21 mars 2009

L'APPRENTI ECRIVAIN

  • Paris ne finit jamais - Enrique Vila-Matas - 10/18 n°3979


"Je suis allé à paris au milieu des années 70 et j'y ai été très pauvre et très malheureux. J'aimerais pouvoir dire que j'y ai été heureux comme Hemingway, mais je redeviendrais alors tout simplement le pauvre jeune homme, beau et idiot, qui se dupait tous les jours lui-même et croyait avoir bénéficié d'une certaine chance en ayant la possibilité de vivre dans la mansarde crasseuse que lui avait louée Marguerite Duras au prix symbolique de cent francs par mois [...]".

Alors que Enrique Vila-Matas se rend à Barcelone pour participer à une conférence sur l'ironie intitulée "Paris ne finit jamais", il en profite pour revenir sur ses années de jeunesse d'apprentissage et de bohème à Paris. Passionné depuis son adolescence par la personnalité d'Hemingway, Enrique Vila-Matas décide que sa vie future sera calquée sur celle de son mythique modèle littéraire. Et quelle autre ville que Paris pour étudier la littérature, tenter de se rapprocher de son idole et ressentir les mêmes émotions intellectuelles et culturelles que celui-ci ? Après un premier séjour éclair, Enrique Vila-Matas reviendra à Paris pour deux ans, réussissant à se loger chez Marguerite Duras grâce à un ami commun. Sans vraiment le savoir ni le vouloir, Marguerite Duras sera celle qui lui permettra d'élaborer son style littéraire.

Ses débuts de futur écrivain désenchanté feront de lui un être pédant et insupportable. Pour cacher sa sensibilité profonde, il la masquera sous de grands airs
d'intellectuel, méprisant et arrogant. Parce que ce jeune homme a des ambitions. Ou plutôt, une ambition ! Celle d'écrire des romans, comme son maître à penser, Hemingway. Mais, très vite, ses faux airs d'aspirant-écrivain absorbé par son travail d'écriture, se transformeront en intellectuel engagé dans la lutte contre le régime de Franco en Espagne, puis - très rapidement -, en intellectuel dépité. "Je m'étais dit qu'être antifranquiste n'était pas grand chose et, influencé par les idées situationnistes, avec ma pipe et mes deux paires de fausses lunettes, j'ai commencé à me promener dans le quartier en prototype de l'intellectuel poétique et secrètement révolutionnaire. Mais, en fait, j'étais situationniste sans avoir lu une seule ligne de Guy Debord, dont j'étais donc partisan de l'extrême gauche la plus radicale, mais seulement à cause de ce que j'en avais entendu dire".

Avec le recul de l'histoire et la sagesse de l'auteur, celui-ci comprendra qu'il était naïf de croire à de telles fadaises. Se rendre intéressant en feignant de passer pour un intellectuel profond, se donnant des airs de poète maudit au regard de fou n'était pas une sinécure. Avec le temps, l'auteur comprendra que de feindre le désespoir n'était pas une fin en soi et qu'il valait mieux essayer de prendre les événements tristes du bon côté. Comme tout intellectuel qui se respectait dans les années 1970, Enrique Vila-Matas écumera les cafés du Quartier Latin, devenant ainsi une sorte d'exilé du célébrissime Café de Flore. Et pour tenter de forcer la chance, il errait - certains après-midis - devant le 27 de la rue de Fleurus, adresse de Gertrude Stein qui avait protégé et aidé le jeune Hemingway en son temps. " Parfois, en fin d'après-midi, si j'étais allé me promener et me détendre au jardin du Luxembourg, je faisais un détour avant de retourner dans mon quartier et passais devant ce qui fut, dans les années 20, la maison de Gertrude Stein, je passais devant le 27, rue de Fleurus. Je n'y allais pas, comme Hemingway, "attiré par la chaleur ambiante, les œuvres d'art et la conversation" mais parce que je pensais que ce détour pouvait me porter chance puisque, tout compte fait, Miss
Stein, par son côté protecteur, fut pour Hemingway ce que Marguerite Duras - supposais-je - était pour moi".

Avec "Paris ne finit jamais", Enrique Vila-Matas nous offre une promenade littéraire et artistique dans le Paris de sa jeunesse, empreint de poésie et de bohème, avec la protection d'un autre grand auteur amoureux de la capitale, Ernest Hemingway. Au hasard des pages, il n'est pas rare de croiser Marguerite Duras, devenue - le temps de son séjour parisien - la logeuse de l'écrivain espagnol, et sa conseillère littéraire. Maniant subtilement digression et ironie, l'auteur revient sur son parcours de futur jeune écrivain lorsqu'il voulait écrire un roman surprenant et original - "La lecture assassine" - qui devait entraîner la mort du lecteur ! Au cours de ses errances littéraires, on croise le fantôme de Francis Scott Fitzgerald à la Closerie des Lilas ou au Dingo Bar pour une conversation avec Hemingway où l'ironie s'invitait. Au cours de ses incises, Enrique Vila-Matas fait part au lecteur du pourquoi et du comment de la construction de son premier roman. Parfois intéressants, parfois longs, ces écarts permettent de mieux comprendre les difficultés rencontrées par les auteurs pour créer et imaginer leurs œuvres. On assiste - au cours d'une soirée pleine d'ironie mordante - à la rencontre entre l'écrivain espagnol et une jeune comédienne inconnue du grand public à l'époque, Isabelle Adjani, qu'il tentera de séduire sans succès. On découvre aussi que l'auteur s'est largement inspiré du "Ulysse" de James Joyce pour donner au texte de sa "Lecture assassine" un côté invraisemblable. Mais la grande question de toute cette période parisienne sera celle de savoir si Enrique Vila-Matas souhaitait réellement triompher à Paris et y écrire son premier roman
surprenant. En fait, la peur de ne pas connaître le succès escompté, de ne pas accéder à son rêve d'écrivain reconnu l'ont longtemps questionné. Au final, c'est un texte décousu, sans trame un peu comme un vagabondage à travers un lieu inconnu. On se sent un peu perdu, égaré dans ce texte où les divagations sont nombreuses, faisant des allers-retours nombreux entre des thèmes déjà abordés. On a du mal à suivre le cours de sa pensée et l'ironie, même si elle est présente dans l'écriture, n'est pas toujours une évidence. Il y a des allusions auxquelles le lecteur se sent trop souvent exclus pour pouvoir les apprécier.

Un article sur Le Matricule des Anges, l'avis de Clarabel qui a plus apprécié ce livre pour son auto-dérision, sa finesse et sa tendresse ... D'autres, peut-être ! Dites-le moi, je vous ajouterai.

12 commentaires:

Leiloona a dit…

Hum, le thème me plaisait bien, mais je ne suis pas certaine d'aimer la structure du roman. :/

sybilline a dit…

Après plusieurs tentatives, j'ai finalement abandonné cet auteur dont le texte, souvent abscons, semble dépouillé de trame, quand il ne saute pas du coq à l'âne..

Nanne a dit…

@ Leiloona : Le thème est très intéressant, mais la structure est très particulière ! Il n'y a pas de fil conducteur, et on est décontenancé par cette écriture ...

@ Sybilline : Je crains que ce ne soit son style ! Après la fin de ma lecture, je me suis demandée si cela venait de moi ou si cétait la structure du roman ... En fait, Enrique Vila-Matas écrit toujours comme cela !

Florinette a dit…

Je me souviens avoir déjà pris note de ce livre, mais, comme je suis de moins en moins certaine qu'il me plaît, je préfère l'enlever de mon carnet ! Bonne journée Nanne !

Malice a dit…

J'ai ce livre depuis sa sortie, j'avais même assisté à une présentation de son livre à la maison culturelle de l'Amèrique Latine à Paris.
J'avais aussi commencé à le lire mais je ne l'ai pas fini ;-) Donc à reprendre et à revoir !

choupynette a dit…

le thème me plaît beaucoup, pour la forme, il faut tenter!

Lou a dit…

Je l'ai lu en espagnol peu de temps après avoir lu "Paris est une fête", dont il s'inspire effectivement... je l'ai abandonné à mi-parcours et me promets de le reprendre depuis deux ans je crois ! Je trouvais qu'il s'agissait d'une pâle copie du livre d'Hemingway et malgré des passages intéressants je trouvais le ton un peu prétentieux. Mais je m'en souviens si peu...

Karine :) a dit…

Le thème me tentait bien... mais bon, avec ce que tu en dis, je vais passer mon tour, je pense... Ou je vais lire le livre d'Hemingway peut-être!

Nanne a dit…

@ Florinette : Cela diminue un chouïa ta PAL conséquente !

@ Alice : Enrique Vila-Matas doit-être intéressant à entendre. Il sera à "L'Escale du Livre" de Bordeaux où j'irai écouter sa conférence ! Cela dit, j'ai été un peu déçue par une histoire aussi décousue ... Surtout que l'écriture est très belle !

@ Choupynette : Il faut tenter de lire ce livre surprenant, mais à l'écriture magnifique où l'ironie est bien présente ! Pour ma part, je tenterai un autre livre de cet auteur dans quelque temps ...

@ Lou : Il y a des similitudes avec le roman d'Hemingway "Paris est une fête", mais j'ai nettement préféré le second ! Il revient sur les traces de l'auteur en y mêlant ses souvenir personnels, sa vision a posteriori de son existence bohème ... C'est un peu brouillon, et c'est ce qui m'a gênée !

@ Karine:) : Je crois que "Paris est une fête" vaut le détour de la lecture ! J'ai cru y retrouver cette atmosphère dans le roman de cet auteur et c'est ce qui m'a un peu déçue ...

Anne-Sophie a dit…

Oh !... J'avais posté un commentaire hier il a disparu...

Malgré tes réticences, j'aimerais lire ce livre car contrairement à toi, j'aime beaucoup le style de Vila-Matas. Son esprit torturé plus encore... Je l'avais découvert avec son livreBartleby et compagnie et ses pages dans Le Magazine Littéraire...

antigone a dit…

Je ne sais pas non plus...j'ai un peu peur que ton article soit plus intéressant que le livre lui même, je me contente donc de ton article qui, comme toujours, est très documenté !! Bises Nanne et bonne fin de journée !!

Nanne a dit…

@ Anne-Sophie : Je crois que ce livre devrais réellement te plaire. Pour ma part, ce qui m'a perturbée c'est que j'attendais un récit dans la même veine que "Paris est une fête" ! Cela dit, je relirai d'autres romans de cet auteur qui écrit très bien ...

@ Antigone : Le livre est très intéressant, mais un peu décousu ! C'est ce qui peut déstabiliser le lecteur ... En plus, Enrique Vila-Matas mélange des éléments du présent et du passé. Il faut suivre ! Mais il vaut le détour d'une lecture ...