11 novembre 2009

LA VEUVE MAUPAS

  • Blanche Maupas - Macha Séry / Alain Moreau - l'Archipel Éditions

"Comme dans un livre d'images, pour peindre les souvenirs quand ils sont heureux : le ciel d'un bleu transparent, l'herbe verte, la nappe blanche, un peu de vin, un ruban de fillette emporté par le vent. Et tant pis si l'herbe est pelée, le temps incertain, le vin un peu râpeux et qu'aucun papillon ne virevolte autour d'eux. C'est l'image que Blanche a gravée dans sa mémoire ; juste quelques rehauts de couleur pour qu'elle devienne moins pâle lorsqu'elle se présente à son esprit". C'est ce que décidera de conserver à l'esprit Blanche Maupas de ce 2 août 1914. Le reste, l'assassinat de Jaurès, les conséquences inéluctables de cet acte, elle préfère tenter de les oublier, de les enfouir, pour ses deux filles - Suzanne et Jeanne - pour Théophile Maupas, surtout. En cet été 1914, Blanche est comme toutes les femmes du pays, inquiète de la suite. La rentrée ne sera pas comme les précédentes. Les hommes valides sont mobilisés, les animaux et le matériel, réquisitionnés. Les travaux des champs, la rentrée scolaire se feront sans eux. Blanche, institutrice au Chefresne dans la Manche, reprendra l'école des garçons de Théophile ainsi que le secrétariat de la mairie du village. Des temps durs et troubles attendent tout le monde. Chacun s'y prépare. Ce qui préoccupe Blanche, c'est l'affectation de son Théophile. Réserviste dans le corps de la Musique, il est envoyé - à presque quarante ans - en renfort du 336ème Régiment. Et ce régiment, commandé par le général Réveilhac - surnommé Pipe en bois - est cantonné à Souain, près des premières lignes de front. Ce village champenois est une vraie poche de résistance, un fortin infranchissable face à l'ennemi. C'est là-bas que le caporal Théophile Maupas fera connaissance avec la vie des tranchées. "Théophile découvre la guerre des tranchées, cette guerre où il faut sens cesse s'enterrer, ces boyaux qui s'étendent comme des tentacules, se recoupent et s'aménagent de bric et de broc. Une guerre de plis et de replis, une saison de labours où les semis sont des hommes et les plants, des arbres ébranchés par les bombes. D'une halte à l'autre, dans la roche tendre, ils creusent leurs trous, latrines comprises. Jour après jour, ils consolident au moyen de sacs de sable et de débris de bois les voies qui s'éboulent. C'est là qu'ils dorment, mangent et sortent pour placer des chausse-trapes et torsader des fils de fer, pour protéger l'accès aux mitrailleuses des premières lignes".

Petit à petit, ces hommes finissent par s'entasser dans leur trou, s'enfoncer dans la terre des tranchées rendue boueuse par les pluies incessantes, collante et gluante aux vêtements, à la peau, à l'âme. Sans parler de la crasse tant physique que morale, des poux, des rats. Ils font corps avec leur cagna et n'en peuvent bientôt plus de monter au combat pour rien. Ou pour si peu. Dans les rangs, une colère sourde gronde, enfle, gonfle. Colère contre les planqués qui font la guerre à
l'arrière, au chaud, loin de la ligne de front et des combats meurtriers ; colère contre ces pantalons garance qui les font ressembler à des clowns tristes ou à des cibles vivantes ; colère contre les supérieurs qui méprisent leurs hommes et les traitent pire que du bétail, sans indulgence. Avant une énième montée au combat, le caporal Théophile Maupas aura une légère altercation avec un lieutenant présomptueux venu annoncer l'offensive pour reprendre les restes du Moulin de Souain. Théophile se sent d'un coup fatigué, déprimé, usé, miné par cette situation inextricable. Il se sent sale, impuissant face à ce bourbier qui s'étend à perte de vue et englouti tous les hommes, sans distinction de religion, de langue, d'origine, d'uniforme. Il se confie à demi-mots dans les lettres et les cartes qu'il envoie à Blanche et à ses deux filles. Lorsque Théophile lui écrit qu'il risque la dégradation pour avoir osé remettre en cause les ordres suprêmes de l'État-Major tout puissant, Blanche pressent le pire. "Dès les premières lignes, elle déchante. Les nouvelles sont mauvaises, emplies d'une menace que Blanche ne parvient pas à déchiffrer. C'est la première fois que Théo lui confie son épuisement et sa dépression. Son ultime attaque a échoué, écrit-il, on en rendrait peut-être responsables les caporaux. Ils seraient cassés. "Je n'ai pas demandé mes pauvres galons, et ce sera une injustice si on me les enlève ...". Quand Blanche rapporte ces propos au maire, Albert l'écoute avec attention et manifeste de la surprise. D'après lui, Théophile risque d'être, au pire, dégradé. Il ne sait pas bien pourquoi, mais Blanche ne doit pas s'inquiéter". Le caporal Théophile Maupas sera désigné au hasard et passé par les armes le 15 mars 1915 pour avoir discuté des ordres absurdes et refusé de sortir avec ses hommes des tranchées pilonnées par les feux croisés des canons français et allemands.

"Blanche Maupas" de Macha Séry et Alain Moreau raconte le combat d'une femme contre l'injustice et la bêtise humaine. La vie l'avait un peu préparée à cela. Enfant naturelle d'une journalière mutique et revêche, Blanche avait passé son enfance et sa jeunesse à se battre contre toutes les iniquités. Née bâtarde, la mauvaise réputation et sa pugnacité lui colleront à la peau toute sa vie. C'est avec une énergie rare, une volonté farouche et une détermination sans faille qu'elle voudra savoir pourquoi son mari, Théophile Maupas, caporal au 336ème Régiment cantonné à Souain sera fusillé pour l'exemple avec trois autres caporaux, tous originaires de Normandie. Blanche Maupas distribuera ses cartes de visite sur lesquelles elle a fait imprimer : "Blanche Maupas, veuve du caporal Maupas, fusillé pour l'exemple" et exigera que l'administration la désigne désormais de cette seule façon. Elle ne flanchera jamais, ne faiblira pas, malgré les regards qui se détournent sur son passage, les visites des paysannes de moins en moins fréquentent, les enfants que l'on change d'école pour l'éviter à tout prix. Pire que la peste, Blanche Maupas est la femme d'un fusillé pour l'exemple, d'un traître à la patrie, alors que tant d'hommes tombent aux champs d'honneurs des espoirs perdus. Dans sa quête effrénée pour retrouver les soldats prêts à témoigner en faveur des quatre fusillés de Souain, elle se verra salie, traînée dans la boue par les bien-pensants, les bigots, les vrais patriotes de l'arrière, du derrière comme l'a si bien écrit Georges Bernanos. Elle fouillera dans les souvenirs des poilus blessés, gueules cassées, plus morts que vifs, traumatisés du combat, fous des tranchées. Elle passera pour une femme de petite vertu en s'obstinant à courir après la déposition d'un permissionnaire. Qu'importe. Blanche Maupas s'opposera au mensonge officiel, à celui de l'État, à celui du Ministère de la Guerre, à celui de l'Armée française. Elle finira par trouver un allié sûr en Ferdinand Buisson et sa Ligue des Droits de l'Homme qui avait soutenu le capitaine Dreyfus lors de son procès. Les associations d'anciens combattants se mobiliseront partout en France pour faire éclater la vérité et réhabiliter ces soldats injustement condamnés au purgatoire par les bonnes consciences. Des Comités Maupas seront créés en France pour faire réviser ces procès hâtifs et iniques des soldats fusillés pour l'exemple, le plus souvent pour avoir refusé d'obéir à un ordre absurde. "Blanche Maupas" de Macha Séry et Alain Moreau est un bel hommage à
cette femme qui s'est battue pour la réhabilitation de son mari et de ces soldats injustement condamnés par une justice militaire expéditionnaire. Dans un texte mêlant la grande et la petite histoire, les auteurs ont écrit "Blanche Maupas" à la manière d'un docu-fiction, alternant - au fil des chapitres - la réalité sordide des tranchées et le quotidien de l'arrière et des civils. Dans un texte simple, clair, documenté, les auteurs sont repartis sur les traces de la lutte de cette femme qui a refusé l'hypocrisie officielle qu'on lui servait pour acquis. Ils rendent par-là un hommage discret à ces soldats trop longtemps occultés, méprisés par l'histoire officielle pour avoir été jugés indignes de leur sacrifice.

*Le téléfilm "Blanche Maupas" sera diffusé sur France 2 ce 11 novembre à 20 h 40 avec Romane Bohringer et Thierry Frémont.

14 commentaires:

mirontaine a dit…

Merci pour ce billet si riche d'enseignements.

Dominique a dit…

Billet très intéressant Nanne, je ne sais pas si je lirai ce livre mais je vais enregistrer ce soir
Du coup je feuillète les "paroles de poilus" qui m'avaient beaucoup plu

Leiloona a dit…

Je note ce livre pour le boulot, j'en parlerai à une collègue, et je note aussi la diffusion du téléfilm ce soir. :) Merci !

Lilibook a dit…

Je pense regarder la diffusion ce soir. En plus j'aime beaucoup l'actrice Romane Borhinger.

Nanne a dit…

@ Mirontaine : Le billet est riche parce que le livre est très documenté ;-D Personnellement, j'ai appris beaucoup de choses en lisant ce document très bien écrit !

@ Dominique : Les extraits du téléfilm que j'ai vu en donnent une impression très positive avec des acteurs très émouvants ... Si le téléfilm est à la hauteur du livre, alors le pari est gagné !

@ Leiloona : C'est le genre d'ouvrage qui peut intéresser des professeurs d'histoire pour sa qualité documentaire. Pour le téléfilm, il paraît qu'il est très bon, d'après les critiques que j'ai lues. Si tu le rates, le DVD sort le 12 novembre.

@ Lilibook : Il faut voir ce téléfilm qui parle d'un événement tragique mais trop longtemps occulté dans notre histoire. Il est temps de faire tomber ce tabou des fusillés pour l'exemple ! Et Romane Bohringer joue très bien ...

Constance a dit…

Je pense enregistrer le téléfilm de ce soir. Ton billet me conforte dans ce choix.

Nanne a dit…

@ Constance : J'espère que le téléfilm sera à la hauteur de ce documentaire qui est très bien écrit !

mirontaine a dit…

J'ai repensé à ton billet devant le téléfilm, je n'ai pas été déçue.J'aimerais bien connaître tes impressions après visionnage, toi qui as lu ce documentaire. ^_^.

Marie a dit…

Oups, j'arrive un peu après la bataille pour ce film. Mais en fait je suis une très mauvaise référence en matière de TV. Je ne la regarde pas beaucoup, et en plus le peu que je regarde, ce sont des séries dans lesquelles il ne faut surtout pas réfléchir... ;-)

belledenuit a dit…

Je note forcément et merci pour ce très bel avis !

Nanne a dit…

@ Mirontaine : N'ayant pas la télé et refusant obstinément de l'avoir, je n'ai pu voir le téléfilm "Blanche Maupas" ! Par contre, le DVD est sorti. Je vais me le procurer d'ici peu et je ferai un billet pour donner mes impressions par rapport à l'ouvrage qui est vraiment bien documenté et bien écrit ...

@ Marie : Tu peux te récupérer grâce au DVD du téléfilm qui est sorti le 12 novembre !

@ Belle de nuit : Merci pour le compliment, mais l'avis est positif parce que le livre est vraiment bon et fait ressortir toute l'émotion de cette histoire terrible ...

Manu a dit…

Excellent billet ! J'ai raté le téléfilm avec l'excellente Romane Bohringer.

emilie a dit…

J'ai vu le tvfilm en diagonale, je suis la reine du zapping. Je préfèrerai beaucoup lire le livre, je préfère toujours les livres aux adaptations.

Nanne a dit…

@ Manu : Merci beaucoup pour le compliment ! Pour le téléfilm, tu peux te rattraper avec le DVD qui vient de sortir ... Il paraît qu'il était très bon et que Romane Bohringer était excellente dans le rôle titre !

@ Emilie : Si tu veux lire le livre, je peux te l'envoyer. Fais-le moi savoir par mail ... Pour le zapping, tu peux acheter le DVD qui est aussi sorti ! Je compte me le procurer, parce que je n'ai pas la télé (pour éviter de zapper !) ...