victor Fargas -, pour rapprocher les deux ouvrages, Corso constate que ceux-ci sont strictement identiques. De vrais jumeaux d'impression. Il commence alors à se poser quelques questions sur le pourquoi des recherches entreprises pour le compte de Varo Borja. Et plus particulièrement lorsque Corso découvrira l'exemplaire du "Livre des Neuf Portes" de Fargas se consumant dans l'âtre de la cheminée et le corps de celui-ci flottant parmi les plantes aquatiques de son jardin portugais. "Ou bien Varo Borja délirait, ou bien la mission qu'il lui avait confié était vraiment étrange. Impossible que son livre soit faux. Au pis aller, il pouvait peut-être s'agir d'une édition apocryphe ; mais d'époque, et les deux exemplaires en étaient issus tous les deux. Les exemplaires Un et Deux étaient l'incarnation même de la probité sur papier imprimé".

Direction Paris et la fondation Ungern qui possède la plus grande bibliothèque dédiée aux arts occultes. Nouvelle découverte sur Aristide Torchia. Il aurait vécu un temps à Prague, capitale de la magie et de l'occultisme en Europe. Il revient à Venise au pire moment, celui de l'Inquisition et de la Contre-Réforme qui traquent, chassent, brûlent sorcières, mages pour justifier leur existence. Quoi qu'il en soit, la baronne Ungern qui fraye avec le Malin par pur intérêt économique est persuadée que son exemplaire du "Livre des Neuf Portes" est aussi un faux. Seulement, il a appartenu à la Montespan avant de disparaître pour mieux refaire surface après la Terreur. Gérard de Nerval le mentionne dans un article après l'avoir aperçu chez un ami. Lequel ? Et Nerval était un ami de Dumas à cette époque ...

Drôle d'atmosphère qui se dégage du "Club Dumas" de Arturo Perez-Reverte. Dès les premières lignes de cette lecture, on sent comme un malaise, un oppression. On se doute que quelque chose se trame quelque part et que certains personnages sont des pions sur un immense échiquier, mais sans savoir exactement qui, ni pourquoi. Impression lugubre où le diable semble s'être invité à la fête. Corso, personnage central, héros malgré lui - ou anti-héros -, de ce club étrange, est un être torturé, solitaire, cynique, fréquentant les lieux interlopes et capable de recréer de mémoire les plus grandes batailles napoléoniennes. Ses commanditaires ne sont pas plus stables que lui. Loin s'en faut. Presque tous des détraqués en quête de l'original, des branques de l'exemplaire unique, des cinglés de la bibliothèque idéale et parfaite. Et tous sont prêts à n'importe quoi pour réaliser leur rêve le plus délirant, vivre leur fantasme ! Même à tuer ou à payer pour le faire. Quant, en plus,
l'imagination trop fertile de Corso s'en mêle, cela donne un aventurier des bibliothèques poursuivis par les sosies de Milady, de son acolyte Rochefort, le tout diriger par un Richelieu plus vrai que dans le roman de Dumas père. Pour couronner l'ensemble, notre reître est protégé par une jeune femme qui se fait appeler Irène Adler, résidant 223B Baker Street à Londres ! On pourrait croire - en lisant ces quelques lignes - que le démon a décidé de semer la zizanie littéraire au "Club Dumas". Et ne croyez surtout pas que ce roman est un livre facile à aborder où Corso ne serait que le d'Artagnan d'une vaste farce de mauvais goût. Ce serait très mal connaître le talent, le génie de son auteur, Arturo Perez-Reverte. Il nous entraîne, à notre corps défendant, dans une enquête, une odyssée où s'immisce Alexandre Dumas père, le diable, l'ésotérisme, les batailles napoléoniennes, la folie des hommes, la passion des livres rares et de l'histoire, les incantations latines appelant le Malin du fond des âges. Au détour, on aperçoit quelques remugles de l'Ordre Noir. Le "Club Dumas" est un thriller redoutablement intelligent qui mêle doctement érudition littéraire, historique et cabalistique pour transporter le lecteur dans une course folle et effrénée, prenant parfois la forme d'un dédale intellectuel dont on sort éreinté.

Un avis sur Rats de Biblio, d'autres sur BOB que je remercie ainsi que les éditions du Livre de Poche pour leur envoi et le plaisir que m'a procuré cette lecture haletante.

Roman Polanski s'est inspiré du "Club Dumas" pour réaliser "La Neuvième Porte" avec Johnny Depp et Emmanuelle Seigner.

19 commentaires:

Ys a dit…

Çà y est : j'ai trèèèès envie de lire ce livre !

keisha a dit…

Comme Ys... Un billet sur ce livre est paru il y a peu (où?) et j'ai vu qu'il est à la bibli. Yapluqua (quand?)

Leiloona a dit…

Le résumé du livre m'intéresse, mais comme la fin du film "la neuvième porte" part en cacahuète, je voulais savoir s'il en était de même pour le livre. :)

Nanne a dit…

@ Ys : En plus, il est sur ta bibliographie pour le Swap Book Inside ! Une vraie petite merveille à lire ... Plus d'excuse !

@ Keisha : Tous ceux qui ont chroniqué ce roman se trouvent sur BOB ... C'est un vrai délice jusqu'au bout !

@ Leiloona : Je te rassure de suite, le roman a très peu à voir avec le film de Polanski. Il reprend juste la partie concernant la recherche d'ouvrages occultes, alors que le roman est beaucoup plus dense, riche ... En fait, dans "Club Dumas", il y a deux histoires en une ! A lire ...

Antigone a dit…

On m'a beaucoup vanté cet auteur autrefois, lorsque je bossais en librairie, et je n'ai jamais réussi à m'y plonger, rebutée par "je ne sais quoi"...

Theoma a dit…

Comme Antigone, l'auteur a un effet sur moi de "vite je regarde ailleurs". Je ne sais pas pourquoi ! Qu'est ce que je suis snob !

Lou a dit…

C'est sûr, tu donnes envie ! ça tombe bien je l'ai dans ma PAL :)

Isil a dit…

J'adore ce roman (et Perez-Reverte en général).
C'est bizarre qu'un roman sorti depuis aussi longtemps soit proposé par une maison d'édition mais si ça peut amener les gens à le lire, on ne va pas se plaindre ;-)

Manu a dit…

J'ai bien aimé "Le tableau du maître flamand" de cet auteur. J'ai vu le film mais, malgré la présence de Johnny Depp, je me rends compte que j'en garde peu de souvenirs ! Pourquoi pas mais sans priorité.

Karine:) a dit…

Aaaaah... je meurs d'envie de le lire aussi, maintenant!!! Il ne m'avait pourtant pas frappée dans la bibliographie d'Ys!

La liseuse a dit…

A lire donc ! tu m'apprends tout en ce qui concerne l'inspiration de la 9ème porte. Je ne savais pas. ton billet met en appétit en tout cas.

petite fleur a dit…

J'avais vu le film, et eu envie de lire le livre. J'aime beaucoup Perez-Reverte : "Club Dumas" et "le Tableau du maître flamand", notamment. J'ai lu aussi "le maître d'escrime". "Les aventures du capitaine Alatriste" m'intrigue également... mais je n'ai jamais lu de critiques.

Nanne a dit…

@ Antigone : On ne sait jamais pourquoi certains auteurs ne passent pas. Ce "je ne sais quoi ..." qui fait que l'on n'accroche pas à l'écriture, aux thèmes développés ! C'est mon cas pour Paul Auster, ou Amélie Nothom et quelques autres. Sans doute que les romans de Perez-Reverte sont trop touffus, trop détaillés, parfois trop érudits et qu'ils font peur !

@ Theoma : Ah bon ! Tu es snob ... Perez-Reverte ne t'attire pas ! Tu passes à côté d'un auteur très cultivé. Je ne sais pas si tu es au courant de cela ;-D

@ Lou : Lis-le parce qu'il y a Alexandre Dumas, "Les Trois Mousquetaires", Milady de Winter, Rochefort, Richelieu, le Diable, des livres partout, de toute les époques, des libraires fous de leurs bibliothèques privée, l'Espagne, le Portugal ... Plein de choses qui devraient te plaire !

@ Isil : J'ai été étonnée que Le Livre de Poche propose un roman aussi "ancien" (1994), mais c'est plutôt une bonne chose ! Cela permet de (re)découvrir un très bon thriller mené de main de maître ! Je suis très attirée par les romans de Perez-Reverte ...

@ Manu : J'ai "Le tableau du Maître flamand" aussi ! Mais le film tiré de ce roman est une interprétation partielle de celui-ci ... En fait, Polanski ne s'est intéressé qu'à la partie occulte du livre ! Et sans doute pas son chef d'œuvre, malgré la présence de Johnny Depp ...

@ Karine:) : Voilà un livre que tu pourra avoir et qui ne comptera pas dans ton immense PAL ... Je me demande comment tu as fait pour passer à côté avec les sujets abordés dans ce roman ?!

@ Lætitia : C'est impératif ! Mais attention, comme toujours dans les thrillers de Perez-Reverte, c'est un roman à clé, avec plusieurs histoires dans une ! Et la partie concernant "La 9ème Porte" est passionnante !

@ Petite Fleur : Je n'ai pas vu le film de Polanski. Par contre, les romans de Perez-Reverte sont toujours de petites merveilles d'intrigues savantes et érudites ! J'ai "Le tableau du Maître Flamand" et j'ai repéré "Le maître d'escrime" ... Donc, à suivre ! Je pense qu'il est peu lu sur la bloggosphère, en fait.

Maître Po a dit…

Comme d'habitude, pas lu le livre mais vu le film ;-)

Personnellement, je l'ai bien aimé. Bon, Johnny Depp est exceptionnel, comme toujours, mais Emmanuelle Seigner (qui ne joue plus que dans les films de son mari) n'est pas trop mal, pour une fois. En plus, elle y fait de la moto ! Mon fantasme...

Mais je suis d'accord avec Leiloona, la fin dans le château de Puivert, c'est un peu n'importe quoi ;-Þ

D'APR, j'ai lu (à l'époque où je lisais encore) Le tableau du maître flamand, et j'avais bien aimé aussi, même si j'avais trouvé que cela ne pouvait s'adresser à tout le monde. Suis pas sûr que Club Dumas soit plus universel...

Nanne a dit…

@ Maître Po : Je me doutais bien que tu avais vu le film ! Johnny Depp doit être égal à lui-même, comme d'habitude ... Pour la moto, je découvre un de tes fantasmes secrets ! Il va falloir que je me procure le DVD (je suis contre le téléchargement !) pour voir le film, parce que j'ai adoré le roman de Perez-Reverte. J'ai le "Tableau du maître flamand" et je pense qu'il est moins accessible, bien que le "Club Dumas" exige une petite connaissance de la vie d'Alexandre Dumas, des "Trois Mousquetaires", des personnages et des ouvrages occultes ... Bref, plutôt érudit, quand même !

Anjelica a dit…

je n'ai pas lu ce livre mais 'le tableau du maître flamand' que j'avais aimé. Par contre le film 'la neuvième porte' ne m'avait pas convaincu.

Nanne a dit…

@ Anjelica : J'ai "Le tableau du maître Flamand" dans ma PAL à lire ... Compte tenu du sujet, je pense que je devrais apprécier ce roman ! Pour le film "La neuvième porte", il me semble que les avis sont très controversés ! Je pense que c'est une affaire de goût ...

Florinette a dit…

Je me réjouis d'avance, car ce livre est dans ma PAL, par contre, ce que je ne savais pas, c'est que ce film était tiré de cette histoire...Bonne semaine Nanne, bisous !

Nanne a dit…

@ Florinette : Je suis heureuse de te savoir à nouveau parmi nous ! Tu peux te réjouir d'avoir ce roman de Perez-Reverte dans ta PAL, car c'est une petite perle à lire ... Pas évident comme livre parce que érudit, mais jubilatoire jusqu'au bout. Le film est une inspiration très libre de ce roman. En fait, il ne parle que de la partie occulte du roman. Ce qui est un peu réducteur à mon goût !