1 décembre 2009

LES FORCATS DE LA ROUTE

  • Tour de France, tour de souffrance - Albert Londres - Éditions du Rocher (collection Motifs)

Juin 1924, Le Tour de France s'élance de Paris pour rejoindre Le Havre, première étape d'un périple qui ressemblera plus à un chemin de croix qu'à une excursion bucolique à travers la campagne du pays. En ce 22 juin 1924 ils seront cent cinquante sept coureurs à braver les intempéries, la chaleur étouffante, la souffrance physique et mentale, les ennuis mécaniques pour le plaisir du sport en général et de la Petite Reine en particulier. "Ils ne font pas le Tour de France pour se promener, ainsi que j'aimais à l'imaginer, mais pour courir. Ils courent aujourd'hui jusqu'au Havre, sans vouloir respirer, tout comme s'ils y allaient quérir le médecin pour leur mère en grand danger de mort". Ce sont les Henri et Francis Pélissier, Jean Alavoine, Otavio Bottecchia, Hector Tiberghien - marquis de Priolas -, et tant d'autres moins connus, qui sont venus se frotter à l'asphalte des routes françaises pour donner du spectacle aux curieux venus les applaudir, les encourager, les soutenir dans leurs efforts.

En suivant ce Tour de France pour Le Petit Parisien, Albert Londres va découvrir les conditions de ceux qu'il surnommera les forçats de la route. Tenir les quinze étapes de ce Tour dans les dispositions de 1924 relevait quasiment de l'exploit surhumain. Pourtant, ils le feront, la passion chevillée au corps. La seule chose que ces coureurs refusaient, c'était la vexation, l'humiliation des pénalisations tout au long du parcours. Pour assouvir leur passion, ceux-là étaient prêts à tout, même à avaler des produits illicites pour tenir encore et toujours. "De son sac, il sort une fiole : - Ça, c'est de la cocaïne pour les yeux, ça c'est du chloroforme pour les gencives ... - Ça, dit Ville, vidant aussi sa musette, c'est de la pommade pour me chauffer les genoux. - Et des pilules ? Voulez-vous voir des pilules ? Tenez, voilà des pilules. Ils en sortent trois boîtes chacun. - Bref ! dit Francis, nous marchons à la "dynamite". Henri reprend : - Vous ne nous avez pas encore vus au bain à l'arrivée. Payez-vous cette séance. La boue ôtée, nous sommes blancs comme des suaires, la diarrhée nous vide, on tourne de l'œil dans l'eau. Le soir, à notre chambre, on danse la gigue, comme Saint Guy, au lieu de dormir".

En 1924, le Tour de France commençait en pleine nuit pour se terminer à pas
d'heure. Parce qu'il fallait absolument avaler trois cent quatre-vingt un kilomètres, trois cent cinquante quatre kilomètres ou quatre cent dix kilomètres de route qui séparaient les étapes et faire avec les conditions atmosphériques, les crevaisons fréquentes, les chutes - parfois mortelles - que ces coureurs vivaient au quotidien. Dans ce peloton hétéroclite des Croisés du Tour de France, on trouve des routiers, coureurs avec une équipe complète à leur service et les ténébreux, ceux qui roulent avec leur équipement personnel, sans soutien, sans matériel, juste pour la beauté et l'amour du sport. Ce sont souvent eux qui font le spectacle. Dans cette troupe anachronique, certains chantent à tue tête des airs de leur pays d'origine, d'autres prennent le temps de compter fleurette aux belles dames venues les encourager. La plupart souffre le martyr. Lorsque le Tour attaque les Pyrénées, c'est la montée au Calvaire qui attendait ces intrépides. Beaucoup abandonneront dans le Tourmalet, à l'Aubisque ou à Aspin. Les cadavres des bords de route se compteront par dizaine. Et les plus fous ne sont pas seulement sur leur vélo. On les retrouve aussi sur les bords des routes en cet été 1924. Le Tour de France draine près de dix millions de déchaînés qui attendent avec impatience le passage de leurs idoles. "On s'habitue à tout. Il suffit de suivre le Tour de France pour que la folie vous semble un état de nature. Le 19 juin dernier, si quelqu'un m'avait dit : vous allez voir sept à huit millions de Français danser la gigue sur les toits, sur les terrasses, sur les balcons, sur les chemins, sur les places et au sommet des arbres, j'aurais dirigé aussitôt mon informateur vers une maison d'aliénés".

Partis à cent cinquante sept cyclistes, ils ne seront plus que soixante à l'arrivée. Ils auront connus plus souvent le pire que le meilleur. Dans "Tour de France, tour de souffrance", Albert Londres nous dresse un portrait de ces galériens du Tour de France à une époque où courir le Tour relevait de l'exploit physique. Rares étaient ceux qui couraient pour une marque avec une équipe pour les soutenir. Le matériel
- vélo, pneus, boyaux, vêtements - était à leur charge. Pour gagner quoi, au final ? La gloire, parfois. L'anonymat, le plus souvent et le souvenir d'un géhenne inhumain infligé à l'organisme au départ de chaque étape. Il y a tout cela et plus encore sous la plume percutante, nerveuse, vive et très personnelle d'Albert Londres. Il n'hésite pas à prendre position, à dénoncer les conditions dantesques, parfois pittoresques ou picaresques, dans lesquelles ces sportifs amateurs roulaient pour vivre leur amour de la petite reine et la faire partager au public. L'auteur nous raconte l'histoire d'un Tour de France très éloigné de ceux que l'on aperçoit le long de nos routes. Encore que !


L'excellent article de Pierre Assouline sur cet ouvrage d'Albert Londres.

319 - 1 = 318 livres qui s'impatientent ...

13 commentaires:

Dominique a dit…

Cet homme est vraiment hors du commun, un curieux génial qui sait nous faire partager ses engouements ou ses colères
Ma première lecture lecture remonte loin et je me souviens de ma fascination
Un Rouletabille redresseur de tords et grand écrivain

keisha a dit…

J'aime cet auteur, et puis ces éditions aussi.
Il a écrit aussi sur l'Afrique et Cayenne, et les juifs d'Europe, très très intéressant aussi!

cathe a dit…

Hop, celui-là je sais à qui je vais l'offrir à Noël :-)

emilie a dit…

J'avoue une "légère" passion pour le Tour de France qui rythme mon mois de Juillet et vraiment ce roman pourrait me plaire!

Nanne a dit…

@ Dominique : Albert Londres est vraiment le Rouletabille du journalisme du début du 20ème Siècle, c'est le moins que l'on puisse dire ... Je l'ai découvert avec "Au bagne", il y a longtemps de cela et sa franchise, son audace m'avaient conquise ! Il faut que je mette sur ce blog mon billet sur "Le Juif errant est arrivé". C'est un écrit prémonitoire ...

@ Keisha : Il a écrit sur tous les sujets de son époque qui pouvaient gêner, déranger, secouer l'opinion publique par sa façon de raconter les événements, sans faire de concessions ... Il a écrit sur le colonialisme, le bagne, les fous, les méfaits et les trafics d'opium en Asie ! Ses thèmes sont d'une richesse et d'une variété extraordinaires. Je vais republier le billet fait sur "Le Juif errant est de arrivé". Et j'ai d'autres ouvrages de cet auteur un peu oublié !

@ Cathe : Si cette personne aime le Tour de France, je suis sûre que ce petit livre lui plaira ... Il se lit d'une traite et on a l'impression de souffrir avec ces malheureux coureurs de l'époque !

@ Émilie : Il m'arrive de suivre certaines étapes en fonction des régions qui sont traversées pour le plaisir des paysages ! Mais ce document te donnera un autre aspect du Tour de France, tel qu'il se faisait en 1924. Et ils étaient loin d'être chouchoutés comme ils le sont actuellement ...

Mango a dit…

Désormais, ce sont surtout les paysages vus d'hélicoptère ou de moto qui m'intéressent, plus que les performances sportives. J'avais plus d'enthousiasme auparavant! Livre qui me plairait sûrement en tout cas!

chiffonnette a dit…

Ca a l'air d'être un texte passionnant, mais je dois dire que le Tour m'a toujours laissée perplexe! Comme le sport en général... Il y a donc des chances que je laisse ces messieurs à leurs pédaliers!

Nanne a dit…

@ Mango : Je regarde aussi le Tour de France pour la beauté des paysages, plus que pour les performances des cyclistes, je dois humblement l'avouer ! Dans ce court ouvrage, qui est un recueil des articles écrits par Albert Londres pour "Le Petit Parisien", on vit la souffrance de ces hommes qui avaient la passion vissée au corps. Ce n'était ni la gloire, ni l'argent qui les faisaient avancer, seulement le plaisir de pédaler encore et toujours ! L'auteur nous fait ressentir cet amour réel pour l'effort sportif de ces personnes.

@ Chiffonnette : C'est une série d'articles absolument passionnante et qui rend bien l'atmosphère dans laquelle ces hommes roulaient ! Il ne faut pas le voir comme le Tour de France version 2009, mais plutôt comme celui de l'époque, épique et picaresque ...

Lounima a dit…

Je le note, mais pas pour moi ! Je sais exactement à qui va plaire ce livre et elle va en être ravie !!! Merci ! ;-)

Marie a dit…

j'ai vraiment envie de lire cette BD !

Lorsque j'étais gosse, j'étais fascinée par le tour de France, peut-être parce que ma grande soeur connaît très bien ce milieu... J'ai été voir de superbes étapes dans les Pyrénées et encouragé des très grands. Et puis maintenant la lucidité face au dopage m'a enlevé tout ce côté de rêve.

Mais j'aimerais bien avoir le point de vue de l'auteur...

Nanne a dit…

@ Lounima : Si cette personne aime l'histoire du Tour de France vue par l'œil acéré d'Albert Londres, alors je suis sûre que ce tout petit livre lui plaira ... Il donne une autre image que celle des Tours de France actuels qui ne ressemblent plus à grand chose !

@ Marie : Ce n'est pas une BD, malgré la couverture, mais un recueil d'articles d'Albert Londres parus dans "Le Petit Parisien" qu'il a suivi en 1924 ... Il y parle de l'ascension des cols des Pyrénées et de la souffrance de ces coureurs qui pédalaient pour la beauté du geste et l'amour de la Petite Reine ! Le dopage existait malheureusement déjà, sous une autre forme, plus "française" ! Et l'auteur ne se gêne surtout pas pour donner son point de vue en direct ...

La liseuse a dit…

Super intéressant ! Je me souviens avoir vu un reportage sur le Tour des débuts. Impressionnant la différence avec aujourd'hui et toute la modernité qui va avec. Je connais des cyclistes dans mon entourage qui pourrait l'apprécier.

Nanne a dit…

@ Lætitia : C'est le genre de petit livre qui pourra plaire à des passionnés de cyclisme ... Et puis, quand on lit cet ouvrage, on se rend compte de la distance qui sépare le Tour de 1924 et celui de maintenant à tous les points de vue !