5 décembre 2009

POUR ME JUGER, IL FAUDRAIT SAVOIR QUI JE SUIS


"Tu m'attends ici, dit-elle, en atteignant un banc qu'un vieil homme venait juste de libérer. Ici, il y a des trains qui partent pour Anklam et Angermünde, on pourra peut-être avoir des billets. Je reviens tout de suite. Elle prit Peter par les épaules et l'assit sur le banc. J'ai faim, dit Peter en riant et en s'agrippant solidement à ses bras. Je reviens tout de suite, attends-moi ici, dit-elle. Lui : Je viens avec toi. Elle : Lâche-moi, Peter. Mais déjà il se levait pour la suivre. Alors elle lui fourra la petite valise dans les bras et le rassit sur le banc avec la valise. Obligé de tenir la valise sur ses genoux, Peter ne pouvait plus rattraper sa mère. [...] Peter tenta de la suivre des yeux et repéra sa silhouette au loin, à l'entrée du hall de gare". Été 1945, l'Allemagne n'est plus qu'un champ de ruines fumantes. A Stettin, les Russes sont partout, vainqueurs d'un pays en plein chaos social, économique et moral. Les Allemands fuient vers l'ouest à la recherche d'un improbable mieux-être. Parmi eux, Alice et son petit garçon de sept ans, Peter. Peter qui ne reverra plus jamais sa mère, partie sans un seul regard pour lui, le laissant seul, abandonné, sur le quai de la gare. Pourquoi un tel geste désespéré ? Pourquoi cette séparation subite, inexpliquée et dramatique ? Pour tenter de comprendre un tel comportement inhabituel, il faudra remonter le cours de l'existence d'Alice, tel un fil d'Ariane, passer en revue les événements de sa vie pour mieux la connaître, l'approcher et analyser ce geste inconcevable.

Son enfance, avec la complicité ambiguë de sa sœur ainée - Martha - remplaçant inconsciemment une mère souffrant de troubles psychiatriques au point de terroriser la jeune Alice avec ses crises d'hystérie et de délires psychiques. Cette mère, jugée comme une étrangère à Bautzen où son père - Ernst Ludwig Würsich - était un maître imprimeur réputé et honoré, qui n'accompagnait jamais son époux à la messe dominicale, que tout le monde fuyait comme la peste, qui s'habillait de façon extravagante pour cette région rurale de la Lusace en Saxe. "Personne n'honnorait l'étrangère d'un boujour. Même s'il n'atteiganit guère Selma Würsich, qui, fort prudemment, se souciait plus des rares trouvailles qu'elle faisait entre les pavés de la ville que de ses citoyens, chaque regard était accompagné d'un hochement de tête ou d'un chuchotement désapprobateur. Gênés ou dédaigneux, les passants ne voyaient pas Helene et sa mère, leurs regard glissaient sur la femme accroupie par terre, ils la traversaient sans la voir. Quand Helene allait à la main de sa mère et qu'elle rencontrait Koban, le maire, l'ami de son père, celui-ci changeait de trottoir sans la saluer. Les fils du juge Fiebinger se retournaient sur elle en riant, l'été ils trouvaient les robes légères de sa mère, inconvenantes, l'hiver ses amples vêtements bizarres". Parce que, en plus d'être folle, on soupçonnait fortement Selma Würsich d'être juive.

La jeune Alice, plus douée que son aînée, qui comprenait tout avant même qu'on lui explique les choses, avait la passion des chiffres et rêvait de faire des études de médecine à Heidelberg ou à Dresde, si rare à cette époque pour une jeune fille. Alice, que sa propre mère avait refusé dès sa naissance, après la perte de quatre fils en bas âge, se sentait de trop dans la vie de celle-ci. Cette femme autoritaire et
dominante qui cherchera à rabaisser, à humilier, à écraser la personnalité de sa cadette pour lui imposer l'avenir qu'elle avait décidé pour elle. En retour, Alice hait celle-ci pour son refus de voir le monde tel qu'il est et s'enferme dans sa chambre, refuge ultime de ses hallucinations.

Ce que désirent ardemment
Alice et Martha, c'est fuir Bautzen pour Berlin. Vivre dans la capitale, s'enivrer de la vie et de ses plaisirs, de ses charmes, de ses délices et de son exaltation, des théâtres et des clubs de jazz, de l'art nouveaux et de s'affranchir des contraintes morales imposées par la province, ne plus moisir à la campagne auprès d'une mère déconnectée du quotidien. Et puis, à Berlin, la crise économique, le chômage, l'inflation, les difficultés liées aux conséquences de la Grande Guerre, le regard des autres surtout, seraient sans doute moins prégnants qu'à Bautzen, où des manifestations de mécontentement s'organisaient de plus en plus fréquemment. Berlin, où Martha et Alice seront accueillies chez leur tante maternelle, Fanny. Et là, quel changement d'univers, quel monde nouveau s'ouvre à elles, si différent de celui de leur ville étriquée de province, où le tout Berlin se pressait, où la haute bourgeoisie côtoyait la bohème artistique, où le temps n'avait plus la même valeur. A Berlin, la liberté de penser, d'être, l'art, la manière de vivre et d'aimer étaient si éloignées de leur récent passé. Ici, l'homosexualité masculine et féminine n'était pas un tabou, la drogue et l'alcool ne choquaient personne, la prostitution des deux sexes ne dérangeaient pas. "Aucune chose, aucun être vivant n'était épargné par la musique, elle les transperçait, prenant possession de chaque particule et transformant en fractions de temps cet espace d'éléments agrégés, jusque-là calme et figé, maintenant plongé dans une effervescence qui faisait vibrer chaque molécule, chaque organe, sollicitant à l'extrême, à la limite de l'explosion, les enveloppes des corps tout comme les limites de l'espace, semblait-il à Helene. La musique se dilatait, emplissait l'espace de sa brillance mate, d'un chatoiement délicat, d'une vapeur de très fines mélodies qui ne connaissaient plus la mesure habituelle, elle pliait les corps des danseurs, les recroquevillait, les redressait, roseaux dans le vent".

Et puis, avec cette vie nouvelle, pleine de frénésie, d'excitation, l'amour entre dans la vie de la jeune Alice. L'amour fou, l'amour passion, qui ravage, emporte tout sur son passage, fait oublier son entourage, le monde et les événements qui se déroulent autour de vous. Ce bonheur anéanti par le malheur, la résignation de la fatalité. Par deux fois, Alice sera abandonnée par les deux hommes de sa vie : Carl qu'elle a aimé de toute la force de son être et qui disparaîtra tragiquement, ; Wilhem, dont elle se résignera à accepter la présence à ses côtés, mais qui la méprisera et la délaissera au profit de son fanatisme aveugle et destructeur.

Surtout ne cherchez pas d'action spectaculaire, de sensations fortes, d'émotions intenses dans "La femme de midi" de Julia Franck. A la manière d'un psychanalyste, la romancière dissèque l'existence et les événements qui ont émaillé l'existence d'Alice Würsich, née Helene pour essayer d'analyser ce geste incompréhensible vis-à-vis de son petit garçon innocent. Pour cela, elle va - pas à pas - remonter aux origines de cette femme, avec les relations ambivalentes, presque saphiques avec Martha, sa sœur. Cette volonté de la copier, d'être son double, de marcher sur ses traces, de se fondre en elle pour ne plus faire qu'une et oublier le ressentiment que sa propre mère lui vouait. Alice qui ne comprendra jamais l'égocentrisme de cette femme qui ramenait tout à elle, même la souffrance des autres. Elle fera tout pour se faire aimer, accepter d'elle, en vain. Alice déroutée entre son existence bouleversée par la présence d'une mère psychotique et d'une sœur morphinomane et lesbienne. Alice, si pudique et effacée, mutique et contemplative. Par le regard que Julia Franck pose sur la vie d'Alice / Helene, "La femme de midi" nous plonge
dans la République de Weimar, intermède débridé, libertin, euphorique, à la fois artistiquement riche et socialement démuni, coincé entre un empire englouti par la défaite de la Grande Guerre et pangermanisme qui marquera l'ascension du national-socialisme. Par-delà la chronique sociale et romanesque de l'histoire d'une "Femme de midi", il y a l'introspection des sentiments humains face aux vicissitudes de la vie. Par la grâce envoûtante et l'élégance de la plume de Julia Franck, celle-ci nous fait part des états d'âme d'Alice / Helene qui l'ont - un jour - conduite à cet acte désespéré. "La femme de midi" est un roman tout à la fois tragique, émouvant, troublant et implacable. Dans une écriture minimaliste, monobloc et circonstancié, la romancière redonne une identité, une âme, un visage, des sentiments humains à une personne inconnue que l'on pourrait mépriser pour son attitude, mais qui - paradoxalement - ne vous laisse pas indifférent. Un véritable chef d'œuvre de pudeur et de sensualité. Peut-être un futur classique de la littérature allemande ?

Un merci particulier à Sabrina du site Alapage et pour cette lecture magnifique.

D'autres avis sur ce roman de la rentrée littéraire, celui de la Librairie Georges, celui de Levraoueg, celui de Virginie, celui (complet) de Bibliobs ... D'autres, peut-être ?! Merci de vous faire connaître par un petit commentaire afin que je vous rajoute à la liste !

318 - 1 = 317 livres ... Elle baisse, elle baisse !






5 / 7 livres de la rentrée littéraire 2009 lus

19 commentaires:

sybilline a dit…

Encore une lecture sans doute éprouvante, mais indispensable comme si souvent chez toi!
Je t'ai décerné un prix que tu verras sur mon blog.

Manu a dit…

Tu es la première à m'attirer vers ce roman !

Aifelle a dit…

Tu me donnes très envie de découvrir ce roman, même si ce n'est pas tout de suite.

sylire a dit…

Tout pareil qu'Aifelle. C'est le genre de roman auquel j'accroche à coup sûr.

Cynthia a dit…

Je sens que ce roman me toucherait à coup sûr...
Je le note pour plus tard (PAL oblige) ;)

mirontaine a dit…

Au creux de mon carnet!

Lounima a dit…

Encore un livre qui semble très poignant et très prenant... ;-)

Marie a dit…

Tu m'as convaincue !
J'attendrai simplement une période plus propice pour le lire car j'ai envie de lectures plus légères en ce moment...

Rozéfré a dit…

Bonne continuation

liliba a dit…

Whaou ! quel article ! mais je croyais que tu voulais des lectures gaies !!!

Antigone a dit…

Je n'avais pas encore entendu parler de ce livre...qui a l'air de t'avoir bien plu.
J'ai peur que cet abadon ne me touche de trop...on verra, j'attends un peu pour le noter, peut-être.
Bonne semaine Nanne !! Bises.

Nanne a dit…

@ Sybilline : Contrairement à ce que l'on pourrait croire, ce n'est pas une lecture éprouvante ! C'est un roman écrit pour tenter de comprendre pourquoi une mère a commis ce geste irréparable vis-à-vis de son enfant. La romancière remonte aux origines et déroule le fil de sa vie pour analyser son comportement soudain et violent ... Dans tous les cas, un roman magnifique qui a été lu par plus de 500 000 lecteurs allemands et a reçu des prix littéraires outre-Rhin, dont l'équivalent du Goncourt ! Pour le prix attribué, je vais passer sur ton blog pour te remercier d'un tel honneur ;-D

@ Manu : Si tu as l'occasion de le lire, fais-le. Il est absolument magnifique, plein de pudeur, mais aussi parfois cruel moralement ! Mais c'est une lecture qui marque.

@ Aifelle : Je te comprends aisément, compte tenu du temps qu'il fait et de l'approche des fêtes de fin d'année. Mais, lis-le si tu le peux, car c'est un vrai chef d'œuvre, et pour moi, un futur classique du 21ème Siècle ! C'est dire sa force narrative ...

@ Sylire : Je suis sûre que ce roman te plaira ! D'ailleurs, je peux le faire voyager sans problème dès que vous aurez envie de le découvrir ...

@ Cynthia : C'est un grand roman rempli de sentiments et de pudeur, qui touchera les lecteurs et les marquera longtemps après ! Je connais les problèmes de PAL débordantes ...

Nanne a dit…

@ Mirontaine : Pas au creux de ton carnet, il se perdra ! En haut et surligné pour ne pas oublier ;-D

@ Lounima : C'est exactement cela, prenant et poignant ... Magnifique et juste, sans pathos, sans haine, sans rancœur ! Un roman comme on en lit rarement, surtout sur cette période.

@ Marie : J'ai réussi mon billet, alors ... Et j'en suis satisfaite ;-D Maintenant, je comprends très bien que ce n'est peut-être pas tout à fait la meilleure période pour ce genre de sujet !

@ Rozéfré : Merci mille fois pour ces encouragements à continuer ! Vous me flattez et me touchez ...

@ Liliba : Je sais, je sais ... Mais c'était un livre prioritaire dans le cadre d'un partenariat avec Alapage ! Je ne regrette quand même pas ma lecture, superbe. Mais je me rattrape en ce moment avec "La promesse de l'aube" de Romain Gary qui raconte l'histoire de ses relations avec sa mère ... Et là, c'est du spectacle ;-D

@ Antigone : C'est un roman qui est sorti en France pour la rentrée littéraire 2009, qui a eu de très bons articles ... Et puis, plus rien ! Occulté par d'autres romans plus "people", plus léger, plus vendeur ... C'est une histoire très forte, magnifique et on comprend mieux l'attitude de cette mère au fur et à mesure de la lecture. Mais ce n'est pas un roman évident ! Si tu veux le lire un jour où l'autre, fais-le moi savoir ...

Leiloona a dit…

Ces derniers temps, j'ai lu trop de livre sur cette période. Alors pour le moment je passe, même si je garde cette lecture pour plus tard.
Sinon je vais faire une overdose. ;)

Nanne a dit…

@ Leiloona : Je te comprends concernant les livres sortis sur cette période particulière et ton overdose ! Mais celui-ci est bien différent, dans la mesure où Julia Franck n'aborde pas le contexte politique ou même l'antisémitisme. Elle se borne juste à dérouler le fil de la vie de cette femme pour comprendre la violence et la soudaineté de son acte ...

Theoma a dit…

Bon ça va pas du tout ! Car pendant que la PAL baisse, la mienne augmente !! Comment veux-tu que je résiste à un billet pareil ?? ;-)
ps : j'écoute France culture. J'adore ! Merci pour la découverte!

Nanne a dit…

@ Theoma : Une PAL c'est un peu la théorie des vases communicants en physique ! Cela diminue d'un côté et augmente de l'autre ... C'est logique et simple. Je me venge de ma PAL qui est gigantesque à cause de vos tentations permanentes ;-D
P.S. : Il y a France Culture et France Inter pour l'histoire ...

choco a dit…

Il doit voyager jusque chez moi ! :)
et je pense que ça va être une lecture très fort !

Nanne a dit…

@ Choco : Personnellement, ce roman a été un réel coup de coeur ! Cette lecture est très puissante, très forte, sans violence physique, la guerre n'est jamais abordé,de même que le national-socialisme, juste ressenti par les actes et les attitudes des personnages. La lecture pourra te paraître lente, mais l'écriture est magnifique ciselée ... Un vrai chef d'œuvre de la littérature allemande qui est presque passé inaperçu en France !