2 mars 2009

L'AFRIQUE SELON LE CLEZIO

  • L'Africain - J.M.G Le Clezio (Folio n°4250)


"J'ai longtemps rêvé que ma mère était noire. Je m'étais inventé une histoire, un passé, pour fuir la réalité à mon retour d'Afrique, dans ce pays, dans cette ville où je ne connaissais personne, où j'étais devenu un étranger. Puis j'ai découvert, lorsque mon père, à l'âge de la retraite, est revenu vivre avec nous en France, que c'était lui l'Africain. Cela a été difficile à admettre. Il m'a fallu retourner en arrière, recommencer, essayer de comprendre".

La première image retenue par l'auteur à son arrivée en Afrique est celle du Corps. Conscience du corps de son frère, de sa mère, le sien propre, celui des enfants du voisinage avec il jouait. Corps des femmes africaines surprises dans leurs faits et gestes quotidiens. Non pas un corps disgracieux ou même inquiétant au sens physique du terme, mais un corps en harmonie avec la nature, le paysage et les couleurs de ce continent sauvage et intransigeant.

Et pour cet enfant avide de savoir, de comprendre, d'apprendre et ayant déjà
l'instinct de l'écrivain, l'Afrique est aussi le continent de l'après, celui de la mémoire. Là-bas, une nouvelle vie allait commencer, riche de souvenirs, d'odeurs, de parfums, de fragrances, de bruits, de sons, d'horizons sans fin. Une Afrique ardente, exaltée, brute, primitive, puissante, pleine de résonances.

Mais l'Afrique, pour cet enfant élevé par et avec des femmes en vase clos, c'est aussi et avant tout son père. Médecin itinérant arrivé sur le continent africain en 1928, la rencontre avec cet homme usé, marqué, aigri et acrimonieux se fera en 1948. Et
pour mieux retrouver ce père méconnu - presque un inconnu -, J.M.G. Le Clezio partira sur ses traces, dans cette Afrique très éloignée des clichés habituels et des coloniaux caricaturaux.

Que serait devenu son père si, au lieu de demander un poste pour les colonies, il avait décidé de rester dans sa campagne anglaise ? Qu'aurait été l'enfance de l'auteur s'il avait vécu ses premières années aux côtés d'un père exigeant et autoritaire ? Aurait-il pu donner libre cours à ses fantaisies d'enfant, à ses humeurs de roitelet d'une maison conjuguée au féminin pluriel ? D'autres questions, nombreuses parce que irrésolues, taraudent l'auteur sur ce père incompris et
mystérieux. Celles concernant son départ de l'île Maurice d'où il était originaire et cette étrange sensation d'être un exilé permanent d'un lieu inaccessible et onirique. Avant le départ pour l'Afrique, c'est un interlude en Guyane à Georgetown, comme pour se préparer au grand saut dans le monde inconnu d'un continent farouche, instable et miséreux. Et un grand ennemi à combattre encore et toujours, la bactérie, le microbe, avec peu de matériel, pas de médicaments.

Ce père a toujours su garder son côté humble, circonspect et humaniste, passant son temps auprès des défavorisés de l'Afrique au point d'en oublier jusqu'à l'existence de sa propre famille, refusant de
facto le monopole des Blancs et leurs rêves de richesse, d'opulence dans un continent opprimé. Et l'auteur, lui-même, ne veut garder en mémoire que l'image de cette Afrique belle, sauvage et inaccessible pour les Européens qui ne savent la voir.

Dans une langue délicate et poétique, J.M.G. Le Clezio revient sur ses souvenirs d'enfance dans "L'Africain". On parcourt avec l'auteur la région d'Ogoja au Nigeria, peuplée d'Ibos et de Yoroubas et où les Européens étaient plutôt rares. Cette découverte de l'Afrique se fera par touches successives, passant par un apprentissage et une initiation à la vie. En filigrane de sa "vie" africaine, l'auteur -
pudique et secret - nous livre quelques bribes de son histoire personnelle, celle de sa famille en Europe, pendant la guerre. Parallèles où J.M.G. Le Clezio tente de comprendre l'existence de son père et de sa mère, séparés par la grande histoire et qui essaient de survivre pour mieux se retrouver. C'est une alternance d'écriture limpide et flamboyante quand il nous conte son Afrique et son émerveillement - continent éminemment beau - et d'écriture mélancolique et grave lorsqu'il évoque son enfance à Nice, sous les bombes et la menace allemandes. Avec "L'Africain", J.M.G. Le Clezio nous susurre son amour immodéré pour l'Afrique comme une complainte infinie.


Lu dans le cadre du Blogoclub de mars, les autres avis du club chez Sylire et Lisa.
Une étude intéressante des écrits de JMG Le Clezio par Julien, un des rares blog participant du Blogoclub.

15 commentaires:

Lau(renceV) a dit…

Quel beau billet sur ce merveilleux livre !

Malice a dit…

Livre lu à sa sortie dans la très belle collection du Mercure et j'avais adoré ce voyage en Afrique.
Un livre touchant !

keisha a dit…

je t'ai ajoutée en lien, car il faut lire ce livre, et ton article est bien complet.

Florinette a dit…

Après lecture de ton beau billet, je n'ai qu'une envie, c'est de me plonger dans ce livre !! Merci Nanne et bonne journée ! :-)

Nanne a dit…

@ Lau : J'ai eu peur de passer à côté de mon ressenti ! C'est un livre tellement beau et puissant, qu'il est difficile d'en parler de suite après sa lecture. Merci pour ce compliment ...

@ Alice : La collection "Mercure" fait de très beaux ouvrages, mais en Folio avec les photos, ce livre est très bien aussi ! Et terriblement touchant, parce que l'on sent son amour pour ce continent.

@ Keisha : Je l'ai vu sur ton blog, et je te remercie pour tout ! C'est vraiment un livre à lire et à faire lire autour de soi. Il donne une autre image de l'Afrique, sans doute plus proche de la réalité !

@ Florinette : Si tu as l'occasion, il faut le découvrir parce qu'il est vraiment très réussi ! L'écriture est rare et belle. Une merveille !

sylvie a dit…

Ca a l'air d'être un très beau livre. je n'ai lu de lui que Etoile errante, et Raga, approche du continent invisible, je compte lire son dernier, ritournelle de la fin, mais ton billet me donne envie de lire l'africain aussi...

sylire a dit…

Une très jolie découverte pour moi aussi.

Muad' Dib a dit…

Coucou Nanne, ce roman a l'air très intéressant.
Merci de nous le faire découvrir.
Gros bisous et très bonne journée,

Manu a dit…

Cet auteur semble faire l'unanimité. Et pourtant, il ne me tente vraiment pas ... Par contre, je compte bien participer au prochain blogoclub :-)

Nanne a dit…

@ Sylvie : J'avais lu, adolescente, "Procès verbal" qui ne m'avait pas du tout convaincu ! Mais avec "L'Africain", j'ai eu un vrai coup de cœur. Je crois que c'est la beauté de l'écriture qui y est pour quelque chose ... Par contre, je lirai "Ritournelle de la faim" dans quelque temps !

@ Sylire : C'est vrai que ce récit fait l'unanimité parmi les lectrices du blogoclub !

@ Muad'Dib : Si tu as le temps, lis-le ! Il est magnifique et donne une vision très juste de l'Afrique et de sa réelle beauté ...

@ Manu : C'est un auteur presque intimiste, parfois difficile à aborder. Son écriture est très élaborée, érudite, précieuse ! Je suis heureuse que tu participes au Blogoclub ! Partie pour une lecture mexicaine ...

Lael a dit…

Quel billet! on sent que tu as aimé, Le Clézio est à l'honneur je vois!! de quoi aiguiser mon jugement et réviser mes positions!!

Nanne a dit…

@ Lael : Le Clezio est à l'honneur grâce au Blogoclub de mars ! Et avec "L'Africain", je suis très bien tombée. L'écriture est très belle même si elle est distante et l'histoire magnifique ... De quoi en continuer la découverte !

delphinesbooks a dit…

Ravie de voir que nous avons aussi ce si beau livre en commun, quel souvenir pour moi.

Nanne a dit…

@ Delphine : Je suis heureuse que tu aies aimé ce livre d'un auteur tel que Le Clezio ... J'en ai d'autres dans ma PAL, mais je manque de temps pour les apprécier à leur juste valeur, donc j'attends encore pour les déguster ! C'est un auteur rare, d'un immense talent et d'une grande humanité ;-D

Anonyme a dit…

L'Africain, qui a eut le prix nobel de 2008, est un merveilleux livre !!!
Ton avis et ta description sont tout simplement fantastique. Bravo !