29 décembre 2009

ET MA VIE EST UN ROMAN !

  • La promesse de l'aube - Romain Gary - Folio n°373


"C'est fini. La plage de Big Sur est vide, et je demeure couché sur le sable, à l'endroit même où je suis tombé. La brume marine adoucit les choses ; à l'horizon, pas un mât ; sur un rocher, devant moi, des milliers d'oiseaux ; sur un autre, une famille de phoques : le père émerge inlassablement des flots, un poisson dans la gueule, luisant et dévoué. Les hirondelles de mer atterrissent parfois si près, que je retiens mon souffle et que mon vieux besoin s'éveille et remue en moi : encore un peu, et elles vont se poser sur mon visage, se blottir dans mon cou et dans mes bras, me recouvrir tout entier ... A quarante-quatre ans, j'en suis encore à rêver de quelque tendresse essentielle". Sur son rocher de Big Sur, aux États-Unis, Romain Gary revient sur ses souvenirs de jeunesse, particulièrement sur le personnage qui a le plus agi sur sa vie, qui a inconsciemment orienté son existence et ses choix, sa mère. Depuis sa prime enfance, Romain Gary s'est juré de soutenir cette femme pas tout à fait comme les autres, singulière, théâtrale, idéaliste, emphatique, fantaisiste, hors du commun.

C'est à l'adolescence qu'il prendra conscience que, pour lui offrir le luxe réclamé par un enfant de treize ans, cette mère se faisait passer pour végétarienne, lui assurant ainsi le quotidien nécessaire à son développement. Cette restriction, et tant d'autres encore, le détermineront dans sa volonté d'être connu, reconnu, célèbre pour effacer ces humiliations. Cette mère exubérante avait de toute façon décidé que son fils unique serait un grand personnage. Elle avait d'abord envisagé une carrière de violoniste à la manière d'un Yehudi Menuhin. Après quelques cours catastrophiques avec un maestro de Wilno, celui-ci le renverra, déclarant à sa mère qu'il lui faudrait choisir une autre voie. L'autre voie qui s'offrait à lui, était de devenir écrivain. "Le "titan de la littérature française" approuva cette fois entièrement. Depuis six mois, je passais des heures entières chaque jour à "essayer" des pseudonymes. Je les calligraphiais à l'encre rouge dans un cahier spécial. Ce matin même, j'avais fixé mon choix sur "Hubert de la Vallée", mais une demi-heure plus tard je cédais au charme nostalgique de "Romain de Roncevaux". Mon vrai prénom, Romain, me paraissait assez satisfaisant. Malheureusement, il y avait déjà Romain Rolland, et je n'étais disposé à partager ma gloire avec personne. Tout cela était bien difficile. L'ennui, avec un pseudonyme, c'est qu'il ne peut jamais exprimer tout ce que vous sentez en vous. J'en arrivais presque à conclure qu'un pseudonyme ne suffisait pas, comme moyen d'expression littéraire, et qu'il fallait encore écrire des livres". Mais avant cela, cette femme exaltée avait pensé faire de son petit un futur danseur étoile, façon Nijinsky, ou encore un grand ténor tel un Chaliapine. Malheureusement pour lui, Romain Gary n'a jamais possédé d'oreille musicale, encore moins de cordes vocales dignes d'une carrière internationale ! Elle avait réfléchi à toutes les possibilités de
devenir illustre, sauf à devenir peintre, jugé maudit, ivrogne, bohème et pauvre. Non, il lui fallait un destin à la hauteur du talent de son fis : munificent. Avec les plus belles femmes du monde à ses pieds. A treize ans, on n'en demande sans doute pas autant ! Cette mère qu'il soutiendra contre tous ceux qui chercheront à la rabaisser, à l'insulter et donnera à Romain Gary une réputation de distributeur de paire de claques dans son quartier de Nice.

De toutes les façons, même si Romain Gary avait voulu échapper à son destin tracé au cordeau par une mère résolue à en faire un personnage éminent, c'était une bataille perdue d'avance. Son intuition féminine, sa volonté farouche et déterminée, son assurance d'avoir engendré un génie, conduiront Romain Gary sur les chemins obscurs, broussailleux et - parfois - exotiques de la réussite professionnelle et de la reconnaissance de son talent, non sans quelques rebuffades et humiliations concernant sa naturalisation, sa condition de français de substitution.

En écrivant "La promesse de l'aube", Romain Gary rend un hommage appuyé, sensible, affectueux et poétique à cette mère qui l'a construit et amené au sommet de la gloire. Cette femme, qui se disait artiste, actrice, comédienne, originaire des environs de Koursk, amoureuse de la France, de sa culture et de ses mythes, a transmis à son fils sa passion pour la vie et le côté romanesque de l'existence. Partis de Moscou après la Révolution Bolchevique pour atterrir à Wilno en Pologne, avant de s'intaller en France, pays de ses rêves les plus chers, celle-ci sera toujours une habile femme d'affaires, sachant tricher, gruger, mentir, argumenter, négocier, transiger, uniquement pour bâtir le bonheur de son fils. En lui parlant de la France comme d'un pays magique, féerique, remarquable, Romain Gary conservera toujours en mémoire cette vision idéaliste et vaine de ce qui allait devenir sa patrie. Cette mère très à cheval sur les principes et l'éducation de son rejeton n'a jamais rien laissé au hasard, au point que - même adulte - celui-ci aura du mal à se départir de certaines marques de politesse ancrées telles le baise-main aux dames. Toute sa vie sera influencée par la présence immuable de cette femme excentrique et hautes en couleurs, qui lui donnera le goût du risque, des belles choses, de la vie et de la jeunesse éternelle, lui qui a toujours eu la crainte de la vieillesse. Dans "La promesse de l'aube", on suit les pérégrinations de l'auteur et de sa génitrice, persuadée du destin exceptionnel et prestigieux de son fils. De Wilno à Varsovie, puis à Nice, se déroulent les tribulations d'un enfant à l'imagination débordante soutenue par les récits et prédictions d'une mère sûre du devenir de son enfant. Cet avenir qui ne pouvait se révéler qu'en France, entre une carrière diplomatique et un
succès d'écrivain. A travers "La promesse de l'aube", Romain Gary fait revivre tous les rêves de grandeur de sa propre mère, mais aussi de personnages qui ont marqué - à un moment donné - sa destiné. Tous ces hommes et ces femmes qui, de la Pologne à la France profonde, ont façonné, modelé, fabriqué la personnalité originale, fantasque, cynique de cet auteur aussi passionné que passionnant. Tout à la fois roman d'amour pour une femme d'exception, d'humour pour la manière bien particulière d'aborder tous les événements, surtout les plus tragiques, "La promesse de l'aube" de Romain Gary est celui où il a mis le plus de lui-même, où il s'est le plus dévoilé, dénudé, pour nous donner à lire une autobiographie où se côtoie toute la gamme des sentiments humains. Pour un peu, on se croirait chez Molière ou à la Comedia Del'Arte !

Tous les blogs qui en parlent : Zarline, Miss Orchidée, Maggie 76, Mot à Mots, Pierre Assouline, Delphine ... D'autres peut-être ?! Merci de vous faire connaître par un petit commentaire.

"La promesse de l'aube" est le dernier roman lu dans le cadre du challenge


315 - 1 = 314 livres ... L'année 2010 sera celle de la cure d'amaigrissement de la PAL !

15 commentaires:

Aifelle a dit…

Je l'ai lu il y a bien longtemps et j'avais aimé, c'est une histoire plutôt fascinante. (accroche toi pour l'objectif Pal, tu pars de loin !!!).

Mango a dit…

J'ai toujours beaucoup aimé Romain Gary et celui-là en particulier mais aussi ses livres signés Ajar! Il était vraiment doué!

keisha a dit…

Oui, vraiment il faudrait le (re) découvrir cet auteur!
T'inquiète pas pour ta pal, laisse tomber...Ignore là...

Neph a dit…

Je n'ai encore rien lu de Gary, mais il me fascine : ce sera une de mes priorités 2010 !

Dominique a dit…

Quel bon souvenir ce roman, je l'ai perdu une première fois et racheté en poche car il y a des passages magnifiques sur l'amour filial et maternel, l'extraordinaire volonté de réussite des exilés un très très bon livre

cathe a dit…

Exactement pareil que ma camarade Dominique ! Ce livre est un merveilleux souvenir de lecture et je l'ai beaucoup offert ! J'adore le personnage de la mère !

Antigone a dit…

J'avais essayé de l'entamer, puis laissé tomber...peut-être à réessayer plus sereinement un jour !

Nanne a dit…

@ Aifelle : C'est une histoire fascinante, parce que la vie de Romain Gary a tout du roman ! C'est un de mes auteurs favoris. J'ai tout aimé de lui, parmi ce que j'ai lu ... Pour ma PAL, elle maigrira en 2010, qu'elle le veuille ou non !

@ Mango : Il est devenu un auteur incontournable parce qu'il parle de sujets toujours d'actualité. Il était doué pour tourner en dérision même la pire des situations. "La vie devant soi", signé Ajar, est une vraie merveille de tolérance et d'amour intergénérationnel !

@ Keisha : C'est absolument un auteur a (re)découvrir pour tout lecteur jeune et moins jeune ! Ses livres recèlent de vrais trésors littéraires où se mêlent l'humour et la tragédie ... Pour ma PAL, je fais comme si elle n'existait pas. Elle baisse, mais ne remonte jamais, malgré mes achats et cadeaux littéraires ;-D

@ Neph : Si tu n'as jamais lu Romain Gary, commence déjà par un Folio à 2€, "Une page d'histoire" ou encore par "L'éducation européenne", son premier roman, pour te faire une idée de l'auteur et de son style ! Mais tu ne devrais pas être déçue par Gary/Ajar ...

@ Dominique : Cette autobiographie est une ode à sa mère et à sa volonté d'en faire un être exceptionnel et intégré ! Cela ressort à travers tout le livre. Mon exemplaire commence à avoir les pages qui se détachent, mais j'y tiens comme à une œuvre rare ;-D

Nanne a dit…

@ Cathe : Tu m'avais dit que cela était un très bon livre, et tu n'avais pas tort du tout ! C'est fin, élégant, plein d'humour et de chaleur. C'est le plus bel hommage qu'il ait pu faire à cette mère si pétillante et pleine de ressources ... Vraiment un livre à lire et à offrir !

@ Antigone : Il est peut-être pas facile d'entrer dans cette histoire où il fait des aller-retour entre son histoire personnelle et celle de sa mère. C'est ce qui peut gêner le lecteur ! Mais tu devrais réessayer à un autre moment de le lire, plus propice, parce qu'il contient un réel hommage à sa mère et à toutes les femmes qu'il a rencontré ...

Karine:) a dit…

Je n'ai jamais osé Romain Gary... un jour, un jour!!! Et j'en profite également pour te souhaiter une bonne année 2010!

Nanne a dit…

@ Karine:) : Plonge le lire, tu découvriras de vraies merveilles dans ses œuvres ! Très belle année 2010 avec plein de bonnes et belles choses pour toi ...

Grominou a dit…

J'aime beaucoup Romain Gary en général, celui-ci manque à mon répertoire, je note!

Nanne a dit…

@ Grominou : Si tu apprécie les romans de Romain Gary, celui-ci est un incontournable parce qu'il se révèle tel qu'en lui-même ! Tu ne devrais pas être déçue par cette lecture ...

Delphine a dit…

Bonjour,

J'ai parlé aussi de ce livre là http://delphinesbooks.blogspot.com/2010/04/la-promesse-de-laube-romain-gary.html

Mon auteur français préféré et de loin... et le premier de mon blog qui a un mois à peine...

A bientôt

Nanne a dit…

@ Delphine : Merci beaucoup de me donner ton lien que je vais ajouter à la liste des lecteurs et admirateurs de Romain Gary ... Personnellement, c'est un auteur que j'apprécie énormément pour la qualité de son écriture et son sens de la dérision ! Et bienvenue sur la blogosphère ...