25 octobre 2009

CASSE-PIPE

  • Le Der des Ders - Tardi / Daeninckx - Casterman Éditions


Paris, janvier 1920. Eugène Varlot, ancien poilu de Verdun reconverti dans le constat d'adultère et le divorce express est contacté par le colonel Fantin de Larsaudière pour une affaire urgente. L'ancien des tranchées, devenu détective privé peu scrupuleux, spécialisé dans la recherche des combattants non identifiés traînant leur misère et leur souffrance dans les hôpitaux pour leurs femmes voulant rompre, est persuadé que le colonel du 296e RI - régiment le plus décoré France - recherche quelques combattants perdus au champ d'honneur. Visiblement, certains étaient décidés à faire chanter Fantin de Larsaudière pour d'obscures raisons. Lui était persuadé que le comportement licencieux de sa femme y est pour quelque chose. Après quelques recherches élémentaires et expéditives, Varlot apprend que Amélie Fantin de Larsaudière écumait les boîtes de nuit parisiennes, faisait dans l'aviateur et participait à des parties fines en galantes compagnies. La séparation pour adultère semblait impensable, la famille de Madame la colonelle détenant la fortune du couple. Le colonel n'avait, quant à lui, apporté que son titre nobiliaire et un château en province.

La tentative de suicide de Luce, la fille du colonel, met Varlot sur la piste de son ancienne ordonnance, Emmanuel Alizan, pauvre bougre labouré par une bombe au printemps 1918 et devenu un véritable mort-vivant. Au sanatorium de Villepinte, Varlot rencontre le 2ème Classe Leduc du 296e RI. Il apprend que chaque année, depuis octobre 1918, le colonel passe en revue sa troupe de gueules cassées. Varlot découvre ainsi que Alizan n'a pas été blessé dans la Somme comme le colonel lui a raconté, mais dans la Creuse en 1917, à Courtine. A cette époque, le 296e RI avait été expédié là-bas pour mâter la rébellion des troupes russes qui refusaient de se battre depuis la révolution bolchevique. Tous avaient été massacrés par les Loyalistes russes, appuyés par le régiment de Fantin de Larsaudière. En
remerciement de leur participation, les soldats du 296e RI avaient été envoyés en première ligne sur les zones les plus dures du front, histoire d'en liquider un maximum pour éviter les langues de se délier.

Depuis, l'épisode avait été classé secret défense. Après cette
découverte, Varlot sera remercié par le colonel Fantin de Larsaudière pour ses services. L'affaire sera réglée à coups de morts et de rançon payée. Mais Eugène Varlot est un acharné, du genre à avoir la dent dure et l'esprit retors. Il s'obstinera à vouloir comprendre, à savoir absolument tout ce qui se trame derrière ces menaces, ces petites magouilles et grosses arnaques. Il y rencontrera des héros qui n'en sont pas vraiment, des gueules cassées tellement brisées qu'elles n'ont plus rien d'humains, des anciens Taxis de la Marne perturbés. Sans parler des anarchistes - morts ou vifs -, des anciens planqués qui refaisaient surface à la faveur de l'Armistice, d'anciens camarades de tranchées qui vous devaient bien quelques petits coups de main pour les avoir sortis de l'enfer et ramenés à la vie. Sans le savoir, Eugène Varlot a mis le doigt dans une machine infernale qui finira par le broyer. "- En route pour la gloire et Mort aux Boches ! Mon sapin et moi, on était au départ de Gagny, en 14 ... direction la Marne ! Oui M'sieurs - Dames ! ... C'était beau à voir, croyez-moi ! - Vous avez remarqué la p'tite mariée ? ... Une p'tite femme bien courageuse, qui n'hésite pas à se sacrifier pour l'amour d'un grand blessé !! Remarquez, lui y s'est bien sacrifié pour l'amour de la Patrie ... c'est pas beau, ça ? C'est pas du sacrifice admirable ? ... C'est magnifique, oui ! - Vous allez la fermer, c'est pas le Grand Guignol !! Merde ! - VIVE LA FRANCE !".

Une fois de plus, Jacques Tardi revisite la 1ère Guerre Mondiale. Dans "Le Der des Ders", il a mis en images le roman éponyme de Didier Daeninckx. Et, une fois de plus, on peut dire que c'est une petite réussite pour ce dessinateur de talent. A travers Eugène Varlot, son personnage central, Tardi revient sur l'immédiat après-guerre, dans le Paris des années 1920 qui cherchait à oublier les horreurs vécues et subies par des millions de pauvres malheureux empêtrés dans la boue des tranchées. Parce que Eugène Varlot est un rescapé de l'enfer de Verdun, de Craonne, du Chemin des Dames. Même métamorphosé en détective privé, son passé de Poilu refait surface à la moindre occasion, comme une remontée d'égoût. A chaque fois, le même cauchemar revient avec cette sampiternelle petite phrase : "Varlot, t'es dingue ou quoi ?". Et dans ce Paris des Années Folles où tout un chacun refusait de revenir en arrière de crainte de réveiller les fantômes des champs de batailles, "Le Der des Ders" montre la face sombre de la 1ère Guerre Mondiale. Avec des personnages à l'image de cette époque un peu glauque. A commencer par le colonel Fantin de Larsaudière, chef du 296e RI et fier d'avoir envoyé les trois quart de ses Poilus au massacre, certes, mais régiment le plus honoré de France. Ce colonel qui cherche à passer pour un parangon de vertus, lit l'Action Française et fait dans le
détournement de conserves à grande échelle auprès du Ministère du Ravitaillement et des Alliés. Il y a Bob, l'Américain resté en France après l'Armistice, et qui fait du commerce juteux entre stocks laissés par l'armée et les veuves en pèlerinage dans la région. Et puis, il y a Irène, son assistante et sa compagne, femme discrète à l'allure des Garçonnes de l'époque, libérée au propre comme au figuré, qui avait proposé ses services à Varlot contre un hébergement. Il y a tout cela dans "Le Der des Ders" vu par la plume acérée et la mine élégante de Tardi. Le dessin, en noir et blanc et aux détails minutieux, rend l'histoire encore plus prégnante. On retrouve, l'instant de cette lecture, la magie de ce Paris populaire et grouillant des années 1920 avec ses petits cafés, ses grands boulevards, ses hôtels borgnes, sa population besogneuse, ses quartiers huppés. Un Paris qui n'existe plus que sur les cartes postales de nos aïeux. Dans "Le Der des Ders", Tardi - par la voix et l'enquête d'Eugène Varlot - nous parle de la lâcheté humaine, de la peur devant la montée au front, de la panique qui pousse n'importe quel homme - du plus courageux au plus couard -, au pire pour sauver sa peau.

18 commentaires:

Mango a dit…

Toute mon admiration ! Tu en parles comme s'il s'agissait d'un vrai livre! Je n'ai pas compris tout de suite que c'était une BD! Je suis totalement inculte dans ce domaine! Je n'arrive pas à accrocher!

Marie a dit…

Je ne suis pas une super habituée des BD, mais ton billet me donne envie de lire celle-ci !

emilie a dit…

C'est une bd que j'ai lu il y a très longtemps, j'aime beaucoup Tardi, c'est bien lui qui a une héroïne prénommée Adèle Blanc-Sec?!

yueyin a dit…

Tardi a définitivement une fascination particulière pour cette période !!! (enfin pour toute les périodes troublée mais celle-là plus :-)) C'est toujours spécial les bd de Tardi :-)

La liseuse a dit…

Même si je ne suis pas fan à la base des albums en noir et blanc, là je dois dire que le dessin est très chouette, très soigné. ça change la donne.

Lounima a dit…

J'aime beaucoup les albums de Tardi mais je n'ai pas lu celui-ci... Merci pour cette découverte, je sens que je vais me régaler ! ;-)

Muad' Dib a dit…

Coucou Nanne, les illustrations de Tardi sonnt toujours superbes !
Gros bisous et bonne fin de soirée,

Nanne a dit…

@ Mango : Cette BD est tirée d'un roman de Didier Daeninckx, "Le Der des Ders", chez Folio Policier ! Je pense que le roman est aussi bon que la BD ...

@ Marie : C'est que les BD de Tardi se lisent comme de vrais romans ! Il a un talent incroyable pour mettre les mots en images ... C'est l'occasion de commencer avec son univers !

@ Émilie : Je suis de plus en plus fan des BD de Tardi ! J'ai commencé en présentant "C'était la guerre de tranchées" (http://dunlivrelautredenanne.blogspot.com/2009/04/les-chemins-de-la-honte.html) ... C'est bien lui l'auteur de Adèle Blanc-Sec qui j'ai l'intention de présenter un jour où l'autre !

@ Yueyin : Effectivement, Tardi est le spécialiste des périodes sombres, plus particulièrement celles concernant la 1ère Guerre Mondiale ! Ses dessins sont toujours très précis, très fouillés, très détaillés, presque jusqu'à l'overdose ... Ses albums sont vraiment spéciaux, je dois le reconnaître !

@ Lætitia : Les dessins de Tardi sont d'une qualité irréprochables ! Je les préfère d'ailleurs en noir & blanc plutôt qu'en couleurs. Ils rendent mieux les aspects glauques des sujets traités. Par contre, parfois il détaille jusqu'à l'écœurement !

@ Lounima : Tu risques de te régaler, même si ce n'est pas le meilleur de sa production ! Je lui préfère, de loin, ceux concernant les ouvrages de Louis Ferdinand Céline ... Belle lecture en perspective, donc !

Nanne a dit…

@ Muad'Dib : Les dessins de Tardi sont de petits chefs d'œuvre finement ciselés ! Tous les détails sont présents, rendant le récit encore plus authentique ... Bonne semaine à toi et à très bientôt ;-D

Mango a dit…

Je t'ai taguée! :)

Florinette a dit…

Je ne connaissais pas cette BD et après ton article, j'espère qu'une seule chose, c'est de pouvoir la trouver à la biblio...Bonne journée Nanne ! :-)

Nanne a dit…

@ Mango : J'ai vu cela sur ton blog ... J'y réponds pendant mes vacances de novembre, promis ;-D

@ Florinette : Si tu le trouves, lis-le parce que cette BD est réussie ! Comme toutes celles de Tardi ... Belle semaine à toi ;-D

Manu a dit…

J'ai lu le roman que j'avais beaucoup aimé.

Nanne a dit…

@ Manu : Je voulais lire ce roman de Daeninckx quand j'ai trouvé la BD créée par Jacques Tardi ... Du coup, j'ai préféré lire et présenter cette belle BD, même si ce n'est pas la meilleur de son auteur !

Yv a dit…

Fan de Tardi j'ai adoré cette BD autant que les autres. Le cri du peuple est une BD formidable.

Nanne a dit…

Yv : Tardi est un auteur de BD incontournable pour moi ... Dès que je trouve un album de lui à la bibliothèque, je l'emprunte pour le plaisir de retrouver ses dessins et ses dialogues ciselés ! J'ai parlé d'un autre album de Tardi, "C'était la guerre des tranchées" (http://dunlivrelautredenanne.blogspot.com/2009/04/les-chemins-de-la-honte.html). Un livre d'histoire à part entière ...

Raphaël Zacharie de Izarra a dit…

"VERRE D'EAU"

On l'appelait ironiquement "Verre d'eau".

Auguste était un vieil ivrogne sans nom.

Hydraté dès le lever avec la pire des piquettes, la matinée se terminait invariablement dans une noyade de tonnerre et de feu, la grosse gnôle prenant vite le relais des p'tits canons...

A travers cette voluptueuse agonie de sa conscience le buveur nageait, tour à tour hilare, hébété, larmoyant, dans ce qui semblait être son véritable élément : un univers sinistre d'amnésie tranchante et de gaité frelatée.

Soixante-cinq ans que cela durait. Une existence entière vouée à l'ivrognerie la plus crasse.

L'on s'étonnait d'ailleurs que "Verre d'eau" fût encore de ce monde après cette longue vie arrosée des pisses de Bacchus.

Mais il était solide l'Auguste ! Faut-il qu'il y ait un Dieu pour les assoiffés sans fond... Il est vrai qu'il avait survécu aux tranchées de la "14". A le voir ainsi, lamentable, abreuvé d'indignité, dégueulant son ivresse, qui l'eût cru ?

Après avoir traversé l'enfer de la Grande Guerre, qu'est-ce qui aurait donc pu l'abattre ? Pour ce passé héroïque on pouvait bien lui pardonner son vice, au vieil Auguste... Son statut de vétéran le maintenait malgré tout en estime dans le coeur de ses concitoyens navrés de le voir chanter ses "gnôleries" du matin au soir.

Lui, ne parlait jamais des tranchées. Soûl à toutes heures de sa vie, comment aurait-il pu tenir une conversation cohérente sur quelque grave sujet ? Même lors des commémorations annuelles, il recevait l'accolade du maire l'haleine chargée de tous les alcools du diable... Se souvenait-il encore au moins de sa jeunesse dans la boue des combats ?

"Verre d'eau" finit par mourir dans un dernier hoquet désespéré dédié à la vigne qui, depuis l'âge de vingt-deux ans, l'avait aidé à vivre.

A oublier surtout.

Il buvait comme un trou depuis l'âge de vingt deux ans... C'était en 1918, la fin de la guerre. Celui que désormais on allait bientôt surnommer malicieusement "Verre d'eau" venait d'être démobilisé. Vingt-deux ans et déjà toute l'horreur des tranchées dans le regard.

Pauvre "Verre d'eau" ! Homme pitoyable, misérable, lamentable, mais surtout âme sensible brisée en pleine jeunesse, nul ne saura jamais son secret d'ivrogne.

On inhuma bien vite le défunt sans famille.

Nul ne sut que ce sobriquet de "Verre d'eau" sonnait aussi juste chez lui, deux syllabes lourdes comme le son du glas, sombres tel le chant fatal de l'airain...

"Verre d'eau" : des sons clairs et sereins si proches des sons de l'enfer. Des sons qui, ironie du destin, rappelaient son drame, poignant.

Car le drame de "Verre d'eau" c'était...

Verdun.

Raphaël Zacharie de IZARRA

Nanne a dit…

@ Raphaël Zacharie de IZARRA : Je suis admirative devant ce texte sobre, touchant et émouvant de ce personnage surnommé "Verre d'eau" ! Je pense qu'à travers cet Auguste, chacun peut retrouver une part des conséquences de cette tragédie qui s'est nommée Verdun dans notre histoire commune. Dans tous les cas, merci pour cette leçon de vie.